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  • Hekmat Aboukhater-Syrie: Un nouveau projet de partition avec création d’un califat pour une branche relookée d’Al-Qaïda…

    Hekmat Aboukhater-Syrie: Un nouveau projet de partition avec création d’un califat pour une branche relookée d’Al-Qaïda…
    Quel désir inassouvi, quelle vengeance, quelle haine, quelle ignorance ou quelles récompenses peuvent alimenter les appels d’individus, hors de tout danger, à massacrer leur propre pays et à militer pour affamer ceux qui restent malgré tout des concitoyens, dans le seul but de « changer un régime » ? C’est pire qu’une collaboration avec l’ennemi. C’est innommable. 
    Le jeune auteur syro-américain, qui a pris l’énorme risque de les infiltrer et de les mettre à nu, rapporte comment de tels ennemis internes sont exploités par les ennemis externes et les plans diaboliques qui se préparent pour la Syrie pratiquement exsangue au bout de douze années d’une guerre atroce, sans précédent à l’époque moderne. Douze années d’une résistance héroïque, couronnée d’une victoire militaire de l’avis des amis et des ennemis, pour se retrouver la proie des mêmes prédateurs. 
    La Syrie est en grand danger. Elle a plus que jamais besoin du soutien de ses citoyens où qu’ils se trouvent, tout comme elle a besoin que ses alliés lui prêtent main forte, notamment l’Iran et la Russie qui ont déclaré être intervenus en Syrie afin d’éviter que les mercenaires terroristes instrumentalisés par les États-Unis ne se retrouvent à Téhéran et à Moscou. Certes, ces deux puissants alliés ont à se battre sur d’autres fronts. Il n’en demeure pas moins que la question que se posent les Syriens est : qu’est-ce qui a changé aujourd’hui, alors que la Syrie a tout subi et tout donné pour ne pas se soumettre à l’ennemi commun ? Mouna Alno-Nakhal
    
    

    J’ai assisté sans invitation à la réunion du front de pression qui a mis fin à la Licence générale 2023 pour la Syrie [1] et qui milite actuellement en faveur de la prolongation de la guerre économique, menée par Washington contre ce pays, de huit années supplémentaires. 

    Derrière les portes closes, l’ancien fonctionnaire du département d’État qui dirigeait l’atelier a révélé l’objectif ultime du groupe : la partition de la Syrie et la création d’un califat de facto pour une branche relookée d’Al-Qaïda. 

    Le 30 juillet dernier, je me suis inscrit sous un pseudonyme pour participer à un atelier organisé par le Syrian American Council (SAC), la principale voix du lobby visant à affamer et à déstabiliser la Syrie pour qu’elle se soumette aux exigences de l’Occident. L’atelier demandait aux membres du SAC de défendre le plus récent projet de loi entrant dans le cadre du changement de régime en Syrie Assad Regime Anti-Normalization Act of 2023 (H.R. 3202) [2]. 

    Au cours de la réunion, j’ai pu constater l’impact du lobby anti-Syrie et comprendre les tactiques cyniques qu’il emploie pour condamner la population syrienne à la pauvreté et à la famine. 

    Plus récemment, ce lobby a réussi à mettre fin à la Licence générale pour la Syrie,[LG 23], laquelle a permis à l’aide humanitaire d’entrer en Syrie suite au séisme qui a frappé le pays en février. Il y est arrivé par un mensonge que les meneurs de l’atelier ont répété à l’envi : « Les sanctions n’affectent que le gouvernement syrien et non le peuple ». 

    En vérité, les sanctions ont causé des dommages incalculables au peuple syrien, comme l’a noté Mme Alena Douhan, rapporteuse spéciale sur les mesures coercitives unilatérales auprès de l’ONU, dans une interview accordée à The Grayzone en 2021. Reprenant les propos d’un civil avec lequel elle s’était entretenue plus tôt dans la journée, Mme Douhan a expliqué que « l’impact des sanctions unilatérales sur la population syrienne est à peu près équivalent à celui du conflit…». 

    Mais pour certains, ce n’est pas encore suffisant. Parmi eux, l’animateur de l’atelier, Wa’el Alzayat, un vétéran syro-américain du département d’État qui a récemment écrit un article d’opinion invitant à ne pas lever les sanctions contre la Syrie pour aider les victimes du tremblement de terre [3]. 

    Au cours de l’atelier qu’il a contribué à animer, M. Alzayat a appelé à l’éclatement de la Syrie en une série d’« États indépendants » laissant place à un nouveau califat dans la région d’Idlib, dirigé par une émanation d’Al-Qaïda rebaptisée, alors qu’elle est désignée en tant qu’« organisation terroriste étrangère » par le gouvernement américain [4].

    Le 6 février 2023, une nouvelle couche de misère a enveloppé la Syrie suite à des tremblements de terre massifs et consécutifs qui ont frappé le pays. Cette catastrophe naturelle est venue s’ajouter à la calamité provoquée par les pays occidentaux et les États du Golfe qui ont alimenté les groupes armés ayant ravagé la Syrie pendant plus de huit années. 

    Les tremblements de terre ont fait plus de 7 000 morts et on estime que 9 millions de Syriens ont été touchés par ce désastre. Les tremblements de terre ont également fait 50 000 victimes en Turquie, pays limitrophe, où la situation a suscité bien plus d’attention de la part des médias occidentaux. Les rares fois où la souffrance des Syriens a été mentionnée, les médias traditionnels ont eu tendance à rejeter la responsabilité de la tragédie sur le président Bachar al-Assad, l’accusant d’avoir exacerbé la crise en n’autorisant pas une totale liberté de mouvement vers et depuis les zones encore contrôlées par les milices d’Al-Qaïda. 

    Le 9 février, alors que la période cruciale de 72 heures au-delà de laquelle les espoirs de retrouver des survivants sous les décombres s’amenuisent considérablement [5], l’OFAC [Office of Foreign Assets Control] du département du Trésor des États-Unis a délivré la Licence LG 23  autorisant les transactions liées à l’aide aux victimes pour une durée de 180 jours ; transactions interdites par le règlement relatif aux sanctions contre la Syrie (SySR). 

    Cette licence a apporté un soulagement bien nécessaire aux organisations humanitaires du pays en accordant des exemptions aux institutions financières qui les soutiennent. Comme l’explique le Centre Carter dans un « Livre blanc » publié le 11 juillet dernier [6], la LG 23 a permis à des acteurs non américains d’effectuer des transactions avec des Syriens en garantissant aux institutions financières qu’elles n’enfreindraient pas la législation américaine, et a aidé à la synchronisation des efforts de secours par de nouvelles possibilités de dialogue entre les organismes d’aide internationaux. 

    En tant que directeur d’une ONG basée au Massachusetts, « Project Onwards » [7], laquelle a collecté 30 000 dollars pour venir en aide aux victimes du tremblement de terre du 6 février, j’ai été témoin de l’impact des sanctions américaines. Tout au long de la collecte et de la distribution des fonds, notre ONG a dû faire face à des obstacles successifs de la part d’institutions financières telles que Venmo, Paypal, Bank of America et d’autres ; une expérience que j’ai récemment relatée dans une interview accordée à MarketWatch [8]. Ainsi, 48 heures après le tremblement de terre, Project Onwards a été informée que son compte avait été gelé en raison d’un don de 5 $ comprenant le mot « Syrie ». Ces obstacles ont en grande partie disparu  suite à l’annonce de la LG 23. 

    Pour la plupart des Syriens, l’adoption de la LG 23 fut la bienvenue et était attendue depuis longtemps. Mais cette liberté financière limitée est un anathème pour le lobby anti-Syrie qui a fonctionné comme une extension politique des bandits armés ayant dévasté la Syrie et n’a reculé devant rien dans sa tentative d’affamer la population syrienne et l’obliger à se soumettre. 

    Composé d’un étrange amalgame de militants purs et durs contre le gouvernement syrien et d’anciens employés du gouvernement américain, ce lobby est horrifié par la perspective que les Syriens puissent retrouver un semblant de normalité sous le « régime » du président Bachar el-Assad. 

    Le 8 août, à l’issue de la période de 180 jours, le département du Trésor a annoncé que la LG 23 ne serait pas renouvelée. L’Union européenne a prolongé sa propre licence jusqu’au 24 février 2024. Quant au Royaume-Uni, il a prolongé la sienne jusqu’à nouvel ordre. Et, les États-Unis sont revenus au statu quo imposant des sanctions draconiennes au peuple syrien. 

    Le refus de l’administration Biden de renouveler la LG 23 peut être largement attribué à la politique inchangée de Washington envers la Syrie. Après huit années passées à soutenir des groupes djihadistes et sectaires sur le terrain dans leur sale guerre contre la Syrie, les États-Unis sont passés de l’incitation au conflit militaire à l’encouragement de l’asphyxie économique. Mais l’objectif final n’a pas changé, pas plus que l’ultimatum qui sous-tend la politique américaine : faire partir Bachar al-Assad, c’est-à-dire changer le régime syrien ou voir la Syrie brûler. 

    Bien que la décision ait finalement été prise par Washington, une constellation d’ONG et de groupes à but non lucratif lui a ouvert la voie. Il s’agit d’un réseau d’organisations composé d’une poignée d’acteurs sectaires, motivés par des griefs personnels et dissimulés derrière dix organisations nationales qui mettent un visage syrien sur la guerre économique menée par Washington contre Damas. 

    Ces quelques personnes bruyantes sont presque toutes vérifiées présentes sur Twitter/X alors que les Syriens ne peuvent pas s’y inscrire en utilisant le code du pays : 963+ [9][10]. Par conséquent, le plaidoyer du lobby anti-Syrie est amplifié par les porte-paroles du département d’État, les néoconservateurs et les faucons de guerre, tandis que les Syriens qui subissent les conséquences de leur plaidoyer sont muselés par le régime des sanctions occidentales. 

    Dès le 9 février, alors que des habitants d’Alep étaient encore piégés sous les décombres, le lobby anti-Syrie a déclaré que toute forme d’allègement des sanctions constituait une « brêche » dont le gouvernement syrien pourrait abuser. Et tout au long de la pause de 180 jours, le lobby a bombardé l’administration Biden d’appels publics,[11] d’articles d’opinion et de publications émanant de groupes de réflexion sur le Moyen-Orient [ 12]; ce qui a donné à Washington le mandat dont il avait besoin pour ne pas renouveler la LG 23. 

    L’utilisation de ce lobby comme arme d’oppression par Washington est clairement affichée sur la page Facebook de l’American Council for Syria [ACS]. Il a publié le 25 juillet qu’il demandait à l’administration Biden de « rejeter tout effort visant à prolonger la LG 23 pour la Syrie », arguant que l’exemption humanitaire « permet des transactions illimitées avec le régime d’Al-Assad » [13]. Et quelques semaines plus tard, il a obtenu gain de cause. 

    Alors que comme d’autres lobbyistes anti-Syrie, l’ACS prétend parler au nom de tous les Syriens, les réactions décevantes au flux de matériel qu’il publie sur les médias sociaux indiquent le contraire. Un post sur Facebook célébrant la disparition de la LG 23 et remerciant les « efforts inlassables de l’équipe et des alliés » n’a recueilli que deux « likes ». Mais malgré son impopularité évidente, il est loin d’être la seule organisation anti-syrienne à Washington. 

    L’ACS est souvent rejoint dans ses efforts par le prétendu Conseil syro-américainou le SAC, une organisation parmi la douzaine d’autres organisations qui constituent le lobby anti-Syrie à Washington. Au cours de la dernière décennie, l’ONG 501 (c) alignée sur les néoconservateurs a poussé à l’intervention militaire américaine en Syrie. Et le SAC est justement dirigé par Suzanne Meridien, une admiratrice déclarée de feu le sénateur de l’Arizona John McCain [13], dont le soutien fanatique aux attaques militaires américaines en Irak, Afghanistan, Libye et Syrie en a fait l’un des faucons de guerre les plus notoires des deux dernières décennies. 

    En outre, comme l’a rapporté The Grayzone [14], le SAC a mené des campagnes visant à faire taire les opinions divergentes sur la Syrie, notamment en intimidant la librairie Politics & Prose à Washington DC pour qu’elle annule la présentation de l’ouvrage du rédacteur en chef de Grayzone, Max Blumenthal. 

    Un nouveau projet de loi vise à condamner la Syrie à la famine et à la guerre civile pour une nouvelle génération

    Début mai, un nouveau coup porté contre l’avenir des Syriens a pris la forme d’un nouveau train de sanctions présenté par Joe Wilson, le président républicain hyper-interventionniste de la commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants : c’est le projet de loi anti-normalisation avec la Syrie (H.R. 3202)

    Ce projet de loi exige que le gouvernement fédéral s’oppose à toute forme de normalisation avec la Syrie de la part de ses voisins et autorise potentiellement leur punition, y compris les alliés ostensibles des États-Unis comme les Émirats arabes unis, le Bahreïn, la Jordanie et l’Arabie saoudite qui cherchent à rétablir leurs relations diplomatiques avec la Syrie. De plus, il demande à élargir le champ des sanctions à tous les ressortissants étrangers qui feraient des affaires avec le gouvernement syrien et à les placer sur des listes de sanctions potentielles. Si ce projet est adopté par le Congrès, il condamnerait les Syriens à une nouvelle décennie de l’un des régimes de sanctions économiques les plus durs au monde en prolongeant jusqu’en 2032 les sanctions de l’écrasante Loi César (H.R.31), et le gouvernement américain devra d’utiliser « toute la gamme de ses pouvoirs » pour « décourager les activités de reconstruction dans n’importe quelle zone sous contrôle de Bachar al-Assad ». 

    En substance, la H.R. 3202 sert à réaffirmer la loi César de 2019 devenue tristement célèbre pour son rôle dans l’appauvrissement de la population syrienne [15], la destruction de la Livre syrienne, le maintien de 90 % des Syriens en dessous du seuil de pauvreté avec la famine pour des millions de Syriens [16]. 

    Joshua Landis [17]-l’un des rares experts indépendants en ce qui concerne la Syrie- explique dans son analyse de ce projet de loi : « Tant que l’économie syrienne restera en ruine, davantage de réfugiés quitteront le pays, le commerce illégal de la drogue augmentera et davantage de Syriens rejoindront des groupes radicaux ». C’est précisément ce que le SAC a entrepris de réaliser via sa campagne en faveur de l’adoption de la loi H.R. 3202. 

    Début juillet, le SAC a annoncé qu’il ouvrait les inscriptions à un atelier intitulé « Mobilizing for H.R. 3202 : In-District Engagement » destiné à former les militants en herbe à l’art de faire pression sur les politiciens pour qu’ils contribuent à saboter l’économie d’un autre pays. 

    Naturellement, lorsque certains des agents du changement de régime  syrien les plus dévoués m’ont offert la possibilité de voir de mes propres yeux comment des sanctions mortelles peuvent être imposées sans un véritable soutien populaire, j’ai sauté sur l’occasion. 

    L’animateur de cet atelier intitulé « How-to-Sanction-101 » n’était autre que Wa’el Alzayat dont j’ai parlé plus haut. J’ajoute qu’il a servi fièrement et avec honneur sous les ordres d’interventionnistes libéraux tels que l’actuelle directrice de l’USAID, Samantha Power, et l’ancien ambassadeur des États-Unis en Syrie, Robert Ford. Il est également le PDG d’ « Emgage » [18] une organisation financée par l’Open Society Foundation de Georges Soros. Elle vise à accroître l’engagement civique des musulmans américains. 

    Emgage et Alzayat ont fait l’objet d’une enquête approfondie menée par Electronic Intifada [19] qui a démontré les liens d’Emgage avec des organisations pro-israéliennes et son rôle dans la projection de la puissance américaine à l’étranger, le plus souvent en ignorant la cause palestinienne [20} 

    Les opinions néoconservatrices d’Alzayat sont apparues très clairement dans un article d’opinion publié en 2017 par le Washington Institute for Near East Policy[21] lié à l’AIPAC, dans lequel il préconise des frappes militaires américaines sur la Syrie, l’Irak et l’Iran en tentant de lancer une nouvelle panique liée à la détention d’armes de destruction massive [ADM] : « L’administration [Trump] a besoin de toute urgence [sic] d’une approche globale à l’égard de l’Iran, centrée sur la Syrie et l’Irak, y compris par des moyens militaires, pour rétablir la stabilité régionale. Faute de quoi, de nouvelles catastrophes, alimentant l’extrémisme et probablement de nouveaux programmes d’ADM, verront le jour ». 

    Et au cours de l’atelier du SAC, Alzayat a demandé à ses membres de faire pression sur leurs élus pour qu’ils soutiennent la législation destinée à contrecarrer toute reprise économique en Syrie. Bien que le projet de loi H.R.3202 ait été l’objet principal de la rencontre, Alzayat et d’autres dirigeants du SAC ont encouragé les participants à se familiariser avec les projets de loi H.R.590H.R.4868 et H.R.4681, qui visent directement ou indirectement la Syrie, son économie et son peuple. 

    L’atelier comprenait même une réunion fictive avec des membres du Congrès, tels que Andy Biggs et Jim McGovern, au cours de laquelle les membres du SAC devaient évoquer leurs antécédents de vote et leur  appartenance à tel ou tel caucus afin de s’assurer qu’ils soutiendraient la législation anti-syrienne. C’est ainsi que la feuille de l’entretien fictif a permis de classer Andy Biggs dans la catégorie des « anti-syriens», tandis que Jim MCgovern a été classé dans la catégorie des « neutres ». 

    Au cours de ce même atelier, j’ai également pu voir comment fonctionne le lobby anti-Syrie et comment il exploite l’ambition individuelle, l’intérêt financier et l’ignorance pour mener sa campagne en faveur de sanctions écrasantes. 

    En bref, l’atelier s’est concentré sur les six principales « priorités politiques » concernant la Syrie avec une série d’objectifs contradictoires représentant la nouvelle poussée de plus en plus créative de Washington pour soumettre les Syriens à des privations économiques sans fin. 

    Dès le début de la session, la nature néocoloniale des « priorités politiques » du SAC est apparue clairement lorsque M. Alzayat a annoncé le premier objectif du groupe : « restaurer le leadership des États-Unis » dans l’État souverain de Syrie.

    La dynamique proposée par les activistes anti-syriens était présentée de manière inoffensive, le groupe exhortant ses membres à appeler les élus à poursuivre la « voie diplomatique » vers une solution politique et à leur demander de « travailler à formaliser un cessez-le-feu à l’échelle nationale en Syrie ». 

    Mais ce prétendu pacifisme s’est rapidement évaporé lorsque M. Alzayat a révélé, par inadvertance, l’agenda réel des membres du groupe se résumant à dire que s’ils parvenaient à faire pression sur les décideurs américains pour obtenir un cessez-le-feu en Syrie, ils se rapprocheraient de leur objectif ultime qui est de tenter d’aider les régions du nord-ouest et du nord-est du pays à « devenir indépendantes ». 

    En pratique, cela signifie que l’organisation terroriste, qui s’est présentée publiquement comme la branche syrienne d’Al-Qaïda jusqu’en 2016, deviendrait un État-nation et que les 4 millions de Syriens estimés vivre sous leur domination seraient définitivement soumis à une interprétation barbare de la charia par les salafistes et les djihadistes 21 ans après la célèbre déclaration du président Bush selon laquelle «aucune nation ne peut négocier avec les terroristes ». 

    L’influent lobby anti-Syrie a apparemment décidé que non seulement nous pouvions négocier avec les terroristes, mais qu’en plus nous devrions les aider à établir leur propre califat. 

    Dans les conditions actuelles, le cessez-le-feu proposé par M. Alzayat faciliterait l’obtention de résultats privilégiés par l’establishment de la politique étrangère américaine. 

    En effet, le nord-ouest « indépendant » resterait le foyer d’activités terroristes et le califat viserait probablement les zones contrôlées par le gouvernement syrien, du moins pour commencer. Quant au nord-est « indépendant », il verrait la création d’un État croupion kurde enclavé et sans accès à la mer. Il permettrait d’atteindre un objectif stratégique similaire. 

    Par ailleurs, l’application du cessez-le-feu nécessiterait l’occupation indéfinie de la Syrie par les forces militaires américaines, lesquelles pourront continuer à justifier leur présence illégale en Syrie par l’existence du foyer terroriste  dans le nord-est du pays. 

    Après avoir exposé son plan de balkanisation de la Syrie, le SAC a présenté une diapositive (ci-dessous) sur la manière de « restaurer le leadership américain » en Syrie. 

    Dans ce but le lobby demande la nomination d’un « Envoyé expérimenté pour la Syrie » afin d’aider à revigorer la voie politique. Tout au long de l’atelier, M. Alzayat a encouragé les participants à lui envoyer, ainsi qu’à son bureau au SAC, toutes les questions et préoccupations qui pourraient être soulevées au cours des réunions, ce qui pourrait être une allusion pas très subtile qu’il serait la personne idéale pour  ce poste. 

    Le SAC a également exhorté ses membres à demander aux législateurs un cessez-le-feu en Syrie, dirigé par « la Turquie et des alliés de même sensibilité » ; une demande qui fait abstraction du rôle de la Turquie dans la privation du nord de la Syrie de plus de 50 % de son approvisionnement en eau [22] et de son rôle dans l’acheminement d’énormes quantités de djihadistes et d’armes vers la Syrie tout au long de la dernière décennie. De plus, en tant que responsable de la « route du djihad » » [23], le gouvernement turc a facilité l’arrivée de centaines de milliers de terroristes qui cherchent, depuis 2011, à établir un califat islamique brutal dans la Syrie laïque, avec plus ou moins de succès. 

    Cependant, en dépit des efforts des fonctionnaires du département d’État tels M. Alzayat, un rapprochement s’est amorcé entre le gouvernement syrien et ses voisins, vu qu’un consensus régional contre l’isolement de la Syrie a commencé à émerger et que les relations, rompues au cours de la sale guerre sur la Syrie, ont été rétablies avec de nombreux pays membres de la Ligue arabe. 

    D’où la loi H.R. 3202. Affirmant que « les tentatives régionales de normalisation avec le régime Assad créent un dangereux précédent », M. Alzayat a demandé à ses partisans de pousser les hommes politiques à adopter cette loi dite d’« anti-normalisation avec Al- Assad » » laquelle « consolide la position des États-Unis » contre les efforts de la Syrie visant à rétablir des relations diplomatiques avec ses voisins. 

    Insistant sur l’idée que « la Syrie ne pourra jamais trouver la paix ou être stabilisée avec Al-Assad au pouvoir », M. Alzayat a exhorté les participants à faire pression sur leurs élus pour qu’ils fassent tout ce qui est en leur pouvoir afin d’empêcher le dialogue international. 

    Or, les experts nommés par les Nations unies, Human Rights Watch et le Programme alimentaire mondial ont tous déclaré sans ambiguïté que les mesures restrictives unilatérales du gouvernement américain, qualifiées de sanctions, sont le principal obstacle à la reconstruction de la Syrie, au rétablissement de sa stabilité et à la réduction de la pauvreté et de la faim. Par conséquent, vu que la loi H.R. 3202 prolongerait ces sanctions de huit ans et menacerait implicitement les voisins de la Syrie qui souhaitent coopérer avec Damas, il est de plus en plus évident que la véritable menace pour la stabilité régionale ne se trouve pas en Syrie, mais plutôt dans des ateliers comme celui-ci. 

    L’une des demandes clés de cette priorité politique serait que les membres du SAC demandent à leurs élus de voter en faveur de la loi H.R. 4868, connue sous le nom de « Stop UN Support for Assad Act » également introduite par le député Joe Wilson. Cette proposition de loi interdit le financement par les Etats-Unis des programmes des Nations Unies en Syrie, à moins que les administrateurs de l’aide ne puissent prouver au Département d’Etat américain qu’ils ne « fournissent pas un soutien matériel direct au gouvernement syrien ». Cette loi imposerait aussi la création d’un « mécanisme d’examen indépendant au cas où un programme d’aide implique des contrats dans un territoire contrôlé par le gouvernement syrien ». 

    En faisant ainsi pression pour mettre des barrières sur la seule organisation internationale qui tient la ligne contre la famine de masse [24] en Syrie, Alzayat cherche à réduire le peu d’aide que la Syrie reçoit pour nourrir son peuple sciemment appauvri par la guerre. 

    Lors de l’examen de ce point, particulier, les membres du SAC ont été invités, à plusieurs reprises, à souligner le fait que 4 millions de personnes vivent dans le nord-ouest de la Syrie, sans jamais mentionner le fait que la majorité des Syriens vivent dans les zones tenues par le gouvernement syrien ; notamment, les 12 millions de personnes résidant dans les grandes villes d’Alep, de Damas, de Lattaquié, de Tartous et de Homs. 

    Ils ne mentionnent pas non plus les milliards de dollars d’aide étrangère déversés dans le seul endroit au monde où règne Al-Qaïda [25], alias Hay’at Tahrir al-Sham, alias HTS. 

    La 5ème priorité du SAC qui concerne le Captagon -une drogue introduite pour la première fois en Syrie par des djihadistes venus de Turquie- constitue aujourd’hui un pilier central de la campagne de propagande du lobby anti-Syrie. 

    Le Captagon a été qualifié de « cocaïne du pauvre » et de « pilule du djihad » en raison de son utilisation abondante par les terroristes soutenus par l’OTAN. Ces derniers mois, les médias occidentaux se sont concentrés sur cette drogue dans le but de ternir davantage la réputation de Damas en s’appuyant [26] sur les déclarations de groupes de réflexion néoconservateurs [27] affirmant que le gouvernement syrien en est le principal producteur. 

    Le Captagon serait consommé dans tout le monde arabe, des élites riches aux travailleurs pauvres qui comptent sur ses effets stimulants. Aujourd’hui, la prolifération de cette drogue alimente en carburant le lobby anti-Syrie. 

    Tout en soulignant l’importance de la question du Captagon, M. Alzayat a exhorté les membres à se montrer convaincants auprès des membres conservateurs du Congrès. Il a expliqué qu’en dépit du fait que certains représentants républicains soient anti-interventionnistes, ils sont partisans de la ligne dure anti-drogue. Ils soutiendraient donc la loi H.R.4681 ou « Illicit Captagon Trafficking Suppression Act of 2023 » et d’autres projets de lois anti-Syrie à condition de les présenter au sein d’un ensemble de mesures. 

    Et, en effet, les animateurs de l’atelier ont incité les membres du SAC à établir un lien entre les sanctions contre la Syrie et l’éventuelle menace d’un flux de Captagon vers les États-Unis via la frontière sud avec le Mexique. 

    Travailler avec les États-Unis tout en défendant les Syriens : une étude contradictoire 

    En 1949, trois ans seulement après l’indépendance de la Syrie et le départ des derniers soldats français, la jeune démocratie a fait l’objet d’un coup d’État ourdi par le nouvel hégémon mondial. À l’époque, les intérêts américains avaient apparemment été menacés quand le premier président post-colonial de la Syrie, Choukri al-Quouwatli, a hésité à approuver le passage d’un oléoduc à travers la Syrie. Al-Quouwatli a été rapidement éjecté du pouvoir [28] lors de ce qui a été décrit comme « l’une des premières actions secrètes menées par la CIA ». 

    Par la suite, les ingérences américaines prétendument motivées par la démocratie, la laïcité et la liberté pour le peuple syrien se sont succédé jusqu’à la sale guerre de 2011, dont les pires années, 2012 à 2016, ont vu Al-Qaïda et Daech se déchaîner sur la moitié de la Syrie. Et, alors qu’ils assiégeaient Alep, le conseiller à la sécurité nationale de l’époque, Jake Sullivan, a envoyé un courriel de deux lignes à la secrétaire d’État Hillary Clinton, dans lequel il déclarait ce qui suit : « AQ [Al-Qaïda] est de notre côté en Syrie. Pour le reste, les choses se sont déroulées comme prévu ».

    Au cours de la campagne d’action secrète la plus coûteuse de la CIA [29], Al-Qaïda, Daech et d’autres encore étaient en effet de son côté lorsque les États-Unis ont inondé la Syrie d’armes. À ce jour, on ne sait pas combien de milliards de dollars ont été dépensés pour armer les soi-disant « rebelles modérés » |30] et combien ont atteint la destination prévue.[31]

    L’implication des États-Unis en Syrie n’est plus à prouver. Suite à l’attaque par Daech d’un bus de soldats de l’armée syrienne à Deir Ezzor le 11 août dernier [27 soldats décédés et plusieurs blessés], le ministère syrien des affaires étrangères a officiellement accusé l’armée américaine d’avoir facilité l’embuscade [32]. 

    Et avec la multiplication des frappes aériennes israéliennes et des attentats terroristes dans le pays, les tensions sont à leur comble entre la Syrie et ses alliés d’une part, et les forces d’occupation pro-américaines, d’autre part. 

    Par conséquent, lorsqu’on lit l’énoncé de la mission du SAC qui est de « renforcer la capacité d’action de la communauté syro-américaine afin qu’elle puisse s’organiser et plaider en faveur d’une Syrie libre, démocratique, laïque et pluraliste grâce au soutien américain », trois questions viennent à l’esprit : 

    • Une organisation peut-elle prétendre de manière crédible parler au nom des Syriens alors qu’elle dépend entièrement du soutien de milliardaires américains et du gouvernement des États-Unis ?
    • Pourquoi semble-t-elle si désireuse de sacrifier des vies syriennes en portant à ébullition les tensions qui couvent à l’intérieur du pays ? 
    • Comment les intérêts américains peuvent-ils être servis en encourageant les djihadistes tout en tentant d’entrer en conflit avec les puissants alliés de la Syrie tels la Russie et l’Iran ?

    J’aurais voulu poser ces questions directement aux lobbyistes du SAC mais pour une raison ou une autre, ils n’étaient pas intéressés par une telle discussion. 

    Hekmat Aboukhater

    21/08/2023

    Article  : I crashed an anti-Syria lobby meeting where they pushed for a new Caliphate and starvation sanctionsThe Grayzone, le 21 août 2023.

    Traduit par Mouna Alno-Nakhal  pour mondialisation.ca

    Notes de l’auteur : 

    [1][Treasury Issues Syria General License 23 To Aid In Earthquake Disaster Relief Efforts]

    [2][H.R.3202 – Assad Regime Anti-Normalization Act of 2023]

    [3][ Lifting sanctions on Syria won’t help earthquake victims]

    [4] Foreign terrorist organisations –Hay’at Tahrir al-Sham -HTS 

    [5][72 hours later: interactive story about rescue operations in Syria]

    [6][Effectiveness of Humanitarian Exceptions to Sanctions: Lessons from the Syria Earthquake July 11, 2023]

    [7] Project Onwards

    [8] [‘We don’t treat humanitarian crises the same way’: Donating to Syria earthquake victims is challenging, despite easing of U.S. sanctions]

    [9][ Hello Elon.. please unblock the Syrian phone numbers needed to launch a Twitter account]. 

    [10][ Behind Closed Doors: Syrian Opposition’s Lobbying in US Congress Revealed]

    Vidéo : Entretien sur ce même sujet accordé par l’auteur à Syriana Analysis, une chaîne indépendante de commentaires politiques dirigée par Kevork Almassian.

    [11][ American Coalition for Syria Calls on Biden Administration To End Syria General License 23]

    [12][Syria’s Assad exploits earthquake to push for sanctions relief]

    [13][From Syria with love, Seanator McCain]

    [14][ Syria war lobby that hosted genocide advocate campaigns to censor book exposing its operations]

    [15][Immiserated, humiliated, yet resilient: how Syrians survive America’s economic siege]

    [16 ][Briefers Stress to Security Council Syria’s Worsening Situation Needs Fully Funded Humanitarian Response Plan, 12-Month Extension of Cross-Border Aid Mechanism]

    [17][ H.R. 3202: Analyzing Legislative Efforts to Block Arab Engagement with Syria]

    [18][ Joe Biden, Emgage and the muzzling of Muslim America]

    [19][Meet Emgage, the pro-Israel Muslims backing Joe Biden]

    [20][ How Muslim group Emgage serves the American empire]

    [21][ Focus o n clear Goals to contain Iran in Iraq and Syria]

    [22][Turkey is running northern Syria dry]

    [23][Turkey’s Double ISIS Standard]

    [24][Hunger soars to 12-year high in Syria, WFP chief calls for urgent action]

    [25][U.S. Foreign Assistance By Country –Syria-]

    [26][War on Captagon key to Syria’s return to Arab League]

    [27][‘Independent’ report claiming Uyghur genocide brought to you by sham university, neocon ideologues lobbying to ‘punish’ China]

    [28 ][The U.S. Intervened in Syria in 1949. Here’s What Happened]

    [29][ Behind the Sudden Death of a $1 Billion Secret C.I.A. War in Syria]

    [30][Samantha Power: Syrian Rebels’ Training Will Also Aid in Fight Against Assad]

    [31][US weapons supplied to Syrian rebels ended up with Islamic State: Report}

    [32][Foreign Ministry: Crime of US occupation by targeting a military bus in Deir Ezzor comes within framework of its escalation against Syria’s sovereignty]

    La source originale de cet article est The Gray Zone

    Copyright © Hekmat AboukhaterThe Gray Zone, 2023

  • Déclaration publiée par les 5 forces de résistances palestiniennes le 29 Octobre 2023.

    Déclaration publiée par les 5 forces de résistances palestiniennes le 29 Octobre 2023.

    Dans leur déclaration, les cinq forces de résistance ont salué les martyrs de notre peuple palestinien et de notre peuple fidèle et fier de la bande de Gaza qui font face à une campagne d’extermination organisée, soulignant qu’ils sont le peuple de la fierté, de la dignité et de la fermeté et qu’ils sont le peuple de la victoire qui sont fidèles à leur cause et à leur patrie, et se sont engagés envers eux à continuer sur le chemin de la résistance jusqu’à ce que la victoire soit remportée sur l’ennemi sioniste.

    Les participants ont affirmé ce qui suit :

    Cette épopée héroïque est la bataille que mène tout le peuple palestinien pour défendre sa terre, son caractère sacré, son existence et son droit à la liberté, contre un ennemi barbare qui n’épargne aucun de nos peuples de ses crimes. Il cible les hôpitaux, les mosquées, les églises, les universités et les ambulances, et coupe l’électricité, l’eau, le carburant, l’Internet et les communications cellulaires pour nos populations assiégées.

    Adhérant à l’unité nationale comme pilier principal pour faire face à la guerre sioniste de génocide contre notre peuple, et rejetant les tentatives de l’ennemi de diviser notre peuple ou de monopoliser une partie de celui-ci, et nous insistons sur les efforts d’unification et de resserrement des rangs dans cette bataille fatidique.

    Nous appelons les masses de notre nation arabe et islamique et les peuples libres du monde à poursuivre leurs mouvements pour mettre fin à l’agression sioniste-américaine, ouvrir les points de passage, apporter de l’aide humanitaire et du carburant et évacuer les blessés de la bande de Gaza.

    Nous saluons les forces de résistance de notre nation, notamment au Liban, en Syrie, en Irak, au Yémen et en Iran, et nous affirmons que notre peuple palestinien n’est pas seul dans cette bataille.

    Nous tenons les États-Unis d’Amérique entièrement responsables de la guerre de génocide contre notre peuple, car ils ont choisi de soutenir, d’intensifier et de participer à la guerre de génocide contre notre peuple, ce qui nécessite une réponse ferme de la part des pays et pays arabes et islamiques. amical envers notre peuple pour mettre fin à ce massacre continu de notre peuple palestinien.

    Nous exigeons l’ouverture du terminal de Rafah et l’entrée sans délai de l’aide, des besoins humanitaires, du carburant et du matériel médical et de secours à notre peuple, permettant le transport des blessés vers l’Égypte et les pays arabes et islamiques, sans interférence de l’occupation ou de toute autre raison. des pays agresseurs.

    Nous appelons les masses de notre peuple dans toute la Palestine occupée à intensifier toutes les formes de résistance et de lutte contre l’ennemi sioniste, en ciblant ses soldats et ses colons, et à renforcer les initiatives populaires de lutte contre les attaques des colons et l’invasion des forces ennemies.

    Le fait que l’ennemi coupe tout accès à Gaza, l’assiège et coupe complètement les communications et Internet est une couverture pour un grave crime de génocide dont l’ennemi ne veut pas de témoins, et nous insistons sur la fin de ce siège avec intervention» position arabe officielle et « populaire ».

    Nous adhérons au droit de notre peuple à résister et à sa confiance dans la victoire de notre peuple dans cette bataille, alors que nous menons cette bataille pour défendre notre terre, notre peuple et nos lieux sacrés, et dans l’intérêt de la libération, revenons , l’autodétermination et la création de l’État palestinien avec Jérusalem pour capitale.

    Gloire aux martyrs. Guérison des blessés. Liberté pour les prisonniers !

    Victoire pour notre peuple et sa courageuse résistance !

    Palestinian National Resistances Brigades

    Source : https://albagranadanorthafrica.wordpress.com/2023/10/30/declaration-publiee-par-les-5-forces-de-resistances-palestiniennes-le-29-octobre-2023/

  • Laurent Guyénot-La croisade est terminée !

    Laurent Guyénot-La croisade est terminée !

    Le pape fut le précepteur ou le tuteur de la civilisation européenne durant le Moyen-Âge. À la fin du XIe siècle, il inculqua à la caste dirigeante une idée révolutionnaire : la Croisade. Ce fut une révélation, au sens d’une nouvelle religion, en même temps qu’une tentative pour unifier l’Europe par Jérusalem. La Croisade a fait émerger le meilleur et le pire de la classe guerrière, elle a enthousiasmé le peuple, et elle a donné au pape une domination spirituelle et politique sans précédent. Elle s’est installée comme paradigme central dans la chrétienté occidentale. Bien qu’elle ait revêtu de nouveaux habits, la Croisade reste la Grande Idée de l’Occident, le cœur même de son identité : sauver le monde – et se sauver lui-même – par des guerres au nom de grands principes transcendants. La Démocratie et les Droits de l’Homme ont remplacé le Christ, mais l’Occident, désormais sous la direction des États-Unis, est toujours la Civilisation de la Croisade. Mais c’est bientôt fini.

    Dans cet article, je vais tenter de démontrer que les croisades médiévales ont été une expérience si puissante que leur influence sur la civilisation occidentale a survécu à la chute de l’autocratie papale. Mon objectif n’est pas de raconter à nouveau l’histoire des Croisades, mais d’en expliquer l’essence et d’en tirer quelque lumière sur le caractère intrinsèque de l’Occident. L’accent sera mis sur ce que les Croisades ont fait à l’Occident, plutôt que sur ce qu’elles ont fait à l’Orient, même si la relation de l’Occident à l’Orient fait partie du sujet.

    Pourquoi cette démarche, demanderont certains. Tout simplement parce que, comme les individus, les civilisations ont intérêt à se pencher sur leur enfance pour comprendre ce qui les anime, surtout lorsque leur vie d’adulte commence à se désagréger et qu’elles se rendent compte que tout le monde les déteste.

    Je ne prétends pas que les Croisades médiévales fournissent une explication suffisante de l’histoire du colonialisme et de l’impérialisme de l’Occident moderne, mais seulement qu’elles jettent un certain éclairage sur celle-ci, non pas seulement à titre comparatif – que les USA agissent comme des croisés a été suffisamment dit -, mais en tant que réelle cause historique ou, si l’on veut, généalogique. Les Croisades sont toujours d’actualité parce qu’elles sont dans les gènes de l’Occident.

    J’ajoute encore deux remarques préliminaires. Premièrement, il semble que chaque nation ou civilisation ait une personnalité, une «volonté de puissance» particulière qui détermine ses modes de comportement envers les autres communautés1. Mais seule une minorité dominante participe activement à cette anima collective. L’élite fait bouger le corps social et forge son destin. Par conséquent, quand je dis que la croisade est l’essence de l’Occident, je ne veux pas dire que les gens ordinaires soutiennent nécessairement les aventures de croisade occidentales, mais que la croisade est restée un principe existentiel fondamental des élites occidentales.

    Deuxièmement, mon objectif n’est pas de juger les gens, mais d’analyser les idées qui ont orienté la trajectoire de l’Europe. Des individus intelligents, courageux et dévoués peuvent être mus par des idées qui s’avéreront finalement de dangereuses illusions. L’idée de Croisade n’a pas été, comme on l’a beaucoup dit, un simple prétexte religieux pour un gain matériel, et les causes économiques n’ont pas été déterminantes. Sur ce point, la recherche historique a dissipé beaucoup de malentendus. Selon Jonathan Riley-Smith, auteur de «The First Crusade and the Idea of ​​Crusading» (1986), les données historiques suggèrent que, pour l’immense majorité des croisés et leur famille, la Croisade était un sacrifice. Ils agissaient prioritairement par idéalisme, c’est-à-dire, sous l’emprise d’une idée2. S’ils en tiraient un gain personnel, c’est en terme de crédit social, ce qui signifie simplement que la Croisade a été, jusqu’à la fin du Moyen-Âge, au centre du système de valeur dominant.3

    Dans une étude publiée en 2006 sur les évolutions dans l’historiographie des croisades, Norman Housley écrit que, s’il y a point sur lequel tout le monde s’accorde aujourd’hui, c’est que «les croisades ont joué un rôle central plutôt que périphérique dans le développement de l’Europe médiévale»4. «Il ne fait aucun doute, ajoute-t-il, que les croisades […] ont engendré un dynamisme inhérent qui a caractérisé le Moyen-Âge central».5

    Un aspect remarquable des Croisades est leur apparition soudaine et spectaculaire. L’historien français Paul Alphandéry écrivait vers 1930 : «la Croisade s’engage tout de suite, réalité vivante, organique, avec son thème religieux constitué dès la fin du XIe siècle, sa théologie aussi. Elle n’est pas l’aboutissement d’une évolution, mais le jaillissement, quasi spontané, d’une prodigieuse puissance d’animation collective»6. On peut donner le jour exact (27 novembre 1095) où l’appel tomba comme le Saint Esprit sur une foule, avant d’être prêché par une armée de missionnaires en France et en Allemagne.

    La Première Croisade (1095-97) fut un succès, et la prise de Jérusalem fut célébrée par un nombre incalculable de récits. La Première Croisade est devenue pour les Occidentaux ce qu’était la guerre de Troie pour les Grecs de l’Antiquité7. Selon Christopher Tyerman, l’ampleur de cette activité littéraire, assimilable à une gigantesque campagne de propagande, est sans parallèle. La Croisade a suscité «des récits émouvants de foi, de courage, de souffrance, de danger, de ténacité et de triomphe».8

    Les récits épiques de la Première Croisade ont eu un impact si profond et durable que, lorsqu’une Deuxième Croisade fut prêchée en 1145, la réponse fut, encore une fois, enthousiaste. «J’ai ouvert la bouche, j’ai parlé et les croisés se sont aussitôt multipliés à l’infini», écrivait Bernard ou Clairvaux au pape. «Les villages et les rues sont aujourd’hui désertés ; à grand-peine trouverait-on un homme pour sept femmes. Partout l’on voit des veuves dont les maris sont toujours vivants».9

    Bien qu’il s’agisse au départ d’une idée du pape, la Croisade s’est profondément enracinée dans l’esprit et dans le cœur de la classe dirigeante laïque et a envahi toutes les régions de la culture laïque. Certains récits vernaculaires de la Première Croisade, comme la très populaire «Chanson d’Antioche» en vers, rivalisent avec le genre des évangiles apocryphes dans leur utilisation somptueuse de prophéties, de visions, de miracles et d’autres signes de la Providence divine. Les deux genres ont en fait fusionné dans les best-sellers internationaux de la littérature du Graal, comme je l’ai montré dans «La Lance qui saigne», tirée de ma thèse doctorale : le roman fondateur de Chrétien de Troyes, «Le Conte du Graal», écrit vers 1180, est tissé autour des icônes ésotériques de la Croisade : le Graal, portant l’hostie (c’est-à-dire le corps de Christ) est un symbole du Saint-Sépulcre, tandis que la «lance qui saigne» est la Sainte Lance dont le fer a été miraculeusement découvert à Antioche par les croisés assiégés10. Il n’est pas exagéré de dire que la Croisade est présente, sous forme de référence implicite, dans toute la littérature laïque, depuis les premières chansons de geste jusqu’aux derniers romans arthuriens.

    Grâce aux croisades, l’Europe du Nord-Ouest (France, Angleterre et Allemagne en tête) s’est fait une place dans l’histoire. «Les Croisades, écrit Steven Runciman, constituent un fait central de l’histoire médiévale. Avant leur déclenchement, le centre du monde civilisé se partageait entre l’empire de Byzance et les terres du califat arabe. Avant même que leur étoile pâlit, la primauté de la civilisation était passée en Europe occidentale. L’histoire moderne est née de ce transfert».11. Autrement dit, l’Europe occidentale est devenue une civilisation à part entière par la Croisade.

    La fin des croisades est traditionnellement datée de 1291, lorsque St-Jean d’Acre, dernier bastion du royaume latin de Jérusalem, tomba aux mains des Mamelouks, ne laissant aucun site de débarquement possible pour de nouvelles expéditions. À proprement parler, les croisades durent donc deux siècles. Les historiens modernes les ont classiquement numérotés de un à huit ou neuf, mais en réalité, il y a eu un flux ininterrompu de campagnes militaires de diverses tailles et origines vers le Moyen-Orient. Entre la Première et la Deuxième Croisade, par exemple, au moins six expéditions furent envoyées, qui ne sont pas comptées comme des croisades à part entière mais comme des renforts aux États latins formés lors de la Première Croisade. Les croisades peuvent donc être considérées comme une seule guerre d’une durée de deux siècles, la plus longue de l’histoire de l’humanité.

    Mais en fait, de nombreuses autres guerres vont encore être menées sous la bannière papale, avec l’arsenal théologique complet des Croisades, jusqu’à la fin du XVIe siècle. Rien qu’au XVe siècle, pas moins de sept bulles papales de croisades ont été promulguées12. Christopher Tyerman écrit :

    «Les croisades n’ont pas décliné après 1291. Elles ont changé, comme elles l’avaient fait au cours des deux siècles précédents depuis la Première Croisade. […] la mentalité de croisade, transmise par une longue habitude, par la liturgie et par de nouveaux appels aux dons, des impôts, la vente d’indulgences et, occasionnellement, le service armé, a façonné une manière de considérer le monde. Cette mentalité, largement répandue dans la société, permettait l’expression de la foi et de l’identité à travers des rituels sociaux et des institutions religieuses, même en l’absence d’actions politiques ou militaires. La relative rareté des crucesignati [croisés] était masquée par leur ubiquité culturelle. Indépendamment des combats et des guerres, la Croisade a évolué comme un état d’esprit ; un moyen de grâce ; une métaphore et un mécanisme de rédemption ; un test de la fragilité humaine, du jugement divin et de la corruption de la société. La Croisade est devenue une chose en laquelle il faut croire plutôt qu’une chose à faire».13

    La Croisade fut une nouvelle voie de salut individuel : la guerre pénitentielle. Dieu, parlant par l’intermédiaire de Son vicaire sur terre, accordait désormais la rémission complète des péchés (et donc une place au Ciel) à quiconque jurerait de se rendre en Terre Sainte et de tuer des infidèles ou d’être tué par eux. Selon l’historien Orderic Vitalis, écrivant vers 1135, «le pape a exhorté tous ceux qui pouvaient porter les armes à lutter contre les ennemis de Dieu, et, par l’autorité de Dieu, il a absous tous les pénitents de tous leurs péchés dès l’heure où ils ont pris la croix du Seigneur».14

    À en juger par les six versions partielles du discours du pape Urbain II conservées dans les chroniques, il n’est pas certain qu’il ait présenté les choses en termes aussi explicites. Il a peut-être simplement décrété, comme le rapporte l’évêque Lambert d’Arras, un témoin direct : «Quiconque, par simple dévotion, et non pour gagner de l’honneur ou de l’argent, se rend à Jérusalem pour libérer l’Église de Dieu peut substituer ce voyage à toute pénitence»15. Et il a peut-être ajouté, comme le rapporte Foucher de Chartres : «Tous ceux qui meurent en chemin, que ce soit sur terre ou sur mer, ou dans une bataille contre les païens, auront la rémission immédiate de leurs péchés. Je le leur accorde par la puissance de Dieu dont je suis investi»16. Urbain fut probablement le premier à donner une interprétation radicalement nouvelle de Matthieu 10,38 (ou Luc 14,27), comme le rapporte Robert le Moine : «Quiconque ne porte pas sa croix et ne suit pas derrière moi n’est pas digne de moi»[16]. Le détournement de cette formule résume ce que représente la Croisade dans l’histoire du christianisme.

    Quels que furent les propos exacts de Urbain II, ce qu’il faut retenir, c’est que la rémission complète et immédiate de tous les péchés avoués pour tous les cruce signati (ceux marqués d’une croix cousue sur leurs vêtements), est au coeur de la théologie et du droit canon de la Croisade qui se sont développés au fil des années, grâce à des apologistes comme Innocent II et saint Bernard de Clairvaux, ou le canoniste Gratien17. En 1187, dans la bulle Audita tremendi qui lança la Troisième Croisade, le pape Grégoire VIII déclarait : «à ceux qui, avec un cœur contrit et un esprit humilié, entreprennent ce voyage et meurent en pénitence pour leurs péchés et avec une foi juste, nous promettons la pleine indulgence pour leurs fautes et la vie éternelle»18. Notons que seuls les péchés confessés sont pardonnés (la confession annuelle devait devenir obligatoire pour les catholiques romains lors du Concile du Latran de 1215). Aussi étrange que cela puisse nous paraître aujourd’hui, la majorité des croisés croyait que le pape savait de quoi il parlait lorsqu’il distribuait des rémissions de péchés, appelées «indulgences», en échange d’un service militaire. On croyait que cette monnaie imaginaire avait cours légal dans l’Autre Monde.

    La Croisade était donc une nouvelle religion de salut. Guibert de Nogent, l’un des chroniqueurs les plus enthousiastes de la Première Croisade, remarquait qu’auparavant, les chevaliers ne pouvaient obtenir le salut qu’en abandonnant leur mode de vie et en se faisant moines, mais «Dieu a institué à notre époque les guerres saintes, pour que l’ordre des chevaliers et la foule qui courait dans leur sillage […] puissent trouver un nouveau moyen d’obtenir le salut». La Croisade, déclara un maître des Hospitaliers au XIVe siècle, est devenue «le chemin le plus court vers le Paradis». Le prêtre gallois Adam d’Usk alla plus loin dans son Chronicon (début du XVe siècle) : «Tout homme qui ne veut pas partir immédiatement pour le pays où Dieu a vécu et est mort, tout homme qui ne prendra pas la croix de Terre Sainte, aura peu de chances d’aller au paradis».

    Le vœu de «prendre la croix» était contraignant, et le non-respect de ce vœu entraînait une excommunication, équivalent à une condamnation à l’enfer éternel. Heureusement pour ceux qui avaient cédé à la pression mais se découvraient ensuite des empêchements, l’Indulgence de la Croisade fut étendue à ceux qui, au lieu d’y aller eux-mêmes après avoir prononcé le vœu, envoyaient un autre à leur place ou donnaient de l’argent pour financer l’expédition : cette dispense en échange d’un paiement en argent s’appelait la «rédemption du vœu». Depuis le pontificat de Alexandre III (1159-1181), explique Christopher Tyerman,

    «La rédemption des vœux a contribué à modifier radicalement le financement des croisades, la manière dont la croix était prêchée, les méthodes de recrutement et de planification, et même la réputation de l’exercice lui-même, à mesure que le système devenait vulnérable aux accusations de «la croix contre de l’argent».19

    «L’offre d’indulgences est restée partie intégrante d’un système pénitentiel général, de plus en plus commercial à mesure que le rachat des vœux ou même l’accomplissement de tout acte méritoire particulier cédait la place à une simple vente contre paiement. La doctrine du Trésor des Mérites, sorte de compte bancaire divin ouvert par Dieu sur lequel puisaient les fidèles pénitents, fut perfectionnée par Clément VI».20

    C’est ainsi que l’évangile du salut par la guerre a lentement évolué vers l’évangile du salut par l’argent. La vente d’indulgences, dérivée de la Croisade, ruinera finalement la réputation de la papauté et fera exploser l’unité de l’Église, lorsque Martin Luther publiera ses très raisonnables «Quatre-vingt-quinze thèses», qui portent principalement sur ce point, puis désignera le pape comme «le véritable Antéchrist qui s’est élevé au-dessus du Christ et s’est opposé à lui» (Articles Smalcald).

    On a pu dire que les croisades ont uni l’Europe dans une cause commune21. C’est vrai dans une certaine mesure, mais cette «cause commune» ne doit pas être confondue avec l’unité politique ou même avec la paix civile. Les croisades ont, il est vrai, permis à la France et l’Angleterre de réduire les guerres féodales et de se consolider en tant qu’États centralisés, notamment par la mise en place d’une bureaucratie fiscale (la «taxe Saladin» fut le premier impôt touchant toute la population). Mais les croisades n’ont pas apporté la paix en Europe. La troisième croisade en est un bon exemple. Avant de partir, les rois de France et d’Angleterre étaient en guerre pour des revendications territoriales. Bien que le pape ait convaincu Philippe II et Richard Ier de signer une trêve avant de s’embarquer pour la Terre Sainte, leurs relations se sont détériorées au lieu de s’améliorer au cours de l’expédition. Dès leur retour chez eux (c’est-à-dire après que Richard fut rançonné de la prison de Léopold d’Autriche, qui l’accusait d’avoir organisé le meurtre de Conrad de Montferrat), ils reprirent leur querelle, qui ne cessera de s’aggraver jusqu’à la guerre de Cent Ans (1337-1453).

    Comme je l’ai écrit dans «L’origine médiévale de la désunion européenne», l’un des problèmes de la Croisade est qu’elle visait à unir l’Europe autour de Jérusalem. Par la Croisade, les papes ont fait croire aux Européens que le berceau de leur civilisation était une ville à l’autre bout de la Méditerranée, disputée par deux autres civilisations (la byzantine et l’islamique), et leur ont demandé de se battre pour elle comme si le salut de leur civilisation en dépendait. Il ne peut y avoir de projet plus anti-européen.

    L’obsession européenne pour Jérusalem n’a pas commencé avec les croisades. Depuis le début du XIe siècle, nombreux étaient les pèlerins qui partaient pour Jérusalem avec l’encouragement et le soutien logistique des monastères. «En fait, explique Jonathan Riley-Smith, l’attitude des chrétiens du XIe siècle à l’égard de Jérusalem et de la Terre Sainte était obsessionnelle. Jérusalem était le centre du monde, l’endroit sur terre sur lequel Dieu lui-même s’était concentré lorsqu’il avait choisi de racheter l’humanité en intervenant dans l’histoire ; au même endroit, à la fin des temps, se dérouleraient les derniers événements menant à la fin du monde».22

    Ce fut le coup de génie de Urbain II de prêcher l’expédition militaire comme un pèlerinage pénitentiel à Jérusalem. Nombres des mesures associées à la Croisade, comme l’immunité et la protection juridique accordés aux biens fonciers des croisés, sont conformes aux pratiques éprouvées du pèlerinage. La croix cousue sur le vêtement semble aussi issue de cette tradition.23

    De cette manière, Urbain II combinait dans une nouvelle synthèse deux éléments traditionnellement considérés comme incompatibles : la fascination pour Jérusalem comme destination de pèlerinage – un aspect de la piété chrétienne – et l’éthique guerrière de la classe féodale héritée de son origine barbare conquérante. Cette combinaison s’est avérée explosive.

    Il faut souligner que Jérusalem n’était pas ce qui intéressait le basileus byzantin Alexis Comnène lorsqu’il demanda l’aide de l’Occident. Jérusalem ne faisait pas partie de l’Empire byzantin depuis sa conquête par les Arabes en 638, et la Syrie elle-même était périphérique à l’Empire. L’objectif premier de Alexis était de reconquérir l’Anatolie, à commencer par Nicée (aujourd’hui Iznik), conquise par les Turcs en 1081 et devenue la capitale de leur Sultanat de Roum, à seulement une centaine de kilomètres de Constantinople. Comme objectif secondaire, Alexis espérait récupérer Antioche, une ville grecque prospère et stratégiquement importante qui avait toujours appartenu à l’Empire.

    Jusqu’en 1073, Jérusalem avait été gouvernée au nom des califes fatimides, qui respectaient l’autorité du basileus et du patriarche de Jérusalem sur les sanctuaires chrétiens et laissaient les chrétiens y prier librement24. Les chrétiens orthodoxes n’avaient aucune plainte, et les jacobites syriens et autres chrétiens non-orthodoxes préféraient même la domination musulmane à la domination byzantine. Ce n’est que lorsque les Turcs seldjoukides ont pris le contrôle de la Syrie que les choses se sont gâtées pour les chrétiens de Jérusalem et les pèlerins occidentaux. Mais les Fatimides reprirent Jérusalem aux Seldjoukides un an avant que les croisés n’arrivent devant ses murs, et le basileus était plus que disposé à les laisser la gouverner à nouveau. Pour les Occidentaux, cependant, la Croisade visait à «libérer» Jérusalem, et ils ne faisaient pas de différence entre les Musulmans, qu’ils nommaient indifféremment «Sarrasins» ou «Turcs». Ils rejetèrent l’offre de paix des Fatimides, attaquèrent la Ville Sainte et massacrèrent sa population. Raymond d’Aguilers, témoin de l’événement, écrit : «Dans le temple et dans le portique de Salomon, on marchait à cheval dans le sang jusqu’aux genoux du cavalier et jusqu’à la bride du cheval. Juste et admirable jugement de Dieu, qui voulut que ce lieu même reçût le sang de ceux dont les blasphèmes contre lui l’avaient si longtemps souillé». Cela, affirmait-il, accomplissait Apocalypse 14,19-20, «il en coula du sang qui monta jusqu’au mors des chevaux sur une étendue de mille six cents stades»25. Un autre chroniqueur, l’auteur anonyme de la Gesta Francorum, a écrit : «Nos hommes se précipitèrent dans toute la ville, s’emparant de l’or et de l’argent, des chevaux et des mulets, et des maisons pleines de toutes sortes de biens et ils vinrent tous se réjouir et pleurer d’excès de joie pour adorer au Sépulcre de notre Sauveur Jésus, et là ils ont accompli leurs vœux».26. Voilà ce qui mérite d’être célébré comme «le plus grand événement depuis la Résurrection» selon le chroniqueur Robert de Reims27

    La nouvelle de la «libération» de Jérusalem a fait taire les critiques de la Croisade en Europe, et sa célébration a définitivement installé celle-ci comme paradigme central de la culture occidentale. Dès lors, les Occidentaux, et les Francs tout particulièrement, se sont considérés comme les gardiens du nombril du monde. C’est devenu une partie de leur identité. Leur obsession n’a fait que croître après la reconquête de Jérusalem par Salah al-Din (Saladin) en 1187 (dans des conditions d’humanité qui font honte à la chevalerie occidentale), et à chaque nouvelle tentative infructueuse de la récupérer.

    L’une des plus grandes ironies des Croisades est que Jérusalem fut temporairement récupérée en 1229 par l’Empereur romain germanique Frédéric II, qui s’y rendit malgré l’interdiction et l’excommunication du pape Grégoire IX, et la récupéra – ainsi que Bethléem et Nazareth – par la négociation diplomatique, sans verser une goutte de sang musulman ou chrétien. Le Pape condamna cette approche pacifique, dénonçant comme un péché particulièrement grave la reconnaissance par Frédéric des droits des musulmans sur la mosquée d’Omar. En 1241, le Pape lança donc une croisade contre Frédéric, avec possibilité pour ceux qui avaient prévu d’aller en Terre Sainte de commuer leurs vœux pour lutter contre Frédéric. L’acharnement des papes contre les Hohenstaufen conduira à leur extermination par Charles d’Anjou, frère du roi Louis IX et vassal du pape.

    En 1248, après la reprise de Jérusalem par les musulmans, le roi français Louis IX mena la septième croisade, durant laquelle il fut capturé par le sultan Turanshah. Ce roi très pieux, sanctifié à titre posthume, abandonna de nouveau son royaume pour une autre croisade en 1270 et mourut de la dysenterie à Tunis la même année. Il est rapporté que ses derniers mots furent «Jérusalem ! Jérusalem !», la ville qu’il n’a jamais vue.28

    C’est toute l’Europe qui, depuis ce jour, pleure sur Jérusalem. «Pour les élites cléricales et laïques d’Europe occidentale, écrit Christopher Tyerman, il était presque impossible d’abandonner la Terre Sainte en tant qu’ambition politique ou vision de perfection. Tout au long des XIVe et XVe siècles, les gouvernements, les moralistes, les prédicateurs et les lobbyistes revenaient sur ce sujet dans lequel les objectifs pratiques et moraux se confondaient»29. En fait, Jérusalem n’a jamais quitté l’esprit des Occidentaux jusqu’à ce qu’elle soit finalement reprise par les troupes chrétiennes le 9 décembre 1917. Lorsque le général britannique Edmund Allenby entra à pied dans la ville lors d’une procession solennelle, il proclama «la fin des croisades». Le magazine londonien Punch publia une illustration montrant Richard Coeur-de-Lion contemplant Jérusalem avec contentement en disant : «Mon rêve devient réalité !»30

    Il convient de noter que l’Église anglicane tout comme les ramifications britanniques du calvinisme avaient depuis longtemps rejeté l’autorité papale et condamné officiellement la notion de guerre pénitentielle. Pourtant, il est indéniable que l’obsession pour Jérusalem est restée forte tout au long de l’ère victorienne et a joué un rôle important dans le soutien britannique au sionisme. Il faut ajouter cependant que le sionisme britannique avait été stimulé par la tentative française de conquérir l’Égypte et la Palestine sur les Ottomans en 1799. Cette quasi-croisade du jeune général Bonaparte, même si elle s’est soldée par un échec, a contribué de manière non négligeable à sa légende autodidacte, et cela témoigne à lui seul de l’attraction persistante de Jérusalem dans l’inconscient collectif des Français. Alors que Bonaparte combattait en Syrie, des informations parurent dans la presse officielle française sur son intention d’offrir Jérusalem aux juifs. L’authenticité de sa «Proclamation aux Juifs», découverte en 1940, est douteuse31, mais l’épisode napoléonien ne doit pas être exclu du débat sur l’origine du sionisme32

    C’est la Croisade qui a scellé pour la première fois ce lien entre l’Europe et Jérusalem, faisant de la possession du centre du monde une idée fixe dans l’esprit occidental. De plus, l’obsession de conquérir militairement Jérusalem a transformé la chrétienté occidentale en une imitation de l’Israël biblique. Selon un récit de Robert de Reims, Urbain II aurait dit à Clermont : «Prenez le chemin du Saint-Sépulcre, sauvez ce pays d’une race effroyable et gouvernez-le vous-mêmes, car ce pays dans lequel, comme le dit l’Écriture, coule de lait et le miel a été donné par Dieu comme possession aux enfants d’Israël»33. Le fantôme de Josué, plutôt que celui du Christ, planait au-dessus des croisés, et plane, depuis, sur le catholicisme romain. Les catholiques aiment reprocher aux protestants l’importance qu’ils accordent à l’Ancien Testament, dénonçant leur orientation «vétérotestamentaire», mais cette tendance a été amorcée par la rhétorique pontificale de la Croisade.

    La Croisade est l’aboutissement logique de la réforme grégorienne : en s’imposant comme le souverain des rois, qui deviennent ses vassaux, le pape se donne le droit de leur ordonner de faire la guerre sous son commandement suprême. Ainsi l’autorité pontificale, après avoir réprimé les guerres privées en Occident au Xe siècle par le mouvement de la Paix de Dieu, fut l’inspiratrice d’une guerre totale de deux siècles en Orient. «La Paix de Dieu a trouvé son prolongement dans la croisade […], écrit Sylvain Gouguenheim, où la seule guerre autorisée est paradoxalement celle qui se déroule dans l’espace sacré par excellence, la Terre sainte».34

    L’idée d’une guerre sainte en Terre Sainte n’est pas née de Urbain II (1088-1099), mais de son mentor Grégoire VII (1073-1085), qui a donné son nom à la Réforme grégorienne. Grégoire VII avait prévu de diriger personnellement une armée contre les musulmans d’Orient. Norman Cantor explique ses deux objectifs principaux : «Une telle croisade serait une expression du leadership moral du souverain pontife sur le monde occidental (qui était l’une des doctrines cardinales de Grégoire) et mettrait les peuples du Nord en relation plus étroite avec Rome. Enfin, on pouvait s’attendre à ce que l’invasion latine de l’Orient fasse un grand pas vers l’affirmation de l’hégémonie papale sur les terres chrétiennes grecques».35

    Il fut laissé au charismatique Urbain II de mener le projet à terme. Au regard du premier objectif, ce fut une réussite. Le Concile de Clermont, au cours duquel Urbain décréta à la fois l’excommunication du roi Philippe Ier (pour adultère) et la mobilisation générale pour la croisade, fut un coup d’État magistral et le véritable début de la suzeraineté papale sur les rois européens : Urbain, en effet, démontra qu’il pouvait se rendre en territoire de France, déclarer le roi indigne de régner, et mobiliser une armée nationale sous son nez.

    La Seconde Croisade, qui n’avait même pas le prétexte d’aider l’Empire byzantin, a aggravé les relations entre les Latins et les Grecs. Les croisés accusèrent l’empereur Manuel Ier Comnène des pires trahisons, mais Steven Runciman remet les pendules à l’heure : «Le comportement des croisés en campagne, sur son territoire, n’avait rien qui pût augmenter le plaisir de l’empereur à les voir : ils pillaient les villages, attaquaient les forces de l’ordre, ignoraient superbement ses indications sur les routes à suivre, et plusieurs de ses chefs parlaient avec insolence d’attaquer Constantinople ; ils se comportaient comme en pays conquis. Vue selon cette perspective, la conduite de l’empereur paraît extraordinairement douce et généreuse».36

    Le point de rupture fut, bien entendu, la Quatrième Croisade détournée contre Constantinople, qui fut pillée et saccagée pendant trois jours avant qu’y soit installé un empereur franc et un patriarche vénitien, tous deux fidèles à Rome. Innocent III espérait que cette heureuse tournure des événements accélérerait la soumission de la Grèce à la «Mère Église». Mais, comme l’explique Steven Runciman, son espoir ne s’est jamais réalisé.

    «La haine avait été semée entre les chrétientés orientale et occidentale. Les espérances naïves du pape Innocent III et les vantardises complaisantes des croisés qui considéraient avoir comblé le schisme et uni l’Église ne furent jamais satisfaites. Leur barbarie laissait au contraire un souvenir qui ne passerait jamais. Les princes de la chrétienté d’Europe orientale recommanderaient peut-être plus tard la réunion avec Rome dans le souci sincère d’opposer un front commun aux Turcs. Cependant leurs peuples ne les suivraient pas. Ils ne pouvaient pas oublier la Quatrième Croisade. Peut-être était-il inévitable que l’Église de Rome et les grandes Églises orientales s’éloignent ; mais l’entreprise croisée avait aigri leurs relations et désormais, quels que soient les efforts de certains princes, le schisme resterait complet, irrémédiable, définitif, dans le cœur des chrétiens d’Orient».37

    Comme dit plus haut, les Byzantins avaient développé une coexistence relativement pacifique avec le califat fatimide38. Les chrétiens pratiquaient librement à Jérusalem et les musulmans avaient leur mosquée juste à l’extérieur des murs de Constantinople (elle fut incendiée par les Francs lors de la Quatrième Croisade). Les envahisseurs seldjoukides venus de l’Est étaient les ennemis communs des Fatimides et des Byzantins. Mais pour les croisés peu sophistiqués, tous les musulmans étaient pareils. Les Francs perturbèrent l’alliance de Constantinople avec le califat fatimide, et après l’effondrement de ce dernier, ils continuèrent à nuire à la diplomatie byzantine, qui consistait à jouer les princes musulmans les uns contre les autres.

    Par exemple, la décision des croisés d’attaquer Damas pendant la Deuxième Croisade était «de la folie pure», selon Runciman, car, «de tous les États musulmans, le royaume de Damas était bien le seul à vouloir rester l’ami des Francs»39. De surcroît, les croisés firent une pitoyable retraite de Damas après seulement quatre jours de siège. Ce fut une terrible humiliation qui stimula la fédération du monde musulman, auparavant fragmenté en deux califats rivaux (Bagdad et Le Caire) et un certain nombre d’émirats et de cités-États indépendants. L’archevêque Guillaume de Tyr écrivait au début des années 1180 : «Autrefois, presque chaque ville avait son propre dirigeant […] qui ne dépendait pas les uns des autres […], qui craignait ses propres alliés tout autant que les chrétiens [et] ne pouvait pas ou ne voulait pas s’unir facilement pour repousser le danger commun ou s’armer pour notre destruction. Mais maintenant […] tous les royaumes adjacents à nous ont été placés sous le pouvoir d’un seul homme [Nur ad-Din]».40

    Comme le note Norman Housley, chaque nouvelle vague de croisés renforçait la politique d’«hostilité normative» du pape contre les musulmans, ce qui à son tour radicalisait la haine islamique envers l’Occident et ravivait l’esprit du jihad41. C’est facile à comprendre pour nous aujourd’hui, parce que l’histoire s’est répétée lorsque les croisés américains sont allés répandre la «Démocratie» en Irak et en Syrie sous forme de bombes. George W. Bush a qualifié sa guerre de «croisade» tandis qu’Hollywood intensifiait sa propagande contre les méchants Arabes42. Pendant ce temps, Saddam Hussein se présentait comme le nouveau Saladin.

    Dans «The Latin Kingdom of Jerusalem: European Colonialism in the Middle Ages», Joshua Prawer présente les croisades comme marquant le début de l’expansion colonialiste européenne. Les institutions et l’économie des États latins se comprennent mieux à la lumière de leur statut colonial, affirme-t-il. «Bien que la colonisation ne soit pas un phénomène nouveau dans l’histoire européenne, ce n’est que depuis les croisades qu’il existe une continuité et une filiation entre les mouvements coloniaux. Depuis lors, le colonialisme est resté un facteur majeur de l’histoire européenne et non européenne. En ce sens, il est justifié de considérer le royaume croisé comme la première société coloniale européenne».43

    Il est difficile de contester cela. La continuité entre croisade et colonialisme est d’autant plus évidente qu’à la suite de la Première Croisade, de nouvelles croisades ont été lancées vers les régions baltes, et elles correspondent, mieux encore que les croisades au Levant, aux définitions modernes de la colonisation. L’appel de l’archevêque Adalgot de Magdebourg en 1108 l’illustre bien : «Ces païens sont les plus méchants, mais leur terre est la meilleure, riche en viande, en miel, en maïs et en oiseaux, et si elle était bien cultivé, aucune ne pourrait lui être comparée pour la richesse de ses produits. […] Ainsi, renommés Saxons, Français, Lorrains et Flamands, conquérants du monde, c’est pour vous l’occasion de sauver vos âmes et, si vous le souhaitez acquérir la meilleure terre où vivre».44

    La filiation entre croisade et colonisation apparaît également lorsque l’on étudie le contexte de la colonisation des Amériques. Dans Columbus and the Quest for Jerusalem, Carol Delaney révèle : «La quête de Jérusalem était la grande passion de Colomb ; c’est la vision qui l’a soutenu à travers toutes les épreuves et tribulations qu’il a endurées. […] Il avait consacré sa vie à la libération de Jérusalem ; sur son lit de mort, réalisant qu’il ne verrait jamais son projet se réaliser, il ratifia son testament qui laissait de l’argent pour soutenir la Croisade qu’il espérait voir reprise par ses successeurs».45

    Il est vrai que Colomb était également obsédé par l’or. Il espérait atteindre le Cipango (Japon) de Marco Polo, si riche en or qu’on en faisait les toits et les meubles. Mais l’or signifiait pour lui Jérusalem. Il écrivit dans son journal, le 26 décembre 1492, qu’il voulait trouver de l’or «en telle quantité que les souverains […] entreprendront d’aller conquérir le Saint-Sépulcre»46. Dans une lettre écrite au roi Ferdinand et à la reine Isabelle juste avant son retour de son premier voyage, Colomb affirma que «dans sept ans, je serai en mesure de payer à Vos Altesses cinq mille cavaliers et cinquante mille fantassins pour la guerre et la conquête de Jérusalem, pour lesquelles ce voyage a été entrepris». Dix ans plus tard, il revenait toujours sur le même thème. Dans une lettre écrite de la Jamaïque lors de son quatrième voyage, il écrit aux souverains : «L’or est un métal excellent entre tous les autres […] et celui qui le possède accomplit tout ce qu’il veut dans le monde, et l’utilise finalement pour envoyer des âmes au Paradis».47

    Il n’est guère à démontrer que les conquistadors qui entreprirent de soumettre les peuples d’Amérique latine se considéraient comme des croisés, d’autant que l’Espagne et le Portugal baignaient dans une idéologie formée par cinq siècles de Reconquista.48

    Pourquoi, alors, les pays d’Amérique latine n’ont-ils pas hérité de l’esprit de croisade – et, par conséquent, ne comptent pas comme faisant partie de «l’Occident». La raison est simple : ces pays n’ont jamais échappé à leur condition de colonies. Sur ce sujet, je ne peux que recommander l’essai classique de Eduardo Galeano, «Les Veines ouvertes de l’Amérique latine», initialement publié en 1971, dans lequel est également expliqué comment les Habsbourg ont gaspillé les tonnes d’or extraites pour eux par les indigènes d’Amérique pour financer non pas la conquête de Jérusalem, mais les guerres de religion en Europe.

    En revanche, les États-Unis d’Amérique ont hérité de l’esprit de Croisade européen. Au XIXe siècle, après avoir réalisé leur «Destinée manifeste» en s’étendant jusqu’au Pacifique, les États-Unis sont devenus un empire croisé. Le président Woodrow Wilson a déclaré en 1912 : «Nous sommes choisis – et choisis de manière manifeste – pour montrer aux nations du monde comment elles doivent marcher sur le chemin de la liberté». Dwight Eisenhower a intitulé ses mémoires «Croisade en Europe».

    Mais comment les États-Unis ont-ils hérité du gène de la Croisade si, contrairement aux pays d’Amérique latine, ils avaient peu de racines catholiques directes ? Pour expliquer ce paradoxe, je propose un détour par la France.

    La Croisade était une spécialité française. Les croisés ont toujours été connus en Orient sous le nom de Francs, et le français était la langue principale du Levant latin. La Première Croisade était «les actes de Dieu à travers les Francs» (Gesta Dei per Francos), comme Guibert de Nogent a intitulé sa chronique. La Deuxième Croisade fut la croisade du roi Louis VII. Selon Christopher Tyerman, «cette aventure internationale a conféré à Louis et à sa dynastie la réalité d’une domination nationale»49. Les deux croisades du pieux Louis IX furent également importantes dans la construction de la France. «En 1300, les croisades étaient presque considérées comme une prérogative nationale, une entreprise dans laquelle le roi de France détenait la majorité des actions».50

    La Croisade a donc eu un impact particulier sur l’identité nationale française. Ceci, bien entendu, est le résultat de l’alliance unique entre la papauté et la monarchie française, résumée dans la formule selon laquelle la France est «la fille aînée de l’Église». Cette formule est moderne (employée pour la première fois par le dominicain Henri-Dominique Lacordaire dans son discours à Notre-Dame de Paris le 14 février 1841, mais l’idée est ancienne. Le pape Grégoire IX écrivit à Louis IX en 1239 :

    «comme autrefois Dieu préféra la tribu de Juda à celles des autres fils de Jacob et comme Il la gratifia de bénédictions spéciales, ainsi Il choisit la France, de préférence à toutes les autres nations de la terre, pour la protection de la foi catholique et pour la défense de la liberté religieuse. Pour ce motif, la France est le Royaume de Dieu même, et les ennemis de la France sont les ennemis du Christ. De même qu’autrefois la tribu de Juda reçut d’en-haut une bénédiction toute spéciale parmi les autres fils du patriarche Jacob ; de même le Royaume de France est au-dessus de tous les autres peuples, couronné par Dieu lui-même de prérogatives extraordinaires. La tribu de Juda était la figure anticipée du Royaume de France».51

    Où l’on voit, en passant, que cette alliance de la papauté avec la royauté française passe par l’Ancien Testament. Le Marquis de la Franquerie l’a redit dans La Mission divine de la France ( 955) : «Dieu avait jeté Son dévolu sur notre pays et choisi notre peuple pour succéder au peuple juif et remplir, pendant l’ère chrétienne, la mission divine qui avait été assignée à ce dernier sous l’Ancien Testament».52

    Cette mission providentielle unique du royaume de France a été transférée à la République française après 1789. Bien qu’ils aient répudié les institutions monarchiques et catholiques, les révolutionnaires ont conservé, sous des vêtements neufs, la mission messianique attachée à l’identité française. Sur quoi d’autre auraient-ils pu construire leur nouvelle nation ? La France est désormais choisie pour éclairer le monde avec la nouvelle Trinité : Liberté, Égalité, Fraternité. Dans un discours qu’il fait imprimer en avril 1791, Robespierre remercie «l’éternelle Providence» qui a appelé les Français, «seuls depuis l’origine du monde, à rétablir sur la terre l’empire de la Justice et de la Liberté»53. Camille Pascal, auteur de «Ainsi, Dieu a choisi la France», l’a bien expliqué : «La République s’est enracinée, et a pu s’installer en France, parce qu’elle s’est glissée dans le discours messianique qui avait été construit par l’Église catholique pendant des siècles». Des expressions comme «Vocation universelle de la France» ou «France, terre des droits de l’homme» sont la traduction laïque de la mission divine de la France.54

    Bien que les États-Unis aient été fondés avant la Révolution française, ils l’ont été sur les idées des Lumières françaises, comme le montre clairement la Déclaration d’indépendance de 1776. De ce point de vue, la France, plutôt que l’Angleterre, est la marraine des États-Unis, qui ont assumé la mission d’apporter la Démocratie, etc. au monde. La mythologie puritaine n’occupe que le deuxième rang parmi les ingrédients de l’identité américaine en tant que puissance mondiale. La Croisade coulait certes aussi dans le sang des puritains, mais en trouvant leur «nouvelle Jérusalem» dans le Massachusetts, ils se sont libérés de l’attrait de l’ancienne. Je crois que l’esprit de croisade est venu aux États-Unis par les Lumières française, héritières du catholicisme, plutôt que par le protestantisme. Je sais que cela se discute, et que certains préféreront rattacher la fondation des États-Unis à la franc-maçonnerie plutôt qu’aux Lumières françaises. Je n’offre donc ici qu’une hypothèse spéculative. Je ne prétends pas ici avoir isolé le facteur unique qui a propulsé les États-Unis dans des croisades contre le monde depuis la Première Guerre mondiale. Mais j’espère avoir montré que leur irrépressible pulsion de croisade résulte en partie d’une histoire très particulière qui a débuté au XIe siècle en Europe. À défaut, j’espère au moins avoir soutenu de manière convaincante que la compréhension de l’essence et de l’impact des croisades médiévales nous aide, nous, Occidentaux, à savoir qui nous sommes.

    Laurent Guyénot

    Source : https://reseauinternational.net/la-croisade-est-terminee/

    1. Cet avis est partagé par beaucoup de philosophes des civilisations, comme Oswald Spengler, qui voit l’Occident comme une civilisation «faustienne».
    2. Jonathan Riley-Smith, «The First Crusade and the Idea of Crusading», University of Philadelphia Press, 1986, p.47.
    3. Christopher Tyerman, «God’s War : A New History of the Crusades», Penguin, 2006, p.885.
    4. Norman Housley, «Contesting the Crusades», Blackwell Publishing, 2006, p. 144.
    5. Housley, «Contesting the Crusades», p.154-155.
    6. Paul Alphandéry et Alphonse Dupront, «La Chrétienté et l’idée de croisade», Paris, Albin Michel, 1954-1959, nouv. éd. 1995, kindle l.311.
    7. Comme noté par Oswald Spengler dans «Le Déclin de l’Occident».
    8. Tyerman, «God’s War», p.244.
    9. Steven Runciman, «Histoire des Croisades» (1951), vol. 1 : 1095-1188 (1951), Tallandier, 2013, p.492-493.
    10. Laurent Guyénot, «La Lance qui saigne : Hypertextes et métatextes du ‘Conte du Graal’», Champion, 2011.
    11. Runciman, «Histoire des Croisades» (1951), vol. 1, p.13.
    12. Jérôme Baschet, «La Civilisation féodale. De l’an mil à la colonisation de l’Amérique», Flammarion, 2006, p.373.
    13. Tyerman, «God’s War», p. 825
    14. Riley-Smith, «The First Crusade and the Idea of Crusading», p. 28.
    15. Louise and Jonathan Riley-Smith, ed. and trans., «The Crusades. Ideas and Reality, 1095-1274», Edward Arnold, 1981, p.37.
    16. https://sourcebooks.fordham.edu/source/urban2-5vers.asp
    17. Riley-Smith, «The First Crusade and the Idea of Crusading», p.1.
    18. Jonathan Riley-Smith, «What were the Crusades ?» third edition, Ignatius Press, 2002, p.62.
    19. Tyerman, «God’s War», p.481.
    20. Tyerman, «God’s War», p.888.
    21. Par exemple François Guizot dans ses conférences de 1828 à La Sorbonne, à lire en anglais sur oll.libertyfund.org/title/knight-general-history-of-civilization-in-europe
    22. Riley-Smith, «The First Crusade and the Idea of Crusading», p.20.
    23. Riley-Smith, «The First Crusade and the Idea of Crusading», pp.22, 24.
    24. Runciman, «A History of the Crusades», vol. 1, p.23.
    25. Raymond d’Aguilers, «Histoire des Francs qui prirent Jérusalem. Chronique de la première croisade», Les Perséides, 2004, p.165.
    26. Tyerman, «God’s War», p.158.
    27. Tyerman, «God’s War», p.168.
    28. Tyerman, «God’s War», p.812.
    29. Tyerman, «God’s War», p.827.
    30. Ce dessin sert d’illustration appropriée à la couverture du livre d’Eitan Bar-Yosef, «The Holy Land in English Culture 1799-1917 : Palestine and the Question of Orientalism», Clarendon Press, 2005.
    31. L’authenticité est néanmoins défendue par Paul Strathern dans «Napoleon in Egypt», Bantam Books, 2009, pp.353-356. Pour une discussion équilibrée, lire l’analyse d’Allen Hertz sur https://blogs.timesofisrael.com/napoleons-proclamation-to-jews-known-to-ottomans.
    32. Voir aussi l’article de Haaretz titré «When Napoleon Was About to Declare a Jewish State in Palestine»
    33. Tyerman, «God’s War», p.84.
    34. Sylvain Gouguenheim, «Le Moyen Âge en questions», Tallandier, Texto, 2012, p. 40.
    35. Norman Cantor, «The Civilization of the Middle Ages», HarperPerennial, 1994, pp.290-291.
    36. Runciman, «Histoire des Croisades», vol. 1, p.510.
    37. Steven Runciman, «Histoire des Croisades» (1951)vol. 2 : 1188-1464, Tallandier, 2013, p.117.
    38. Runciman, «Histoire des Croisades», vol. 1, p.61.
    39. Runciman, «Histoire des Croisades», vol. 1, p.515.
    40. Tyerman, «God’s War», p.343.
    41. Housley, «Contesting the Crusades», p.158.
    42. Lire Jack Shaheen, «Real Bad Arabs : How Hollywood Vilifies a People», Olive Branch Press, 2012. ou voir le documentaire du même titre.
    43. Joshua Prawer, «The Latin Kingdom of Jerusalem: European Colonialism in the Middle Ages», Weidenfeld and Nicolson, 1972, p. ix. Voir aussi George Demacopoulos, «Colonizing Christianity : Greek and Latin Religious Identity in the Era of the Fourth Crusade», Fordham UP, 2019.
    44. Tyerman, «God’s War», p.676.
    45. Carol Delaney, «Columbus and the Quest for Jerusalem», Free Press, 2012, kindle l.228.
    46. Delaney, «Columbus and the Quest for Jerusalem», l.86.
    47. Carol Delaney, «Columbus’s Ultimate Goal : Jerusalem», sur www.amherst.edu/system/files/columbus.pdf
    48. Norman Cantor, «The Civilization of the Middle Ages», HarperPerennial, 1994, p. 290.
    49. Tyerman, «God’s War», pp.276-277.
    50. Tyerman, «God’s War», p. 909.
    51. https://laportelatine.org/formation/magistere/lettre-gregoire-ix-a-saint-louis-1239-bulle-dei-filius
    52. Marquis de la Franquerie, «La Mission divine de la France» (1955)KontreKulture, p.29-33.
    53. Auguste Valmorel, «Œuvres de Robespierre», 1867 (sur fr.wikisource.org), p. 71.
    54. Interview sur RCF, https://www.rcf.fr/articles/culture-et-societe/lidentite-francaise-construite-par-les-papes
  • Laure Lemaire- Le Sahel: échec de la « démocratie bourgeoise »

    Laure Lemaire- Le Sahel: échec de la « démocratie bourgeoise »

    Le Sahel comprend 10 pays africains, et constitue une source inépuisable de traditions, d’arts et de croyances. Dès les XIème-XIIème siècles, il était une plaque tournante pour les marchands qui faisaient le lien entre l’Afrique du Nord et le littoral ouest-africain. Des royaumes notoires s’y sont constitués, comme les Mossi, Songhaï, Kanem-Bornou, Bambara. Ses peuples sont également très divers, nomades ou sédentaires : les Touaregs, les Peuls, les Toucouleurs…ll est urgent de faire de cette région, actuellement l’une des plus pauvres du monde, une zone où il fait bon vivre pour les générations futures.

    En Afrique, le Sahel n’est pas une région aux frontières fixées par le droit, comme un Etat. Ici, c’est la nature qui fait loi : la bande sahélienne s’étend de l’océan Atlantique à la Mer Rouge, du Sénégal au Soudan en passant par le Mali et le Burkina Faso. Cette région africaine, particulièrement connue pour ses saisons sèches, n’en est pas moins un vivier économique et humain sous-estimé.

    Le mot Sahel désigne « rivage » ou « bordure » en arabe. C’est l’espace de transition qui sépare au nord le désert du Sahara, et au sud la zone soudanienne. La région inclut, au sens large, 10 pays le Burkina Faso, le Cameroun, la Gambie, la Guinée, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Nigéria, le Sénégal et le Tchad. Certains pays au Sud ne sont qu’« effleurés » ( la Gambie, le Nigeria ou le Cameroun). 6 pays sont centraux : le Sénégal, le Mali, le Niger, le Tchad, le Burkina Faso et la Mauritanie. De ces 6 pays, 5 se sont rangés derrière une même bannière, le G5 Sahel, pour conduire la lutte anti-terroriste

    C’est une bande de 5 500 km de longueur (soit 51/2 fois la France) sur 500 km de largeur (de Paris à Lyon) une superficie totale de 3 M de m2. Le Sahel présente un riche dégradé climatique marqué par le désert : aridité, semi-aridité savane, la zone est complexe et en mouvement constant. La saison sèche, qui dure de 8 mois, rythme la vie pastorale sédentaire et nomade, et mène les éleveurs de bétails à se déplacer pour la transhumance. La proximité avec le désert a une grande influence sur le mode de vie des habitants. Autrefois, c’était pour éviter de souffrir de la chaleur excessive et de la sécheresse que les groupes humains ont migré vers le sud. Aujourd’hui, la zone désertique tend à s’étaler toujours plus au sud, posant nombres de difficultés pour les populations, puisque l’occupation est liée au climat. 75 % de la population vivent dans les zones humides et subhumides, 20 % dans la zone semi-aride (sahélienne) et 5 % dans les zones arides.

    D’Ouest en Est, la population sahélienne présente une grande diversité. Le désert mauritanien est le domaine des nomades Maures, qui se sédentarisent. Le long de la vallée du fleuve Sénégal cohabitent les peuples afro-mauritaniens noirs : Ouolof, Sarakolé, Peul et Toucouleur. Au Mali se succèdent du Nord au Sud, les nomades touareg, puis les pasteurs peul, enfin les paysans bambara, manding, sarakolé, aux côtés des commerçants Dioula, tandis que le delta intérieur du fleuve Niger accueille les pêcheurs bozo et les Songhaï. Au Nord duBurkina Faso, les populations de paysans mossi dominent à 90%. Au Niger, jusqu’aux confins de l’Aïr, on retrouve les pasteurs touareg, auxquels se mêlent, venant du Sud, les Peuls Wodaabe. Côté tchadien, les nomades toubou et téda du Nord cèdent la place plus au centre aux tribus arabisées originaires du Soudan, alors que le sud est le domaine du groupe composite des Sara, riverains du fleuve Chari.

    Si le Sahel est marqué la discontinuité de son peuplement, il présente pourtant 3 principaux foyers de population (densités moyennes supérieures à 40 hab./km2). À l’Ouest, le 1°, le bloc sénégalais coïncide avec la presqu’île du cap Vert et le bassin arachidier, et se poursuit en auréole de densité décroissante le long du fleuve Sénégal, en Casamance et dans le Ferlo. Au centre, le 2° foyer est encadré à l’Ouest par un axe reliant les villes de Bamako, Ségou et Mopti (Mali) et, à l’Est, celles de Ouahigouya et Kaya (Burkina Faso). Le 3° foyer s’étend au Niger selon un axe ouest-est le long des villes de Birni-Kkoni, Maradi et Zinder. Entre ces foyers s’intercalent des zones de très faible peuplement et 2 grands vides démographiques (Sénégal oriental-delta intérieur du Niger ; Est du Niger-lac Tchad).

    Le Sahel fait pourtant face à une crise multidimensionnelle. Les inégalités profondes qui séparent ces strates des populations nourrissent des conflits: politique, de déplacements forcés, humanitaire, économique, environnementale, climatique, alimentaire et sécuritaire.

    On distingue 2 grandes crises humanitaires régionales, dans le Sahel central et dans le bassin du lac Tchad. Celle du Sahel central se détériore le plus rapidement au monde; 20% de la population sahélienne, soit 24 M de personnes ont besoin d’une assistance humanitaire d’urgence en termes d’abris, d’accès à l’eau, à la nourriture et à des moyens d’existence, aux soins de santé, à l’éducation et à une protection effective et non-discriminéeAu Sénégal, en Mauritanie, au Burkina Faso, au Mali et au Niger, la1/2 de la population vit avec -2 dollars/jour. Avec la croissance démographique élevée, les indicateurs de développement humain (IDH) sont insuffisants. 4 pays sahéliens (le Burkina Faso, le Mali, le Niger et le Tchad) sont classés parmi les 10 derniers. L’IDH est calculé à partir des indicateurs suivants :

    • l’espérance de vie à la naissance, significative des conditions de vie à venir des individus (alimentation, logement, eau potable…) et de leur accès à la médecine ;
    • le niveau d’éducation, qui détermine l’autonomie professionnelle et sociale
    • le revenu national brut par habitant, révélateur du niveau de vie des individus et ainsi de leur accès à la culture, aux biens et services, aux transports…

    Aggravée par les conséquences économiques du COVID-19, la guerre en Ukraine et le changement climatique, des pays ( Burkina Faso) se trouvent dans une situation de crise alimentaire intenable.

    La présence française au Sahel, était induite par ses anciennes colonies d’Afrique de l’Ouest (Sénégal, Mali, Burkina, Mauritanie). Sa politique est critiquée par les anticolonialistes mais aussi par des éléments du camps néocolonial. Voici la version des journalistes en général:

     » Début 2012, des groupes djihadistes prennent des villes au Nord du Mali, Kidal, Gao et Tombouctou, dans le but de renverser le Président Amadou Toumani Touré; la France lance en 2013 l’opération Serval en déployant 5000 soldats pour enrayer la progression des djihadistes, puis, une mission de l’ONU, la MINUSMA, est créée. L’opération Barkhane suit: déploiement de troupes françaises en opération extérieure plus important , beaucoup plus de soldats sont envoyés et le matériel mobilisé est colossal. Elle s’inscrit dans une logique de partenariat avec le G5 Sahel. Si la France a obtenu plusieurs victoires, la situation se détériore rapidement au Mali où le président malien Ibrahim Boubacar Keïta est renversé par un putsch après plusieurs mois de crise politique irrésolue. En juin 2021, Macron annonce un retrait progressif des troupes françaises puis y met fin en février 2022 « .

    Ci-dessous, la position du triste sir Bernard Lugan qui exposait les conditions d’une main mise plus efficace de la France:

     » Déjà auto-chassés de Centrafrique par nos erreurs, nous courrons vers un nouvel échec dans la BSS (Bande Sahélo-Saharienne). Les décideurs français, ont fait une fausse analyse en voyant le conflit régional à travers le prisme de l’islamisme. Or la réalité est différente.

    Au nord, il s’agit de la résurgence d’une fracture inscrite dans la nuit des temps, d’une guerre ethno-historico-économico-politique menée depuis 1963 par les Touareg. Ici, la solution du problème est détenue par Iyad Ag Ghali, chef historique des précédentes rébellions touareg. Depuis 2012, il fallait nous entendre avec ce chef Ifora avec lequel nous avions des contacts, des intérêts communs, et dont le combat est d’abord identitaire. Or, par refus de prendre en compte les constantes ethniques séculaires, la politique africaine française a considéré qu’il était l’homme à abattre. Macron a ordonné de l’éliminer alors que les autorités de Bamako, négociaient directement avec lui une paix régionale. Le 10 novembre 2020, Bag Ag Moussa, son lieutenant, avait été tué par une frappe aérienne.

    Le conflit du sud, région dite des « 3 frontières » Nord et Est du Burkina Faso), a lui aussi des racines ethno-historiques résultant de la confrontation séculaire entre Peul et populations sédentaires. À la différence du Nord, 2 guerres très différentes s’y déroulent. L’une est l’émanation de larges fractions peul regroupées sous le drapeau d’AQMI. L’autre est religieuse aussi et elle est menée par l’EIGS (État islamique dans le Grand Sahara). L’EIGS a pour objectif la création dans toute la BSS, d’un vaste califat trans-ethnique remplaçant et englobant les actuels États. Tout au contraire, les chefs régionaux d’AQMI sont des ethno-islamistes qui ne prônent pas la destruction des États sahéliens.

    En jouant sur les rapports de force régionaux et ethniques, la question du Nord Mali pouvait être réglée, et l’armée française aurait pu opérer sur la région des « 3 frontières », donc contre l’EIGS. Or, Paris conserva sa stratégie « à l’américaine », « tapant » indistinctement les groupes armées terroristes. Les dirigeants français nient la question ethnique.

    La réaction de Paris face au coup d’État du colonel Assimi Goïta au Mali en août 2020 a été de couper les ponts avec l’ancien commandant des Forces spéciales maliennes dont la prise de pouvoir était pourtant une chance pour la paix. Elle l’a fait au nom de la démocratie et de l’État de droit, notions complétement hors de propos ici. Ayant par ses fonctions une juste appréciation des réalités du terrain, ce Minianka, branche minoritaire du grand ensemble Sénoufo, n’avait de contentieux historico-ethnique, ni avec les Touareg, ni avec les Peul, les 2 peuples à l’origine des 2 conflits du Mali. Il ouvrit donc des négociations avec Iyad Ag Ghali, ce qui déplut à Paris. Englués dans leurs a priori idéologiques, il continua à parler de refus de « négocier avec le terrorisme ». Prenant pour prétexte ce coup d’État, Macron décida de replier Barkhane, ce qui fut compris comme un abandon. Et, pour achever le tout, Bamako ayant demandé l’aide de la Russie, la France menaça.

    Des grandes leçons doivent être tirées de ce nouvel et cuisant échec politique africain :

    À l’avenir, nous ne devrons plus intervenir au profit d’armées locales qui, (à l’exception de celle du Sénégal et de la garde présidentielle tchadienne), sont incompétentes car les États étant artificiels, aucun véritable sentiment patriotique n’y existe.

    La France devra laisser l’ordre naturel africain se dérouler. Il faut comprendre que les anciens dominants n’accepteront jamais que leurs anciens sujets ou tributaires soient maintenant leurs maîtres par le jeu de l’ethno-mathématique électorale (uniquement parce qu’ils sont plus nombreux qu’eux). Cela choque la philosophie politique occidentale, mais telle est pourtant la réalité africaine. Depuis plus d’un demi-siècle, en Afrique, l’obsession occidentale des droits de l’homme conduit aux massacres, l’impératif démocratique provoque la guerre et les élections débouchent sur le chaos. Le gouverneur général de l’AOF dit en 1953 : « Moins d’élections et plus d’ethnographie, et tout le monde y trouvera son compte »

    Le Sahel est prêt à devenir une région du monde où il fait bon vivre. Encore faut-il que les bouchers tortionnaires, les décideurs de génocides en tout genre, ceux que la presse du monde entier appelle les « grands démocrates », disparaissent à tout jamais.

    Le Sahel abrite de véritables trésors, outre sa grande richesse culturelle. Il regorge de richesses naturelles, énergétiques et culturelles (qui pourraient générer du tourisme) qu’une jeunesse bien formée peut aider à mettre en valeur.

    Sa population (les 6 pays) pourrait passer de 135 M de personnes en 2015 à 330 M en 2050 si les taux de natalité actuels se maintiennent. Les personnes âgées de – de 25 ans représentent 65% de la population totale.

    Depuis les années 1930, un accroissement démographique sans précédent, lié à l’effondrement de la mortalité sans baisse de natalité ( 5 enfants par femme). Les traditions sont maintenus: précocité du mariage, faible recours à la contraception, polygamie, besoin de main-d’œuvre dans les campagnes, faible niveau d’instruction (30% d’alphabétisés). Si les taux d’urbanisation restent faibles (20 % au Burkina Faso, 50 % en Mauritanie), ils progressent du fait de l’exode rural. Nombre de jeunes sans emploi continuent de migrer vers les pays du littoral, pour travailler dans les plantations de cacaoet de café du Ghana, les régions arachidières du Sénégal ou les industries forestières de Côte d’Ivoire. Territoire de bergers par excellence, le Sahel est une des principales régions d’élevage en Afrique, essentiellement pour le lait, la viande et, un peu la traction. Mené dans un cadre extensif (sauf autour des grandes villes où des formes plus intensives existent), l’élevage transhumant est une remarquable forme d’adaptation face à l’insuffisance et à la variabilité pluviométriques.

    Les jeunes ont joué un rôle politique déterminant dans les évolutions politiques de certains pays au Sénégal et au Burkina Faso et dans les récents coups d’état au Mali et au Niger. Par ailleurs, le Sahel dispose de ressources minières très importantes en métaux précieux, en gaz, et des sources d’eau douces encore inexploitées, et un accès à l’Atlantique par la Mauritanie et le Sénégal.

    Dans le domaine minier, le sous-sol malien renferme des gisements d’or, de phosphate , de sel gemme, de pétrole, de calcaire, de bauxite, de fer, de manganèse, de gypse, d’uranium et de marbre. La présence de pétrole et de métaux rares au nord du Niger et du Mali érige donc la région en « hub énergétique » convoité par les grandes puissances. La Chine a depuis une décennie, beaucoup investi en Afrique.

  • Laurent Guyénot-La psychopathie biblique d’Israël

    Laurent Guyénot-La psychopathie biblique d’Israël

    Je suis fatigué de lire que Netanyahou est un psychopathe. Je ne vois aucune raison de le considérer comme un psychopathe au sens psychiatrique du terme, pas plus qu’aucun autre dirigeant israélien. Ils ont une psychopathie collective, ce qui est très différent.

    La différence est la même qu’entre une névrose personnelle et une névrose collective. Selon Freud, la religion (il voulait dire le christianisme) est une névrose collective. Freud ne voulait pas dire que les croyants étaient névrosés. Au contraire, il a observé que leur névrose collective tendait à les immuniser contre la névrose personnelle1. Je ne souscris pas à la théorie de Freud, je l’utilise juste comme caution pour ma propre théorie : les sionistes, même les plus sanguinaires d’entre eux, ne sont pas des psychopathes individuels. Beaucoup d’entre eux sont des personnes aimantes et même dévouées au sein de leur propre communauté. Ils sont plutôt les vecteurs d’une psychopathie collective, c’est-à-dire d’une manière inhumaine de considérer et d’interagir avec les autres communautés humaines.

    C’est un point crucial. Traiter les dirigeants israéliens de psychopathes n’aide en rien à notre compréhension d’Israël. Ce dont nous avons besoin, c’est de reconnaître Israël comme un psychopathe collectif et d’étudier l’origine de ce caractère national unique. C’est une question de survie pour le monde, tout comme c’est une question de survie pour n’importe quel groupe d’identifier le psychopathe parmi eux et de comprendre ses schémas de pensée et de comportement.

    La psychopathie est un syndrome de traits psychologiques classé parmi les troubles de la personnalité2. Certains psychiatres préfèrent parler de «sociopathie» parce qu’il s’agit essentiellement d’une incapacité à se socialiser de manière authentique. Le Diagnostic and Statistical Manual on Mental Disorders, la bible des psychiatres, suggère «trouble de la personnalité antisocial» (antisocial personality disorder), mais le terme «psychopathie» reste le plus populaire, c’est pourquoi je l’utiliserai ici.

    Le trait de caractère fondamental du psychopathe est l’absence de capacité d’empathie et, par conséquent, l’absence de toute inhibition morale dans sa relation à autrui, combinée à une soif de pouvoir. Le psychopathe partage aussi certains traits avec le narcissique : il a une vision grandiose de sa propre importance. Dans son esprit, tout lui est dû car il est exceptionnel. Il n’a jamais tort et ses échecs sont toujours la faute des autres.

    La vérité n’a aucune valeur pour le psychopathe. C’est un menteur pathologique, mais il n’en a guère conscience. Mentir lui est si naturel que la question de sa «sincérité» est presque hors de propos : le psychopathe bat le détecteur de mensonge.

    Le psychopathe est incapable de faire preuve d’empathie, mais il apprend à la simuler. Son pouvoir réside dans son extraordinaire capacité à tromper. Bien qu’il soit lui-même immunisé contre la culpabilité, il est passé maître dans l’art de culpabiliser les autres.

    Parce que le psychopathe est incapable de se mettre à la place de quelqu’un d’autre, il ne peut pas se regarder d’un œil critique. Convaincu de son droit en toute circonstance, il est véritablement surpris par la rancune de ses victimes – et les punira pour cela. S’il vole la propriété de quelqu’un, il considérera le ressentiment des spoliés comme une haine irrationnelle.

    Bien que le psychopathe puisse être considéré comme complètement fou, il n’est pas malade au sens médical du terme, puisqu’il ne souffre pas : les psychopathes ne consultent pas les psychiatres à moins d’y être contraints. Dans un certain sens, le psychopathe est suradapté à la vie sociale, si toutefois le but de la vie sociale est de tracer son chemin individuel. C’est pourquoi le véritable mystère, d’un point de vue darwinien, n’est pas l’existence des psychopathes, mais leur faible proportion dans la population. L’estimation la plus optimiste pour la population occidentale est de 1%. Mais les psychopathes ne se confondent pas avec le proverbial 1% qui possède la moitié de la richesse mondiale, même si une étude menée auprès des cadres supérieurs de grandes entreprises a montré que les traits psychopathiques sont répandus parmi eux.3

    Le fait que les juifs soient aujourd’hui représentés de manière disproportionnée parmi l’élite économique (ils forment la moitié des milliardaires américains, alors qu’ils ne représentent que 2,4% de la population), ne signifie pas non plus que la psychopathie soit plus répandue parmi les juifs. D’une certaine manière, c’est tout le contraire : les juifs font preuve entre eux d’un haut degré d’empathie, ou du moins de solidarité, allant souvent jusqu’au sacrifice de soi. Mais le caractère sélectif de cette empathie suggère qu’elle s’adresse moins à l’humanité d’autrui qu’à sa judéité.

    En fait, la pensée juive a tendance à confondre judéité et humanité. Il s’ensuit que ce qui est bon pour les juifs doit nécessairement être bon pour l’humanité. À l’inverse, un crime contre les juifs est un «crime contre l’humanité», un concept qu’ils ont créé en 1945. Confondre judéité et humanité pourrait n’être que du narcissisme collectif, mais considérer les non-juifs comme moins qu’humains est un symptôme clair de psychopathie collective.

    En tant que communauté, les juifs se considèrent innocents des accusations portées contre eux. C’est pourquoi le pionnier sioniste Leo Pinsker, médecin de formation, considérait la judéophobie comme une «psychose». «En tant que psychose, elle est héréditaire, et en tant que maladie transmise depuis deux mille ans, elle est incurable». En conséquence, les juifs sont «le peuple élu par la haine universelle» (même les juifs athées ne peuvent s’empêcher de définir la judéité comme une élection).4

    Israël, l’État juif, est le psychopathe parmi les nations. Il agit envers les autres nations de la même manière qu’un psychopathe agit envers ses semblables. «Seuls les psychiatres peuvent expliquer le comportement d’Israël», écrivait le journaliste israélien Gideon Levy dans Haaretz en 2010. Cependant, son diagnostic, incluant «la paranoïa, la schizophrénie et la mégalomanie», est erroné5. Compte tenu de la capacité illimitée d’Israël à manipuler les autres nations, les États-Unis en premier lieu, nous avons plutôt affaire à un psychopathe.

    En faisant un parallèle entre la psychopathie et le comportement d’Israël, je ne blâme pas les Israéliens ou les juifs en tant qu’individus. Ils ne font partie de cette psychopathie collective que dans la mesure de leur soumission à l’idéologie nationale. On peut faire une comparaison avec une autre sorte d’entité collective. Dans «The Corporation : The Pathological Pursuit of Profit and Power», Joel Bakan notait que les grandes entreprises se comportent comme des psychopathes, insensibles à la souffrance de ceux qu’elles écrasent dans leur quête de profit : «Le comportement des entreprises est très similaire à celui d’un psychopathe»6. Mon analyse d’Israël repose sur le même raisonnement. Sauf qu’Israël est bien plus dangereux que n’importe quelle multinationale (même Pfizer), car l’idéologie qui engendre son trouble de la personnalité est bien plus insensée que la philosophie libérale et social-darwinienne d’une entreprise. La philosophie d’Israël est biblique.

    La psychopathie collective d’Israël n’est pas génétique, elle est culturelle, mais elle s’est formée il y a des temps très anciens, et elle est donc ancrée dans le subconscient ancestral (qui est peut-être épigénétique) : elle vient en fin de compte du dieu jaloux inventé par les Lévites pour contrôler quelques tribus affamées lancées contre la Palestine il y a environ trois mille ans. Par son acte de naissance, Israël est la nation du dieu psychopathe.

    Yahvé, «le dieu d’Israël», est un dieu colérique et solitaire, sorti d’un volcan d’Arabie, qui manifeste envers tous les autres dieux une haine implacable, et finit par les considérer comme des non-dieux, lui seul se déclarant le vrai dieu – et par voie de conséquence, le créateur de l’Univers. Cela le caractérise très clairement comme un psychopathe parmi les dieux. Au contraire, pour les Égyptiens, selon l’égyptologue allemand Jan Assmann, «les dieux sont des êtres sociaux» et l’harmonie entre eux garantit l’harmonie dans le cosmos. Il existait en outre un certain degré de traductibilité entre les panthéons des différentes civilisations7. Mais Yahvé enseigna aux Hébreux une haine mortelle envers les divinités de leurs voisins : «Vous abolirez tous les lieux où les peuples que vous dépossédez auront servi leurs dieux, sur les hautes montagnes, sur les collines, sous tout arbre verdoyant. Vous démolirez leurs autels, briserez leurs stèles ; leurs pieux sacrés, vous les brûlerez, les images sculptées de leurs dieux, vous les abattrez, et vous abolirez leur nom en ce lieu» (Deutéronome 12,2-3).

    Yahvé est peut-être un personnage de fiction, mais son emprise sur l’esprit juif est néanmoins réelle. «S’en remettre à un père fou et violent, et depuis trois mille ans, voilà ce que c’est que d’être un fou de Juif !», disait Smilesburger dans «Opération Shylock» de Philip Roth8. Yahvé a enseigné aux juifs à se tenir strictement séparés des autres. Les interdits alimentaires servent à empêcher toute socialisation en dehors de la tribu : «Je vous mettrai à part de tous ces peuples pour que vous soyez à moi» (Lévitique 20,26).

    La nature de l’alliance mosaïque n’est pas morale. Le seul critère d’approbation par Yahvé est l’obéissance à ses lois et commandements arbitraires. Massacrer traîtreusement des centaines de prophètes de Baal est bien, car c’est la volonté de Yahvé (1 Rois 18). Faire preuve de miséricorde envers le roi des Amalécites est mal, car lorsque Yahvé dit : «tuez-les tous», ça veut bien dire «tous» (1 Samuel 15). Dans l’historiographie biblique, le sort du peuple juif dépend de l’obéissance aux ordres de Yahvé, aussi insensés soient-ils. Et ses malheurs ne peuvent provenir que de leur manque d’obéissance envers leur dieu, jamais du ressentiment de ses victimes. Car les victimes n’ont pas de volonté propre, elles ne sont que des instruments entre les mains du dieu d’Israël.

    Si les juifs suivent le commandement de Yahvé de s’aliéner du reste de l’humanité, Yahvé promet en retour de les faire régner sur l’humanité : «Si tu obéis vraiment à la voix de Yahvé ton Dieu, en gardant et pratiquant tous ces commandements que je te prescris aujourd’hui, Yahvé ton Dieu t’élèvera au-dessus des toutes les nations de la terre» (Deutéronome 28,1). Notons que cela ressemble beaucoup au pacte que Satan a proposé à Jésus : «Le diable lui montre tous les royaumes du monde avec leur gloire et lui dit : «Tout cela, je te le donnerai, si, te prosternant, tu me rends hommage»» (Matthieu 4,8-9).

    Si Israël suit scrupuleusement la Loi, Yahvé promet de soumettre toutes les nations à la domination d’Israël et de détruire celles qui lui résistent. «Les rois se prosterneront devant toi, ils lécheront la poussière de tes pieds», tandis que «la nation et le royaume qui ne te servent pas périront, et leurs peuples seront exterminées» (Isaïe 49,23 et 60,12).

    Le code de la guerre de Deutéronome 20 commande d’exterminer «tout être vivant» dans les villes conquises de Canaan. En pratique, la règle s’étend à tous les peuples qui résistent aux Israélites dans leur conquête. Elle a été appliquée par Moïse aux Madianites, bien que dans ce cas Yahvé ait permis à ses guerriers de garder les jeunes vierges (Nombres 31). La même règle a été appliquée par Josué à la ville de Jéricho, où fut passé au fil de l’épée «tout ce qui se trouvait dans la ville, hommes et femmes, jeunes et vieux, jusqu’aux taureaux, aux moutons et aux ânes» (Josué 6,21). Dans la ville d’Aï, les habitants furent massacrés «jusqu’à ce qu’il ne leur restât plus un survivant ni un rescapé. (…) Quand Israël eut fini de tuer tous les habitants de Aï, dans la campagne et dans le désert où ils les avaient poursuivis, et que tous jusqu’au dernier furent tombés au fil de l’épée, tout Israël revint à Aï et en passa la population au fil de l’épée» (8,22-25). Puis vinrent le tour des autres villes cananéennes. Dans tout le pays, Josué «ne laissa pas un survivant et voua tout être vivant à l’anathème, comme Yahvé, le dieu d’Israël, l’avait ordonné» (10,40).

    Comme le note Avigail Abarbanel dans un texte expliquant pourquoi elle a renié sa citoyenneté israélienne, les sionistes ont «suivi à la lettre l’ordre biblique donné à Josué de pénétrer et de tout prendre. Vous avez tué, vous avez expulsé, violé, volé, brûlé et tout détruit, et vous avez remplacé la population par votre propre peuple. (…) Pour un mouvement soi-disant non religieux, c’est extraordinaire comment le sionisme (…) a suivi la Bible»9. Kim Chernin, une autre dissidente israélienne, a écrit «Je ne compte pas le nombre de fois où j’ai lu l’histoire de Josué comme l’histoire de notre peuple entrant en possession légitime de sa terre promise sans m’arrêter pour me dire : «mais c’est une histoire de viol, de pillage, de massacre, d’invasion et de destruction d’autres peuples»».10

    Yahvé n’offre que deux voies possibles à Israël : la domination des autres nations si Israël respecte les termes de l’alliance avecYahvé, ou l’anéantissement par ces mêmes nations si Israël rompt cette alliance :

    «Mais s’il vous arrive de vous détourner et de vous lier au restant de ces populations qui subsistent encore à côté de vous, de contracter mariage avec elles, de vous mêler à elles et elles à vous, alors sachez bien que Yahvé votre Dieu cessera de déposséder devant vous ces populations : elles seront pour vous un filet, un piège, des épines dans vos flancs et des chardons dans vos yeux, jusqu’à ce que vous ayez disparu de ce bon sol que vous avait donné Yahvé votre Dieu». (Josué 23,12-13)

    Déposséder les autres ou être dépossédé, dominer ou être exterminé : Israël ne peut pas penser au-delà de cette alternative.

    Quel rapport avec le sionisme, demandez-vous ? Le sionisme n’est-il pas une idéologie laïque ? Je pense qu’il est grand temps de dissiper ce malentendu. Le sionisme est un produit de la judéité, et la judéité est enracinée dans la Bible hébraïque, le Tanakh. Qu’il l’ait lu ou non, qu’il le juge historique ou mythique, chaque juif fonde en fin de compte sa judéité sur la Bible. La judéité est l’intériorisation du dieu psychopathe. Peu importe que les juifs définissent leur judéité en termes religieux ou en termes ethniques. D’un point de vue religieux, la Bible préserve l’essence de l’Alliance avec Dieu, tandis que d’un point de vue laïc, la Bible est le récit fondateur du peuple juif et le modèle par lequel les juifs interprètent toute leur histoire ultérieure (la Dispersion, l’Holocauste, la renaissance d’Israël, etc.).

    Il est vrai que Theodor Herzl, le prophète du sionisme politique, ne s’est pas inspiré ouvertement de la Bible. Pourtant, il a nommé son idéologie le «sionisme», en utilisant un nom biblique de Jérusalem. Quant aux sionistes de l’après-Herzl et aux véritables fondateurs de l’État moderne d’Israël, ils étaient imprégnés de la Bible. «La Bible est notre mandat», déclarait Chaim Weizmann en 1919, et en 1948 il offrit à Truman un rouleau de la Torah en remerciement de sa reconnaissance d’Israël. Ainsi commence la Déclaration de la création de l’État d’Israël :

    «ERETZ-ISRAEL [Le pays d’Israël] est le lieu où naquit le peuple juif. C’est là que se forma son caractère spirituel, religieux et national. C’est là qu’il réalisa son indépendance, créa une culture d’une portée à la fois nationale et universelle et fit don de la Bible au monde entier».

    Il ne peut y avoir aucun doute sur le fait que l’État moderne d’Israël est fondé sur la prétention de l’héritage biblique. Le terme «Eretz Israël» est une référence crypto-biblique qui correspond, dans la bouche des Israéliens, au Grand Israël, soit l’équivalent du mythique Royaume de Salomon.

    David Ben Gourion, le père de la nation, avait une vision biblique du peuple juif. Pour lui, selon son biographe Dan Kurzman, la renaissance d’Israël en 1948 «était comparable à l’exode d’Égypte, à la conquête du pays par Josué et à la révolte des Maccabées». Ben Gourion n’était jamais allé dans une synagogue et mangeait du porc au petit-déjeuner, mais il était pourtant imprégné d’histoire biblique. «Il ne peut y avoir d’éducation politique ou militaire valable sur Israël sans une connaissance approfondie de la Bible», disait-il11. Tom Segev écrit dans sa biographie plus récente :

    «Il a parrainé un cours d’étude biblique chez lui et a promu deux concepts pour caractériser le caractère moral de l’État d’Israël, ainsi que sa destinée et ses devoirs envers lui-même et le monde : le premier était le «peuple élu», un terme venant de l’alliance entre Dieu et le monde. peuple d’Israël (Exode 19 :5-6) ; le second était l’engagement du peuple juif envers les principes de justice et de paix qui en font une «lumière pour les nations», dans l’esprit des prophètes (Isaïe 49,6). Il parlait et écrivait fréquemment sur ces concepts».12

    La mentalité biblique de Ben Gourion est devenue de plus en plus évidente à mesure qu’il vieillissait. Considérons par exemple le fait que, alors qu’il suppliait Kennedy de permettre à son peuple de se doter de la bombe atomique parce que les Égyptiens voulaient les exterminer (comme ils avaient voulu le faire à l’époque de Moïse), il prophétisait dans la revue Look (16 janvier 1962) que d’ici vingt ans, Jérusalem «sera le siège de la Cour suprême de l’humanité, pour régler toutes les controverses entre les continents fédérés, comme l’a prophétisé Isaïe»13. Ben Gourion n’était pas fou, mais simplement biblique.

    Presque tous les dirigeants israéliens de la génération de Ben Gourion et de la suivante partagent le même état d’esprit biblique. Moshe Dayan, le héros militaire de la guerre des Six Jours de 1967, a justifié son annexion d’un nouveau territoire dans un livre intitulé «Living with the Bible» (1978).

    Les membres du Likoud, inspirés par Vladimir Jabotinsky, qui succèdent au Mapaï de Ben-Gurion, seront encore plus furieusement bibliques. Ariel Sharon, s’exprimant lors d’un colloque à Washington, le 8 mai 1998, déclarait : «L’accord d’Oslo est très important pour les Palestiniens car c’est le seul document officiel convenu dont ils ont obtenu. Nous avons un autre document, beaucoup plus ancien… la Bible». 

    Les partis religieux qui entrent au gouvernement sous Netanyahou sont, naturellement, plus décomplexés encore. Naftali Bennett, alors ministre israélien de l’Éducation, a également justifié l’annexion de la Cisjordanie par la Bible14. Les sionistes peuvent trouver dans la Bible toutes les justifications dont ils ont besoin. Pour Gaza, ils ont Juges 1,18-19 : «Puis Juda s’empara de Gaza et de son territoire». Il y a désormais des fous de la Bible au sein du gouvernement israélien, comme le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben-Gvir. «Dieu a donné la terre d’Israël au peuple juif» est l’alpha et l’oméga du sionisme, non seulement pour les Israéliens, mais aussi pour les chrétiens qui, depuis 1917, ont soutenu la revendication juive et soutiennent Israël aujourd’hui.

    Les références bibliques de Benjamin Netanyahou sont également fréquentes. Il sait qu’elles impressionnent les chrétiens américains. Le 3 mars 2015, il dramatisait devant le Congrès américain sa phobie de l’Iran en faisant référence au Livre d’Esther (reconnu pourtant comme une pure fiction) :

    «Nous sommes un peuple ancien. Au cours de nos près de 4000 ans d’histoire, nombreux sont ceux qui ont tenté à plusieurs reprises de détruire le peuple juif. Demain soir, lors de la fête juive de Pourim, nous lirons le Livre d’Esther. Nous y parlerons d’un puissant vice-roi perse nommé Haman, qui complota pour détruire le peuple juif il y a environ 2500 ans. Mais une femme juive courageuse, la reine Esther, dénonça le complot et donna au peuple juif le droit de se défendre contre ses ennemis. Le complot a été déjoué. Notre peuple a été sauvé. Aujourd’hui, le peuple juif fait face à une nouvelle tentative de la part d’un autre potentat perse visant à nous détruire».15

    Netanyahou avait programmé son discours la veille de Pourim, qui célèbre la fin heureuse du Livre d’Esther : le massacre de 75 000 hommes, femmes et enfants perses. En 2019, Netanyahou a déclaré lors d’une tournée en Cisjordanie : «Je crois au Livre des Livres et je le lis comme un appel à l’action selon lequel chaque génération doit faire ce qu’elle peut pour assurer l’éternité d’Israël». Pas plus tard que ce 25 octobre, Netanyahou a déclaré à son peuple : «Nous  allons réaliser la prophétie d’Isaïe». La Bible occupe une si grande partie de son cerveau qu’il veut mettre une Bible sur la Lune !

    Alors s’il vous plaît, arrêtez de traiter Netanyahou de psychopathe. Traitez-le de psychopathe biblique, d’adorateur du dieu psychopathe. Et pendant que vous y êtes, apprenez à voir la Bible hébraïque pour ce qu’elle est : «une conspiration contre le reste du monde», comme l’a dit H. G. Wells. Dans les livres de la Bible, «vous avez la conspiration claire et nette, (…) une conspiration agressive et vindicative. (…) Ce n’est pas de la tolérance mais de la stupidité que de fermer les yeux sur leur qualité».16

    Oui, la Bible hébraïque justifie aux yeux des élites israéliennes leur traitement des Palestiniens de Gaza. Dieu lui-même, pensent-ils, leur commande un tel traitement de ceux qu’ils ont dépossédés de leur terre. Yitzhak Shamir, premier ministre entre 1986 et 1992, l’a déclaré très clairement en 1943 : «Ni l’éthique juive ni la tradition juive ne peuvent disqualifier le terrorisme comme moyen de combat. Nous sommes très loin d’avoir un quelconque scrupule moral à l’égard de notre guerre nationale. Nous avons devant nous le commandement de la Torah, dont la moralité surpasse celle de tout autre corps de lois dans le monde : «Vous les exterminerez jusqu’au dernier homme»».17

    Laurent Guyénot

    Source : https://reseauinternational.net/la-psychopathie-biblique-disrael/

    Notes.

      1. Freud a développé cette théorie dans trois livres : «Totem et Tabou», «Malaise dans la civilisation», et «L’Avenir d’une illusion».
      2. Le Canadien Robert Hare a établi une liste de critères diagnostiques de la psychopathie qui fait autorité : Robert Hare, «Without Conscience : The Disturbing World of the Psychopaths Among Us», The Guilford Press, 1993.
      3. Paul Babiak et Robert Hare, «Snakes in Suits : When Psychopaths Go to Work», HarperCollins, 2007.
      4. Léon Pinsker, «Autoémancipation. Avertissement d’un juif russe à ses frères» (1882), Éditions Mille et Une Nuits, 2006, p.16-17 et 20-21.
      5. Gideon Levy, «Only psychiatrists can explain Israel’s behavior», Haaretz, January 10,2010, www.haaretz.com/only-psychiatrists-can-explain-israel-s-behavior
      6. Joel Bakan, «The Corporation : The Pathological Pursuit of Profit and Power», Free Press, 2005.
      7. Jan Assmann, «Le Prix du monothéisme», Flammarion, 2007.
      8. Philip Roth, «Opération Shylock. Une confession», Gallimard, 1995, p.122-123.
      9. Avigail Abarbanel, «Pourquoi j’ai quitté Israël», 8 octobre 2016, sur lesakerfrancophone.fr
      10. Kim Chernin, «The Seven Pillars of Jewish Denial», Tikkun, Sept. 2002, quoted in Kevin MacDonald, «Cultural Insurrections : Essays on Western Civilization, Jewish Influence, and Anti-Semitism», Occidental Press, 2007, pp.27-28.
      11. Dan Kurzman, «Ben-Gurion, Prophet of Fire», Touchstone, 1983, pp.17-18, 22, 26-28.
      12. Tom Segev, «A State at Any Cost : The Life of David Ben-Gurion», Apollo, 2019, kindle l.286.
      13. David Ben-Gurion and Amram Ducovny, «David Ben-Gurion, In His Own Words», Fleet Press Corp., 1969, p.116.
      14. «Israeli minister : The Bible says West Bank is ours» on www.youtube.com/watch?v=Png17wB_omA
      15. «The Complete Transcript of Netanyahu’s Address to Congress», on http://www.washing
tonpost.com.
      16. Herbert George Wells, «The Fate of Homo Sapiens», 1939 (archive.org), p.128.
      17. «Document : Shamir on Terrorism (1943)», Middle East Report 152 (May/June 1988), on merip.org/1988/05/shamir-on-terrorism-1943/
    • Leila Nicolas-La guerre de Gaza est un «génocide» et non un nettoyage ethnique

      Leila Nicolas-La guerre de Gaza est un «génocide» et non un nettoyage ethnique
      Le bureau de la prévention du Génocide et de la Responsabilité de protéger (R2P) des Nations unies précise qu’en cas de génocide, l’intention est l’élément le plus difficile à établir :
      «Pour qu’il y ait génocide, il faut démontrer que les auteurs des actes en question ont eu l’intention de détruire physiquement un groupe national, ethnique, racial ou religieux. La destruction culturelle ne suffit pas, pas plus que la simple intention de disperser un groupe. C’est cette intention spéciale, ou dolus specialis, qui rend le crime de génocide si particulier. En outre, la jurisprudence associe cette intention à l’existence d’un plan ou d’une politique voulue par un État ou une organisation, même si la définition du génocide en droit international n’inclut pas cet élément.
      Il est important de noter que les victimes de génocide sont délibérément visées – et non pas prises au hasard – en raison de leur appartenance, réelle ou supposée, à l’un des quatre groupes de population protégés par la Convention (ce qui exclut les groupes politiques, par exemple). La cible de la destruction doit donc être le groupe, en tant que tel, et non ses membres en tant qu’individus. Le génocide peut également être commis contre une partie seulement du groupe, pour autant qu’elle soit identifiable (y compris à l’intérieur d’une zone géographiquement limitée) et «significative»».1
      Par conséquent, concernant la guerre menée contre la population de Gaza, y a-t-il un élément qui puisse nier l’intention d’Israël d’exterminer, en tout ou en partie, la population de Gaza en tant que groupe et non en tant qu’individus ? Peut-on se contenter de parler de «nettoyage ethnique», comme le déclarent certaines bonnes âmes qui se risquent à dire une partie de la vérité tout en essayant de rester dans les limites de ce qui leur semble justifiable quant aux crimes des agresseurs de la Palestine et des Palestiniens ?
      Dr Leila Nicolas, professeur de Relations internationales à l’Université libanaise, insiste sur l’importance juridique de la distinction entre génocide et nettoyage ethnique.
      Mouna Alno-Nakhal

      Bien que toutes les actions menées actuellement par Israël sur Gaza correspondent selon toutes les normes juridiques internationales à un génocide, l’Occident continue à insister sur le fait qu’elles relèvent de la «légitime défense», tandis que certains experts des Nations unies parlent de «nettoyage ethnique» en sachant qu’il décrit un crime non inclus dans le système de la Cour pénale internationale (CPI), dont la Palestine est membre.

      L’empressement occidental à acquitter Israël de l’accusation de génocide vient du fait qu’il est considéré comme «le crime des crimes» en droit international, d’autant plus qu’il se retrouve qualifié de crime dans le «Statut de Rome de la Cour pénale internationale» avec une Convention spéciale pour sa prévention et sa répression.

      Le crime de génocide

      Le terme «génocide» a été utilisé pour la première fois en 1944 par l’avocat polonais Raphaël Lemkin, en combinant le préfixe grec genos signifiant race ou tribu, avec le suffixe latin cide renvoyant à la notion de tuerie. Il a développé le concept de génocide non seulement pour décrire le crime de l’Holocauste, mais aussi pour qualifier des crimes commis antérieurement dans le but de détruire, partiellement ou totalement, des groupes particuliers ethniques ou religieux, dont le massacre des Arméniens.

      Par la suite, le génocide a été érigé en crime autonome punissable par le droit international dans la «Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948», entrée en vigueur en 1951. Puis, le Statut de Rome a également criminalisé le génocide, ainsi que le Tribunal pénal international pour le Rwanda et le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, etc.

      De plus, la Cour internationale de Justice (ou CIJ : tribunal civil qui traite des différends entre États ; contrairement à la CPI : tribunal pénal qui poursuit en justice des individus ; NdT) a indiqué à plusieurs reprises que la Convention sur le génocide consacrait des principes relevant du droit international coutumier général, ce qui signifie que les États, qu’ils aient ou non ratifié ce texte, sont tous juridiquement liés par le principe selon lequel le génocide est un crime proscrit par le droit international. Cette même cour a également déclaré que l’interdiction du génocide constituait une norme impérative du droit international et, qu’à ce titre, elle ne devait souffrir aucune dérogation.

      C’est l’article II de la Convention de 1948 qui définit le génocide comme l’un des actes cités ci-après, commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux :

      • meurtre de membres du groupe ;
      • atteintes graves à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;
      • soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;
      • mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;
      • transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe.
      Le nettoyage ethnique

      Le «nettoyage ethnique» est devenu le terme dominant utilisé pour éviter l’usage du mot génocide. Faute d’avoir été reconnu comme un crime autonome en droit international, il n’existe pas de définition précise de la notion de nettoyage ethnique ni des actes qui pourraient être qualifiés comme tel. Contrairement aux crimes contre l’humanité concernant notamment le transfert forcé et les déportations de populations civiles, aux crimes de guerre et au génocide, le nettoyage ethnique n’apparaît pas dans le Statut de Rome de la Cour pénale internationale. Il n’y a donc pas de traité qui criminalise le nettoyage ethnique.

      Dans la pratique, l’utilisation des termes nettoyage ethnique, crimes contre l’humanité ou génocide ne dépend pas du nombre de personnes tuées, mais dépend de critères juridiques précis. Ce qui distingue le génocide des autres crimes est la nécessité de prouver l’«l’intention» des auteurs du crime, de détruire, en tout ou en partie, un groupe en tant que groupe.

      Ainsi, dans le cas du Soudan, une commission d’enquête des Nations unies, dirigée par le juge Antonio Cassese, a déclaré que le meurtre de dizaines de milliers de civils au Darfour ne pouvait pas être considéré comme un crime de génocide pour «absence de preuves suffisantes témoignant de l’intention du gouvernement soudanais de détruire le groupe en tant que groupe». Il n’empêche que les accusés n’ont pas échappé à leurs peines, car les données juridiques disponibles ont permis d’accuser des responsables du gouvernement d’avoir commis des crimes contre l’humanité.

      Quant au cas d’Israël, il est clair que les déclarations des responsables israéliens décrivant les Palestiniens comme des animaux humains et celles appelant au massacre de tous les habitants de Gaza ou à leur transfert, en masse, vers le Sinaï prouvent l’intention israélienne d’exterminer, en tout ou en partie, la population de Gaza en tant que «groupe».

      Or, la Chambre préliminaire de la CPI ayant décidé le 5 février 2021, à la majorité, que la compétence territoriale de la Cour dans la situation en Palestine s’étend aux territoires occupés par Israël depuis 1967, à savoir Gaza ainsi que la Cisjordanie et Jérusalem-Est ; le procureur de la CPI peut initier des enquêtes sur qui se passe à Gaza, même si Israël n’en est pas membre.

      En conclusion, au cas où pour une raison quelconque le terme «génocide» est juridiquement évité, alors qu’il n’est pas compliqué de prouver l’intention d’Israël d’exterminer partiellement ou totalement la population de Gaza ; il vaut mieux ne pas se référer au crime de nettoyage ethnique puisqu’il ne relève pas de la compétence de la CPI. Il est préférable d’utiliser les termes de «crimes contre l’humanité» et de «crimes de guerre», car ils sont au cœur du système de la CPI.

      source : Al-Mayadeen [حرب غزة: “إبادة” وليست تطهيراً عرقيّاً]

      traduction de l’arabe par Mouna Alno-Nakhal

    • Karine Bechet-Golovko-Israël et la normalisation de la rhétorique nazie : n’aurait-on pas enfanté d’un monstre ?

      Karine Bechet-Golovko-Israël et la normalisation de la rhétorique nazie : n’aurait-on pas enfanté d’un monstre ?

      L’accélération du conflit entre Israël et Gaza s’accompagne d’un retournement du paradigme nazi : bien que les hauts responsables israéliens traitent les autres peuples d’animaux ou de sous-hommes, qu’il s’agisse des Palestiniens ou des Bouriates (en Russie), bien qu’ils considèrent normal de les écraser physiquement, ils continuent à utiliser la victimisation nazie, payée très cher par les aïeux de leurs familles (mais non par eux-mêmes) pour justifier leurs crimes. Et quand on leur rappelle, à l’ONU, qu’ils ne sont pas au-dessus du droit international, l’enfant-roi se révolte : comment ça, il n’y aurait plus d’impunité totale, nous n’aurions plus le monopole de l’humanité ? Il semblerait que la communauté internationale, en faisant d’Israël une victime éternelle et intouchable sous peine d’antisémitisme, ait enfanté d’un monstre. Qui est entré en guerre et se croit au-dessus de tout … et de tous.

      Ces derniers temps, Israël a changé de rhétorique et semble s’enfoncer dans les méandres de la justification de ses crimes par le recours à la déshumanisation de l’Autre et de tous les autres êtres humains. 

      Ainsi, il n’est pas condamnable d’effacer de la surface de la Terre Gaza, puisque ce ne sont pas des Humains, qui y habitent. Mais, je cite, des « animaux humanoïdes » (voir notre article ici). Dixit le ministre israélien de la Défense.

      « J’ai ordonné un blocus complet de Gaza. Il n’y aura pas d’électricité. Pas de nourriture. Pas de carburant. Pas d’eau. Tout est fermé. Nous luttons contre les animaux humanoïdes et agirons en conséquence. »

      Aucune réaction internationale. Aucune critique.

      Plus tard, toujours sur cette même ligne, ce sont les Bouriates, peuple oriental de Russie, qui ne sont que des sous-hommes psychopathes, des animaux, je cite Arkady Milman, ancien ambassadeur d’Israël en Russie :

      « des animaux avec des instincts psychopathes complètement malsains de destruction de tout ce qui les entoure« 

      Voici la vidéo, tirée de cette interview.  Même si vous ne comprenez pas le russe, portez attention à sa gestuelle, elle est éloquente :https://www.blogger.com/video.g?token=AD6v5dwDmtfct75v-CZedm6-EviLIUnPoYlkZBiWArbELsUumLCRJ4Bxxxr03vSSxfZl8nRUCt-LgxmRgYG0EmesWTIiY-tdyhMOkIj-q1RZNsR6YCouWZlFnpGOOTFWG7ej_1M4juQ

      https://www.blogger.com/video.g?token=AD6v5dwDmtfct75v-CZedm6-EviLIUnPoYlkZBiWArbELsUumLCRJ4Bxxxr03vSSxfZl8nRUCt-LgxmRgYG0EmesWTIiY-tdyhMOkIj-q1RZNsR6YCouWZlFnpGOOTFWG7ej_1M4juQ

      Aucun mot dans les médias occidentaux. Le Gouverneur de Bouriatie, Alexeï Tsydenov, n’a pas laissé passer :

      « Un ancien ambassadeur d’Israël en Russie. Une personne, qui devrait bien connaître notre pays multinational et nos peuples, a parlé des Bouriates. D’après ses paroles, il ressort clairement que ses connaissances sont médiocres et que son éducation et ses valeurs humaines sont encore pires. C’est une période difficile pour Israël et dans la bande de Gaza : des gens meurent. Mais les propos de l’ancien ambassadeur sentent clairement le nazisme et le racisme. Il est peu probable qu’une telle attitude contribue à résoudre la situation actuelle. De qui sinon des Juifs – des gens qui ont eux-mêmes souffert plus que d’autres du racisme et du nazisme – il est pour le moins étrange d’entendre cela. Nous ne jugerons pas le peuple juif tout entier sur la base d’un seul malade. Israël semble posséder l’un des meilleurs système médical au monde. Je suggère qu’ils acceptent ce patient pour un traitement obligatoire. »

      L’on voit ici un dérapage linguistique, qui est significatif d’une chute morale. La rhétorique nazie des sous-hommes est devenue une norme linguistique et politique. Tout est permis. La fuite en avant est terrible. Et le dernier scandale à l’ONU en est une illustration inquiétante.

      Le Secrétaire général de l’ONU a simplement rappelé certaines vérités : les Palestiniens ont attaqué, car cela fait des années qu’ils sont agressés par Israël ; le droit à la défense ne justifie pas les atrocités et les crimes de guerre commis actuellement par l’armée israélienne contre les habitants de Gaza ; personne n’est au-dessus du droit international.

      La réaction d’Israël ne s’est pas faite attendre ; ces propos sont inacceptables et déconnectés de la réalité, le Secrétaire général de l’ONU doit démissionner. Rien de moins.

      De quelle réalité, s’agit-il ? De la réalité construite patiemment depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. De l’acceptation des violations systématiques du droit international par Israël dans ses guerres de conquête, puis d’occupation des territoires. De la réalité d’un Etat, qui est au-dessus du droit international, parce que ses aïeux ont souffert d’un génocide. L’impunité totale ne produit qu’une amoralité. Et nous le voyons aujourd’hui. Nous avons fait grandir un monstre, qui ne comprend pas qu’il doit respecter le droit international, qu’en-dehors des Juifs il y a aussi des Humains et qu’ils ont le droit à la vie – parce que, justement, ils sont humains. L’enfant-roi refuse de devenir adulte, il ne peut être qu’un tyran domestique. Mais avec une armée puissante, il est capable de faire beaucoup de dégâts. Et l’histoire ne l’en absoudra pas. Avoir été victime d’un génocide ne donne pas le droit d’en commettre un.

      Publié par Karine Bechet-Golovko à 11:13 

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      Libellés : gazaguerreIsraelnazismeONUpalestine

      8 commentaires:

      1. Anonyme25 octobre 2023 à 12:51Nommer  » nazis  » des assassins qui pratiquent le génocide et le nettoyage ethnique est il approprié ? En vérité, il s’agit de sionistes, des monstres suprémacistes depuis toujours.
        Répondre
      2. Anonyme25 octobre 2023 à 13:37« Le sionisme allumera sans doute en Palestine une hideuse guerre de religion : encore un de ces progrès à rebours que les traités auront valu au genre humain. L’Osservatore romano signale, parmi les immigrants juifs qui arrivent en nombre, des fanatiques qui parlent de détruire les reliques chrétiennes. Ce n’est pas tout. Avec la guerre religieuse, le sionisme apporte la guerre sociale. Les juifs venus de Pologne, de Russie, de Roumanie, réclament un partage des terres et l’expulsion des indigènes. M. Nathan Strauss, le milliardaire américain, dit crûment que “les musulmans trouveront d’autres régions pour vivre”. Admirable moyen de réunir, en Asie Mineure et même plus loin, tout l’Islam contre l’Occident. »

        — Jacques Bainville, « Les effets du sionisme », 1920.Répondre
      3. Anonyme25 octobre 2023 à 15:42Des historiens nous ont appris que des sionistes Anglo-Américains ont financé l’auteur de Mein Kampf, avant 1933, participèrent activement à la naissance du nazisme. Leur but était donc de faire tuer des Juifs allemands, pour que tous les Ashkénazes fuient à Sion.Répondre
      4. Anonyme25 octobre 2023 à 17:07Le judaïsme est lui même un suprématisme millénaire fondé sur l’idée qu’il existe un « peuple élu » appelé à dominer tous les autres, pire que le nazisme puisque religion, avec un livre qui l’affirme, la ThoraRépondre
      5. Anonyme25 octobre 2023 à 19:16Cette déshumanisation de l’Autre a des sources lointaines, dans le Talmud qui est le recueil de soi-disant traditions orales juives. Le Talmud définit les non-Juifs comme des « animaux non-humains », car il déshumanise les « Gentils » comme n’étant pas des descendants d’Adam.

        Ainsi, le 25 février 1994, l’officier de l’armée israélienne Baruch Goldstein massacra 40 Palestiniens dans une mosquée. Il était un disciple du rabbin de Brooklyn professant le Talmud, Meir Kahane. Le rabin lui avait enseigné que les Arabes sont des chiens.

        C’est le Talmud, particulèrement le Talmud de Babylone, qui a inspiré les Sionistes. Ils sont loin du Judaïsme de la Bible et de la Tora qui est le recueil des traditions écrites.Répondre
      6. Anonyme25 octobre 2023 à 23:07La monstrueuse « rhétorique nazie » n’est hélas pas une spécificité de ce gouvernement d’extrême-droite. Entre « animaux humanoïdes » et « toutous de son maître », ou autres « pitoyables pantins », on ne voit guère de différence…Répondre
      7. Anonyme26 octobre 2023 à 00:14Un surf sur les chaînes TV françaises permet de voir qu’elles veulent persuader les téléspectateurs que la France est antisémite ! Nazie…Répondre
      8. Anonyme26 octobre 2023 à 23:55 » Zionazis and US nazis plan to use poison gas in Gaza. Ukrop nazis have, and HAVE USED chemical weapons, including poison gas, during the SMO. There is no crime they won’t commit. »

        Russel Texas Bentley
        https://t.me/TXDPR/10137

        https://www.middleeasteye.net/news/israel-palestine-war-exclusive-israel-will-flood-hamas-tunnels-nerve-gas-under-delta-force-supervision
    • Laure Lemaire -Comment la presse française manipule l’opinion

      Laure Lemaire -Comment la presse française manipule l’opinion

      Introduction

      Revenir 43 ans plus tard sur le discours général et sur les images d’Epinal, du Figaro Magazine au Nouvel Observateur , permet de mesurer à quel point presque tout ce qui suscitait hier l’admiration quand il s’agissait de populariser le combat contre l’« empire du Mal » (l’URSS selon Ronald Reagan) est devenu depuis source d’exécration et d’effroi. Entre 1980 et 1988, on applaudissait les exploits des « combattants de la foi » contre l’Armée rouge.

      Pendant une période comprise entre la défaite cinglante des Etats-Unis en Indochine (avril-mai 1975) et les craquements en chaîne dans les pays européens satellites de l’Union soviétique ( Pologne en état d’urgence en décembre 1981), les Etats-Unis et l’Europe occidentale font croire que Moscou a lancé une grande offensive mondiale: en Afrique, l’Angola et le Mozambique, nouvellement indépendants, semblent lui tendre les bras ; en Amérique centrale, des guérilleros marxistes font tomber une dictature proaméricaine au Nicaragua ; en Europe occidentale, le PCP prosoviétique oriente la politique du Portugal, membre fondateur de l’OTAN. L’invasion de l’Afghanistan par l’Armée rouge, en décembre 1979, semble marquer une fuite en avant de Moscou. Elle ouvre une nouvelle étape de la guerre froide.

      En février 1980, au début de l’intervention militaire de l’Union soviétique en Afghanistan, Zbigniew Brzezinski, conseiller du président James Carter, se rend au Pakistan. S’adressant aux moudjahidines réfugiés, il leur promet : « Cette terre, là-bas, est la vôtre. Vous y retournerez parce que votre combat va triompher. Vous retrouverez vos maisons et vos mosquées. Dieu est à vos côtés. » Le discours médiatique français va alors favoriser l’objectif géopolitique américain en Afghanistan.

      Bernard-Henri Lévy, JT de TF1, du 29 décembre 1981. BHL appuiera avec la même ferveur l’intervention occidentale en Afghanistan consécutive aux attentats du 11 septembre 2001.

      « Il faut accepter de penser que, comme tous les résistants du monde, les Afghans ne peuvent vaincre que s’ils ont des armes, vaincre des chars qu’avec des fusils-mitrailleurs, les hélicoptères qu’avec des Sam-7, ils ne pourront vaincre l’armée soviétique que si l’Occident accepte de les aider. Je vois que nous sommes aujourd’hui dans une situation qui n’est pas très différente de celle de l’époque de la guerre d’Espagne où il y avait un devoir d’intervention, un devoir d’ingérence. Je crois qu’aujourd’hui les Afghans n’ont de chances de triompher que si nous acceptons de nous ingérer dans les affaires intérieures afghanes. »

      Comme au temps de la Résistance en France-Le Monde, 30 juin 1981.Ici, Marek Halter renvoie à un vers du Chant des partisans, hymne de la Résistance : « Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades. ». « Pour permettre aux Afghans de parler aux Afghans, comme, pendant l’occupation en France, les Français parlaient aux Français, le Comité droits de l’homme a décidé d’aider la résistance afghane à construire une radio sur son territoire : Radio-Kaboul libre. Il y a 1 1/2 an, en décembre 1979 , l’une des 1° puissances du globe venait d’envahir un pays voisin, faible et sans défense. Les vieux fusils sortent des coffres, les pistolets de dessous les bottes de paille. Mal armée, la résistance se lève. »

      Le combat de toutes les victimes du totalitarisme Jean Daniel,Le Nouvel Observateur,16 juin 1980

      « Le combat des Afghans est celui de toutes les victimes des totalitarismes communistes et fascistes. »« Comme à Berlin, comme à Budapest, l’Armée rouge a tiré » Jean-François Le Mounier, Le Point, 3 mars 1980« “Allah o Akbar”. “Shuravi [les Russes] dehors” : musulmans et non communistes, les Kaboulis n’ont pas oublié. Le vendredi 22 février, ils entendaient manifester, drapeau vert de l’islam en tête, contre la présence de l’armée soviétique. Mais ce matin-là, comme jadis à Berlin-Est et à Budapest, l’Armée rouge a tiré. Entre Marx et Allah, le dialogue apparaît impossible. »

      Se débarrasser de l’occupant soviétique, préserver une société d’hommes libres. Patrick Poivre d’Arvor, journal d’Antenne 2, 8 juillet 1980

      « Un regard d’une fierté inouïe qu’on aurait du mal à rencontrer ailleurs dans le monde et qui donne une exacte mesure de la farouche volonté des Afghans de se débarrasser de l’occupant soviétique, même si leurs moyens peuvent paraître dérisoires. ».« Ce qui meurt à Kaboul, sous la botte soviétique, c’est une société d’hommes nobles et libres. »

      Comme les Brigades internationales, les « Afghans » de l’Hexagone. Danielle Tramard dans Le Monde du 19 décembre 1984, et Claude Corse du Figaro Magazine, le 19 décembre 1987,évoquent des Français médecins, agronomes et ingénieurs qui « travaillent avec les résistants afghans ». Nulle crainte à l’époque que ces combattants à l’étrangers reviennent « islamisés »

      « C’est cela, l’amitié franco-afghane : un ami qui aide son ami. François a appris le persan, comme Isabelle. Cet été, la frontière franchie, il a marché à pied pendant 6 jours et nuits, parfois dans la boue, à un rythme assez soutenu. ». « Barbes, turbans et même l’œil farouche : ces Afghans typiques sont des Français. Parmi eux, un marin breton spécialiste des vents de Polynésie, qui s’est fait agronome montagnard par goût pour un peuple qui vit vent debout ! Précieuse ressource vivrière, cet arbre de vie [un châtaigner] symbolise l’espérance d’un peuple d’irrédentistes uni contre l’envahisseur communiste, comme les bergers corses de la Castagniccia le furent jadis contre les armées d’occupation. »(référence à la Résistance française).

      Vaincre le communisme ne constituait pas un objectif très populaire en France. Pour que la cause des Afghans dispose d’appuis plus nombreux, les grands médias l’associent à un désir d’aventure, à l’idée d’un paradis perdu. C’est d’autant plus facile que le pittoresque des paysages (et des traditions) de l’Afghanistan renvoie toute une génération occidentale devenue adulte dans les années 1960 au pays dont ont rêvé les routards et qu’ils ont parfois traversé pour se rendre à Katmandou. Avec le retour à la nature, aux vraies valeurs, l’Afghanistan devient l’ antithèse de la civilisation moderne, matérialiste et marchande.

      « On oublie que c’est la guerre, tellement c’est beau »Danielle Tramard ,Le Monde, 19 décembre 1984; « Les vallées les plus fertiles, les fruits les plus beaux, les vêtements les plus colorés, les bazars les plus éclatants, et barre au nord et au sud des déserts de sable doré. » Robert Lecontre, Le Figaro Magazine, 12 janvier 1980; « Impressionnants avec leur barbe noire, avec leur nez busqué et leur regard aigu, ils font penser à des rapaces. Ce sont des guerriers-nés, indifférents à l’effort, au froid, à la fatigue. Ce sont des êtres à part, insensibles à la solitude, à la faim, à la mort. Bientôt, tapis dans leurs repaires du Toit du monde, là où Kipling a fait vivre son Homme qui voulut être roi, leurs défenseurs seront encore triomphants. » Jérôme Marchand , Le Point, 21 janvier 1980; « Que sont devenus ces caravaniers pachtounes, sirotant leur thé vert dans une maison de thé, leur fusil près d’eux ; ce berger de l’Hindou Kouch près d’un point d’eau ; ce cavalier enturbanné cheminant dans la neige ? Les dunes géantes que le vent sculpte en vagues, l’odeur des roses que respire un vieillard , les portes cloutées, d’un bleu paradis, le mollet gainé de blanc d’une femme complètement cachée sous le tchador plissé et dont le regard filtre à travers le grillage d’une broderie… » N. Zand, Le Monde, 9 déc 1980;

      « Habitués à vivre durement, les Afghans ont la ténacité qu’engendrent les paysages austères, le froid sidéral, les vents de sable brûlants Il y règne une harmonie étonnante. Pendant des jours, les moudjahidines ne se quittent pas d’une semelle, et pourtant il n’y a presque jamais de frictions entre eux.» Catherine Chattard, LeMonde, 20 mai 1985

      La presse s’adresse à des Français peu religieux et pétris de libéralisme culturel. Les Afghans sont soutenus par l’Arabie saoudite et l’Iran de Khomeini. Il faut donc présenter les moudjahidines comme des gens simples qui ont la foi et qui tiennent à leurs coutumes ancestrales, à leurs solidarités villageoises. L’affrontement, entre clans et tribus est présenté comme le combat des villages gaulois contre les légions romaines, désordonné, sympathique.

      Un islam sans « politisation extrême » Pierre Blanchet, Le Nouvel Observateur, 7 janvier 1980; Jean-Christophe Victor, Les Nouvelles d’Afghanistan, décembre 1983; Catherine Chattard, Le Monde, 20 mai 1985; Patrice Franceschi, Le Point,  27 décembre 1982

      «A Téhéran, l’intégrisme correspond à une folle libération du petit peuple des villes après 20 ans de mégalomanie, de gâchis et d’occidentalisation criarde. En Afghanistan, pas de politisation extrême. Les montagnards et maquisards de Dieu ont la foi. »;« La révolution islamique de Khomeiny rend un mauvais service à la résistance afghane; les courants qui présentent un caractère sectaire y sont très minoritaires. »;« Les Afghans ont la pudeur et le fatalisme qu’implique une confiance absolue en la volonté d’Allah. Les combattants de la guerre sainte se rapproche de la vie du Prophète. »;« Comme hier, le moudjahid reste un paysan attaché à sa terre. Il saura la défendre avec ténacité, mais perdra toute agressivité si elle n’est pas menacée. Leur courage et leur capacité de souffrance sont réels et ils savent faire preuve d’une audace remarquable. ». « Leur islam vaut bien le communisme à la soviétique ». Jean Daniel, Le Nouvel Observateur, 16 juin 1980.Stan Boiffin-Vivier, Le Figaro Magazine, 5 décembre 1987. « Il y a l’opposition, indirecte et perfide, de ceux qui se demandent si les résistants valent mieux que les occupants : si leur islam n’est pas “primitif et barbare” ; s’il faut bien risquer de “mourir pour Kaboul”. C’est à cette démission qu’on nous convie tandis que les Afghans se font tuer et appellent à l’aide. Devant leur SOS, il faut proclamer que la résistance des Afghans contre les occupants soviétiques est juste comme toutes les guerres de libération. Outre que leur islam vaut bien le communisme à la soviétique et que le 1° est aussi “globalement positif” que le 2°, il est scandaleux de s’interroger au moment où ils la défendent avec le plus d’héroïsme. » Cet article est dirigé contre le PCF. « Avant toute attaque, la prière : rapide par laquelle chacun recommande son âme à Allah. Les résistants passent ensuite sous un drapeau tendu dans lequel est déposé un petit Coran. Certains l’embrassent, d’autres s’inclinent en signe de ferveur. Anayatollah a insisté pour que j’accomplisse moi aussi le rituel. Je l’ai fait de bon cœur. C’est dans l’islam que ce peuple afghan maintient sa cohésion et puise la force morale qui lui permet de résister. Le djihad et le caractère islamique de cette résistance peuvent effrayer mais on ne leur connaît pas de forme fanatique ».

      Rien ne permet d’éluder la question épineuse ( pour des Français dont la conscience politique a été transformée par les combats féministes), du statut des femmes afghanes. Cette difficulté ne peut être niée car les communistes afghans avaient interdit le mariage des enfants et réduit la dot. L’obstacle est contourné par une mise en garde contre une perception trop occidentale de la situation afghane, soit, les comportements et symboles changent de sens en changeant de pays. Ce relativisme culturel n’aura plus cours sitôt que le combattant « qui ne nous ressemble pas » passera du statut d’allié à celui d’adversaire. Emmanuel Todd, Le Monde, 20 juin 1980. L’« européocentrisme total » n’aide pas à comprendre la condition des femmes afghanes. L’oppression de la femme” pèse souvent autant sur les hommes, dans le cas du mariage arrangé par les parents»

      Françoise Giroud, secrétaire d’Etat à la condition féminine en France, Le Monde, 25 janvier 1983

      « Si une femme afghane ne se laissera jamais examiner par un médecin homme, sous les tentes munies du matériel nécessaire, les Afghanes, enroulées dans leurs voiles, affluent et sont accueillies, écoutées, soignées par des femmes; elles amènent leurs enfants, atteints maladies de peau, ou de tuberculose. »

      Le Monde, 20 mai 1985; Le Nouvel Observateur, 5 juillet et Les Temps modernes ,juillet-août 1980, Les Nouvelles d’Afghanistan, oct 1986,  Autrement, déc 1987.

      « Il n’y a bien sûr aucune femme dans les rangs des moudjahidines. Mais il en est qui transportent des explosifs sous leur tchador ou qui servent d’agent de liaison. Ce sont les femmes sont l’’armée des ombres » de la résistance afghane. ».« Une Française photographe est parmi nous. Elle a été acceptée, sans voile, ce qui n’aurait jamais été admis en Iran. L’islam n’est pas le moyen exacerbé d’une politique, comme en Iran, mais quelque chose de plus fondamental et de plus simple. Au nom de quel progressisme empêcherait-on les Afghans de vivre comme ils l’entendent ? ». « Que valent nos critères dans une société que nous ne comprenons pas ? L’archaïsme des relations hommes-femmes en Afghanistan nous choque, mais il ne peut être remis en question que par une évolution qui doit se faire à son propre rythme et au moment choisi, et non s’imposer de l’extérieur avec des soldats et des tanks. ».« L’institution de la « compensation matrimoniale » à verser par les jeunes gens, était perçue comme la reconnaissance de l’importance des femmes, comme dans beaucoup de sociétés en Asie et en Afrique. Dans les sociétés rurales pauvres, elle constitue une protection pour l’épouse.». « La polygamie est un moyen pour l’homme de gérer ses conquêtes et de répondre à des nécessités économiques. C’est une protection pour la femme stérile qui peut être intégrée dans une famille et donc dans un tissu social La dot, le jour du divorce, est récupérée. Le port du voile n’est pas un comportement rétrograde, mais un moyen pratique d’être respectée. Il est donc très valorisant et très valorisé. »

      Epilogue 

      Le régime communiste afghan de Mohammed Najibullah survivra 3 ans au départ, en février 1989, des troupes soviétiques. Puis, en 1996, après plusieurs années d’affrontements meurtriers entre clans anticommunistes rivaux, Kaboul tombe aux mains des talibans. Ils s’emparent de Najibullah, réfugié dans un bâtiment des Nations Unies, le torturent, le castrent, le fusillent et pendent son corps à un réverbère.

      Le 15 janvier 1998, Le Nouvel Observateur demande à M. Brzezinski s’il « ne regrette pas d’avoir favorisé l’intégrisme islamiste, d’avoir donné des armes, des conseils à de futurs terroristes ». Sa réponse : « Qu’est-ce qui est le plus important au regard de l’histoire du monde ? Les talibans ou la chute de l’empire soviétique ? Quelques excités islamistes ou la libération de l’Europe centrale et la fin de la guerre froide ? »

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    – Sarah, New York

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    – Olivia, Paris