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Fausto Sorini- Notes pour une discussion ouverte : Sur la condition des communistes en Italie : que faire ?

Je publie cette analyse pour le grand intérêt qu'elle présente pour la compréhension de certains naufrages des partis communistes européens. Bien que centrée sur l'Italie et l'expérience communiste italienne dont elle reflète la tradition et l'héritage de pensée théorique ancrée depuis Gramsci, elle éclaire, les déterminations pour toute l'Europe. Je suis intervenu sur le texte en soulignant certains mots ou certains passages et en insérant des remarques entre crochets et j'ai conseillé une lecture plus attentive des notes 3,4, 5 et 6. La raison en est qu'ils semblent s'adresser à l'expérience et aux interrogations les plus intimes et les plus amères d'une partie (infime, certes) d'anciens militants du PAGS. Pour une raison également évidente sur l'expérience des partis communistes Sud, auxquels s'apparentent consciemment une partie des communistes algériens, je conseille fortement la lecture de la note rédigée par Laure Lemaire : "Comment les pays d’Asie Centrale sont devenus des Républiques Soviétiques". Elle contient des références théoriques, sur le rôle du prolétariat et de la paysannerie dans la libération nationale et sociale, indispensables aux communistes algériens pour comprendre leur naufrage.
Laure Lemaire-Comment les pays d’Asie Centrale sont devenus des Républiques Soviétiques.
Sur la condition des communistes en Italie : que faire ?Notes pour une discussion ouverte par Fausto Sorini.
Je crois que Marco Pondrelli, directeur de notre site, a bien fait d’ouvrir il y a quelque temps un éditorial sur la question communiste, avec une attention particulière pour l’Italie. Car s’il est vrai – comme il l’a écrit – qu’« aujourd’hui, dans l’Union européenne, la force des communistes est marginale … si l’on regarde le cas italien, la situation est encore pire, désolante … D’une scission à l’autre, il y a de moins en moins d’adhérents et de militants dans les nombreux partis, et les groupes dirigeants sont de plus en plus querelleurs et éloignés du monde du travail », sans racines authentiques dans la société et dans les lieux de conflit social.
En présence d’une situation annonciatrice d’importants développements nationaux et internationaux, je considère qu’il est utile de reprendre la discussion avec cette lettre ouverte pour essayer de provoquer, certes pas seul, une discussion de manière organisée au cours des prochains mois ; sans prétention, mais avec une méthode qui nous permette de mieux comprendre la situation et d’agir en conséquence. Je crois en effet que l’ouverture d’une telle discussion est la condition sine qua non du changement. Il ne s’agit pas de créer de nouveaux cénacles, mais de travailler à recomposer collectivement un rapport correct entre la connaissance et l’action politique des communistes.
Le défi pour les nombreux « communismes » existants en Italie est le suivant: un défi avec eux-mêmes. Et le moment est venu (en fait, nous sommes en retard depuis longtemps) pour nous de sortir de la fausse conscience et d’accepter, sans guerres de religion, une confrontation ouverte sur les questions qui sont sur la table. C’est pourquoi il me semble nécessaire d’arriver, dans un bref délai, à un forum de discussion entre communistes, qui serait un instrument, bien que transitoire, avec lequel nous pourrions voir les cartes de ceux qui ont essayé et les limites des expériences faites.
L’article cité de Pondrelli date du 21 janvier 2022 et, à part quelques rares interventions qui l’ont suivi, tout le débat est tombé dans l’oubli, et certainement pas parce que la situation sur le terrain s’est améliorée. Je voudrais donc essayer de relancer ce débat, en m’adressant – avec toute la modestie qui s’impose – à tous les camarades italiens, quelle que soit leur position, avec ou sans carte de membre d’un parti ou d’une association, qui, comme moi, considèrent que la situation actuelle n’est absolument pas satisfaisante ; qui ne considèrent pas la question communiste comme une pièce de musée à archiver ou à reporter à des temps meilleurs ; qui cherchent une voie – qui n’est pas encore en vue – pour essayer, au moins en partie, de sortir du marécage dans lequel nous sommes tous plongés ; pour faire les premiers pas, petits, mais sérieux, crédibles, pas irréalistes, pour commencer un chemin vertueux.
Un tel chemin, à mon avis, devrait être conçu comme un processus historico-politique à long terme, et non comme un raccourci qui, peut-être avec un peu d’astuce, pourrait être trouvé au coin de la rue : avec l’illusion éphémère de « faire entrer la balle dans le filet sans jouer le jeu ».(1)
Soyons clairs, pour éviter les malentendus. J’ai le plus grand respect pour la plupart des militants qui s’engagent dans leurs groupes, associations, réseaux, instances du parti communiste, et qui sacrifient tant de leur vie à ce militantisme. Mais nous avons le devoir de leur dire, avec modestie et surtout avec des arguments convaincants, que leur sacrifice risque d’être vain, car il est orienté contre eux sur une voie sans issue, au bout de laquelle les attendent d’amères déceptions et un recul conséquent. Nous devons surtout être capables de leur montrer une perspective et un projet dans une direction positive, et même quelques exemples réalisés, sans lesquels nos critiques sonneront à leurs oreilles de manière ennuyeuse et même irritante. Il faut aussi comprendre cette part de rationalité inhérente au raisonnement de ces camarades qui disent : « Je n’aime pas mon organisation, mais si je sors par où je vais, quelles sont les alternatives valables ? »
Chacune de ces formes d’association contient certainement, en elle des ressources qu’il ne faut pas disperser ou oublier ; mais pour diverses raisons, aucune d’entre elles ne semble adéquate, et pas toujours pour les mêmes raisons : Que ce soit à cause de leur enracinement social presque inexistant ; que ce soit à cause de la profondeur politique intellectuelle des groupes exécutifs ou pour leur rare représentativité et/ou leur prestige national et international ; que ce soit à cause des niches respectables de réflexion culturelle, mais manquant de planification politique et organisationnelle ; que ce soit à cause de leur sectarisme dans l’interlocution avec les forces progressistes différentes d’elles ; que ce soit à cause de l’électoralisme débridé, pour lequel tout est sacrifié, même l’âme : mais pas comme dans le Faust de Goethe, en échange d’une vie éternelle bien que garantie par le diable, mais pour un siège au Parlement… Chacun de nous, s’il n’a pas perdu le sens de la mesure, peut plus ou moins se reconnaître dans ces limites décrites ci-dessus.
Aux origines de la crise : quelques hypothèses
Nous savons que les raisons les plus profondes de cette condition des communistes en Italie, dans le pays qui fut aussi la patrie de Gramsci, de Togliatti, de Longo, de Secchia, viennent de loin et renvoient aux processus dégénératifs inhérents à la « mutation génétique » du PCI (2), à son autodissolution, dans l’incapacité des groupes exécutifs nés après la fin du PCI à reconstruire une force communiste, même réduite en taille, mais solide et expansive, relativement homogène sur le plan idéologique, à commencer par le positionnement international et le concept même d’organisation ; une force qui soit l’expression des secteurs d’avant-garde du monde du travail, de la jeunesse, des intellectuels (c’est-à-dire léniniste et pas seulement en paroles). Cette incapacité découlait de facteurs internes au contexte italien, mais sa négativité a été multipliée par une crise plus générale du mouvement communiste mondial, qui a produit d’abord la crise puis l’effondrement du système soviétique, avec une influence dévastatrice sur les consciences des peuples et des partis communistes eux-mêmes, qui étaient moins préparés à affronter la crise sans capituler ou même passer au front opposé, comme cela s’est produit avec la transformation du PCI en PD.
Plus de 30 ans après la fin du PCI – ayant été quelques-uns d’entre nous protagonistes d’expériences comme Interstampa dans le PCI, Ernesto dans Rifondazione, MarxXXI première série dans le PDCI – nous pouvons dire en toute responsabilité que toutes ces tentatives ont échoué ou ont été vaincues (ce n’est pas la même chose…) : à la fois à cause de limites subjectives internes et à cause d’une trop grande infériorité dans les rapports de force avec ceux qui ont pris le terrain pour s’y opposer, de l’intérieur et de l’extérieur (3) [cette note 3, est très importante pour les lecteurs algériens, encore plus que les notes 4, 5 et 6 M.B]
Rifondazione, depuis sa naissance (également en raison de ses modalités et de sa plate-forme), hérite de tous les maux du dernier PCI, ce qui pourrait également être un fait objectif de la situation. Le fait est qu’il ne les a jamais discutés collectivement ; les maux se sont donc multipliés, au lieu d’être analysés, abordés et conduits, bien que progressivement et dialectiquement, à une solution (4).
Les crises récurrentes de Rifondazione, puis des partis ou petits partis issus de ses scissions, confirment qu’aucun d’entre eux n’a dépassé les limites originelles héritées de la crise du PCI, mais avec une représentativité infinitésimale qui frise aujourd’hui l’insignifiance.
Et si nous nous demandons comment la vieille taupe communiste a creusé au cours des 35 dernières années qui nous séparent de la Bolognina, et comment elle creuse, à mon humble avis, il n’y a toujours pas de tournant significatif à l’horizon en Italie, capable de remettre en cause la dérive libéraliste et pro-atlantique, en travaillant à la construction d’un front social et politique qui envisage pour l’Italie une direction à contre-courant.
Sur le terrain de l’autonomie syndicale de classe – bien qu’il y ait des secteurs de la CGIL qui résistent à la normalisation – il n’y a pas de contre-tendance effective, capable d’affecter les conditions des travailleurs (comparable, par exemple, au cas français), au-delà d’un syndicalisme de base combatif, mais manquant d’un consensus effectif.
Même sur la question cruciale de la guerre et du développement des contradictions d’époque, il n’y a pas de poids pratique ou théorique qui puisse être rattaché à des subjectivités d’inspiration marxiste. Dans ce dernier cas, il est vrai qu’il y a des élaborations et des contributions, même précieuses, qui vont dans la bonne direction, ainsi qu’un vaste réseau de contre-information, mais tout cela ne se traduit toujours pas par une influence effective au niveau populaire, avec des effets politiques capables d’influencer la situation de manière non marginale.
Il a été écrit, à juste titre selon moi :
« Dans une période aussi dramatique de bouleversements économiques, sanitaires et politiques nationaux et internationaux, il serait important que les communistes italiens posent à nouveau le problème concret de la manière d’aborder les perspectives.
Certes, ceux qui se considèrent comme communistes pensent avoir une opinion sur ce qui se passe… mais leur réflexion ne s’est pas encore transformée en un projet politique en rapport avec la situation. Il y a donc un risque de rester lié à une conception de niche de l’engagement politique et de n’exprimer que des besoins d’analyse des problèmes sans transformer cette analyse en une hypothèse de travail et la vérifier dans la réalité.
Les communistes italiens peuvent-ils se contenter de cela, ou pouvons-nous (et devons-nous) faire un pas en avant ? C’est sur ce point qu’il faut ouvrir la discussion.
Certes, les défaites subies depuis les années 1990 ont laissé des traces, et de nombreux camarades sont prudents et évitent à juste titre de recourir à des formations virtuelles qui ne peuvent que satisfaire les délires de protagonisme de quelques mauvais professeurs. Mais alors, posons-nous la question : quel est le rôle des communistes italiens aujourd’hui ? Sont-ils seulement destinés à maintenir vivante une tradition historique ou, pour que cette tradition ait un impact réel, doivent-ils savoir conjuguer leur point de vue avec le cours des événements ?
Partons des faits historiques de ces décennies, qui nous disent que l’échec de la refondation communiste promue par Cossutta et Bertinotti a été la confirmation que sans une pensée et une stratégie scientifiques, on ne va nulle part. Non seulement cela, mais cet échec a montré qu’après la phase émotionnelle de la Bolognine, ce qui restait sur le terrain n’était pas la tradition communiste héritée du PCI, ses racines historiques de classe et sa meilleure élaboration théorique, mais plutôt un mélange de nouvelle gauche, de trotskisme et de mouvementisme, qui flottait tant que les résultats électoraux justifiaient son existence. Cette responsabilité ne peut cependant pas être attribuée uniquement aux communistes du dernier moment, car les difficultés étaient de nature objective par rapport à la dégénérescence de plus d’une décennie que le parti communiste avait subie et à la crise du mouvement communiste international, en particulier en Europe.
Ainsi, après l’euphorie du premier moment et la grande agitation des drapeaux rouges, avec les contorsions tactiques, l’électoralisme débridé et le transformisme de la direction, nous sommes inévitablement revenus aux questions initiales. Qui sont donc celles que les communistes italiens auraient dû se poser dès le début de la liquidation du PCI.
La question, d’ailleurs, n’était pas seulement italienne, comme on l’a dit, mais concernait aussi la crise d’époque du mouvement communiste international, qui rendait la situation beaucoup plus complexe et exigeait une interprétation correcte qui ne pouvait être improvisée ou remplacée seulement par des déclarations de loyauté au marxisme-léninisme.
Pourquoi les questions théoriques et stratégiques n’ont-elles pas été posées à l’époque?
En réalité parce qu’elles n’avaient pas vraiment mûri chez ceux qui se proposaient de donner une continuité au mouvement communiste en Italie, qui en étaient en fait réduits à poser la question en termes substantiellement nominalistes.
C’est à ce moment-là que la situation des communistes en Italie s’est retournée sur elle-même et a continué à ne produire que des caricatures de réorganisations de partis. […]
Si, au lieu de se préoccuper de reconstituer ici et maintenant d’improbables partis communistes – peut-être dans l’illusion de s’approprier astucieusement un héritage dont les faits ont montré qu’il était perdu – nous avions travaillé dans la bonne direction, peut-être serions-nous aujourd’hui à un stade plus avancé. Mais ce travail n’a pas été fait et sa nécessité réapparaît aujourd’hui entièrement pour ceux qui veulent tenter l’ascension et sortir de l’insignifiance » (Roberto Gabriele juin 2020, Le rôle des communistes italiens https://www.marx21.it/comunisti-oggi/in-italia/il-ruolo-dei-comunisti-italiani/).
La principale question qui se pose concerne le rapport entre une hypothèse, même minimale (mais sérieuse), de réorganisation communiste et la situation italienne.
Réorganiser signifie avant tout comprendre comment se positionner par rapport aux contradictions sociales (et politiques) et savoir comment les engager dans un projet de transformation de la situation existante. Sans cette capacité d’analyse et d’application d’une méthode d’action communiste (qui n’est pas de la simple propagande, mais de la tactique), aucun progrès n’est possible. Un parti de communistes (ou mieux : un parti qui – au-delà du nom – remplit la fonction d’avant-garde que les communistes ont historiquement remplie) ne se reconstruit pas en assemblant les tessons des échecs précédents, ni ne se réalise dans l’abstrait, mais en comprenant les passages historiques et en indiquant, non pas à des initiés, mais à des millions de personnes, un chemin concret – et pas seulement identitaire – à suivre. (voir annexe A)
Tenir pour acquis qu’un appel au communisme peut susciter un intérêt qui va au-delà du romantisme idéologique de secte et du pur témoignage, c’est ignorer le marxisme et l’histoire du mouvement communiste. En effet, il est bon de préciser que l’on ne peut pas créer une force communiste si l’on ne se confronte pas à l’histoire, ce qui signifie pour nous comprendre les effets de la liquidation du PCI dans la société italienne, le poids de l’effondrement de l’URSS, et quelles sont les bases objectives qui peuvent donner de la crédibilité à une force communiste aujourd’hui. On ne peut pas être communiste sans cela.
En termes d’analyse (et par conséquent d’action politique), les problèmes auxquels nous sommes confrontés peuvent être résumés en quatre points :
1 – Comprendre les raisons fondamentales qui ont marqué l’échec des expériences communistes après la dissolution du PCI. Et avec elles, aussi, quels traits de détérioration du dernier PCI (et de la « nouvelle gauche ») ont débordé sur ceux qui les ont minés dès le début. Il semble que ce travail d’analyse historico-politique ait déjà été fait, mais ce n’est pas le cas pour l’essentiel. « Le débat sur les raisons de ces échecs ne s’est jamais ouvert car on s’est limité à des échanges d’invectives et de diatribes qui n’ont pas pour autant dénoué les nœuds.
Il est un fait que la plupart des traits négatifs qui ont marqué la mutation du ferry PCI en PRC, et les forces qui s’y opposent sont soit de matrice trotskiste, et seront « protégées » par Bertinotti, soit de matrice léniniste et tiers-internationaliste, issue de l’expérience de l’Interstampa et ensuite partiellement rassemblée autour de la revue l’Ernesto et Essere Comunisti, durement combattue – quoique de manière différente – par tous les dirigeants des autres composantes (Garavini, Magri, Cossutta, Bertinotti). Ce qui, bien sûr, ne signifie pas que ces forces auraient fait mieux que d’autres à l’épreuve des faits. Mais c’est un fait qu’elles n’ont jamais réussi à gagner des positions de leadership politique effectif : ni dans Rifondazione, ni dans d’autres expériences de parti après la scission de Rifondazione. Et lorsqu’ils s’en sont approchés, ils ont été durement décapités et neutralisés avec des méthodes qui n’étaient pas toujours politiques (5).
Mais au-delà de l’articulation du débat au cours des trois décennies qui nous séparent de la liquidation du PCI, la base de la récupération réside à mon avis dans la capacité à comprendre à quel moment et sur quoi s’est interrompu le rapport entre les communistes et les classes sociales de référence, comment ce rapport s’est établi et dans quelle perspective historique. Un communisme maximaliste et de façade, tel qu’il a été tenté jusqu’à présent, répète l’histoire que nous connaissons et qui a conduit aux échecs que l’on sait. Même si l’histoire se répète aujourd’hui comme une farce, il faut tout de même les assumer, ce qui permet aussi d’assumer l’ensemble du maximalisme post-1960.
2 – Analyser et recenser (y compris territorialement), avec un esprit scientifique et non propagandiste, sans subjectivisme sectaire, quelle est la réalité des communistes, organisés ou non, présents en Italie aujourd’hui, et quelles sont leurs orientations et leurs positions. Essayer de comprendre quel type de militants ils sont, leur âge, leur culture politique, le type d’enracinement social et populaire qu’ils expriment (ou n’expriment pas) dans leurs réalités respectives.
Ce travail ne doit pas être fait en regardant en arrière, dominé par la nostalgie du bon vieux temps des communistes en Italie. Il ne s’agit pas d’une question d’âge, mais de culture politique et de capacité à comprendre les nouveautés du monde actuel, qui nous obligent à élaborer une vision du processus historico-politique de progression vers le socialisme au XXIe siècle (avant tout dans le monde et, par conséquent, en Italie) en des termes très différents de ceux du siècle dernier. Par conséquent, toute « nostalgie du futur », pour être productive, doit se situer dans une vision rationnelle et objective du monde d’aujourd’hui, en évitant un romantisme révolutionnaire autoréférentiel, subjectiviste, purement rituel ou symbolique. (6)
Il ne s’agit pas seulement de la justesse de l’orientation politique (bien qu’elle soit essentielle), mais de quelque chose de préliminaire, qui concerne le sérieux, l’honnêteté politique et intellectuelle, la modestie [souligné par moi M.B], le réalisme mêlé de courage et d’audace, la disponibilité réelle à la confrontation avec ceux qui pensent différemment, l’absence de narcissisme [souligné par moi M.B], d’autoréférentialité ou d’ambitions personnelles et de rôle pour elles-mêmes (7). Un ensemble de caractéristiques qui, lorsqu’elles sont reconnues par les personnes auxquelles on s’adresse, sont la condition sine qua non pour être au moins écouté. (8)
Indépendamment de la manière dont les relations entre communistes peuvent être concrètement et utilement établies en Italie à un stade précoce, le point de départ du travail collectif ne peut être que la formation de groupes communistes qui savent comment discuter, agir politiquement et entrer en relation les uns avec les autres. Imaginons plusieurs expériences comme l’Ordre Nouveau qui se mettent en mouvement en même temps et qui, avec les différences d’époque et de niveau historique, savent démontrer qu’ils sont de véritables avant-gardes dans les situations et porteurs d’une culture interprétative de la réalité nationale et internationale adaptée à la nouvelle phase. Ce n’est qu’ainsi qu’ils pourront commencer à constituer, ne serait-ce qu’un minimum, un point de référence pour l’héritage historique du mouvement communiste. Jusqu’à présent, nous n’avons connu que des aventures de corsaires basées principalement sur le protagonisme individuel, le maximalisme ou de simples calculs électoraux. Nous devons changer de méthode pour construire une organisation qui soit réellement un acteur important de la transformation de l’Italie à la racine ; cela doit être compris comme un processus politique historique à moyen et long terme.
3 – Identifier une voie (qui ne soit pas celle de la multiplication de petits partis autoréférentiels et non pertinents) qui – sur la base d’une plate-forme relativement homogène sur les fondamentaux et d’une analyse non propagandiste de l’Italie et du monde d’aujourd’hui (voir annexe B) – puisse faciliter un processus d’agrégation non éclectique et éphémère. Et peut donc créer les conditions pour la formation d’un noyau managérial reconnu comme tel non seulement par les adeptes de son propre clan : quelque chose qui ressemble, en tenant compte de la diversité des situations, à ce que fut l’Ordine Nuovo (né quelques années avant 1921) dans le processus de formation du PCI. Et dans lequel ce furent les meilleurs cadres ouvriers des usines de Turin qui reconnurent l’Ordine Nuovo comme point de référence et le légitimèrent en tant que tel.
Un tel projet, à mon avis, ne peut pas être un processus constitutif du parti à court terme (je ne vois pas les conditions aujourd’hui), mais quelque chose de préliminaire : plus profond, plus solide et pour cette raison aussi plus long. Un processus qui ne se déroule pas comme une expérience in vitro, détachée des processus réels de l’Italie d’aujourd’hui, mais qui y est immergé, qui en fait partie, sans fermeture sectaire dans la relation avec ce qui est progressif ou potentiellement progressif dans la société italienne et qui cherche à influencer positivement ces processus. En d’autres termes, un processus qui n’existe pas seulement dans notre imagination.
« Nous n’avons pas eu, écrit Luca Cangemi, ce que nous aurions pu demander à ce centenaire, c’est-à-dire l’opportunité d’un saut qualitatif dans la relocalisation de l’histoire des communistes en Italie, une nouvelle attention aux instruments théorico-politiques du mouvement communiste en référence à la société d’aujourd’hui et, plus généralement, un débat qui forcerait, au moins un peu, les limites très étroites dans lesquelles les communistes sont contraints de s’enfermer dans ce pays. Précisément des éléments de contre-tendance qui, sans attendre d’événements salvateurs, ouvriraient des perspectives dans une « situation sombre ».
« Nous devons (ré)essayer », conclut Cangemi, « nous devons surtout, à mon avis, instituer un travail qui permette aux forces intellectuelles disponibles et en particulier aux jeunes qui – je dirais même de façon surprenante compte tenu de la situation – existent, de mener un travail d’approfondissement et aussi une bataille culturelle dans les lieux formels et informels, sociaux et culturels. Un travail articulé et ouvert mais non éclectique, un travail « général » mais non étranger aux points brûlants de la lutte politique et sociale.
Un tel travail devrait également poser le problème de la présence dans le réseau et dans les outils d’information disponibles. Les revues actives, à commencer par Marx21, peuvent être des instruments à partir desquels commencer ce travail sans lequel toute forme de relation/relocalisation politique rationnelle (j’utilise délibérément ce terme minimal) est impossible ; la fragmentation et la marginalité ne peuvent être surmontées volontairement, et toute tentative irréfléchie risque de provoquer de nouvelles lacérations » (https://www.marx21.it/comunisti-oggi/oltre-il-centenario-intervento-di-luca-cangemi/) .
Dans des termes différents, mais analogues, Aginform écrit : « une organisation politique ne peut être reconstruite sans qu’elle exprime organiquement les besoins des classes sociales de référence. Au cours des dernières décennies, nous sommes restés sur le terrain d’une classe politique métisse qui exprimait, et exprime encore, de manière minoritaire, sa vague radicalisation. Aujourd’hui, les événements historiques ont changé, mais la question à l’ordre du jour est restée la même: construire une niche idéologique et continuer à se complaire dans le romantisme « révolutionnaire », ou décider de donner vie à une nouvelle organisation politique qui rassemble (dans un Front – Ndlr) les forces du terrain et les exprime dans la lutte quotidienne pour la transformation des rapports sociaux ?
Aussi « pour réorganiser une force communiste, il faut faire abstraction de la méthode identitaire [souligné par moi M.B car maladie chronique des communistes algériens qui s’attachent à afficher l’étiquette sans souci de son rapport avec le contenu révolutionnaire qui va avec, dans l’étape historique concrète de notre pays- relire la not 3] avec laquelle on a cheminé jusqu’à présent. Les groupes qui se proclament partis (ou anticipations de partis – Ndlr), sans histoire qui légitime leur rôle et désengagés d’un milieu social, ne deviennent que des niches… [qui] n’aident pas à la récupération que nous espérons. Au contraire, pour que cette récupération mûrisse, nous avons besoin d’une sphère, non pas formelle mais substantielle, de transition organisée où se retrouvent tous les communistes qui veulent se confronter et travailler de manière non propagandiste pour un projet commun et qui ont l’humilité de se confronter et d’aller jusqu’à la vérification des hypothèses ». (9)
Ceci configure la recherche et la construction d’un lieu associatif organisé, au niveau national et dans les territoires, dans lequel des camarades avec des positionnements partisans différents ou sans affiliation partisane ou politique déterminée – mais avec une forte affinité politique et idéologique, un positionnement international et une conception sérieuse et rigoureuse de l’organisation – peuvent commencer à discuter et à travailler ensemble ; sans que cela implique pour eux l’abandon de leurs positionnements organisationnels actuels.
Il s’agit d’une chose tout à fait différente (opposée) d’une « unité des communistes » indistincte, amorphe et éclectique. Ils ne peuvent certainement pas coexister dans la même organisation (comme ce fut le cas à Rifondazione) avec des cadres qui considèrent la Chine et la Russie de Poutine comme les pivots de la lutte anti-impérialiste et d’autres qui les considèrent comme des » formes nouvelles et inédites d’impérialisme ou de nationalisme réactionnaire et agressif « , comme on l’entend parfois de la part de certains » gauchistes « .
4 – Construire le rapport entre les communistes et la société italienne dans les moments forts et concrets des contradictions politiques et de classe.
Mettre au centre et actualiser le parcours historique de la transformation de l’Italie sur l’axe résistance-république-constitution-démocratie progressiste.
Par points forts, je n’entends pas la liste de dépenses rituelles d’un maximalisme verbeux, pré-léniniste et du XIXe siècle, dépourvu de crédibilité au niveau populaire, mais le contenu d’un revirement par rapport au système libéraliste actuel et à la pleine subalternité par rapport au cadre euro-atlantique et aux États-Unis ; la réalisation des points les plus avancés et les plus actuels historiquement du programme constitutionnel. De l’article 11 sur la guerre aux droits des travailleurs et des citoyens, en passant par l’orientation publique et sociale de l’économie. (Voir annexe C)
Les communistes italiens doivent affirmer la reprise de ce chemin en accord avec la meilleure partie de leur histoire. Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Au contraire, c’est précisément ce dernier, qui s’est accumulé au cours des dernières décennies dans la mare de la gauche, qu’il faut éliminer. En d’autres termes, il s’agit de récupérer et d’actualiser le meilleur d’une expérience historique, afin de se remettre en marche.
Sur ces indications se greffe ma proposition et celle d’autres de créer un Forum des communistes italiens pour travailler avec tous les camarades qui veulent se confronter, au-delà des barrières réelles ou fictives. Mais nous y reviendrons bientôt avec des rencontres et des confrontations dans les territoires. L’objet de ma contribution est de commencer à poser le problème et à le discuter.
Partir d’une discussion collective de nature historique et théorique ne signifie certainement pas s’enfermer dans une coterie culturelle, même de haut niveau.
Ce qui manque aujourd’hui aux communistes en Italie, c’est un enracinement non marginal dans le conflit social. Le conflit lui-même est très faible, malgré la gravité de la condition sociale de millions de travailleurs, de jeunes, de chômeurs, de retraités, de femmes. Une simple comparaison avec le niveau de conflit social en France voisine suffirait.
En Italie, nous partons d’un niveau beaucoup plus rétrograde (je ne m’étendrai pas ici sur les raisons de cette disparité, mais il faudra bien le faire). Ce serait déjà beaucoup si nous pouvions – en faisant quelques expériences pilotes (expérimentations) dans une usine, dans une école, dans une entreprise du secteur tertiaire, qui est important et symbolique pour l’ensemble du secteur – indiquer quelques exemples paradigmatiques. Je pense en quelque sorte à l’expérience de GKN (qui a été immédiatement refondée), ou à celle du port de Gênes où un groupe de dockers politisés a promu une manifestation contre l’envoi d’armes italiennes au Yémen, réunissant les questions sociales, le monde du travail et la lutte contre la guerre, et pas seulement en paroles. Un exemple concret vaut mieux que mille discours. Et ces expériences, aussi limitées soient-elles, montrent que c’est possible.
Cette expérimentation peut également être liée à d’autres parties du monde politique ; atteindre des objectifs intermédiaires peut et doit se faire en construisant des alliances qui ont pour objectif tactique de reconquérir des espaces démocratiques. La phase que nous traversons ne peut certainement pas voir les communistes participer au gouvernement du pays
Au cours des deux dernières années, à partir du 24 février 2022, des événements perturbateurs se sont produits et ont changé l’ordre du monde. Une guerre est apparue qui va bien au-delà de l’affaire ukrainienne ; il s’agit de l’affrontement planétaire entre les partisans d’un système multipolaire qui tient compte de l’évolution du monde au cours du dernier demi-siècle, et ceux qui sont du mauvais côté de l’histoire et qui voudraient perpétuer une domination impérialiste unipolaire, centrée sur les États-Unis et l’OTAN. Cet affrontement ne se terminera pas avec le cessez-le-feu du conflit en Ukraine ; il se poursuivra sous des formes que l’on ne peut prévoir aujourd’hui tout au long du XXIe siècle et au-delà. Il affectera fortement les développements économiques et politiques dans tous les pays du monde, y compris le nôtre, et les formes dans lesquelles les subjectivités politiques se développeront dans chaque pays, y compris l’avenir des communistes et des forces de gauche d’inspiration marxiste qui luttent pour le socialisme.
Un front ?
« En d’autres occasions, écrit Luca Cangemi, j’ai discuté de la construction de « Fronts » comme trait caractéristique de l’action de tant de partis communistes dans des situations également très différentes les unes des autres et des résultats obtenus ; je ne répète pas le discours ici, je souligne qu’il s’agit d’une discussion de plus en plus urgente » (10).
Je crois moi aussi que la priorité dans le contexte italien actuel, même pour les communistes (qui travaillent à leur propre redéfinition et réorganisation), est la construction d’un front politique et social, sur un programme minimum partagé, ancré surtout dans l’application rigoureuse de l’article 11, à l’intérieur duquel les communistes opèrent aussi avec conviction, associés entre eux sous une forme non partisane, mais pas pour autant désorganisés et inefficaces (et ce malgré leurs positions différentes actuelles).
Est-ce seulement souhaitable et nécessaire ou est-ce également possible ?
Ce serait possible si les forces à l’intérieur et à l’extérieur du Parlement, et plus généralement toutes les forces qui expriment aujourd’hui leur opposition à la participation de l’Italie à la guerre de l’OTAN contre la Russie (et la Chine), promouvaient – chacune avec son identité propre et sans fusionnisme irréaliste – la formation des embryons d’un Front, sur un programme minimum partagé (paix, démocratie, État-providence, antilibéralisme) capable, tant au Parlement que dans le pays, de s’élargir aux adhésions les plus larges et aux convergences tactiques les plus importantes. En impliquant le monde du travail, les jeunes, les meilleurs représentants du monde de la culture, de l’art, du sport (avec une approche populaire et non élitiste), le syndicalisme, et tous les centres de regroupement qui se reconnaissent diversement dans les points les plus avancés de la Constitution.
Le drame de l’Italie, sur le plan politique, est qu’il manque une proposition politique au pays – suffisamment forte et crédible, et pas seulement testimoniale – capable de promouvoir une initiative politique capable d’affecter les rapports de force réels et d’obtenir des résultats, même partiels ; de tirer parti, avec une grande ductilité tactique, des contradictions du camp adverse ; de bannir tout sectarisme autoréférentiel ou simplement rituel. Un front qui commence à transformer le malaise social généralisé dans le pays en une proposition politique, avec un soutien dans les institutions et au Parlement ; pour en faire une tribune qui parle au pays et organise sa volonté de changement, avec une articulation organisée et capillaire également dans les territoires.
Un Front construit sur un programme qui n’est ni bolchevique (certainement dépassé aujourd’hui) ni simplement propagandiste, mais sur une ligne qui s’inspire des éléments programmatiques les plus avancés de la Constitution. En d’autres termes, un programme à la fois avancé, mais d’inspiration nationale, qui s’adresse à l’ensemble du pays et qui est également capable d’agir sur les contradictions internes du centre-droit et du centre-gauche, mais en toute autonomie stratégique et sans confusion d’aucune sorte (du type : aile gauche du centre-gauche… NON merci !).
Un Front ouvert aux composantes les plus avancées du mouvement ouvrier et étudiant, du mouvement syndical (également présent au sein de la CGIL) et aux exigences représentées par ceux qui s’opposent à la guerre et à l’enlisement de l’Italie dans l’extrémisme atlantique.
Un Front ouvert sur le plan politique à la convergence avec toutes les composantes de la gauche marxiste et/ou anti-impérialiste, non intégré dans les compatibilités euro-atlantiques et libérales.
Un Front politique avec de telles caractéristiques et une direction unifiée et prestigieuse pourrait déjà compter sur un consensus potentiel largement répandu dans le pays.
Je pense à la composante liée à Di Battista, qui non seulement n’a pas disparu mais continue un travail d’orientation positive avec une projection également dans les médias et une certaine popularité, mais sans un enracinement organisé dans les territoires.
Je pense aux camarades qui appartiennent à Antidiplomatico et dont le principal point de référence est le sénateur Vito Petrocelli : ancien président de la Commission des affaires étrangères du Sénat, aujourd’hui président de l’Institut Italie-BRICS, avec des liens importants et des formes de coopération étroite avec les BRICS qui, aujourd’hui, après le sommet en Afrique du Sud à la fin du mois d’août, ont acquis une représentativité mondiale supérieure à celle du G7.
Je pense aux composantes les plus avancées et non russophobes du mouvement anti-guerre (celles qui rejettent le nor..nor) et à certaines agrégations de gauche d’inspiration marxiste, non subordonnées au centre-gauche et à la logique PD du camp large (11).
Je ne veux pas éluder ici la question des relations qu’un front politique comme celui dont je parle pourrait et devrait avoir avec le Mouvement 5 étoiles, aujourd’hui parti de Conte.
Le M5S, né avec des instances de changement confuses mais dans certains cas radicales et perturbatrices (ou du moins telles qu’elles sont perçues par ses sympathisants), a progressivement changé de nature et d’orientation, pour le meilleur et pour le pire. Il a perdu, à droite, l’aile plus ouvertement opportuniste, carriériste et finalement pro-atlantique qui était dirigée par feu Di Maio (disparu). À gauche, il a perdu (ou plutôt rejeté) sa composante la plus radicale.
Après une phase d’ambiguïté dans les deux sens, il me semble que Conte a finalement choisi l’axe avec Fico puis avec le PD de Schlein et les Verts européens. Cela explique aussi mieux pourquoi il n’a pas voulu le retour de Di Battista, ni le référendum sur les armes à l’Ukraine.
Certes il reste dans les 5 étoiles des zones et des électeurs plus à gauche, mais pour une phase qui n’est pas courte le jeu stratégique me semble fermé. L’axe Fico-Conte (qui me semble aujourd’hui assez solide) est né avec l’ambition en perspective de former une alliance gouvernementale avec le PD.
Si c’est la tactique électorale (concurrencer le centrisme du PD), la stratégie vise à ramener la dissidence dans les limites de la compatibilité. Ce qui signifie en fin de compte ne pas rompre avec les deux grands discriminants systémiques : l’européisme à la sauce de l’Union européenne et l’atlantisme. L’histoire de Conte et la naissance de Conte 2 en sont la preuve ; le fait que les personnalités les plus critiques à l’égard de l’UE et de l’OTAN aient été marginalisées ou évincées est le signe qu’à l’avenir, ce parti sera plus homogène et laissera moins de place à la dissidence.
Pourquoi Conte prend-il la tête de cette opération ? Parce que lui et ses conseillers, à commencer par D’Alema, savent que la marge de manœuvre est aujourd’hui limitée, nous ne sommes plus dans la Première République. Leur projet est d’agir sur la tolérance minimale que nos maîtres sont encore prêts à accorder. Le vote de la motion européenne sur l’Holodomor n’est pas un accident de parcours ou un événement mineur, mais un signal précis de fiabilité envoyé aux responsables. Il en va de même pour l’adhésion aux Verts européens et le rôle de Pecoraro Scanio en tant que conseiller de Conte dans les relations avec ces derniers, qui représentent la composante la plus atlantiste du Parlement européen.
Tout cela n’exclut pas un dialogue constructif avec le M5S, en particulier avec ses composantes les plus avancées, et des convergences tactiques avec Conte lui-même, sur des questions individuelles, comme ce fut le cas pour le NON à de nouvelles livraisons d’armes à l’Ukraine.
Les communistes d’obédience léniniste et non maximaliste devraient connaître à fond la règle d’or et flexible de l’analyse concrète de la situation (toujours changeante) et les différences entre stratégie et tactique. (12)
Je ne peux pas dire si les conditions subjectives pour la formation de ce Front existent aujourd’hui. Certes, les conditions objectives existent et il y a un large consensus potentiel parmi une partie importante de notre peuple, y compris une partie des désenchantés qui se sont aujourd’hui réfugiés dans l’abstentionnisme. Je crois que cela vaut encore la peine d’en discuter. Et je crois aussi pouvoir dire que certaines personnalités politiques progressistes qui jouissent encore aujourd’hui d’une audience et d’un respect importants dans le pays portent une grande responsabilité.
Je ne pense certainement pas à une énième opération purement électorale sans avenir, mais à une convergence (certainement aussi électorale) de diverses forces dans un Front qui pourrait certainement occuper un espace significatif, en tout cas à l’abri des barrières électorales et avec un fort potentiel expansif, dans une Italie où un Italien sur deux ne se rend plus aux urnes. Et il pourrait aussi représenter au Parlement l’unique rive politique que les meilleures composantes du mouvement syndical, les organisations de jeunesse progressistes, les composantes les plus avancées du monde catholique engagé contre la guerre, pourraient utiliser au niveau institutionnel. Donc un Front lié au conflit social, structuré sur les territoires et libéré de la seule logique électoraliste. Un Front au sein duquel une présence communiste, même réduite, mais crédible et mûre (tout est à reconstruire) puisse jouer une fonction unitaire, constructive, réaliste, en phase avec le pays réel. Et qui, en même temps, sache maintenir vivante chez la plupart des gens, dans la société italienne, dans les conflits sociaux et dans les institutions, une vision globale et non propagandiste de la perspective historique du socialisme, dans un monde multipolaire qui s’oppose à toute logique impérialiste et guerrière. Tout cela, en partant des valeurs et des indications programmatiques saillantes de la Constitution de 1948, qui – précisément parce qu’elle est inappliquée et trahie – reste à ce jour le drapeau le plus unifié et le plus avancé sur lequel construire l’avenir.
La question communiste et la question du Front, tout en ayant leurs diversités et leurs particularités respectives, doivent donc être comprises comme des éléments constitutifs d’un processus unique et unitaire. (13)
NOTES
(1) Une partie importante des citations que je fais dans le texte, dans les notes et dans les annexes est tirée du livre de Roberto Gabriele et Paolo Pioppi, Dopo il PCI – questioni storiche e di prospettiva, quaderni di Aginform, novembre 2022, dont je recommande vivement la lecture.
(306 pages € 10.00 ISBN 9791221454819 peut être commandé en écrivant à pasti@mclink ou auprès des librairies commerciales. Le lien vers le canal de vente de l’éditeur Youcanprint est le suivant :
https://www.youcanprint.it/dopo-il-pci/b/2293a89e-eb02-5d1b-ab2d-3e92c63df66e).
Je le considère personnellement, sur un ensemble de questions pertinentes, comme le point le plus avancé de l’élaboration théorique, historique et politique dans le débat entre les communistes en Italie aujourd’hui.
Les auteurs ont l’expérience d’être enracinés dans la réalité de classe de la zone métropolitaine de Rome de l’Organisation prolétarienne romaine, dont l’histoire et la diversité depuis la logique soixante-huitarde est le sujet du livre La zattera e la corrente (disponible au prix de 12,00 euros sur le lien suivant : ) :
https://www.youcanprint.it/la-zattera-e-la-corrente/b/63e395b7-6e61-5866-85e8-f8aea0887544).
C’est de l’OPR qu’est venue l’impulsion de construire les premières représentations de base sur le lieu de travail, y compris la première reconnue comme la plus représentative dans le secteur parapublic. Sur le plan politique et dans ses relations avec le mouvement communiste international, l’organisation s’est exprimée au sein du Mouvement pour la paix et le socialisme, présidé par le général Nino Pasti et, après sa mort, au sein de la Fondation Pasti, présidée par l’amiral Falco Accame. Avant de créer l’OPR, Roberto Gabriele avait été un dirigeant de la FGCI en tant que membre de l’Exécutif national et chef du Bureau international dans la période 1960-1961.
(2) Pour une étude approfondie, voir à ce sujet : Fausto Sorini-Salvatore Tiné, janvier 2017, Alle origini della Bolognina e della « mutazione genetica » del Pci. Une contribution pour maintenir ouverte la réflexion historique.
Et le livre Rebuilding the Communist Party (pp. 256-269) https://luccasapiens.goodbook.it/scheda-libro/oliviero-diliberto-vladimiro-giacche-fausto-sorini/ricostruire-il-partito-comunista-appunti-per-una-discussione-9788862593632-1591848.html
(3) « Une refondation inexistante et un identitarisme facile, traversés par des tentatives corsaires de réanimation d’un sujet politique disparu, ont condamné l’espace communiste, historique et de la nouvelle génération, à la ghettoïsation pendant des décennies. Pour mettre fin à cet état de fait, il est nécessaire de ramener le raisonnement (et l’autocritique) à ce qui constitue les piliers d’une discussion possible qui semble plus que jamais nécessaire.
Comme prémisse, il faut dire, et rappeler à ceux qui ont essayé, que la construction d’un parti, et en particulier d’un parti de communistes, a besoin d’identifier et de jouer un rôle historique sur lequel son action peut se fonder. Cette considération semble évidente mais, au vu des résultats, elle ne semble pas faire partie de l’ADN d’au moins une génération de refondateurs du communisme italien. En effet, le rôle historique d’un parti ne repose pas seulement sur des principes généraux, mais aussi et surtout sur la capacité à faire face à la situation dans laquelle il opère concrètement. La première question à poser est donc la suivante : si les communistes italiens veulent sortir du ghetto dans lequel ils se sont enfermés après l’expérience Cossutta-Bertinotti, comment doivent-ils se « refonder »?
Pour commencer, il faut éviter d’utiliser le mot « refondation » qui, par rapport aux objectifs pour lesquels il a été proposé à l’époque, a une signification tout sauf claire, à la base de laquelle il y avait précisément une idée autre que la nécessité de faire une évaluation sérieuse du développement et des contradictions du mouvement communiste, à défaut de laquelle on proposait une hypothèse de posture dépourvue de fondements scientifiques et dialectiques […].
Essayons plutôt d’aborder ici le nœud de la fonction concrète et historique dont dépend la récupération des communistes en Italie. Car il s’agit précisément de démontrer que les communistes servent à dénouer les nœuds des conflits et des contradictions qui surgissent dans un pays comme le nôtre. Au lieu de cela, ce qui s’est passé jusqu’à présent, c’est que le secteur communiste est resté en marge du système politique et n’a pas réussi à se donner une perspective liée à l’évolution de la situation.
Si nous essayons d’analyser les points sur lesquels les communistes doivent démontrer qu’ils ont du poids et qu’ils jouent un rôle efficace, il apparaît que trois ordres de problèmes se posent concrètement en Italie aujourd’hui :
– la capacité à mener la lutte contre les forces libérales et autoritaires représentées par le gouvernement Meloni;
– la réorganisation du mouvement ouvrier sur une base de classe
– et, enfin, la capacité d’interpréter correctement la nouvelle situation internationale et de sortir l’Italie de la guerre.
Mais il ne suffit pas de dire ces choses dans des communiqués, il faut créer les instruments capables de les réaliser.
Réorganisation et capacité opérationnelle ne sont donc pas des facteurs séparés par une sorte de muraille de Chine : d’un côté le parti des principes et de l’autre ce que nous pourrions appeler la situation réelle et les niveaux de contradictions à gérer. C’est cette idée qui doit pénétrer la conscience de ceux qui prétendent se rapporter à la réalité avec une position communiste. Prétendre agir en communistes sans dénouer les nœuds politiques est un pur vœu pieux, un mélange d’opportunisme et de paresse intellectuelle qui rend caricaturale la façon de s’exprimer aujourd’hui, une façon non politique, mais rhétorique et idéologique de se donner bonne conscience et de rester au pôle de l’histoire. C’est pourquoi le véritable problème pour la renaissance d’une présence communiste ne réside pas seulement dans la référence à la culture et à l’histoire des communistes, mais aussi dans la définition d’un rôle précis dans le contexte de la réalité italienne. C’est pourquoi la définition d’un axe stratégique des communistes italiens dépend de la manière dont ils seront capables de changer réellement les choses, non pas avec des mots, mais avec un mouvement réel. Ce n’est qu’ainsi que l’on peut parvenir à un redressement. Se réduire à une niche intellectuelle ou organisationnelle montre seulement que l’on n’a pas compris la leçon.
On dira que les conditions objectives ne permettent pas le développement rapide d’un mouvement dirigé par des communistes, sortis brisés de la liquidation du PCI et de l’effondrement de l’URSS, mais trois décennies se sont écoulées depuis ces événements tragiques et la situation est à nouveau en mouvement, et ce depuis un certain temps déjà ».
(Roberto Gabriele, Comunisti alla prova, mai 2023 https://www.marx21.it/comunisti-oggi/comunisti-alla-prova/).
(4) « Un mètre de glace ne se forme pas en une seule nuit de gel. La Bolognina a certainement été un choix dramatique et en même temps l’achèvement d’un processus long et complexe. En ce sens, l’analyse des causes de la mutation génétique ne peut faire l’économie d’une reconstruction critique de toute l’histoire du PCI dans l’Italie républicaine, à partir de l’événement de sa constitution en tant que « nouveau parti » au cours de la Résistance jusqu’à sa transformation au cours des années 1950 et 1960 en un grand parti de masse ouvrier et populaire, à la fois de classe et national.
Différentes interprétations. Les interprétations, les accents et les écoles de pensée qui s’affrontent sur cette question sont nombreux et différents. Il y a ceux qui soulignent la marginalisation de Secchia et de la vieille garde partisane à la veille de 1956, la plus étroitement liée à une conception léniniste et révolutionnaire du parti, et la perte au moins de son rôle de contrepoids aux tendances plus ouvertement réformistes.
Il y a ceux qui, au contraire, défendent l’ensemble de la gestion de Togliatti dans sa globalité et soulignent plutôt le rôle pas toujours positif joué par un nouveau levier de cadres apparu après la mort de Togliatti.
Il y a ceux qui mettent en avant la politique de la nouvelle génération de cadres promus à des fonctions dirigeantes dans les années 1970 et qui s’est imposée après la mort de Berlinguer ; ceux qui mettent en avant la désidéologisation du parti et du processus de formation des cadres (ce qu’on appelle la laïcité) ; ceux qui soulignent l’éloignement puis la rupture avec le mouvement communiste international ; ceux qui soulignent l’intégration croissante dans la gauche sociale-démocrate européenne ; ceux qui soulignent l’importance de la gauche sociale-démocrate européenne ; ceux qui soulignent l’importance de l’intégration dans la gauche sociale-démocrate européenne ; ceux qui soulignent le changement dans la composition de classe des organes et appareils dirigeants. Il souligne, par exemple, que dès 1980, les cadres d’origine prolétarienne, ouvriers et travailleurs agricoles, qui représentaient 45,6 % des membres, n’étaient que 17,5 % des membres des comités régionaux, et encore moins si l’on considère le Comité central et les groupes parlementaires. Alors que la petite et moyenne bourgeoisie, les artisans, les petits entrepreneurs, les intellectuels d’origine non prolétarienne, indépendants, commerçants, cultivateurs directs et métayers, qui représentent 24,9 % des membres du parti, sont 78,7 % dans les comités régionaux.
Désidéologisation et déprolétarisation. Il ne fait aucun doute, à nos yeux, que la combinaison désidéologisation/déprolétarisation est dévastatrice. Il ne s’agit pas d’un processus contingent ou à court terme ; il se développe et se consolide sur des décennies. Après 1975, en partie suite au succès des élections locales, on assiste à un transfert drastique des cadres – les meilleurs, les plus formés, les plus compétents – vers les autorités locales, pour faire face à l’administration des villes, des provinces ; un vidage du rôle de ces cadres expérimentés dans le parti et une entrée vaste et tumultueuse des petites et moyennes classes dans les structures du parti, dans les sections, ce qui n’est pas en soi un fait négatif, mais qui devient dévastateur dans la mesure où il va de pair avec la déprolétarisation de la composition des organes et la désidéologisation du climat culturel à l’intérieur du parti. Ce sont précisément ces classes moyennes progressistes et orientées à gauche, ainsi que leurs intellectuels de référence, qui introduisent dans le parti les idéologies les plus éclectiques et les plus extravagantes sans trouver de contrepoids adéquat, une masse critique suffisante d’anticorps.
À cela s’ajoutent la disparition progressive des cellules de travail, la primauté des sections territoriales et la dimension électorale, propagandiste et institutionnelle de la politique ; l’absence de formation politico-idéologique des cadres et des nouvelles générations.
L’influence du contexte international. Il y a aussi d’autres facteurs objectifs dans le cadre international qui, à des degrés divers, contribuent à favoriser les promoteurs de la mutation, comme la stagnation de l’Union soviétique, les éléments incontestables de crise qui se manifestent dans l’expérience du socialisme réel en Europe ; la contre-offensive politico-idéologique qui, après 1975, est menée par les Etats-Unis – après la défaite au Viêtnam – par l’administration Carter. Mais ils ne peuvent à eux seuls expliquer la mutation, étant donné que dans la majorité des partis communistes du monde (de Cuba au Vietnam, de la Chine à l’Inde, du Portugal à l’Afrique du Sud…) ils produisent une poussée de discussion et de renouvellement, mais sur des bases léninistes et révolutionnaires, et non liquidationnistes » (Fausto Sorini-Salvatore Tinè, op. cit.).
(5) C’est une histoire qui reste à écrire. Tôt ou tard, la vérité dérangeante mais simple sera révélée, mais il faut du courage pour en parler au bon moment. Nous n’avions pas que des amis. Et certains amis importants (voire décisifs) se sont retirés au moment de vérité, après avoir soutenu et encouragé le projet pendant des années.
La vérité est révolutionnaire, a dit quelqu’un qui connaissait les révolutions. Mais il n’est pas toujours révolutionnaire de dire toute la vérité au moment présent.
(6) A ce propos, j’ai trouvé des considérations très intéressantes de Paolo Spena (https://www.marx21.it/comunisti-oggi/i-giovani-alla-fondazione-del-pci-riflessioni-sulle-nuove-generazioni-e-la-ricostruzione-comunista-oggi/) sur la question communiste dans sa dimension générationnelle (alors que de profondes différences nous divisent dans l’analyse internationale). L’auteur critique la conception du « parti du consensus, d’un parti « léger », aussi monolithique dans les mots que fluide et éclectique dans les actes, construit autour de la communication médiatique de la seule figure du secrétaire, sur la base d’un appel à l’identité ou de nouvelles stratégies de communication visant à rechercher le consensus… Cette conception [exprime] les limites historiques qui ont caractérisé le processus de Refondation communiste et des autres partis qui ont suivi la dissolution du PCI. Ces opérations politiques sont nées, avant tout, de la conscience qu’il existait un « peuple communiste », pour reprendre une expression chère à Armando Cossutta, composé de ceux qui s’identifiaient au PCI, qui n’avaient pas accepté sa dissolution et qui avaient besoin d’un parti dans lequel ils pouvaient se reconnaître. Il s’agissait de gérer cet espace de consensus, de le « reconquérir » et de lui donner des références électorales, en capitalisant sur son poids auprès des groupes parlementaires, des ministres, des conseillers régionaux, des échevins. Le PRC et le PdCI ont été cela, mais ils n’ont jamais été des partis de classe au sens propre, c’est-à-dire des partis qui organisaient les travailleurs et leurs avant-gardes en tant que tels. Ils pensaient pouvoir reconstruire une force communiste à partir d’une affirmation de volonté, d’une identité autoproclamée sans lien avec les processus réels qui agissaient sur le terrain de la lutte des classes, sans se poser le problème de la construction effective du parti parmi les travailleurs. Cette conception, déjà erronée il y a quelques décennies, a perduré jusqu’à aujourd’hui.
La jeunesse n’a pas adhéré, et ne pouvait pas adhérer, à cette vision de la construction du parti, en raison d’une prise de conscience dictée par des facteurs très concrets, centraux dans l’expérience de ces années. Parmi les jeunes, il n’y a tout simplement jamais eu de « peuple communiste » à reconquérir, il n’y avait pas de communistes « désillusionnés » ou retirés dans la vie privée, à qui nous pouvions insuffler une nouvelle confiance. Nous n’avions pas le fond du tonneau de l’ancien PCI à racler, nous ne pouvions que nous appuyer sur des forces nouvelles. C’est pourquoi l’enracinement de l’organisation dans la lutte, la transformation en communistes d’une partie des éléments les plus avancés issus des luttes des secteurs de la jeunesse et des étudiants, n’était pas une option ou une heureuse intuition dont nous pourrions nous prévaloir, mais un choix forcé… imposé par des conditions objectives. C’est cet élément proprement générationnel et ses implications concrètes qui ont fait mûrir cette prise de conscience chez les jeunes camarades, et non une compétence particulière de notre part ».
(7) « Peut-il y avoir de la politique, c’est-à-dire de l’histoire en action, sans ambition ? « L’ambition a pris un sens dissuasif et méprisable pour deux raisons principales :
1. parce que la (grande) ambition a été confondue avec les petites ambitions ;
2. parce que l’ambition a trop souvent conduit à l’opportunisme le plus bas, à la trahison des anciens principes et des formations sociales qui avaient donné aux ambitieux les conditions pour passer à des services plus lucratifs et plus facilement rentables.
Après tout, ce deuxième motif peut aussi être ramené au premier : ce sont de petites ambitions, parce qu’ils sont pressés et ne veulent pas avoir à surmonter trop de difficultés, [ou courir de trop grands risques].
Il est dans le caractère de tout dirigeant d’être ambitieux, c’est-à-dire d’aspirer de toutes ses forces à l’exercice du pouvoir d’État. Un dirigeant sans ambition n’est pas un dirigeant et constitue un élément dangereux pour ses partisans : c’est un inepte ou un lâche…. La grande ambition, en plus d’être nécessaire à la lutte, n’est même pas moralement méprisable, loin de là : il s’agit de savoir si l’ambitieux s’élève après avoir fait le désert autour de lui, ou si son ascension est conditionnée [consciemment] par l’ascension de toute une couche sociale, et si l’ambitieux voit sa propre
nsion comme un élément de l’ascension générale.
En général, on assiste à la lutte de petites ambitions (propres à chacun) contre de grandes ambitions (inséparables du bien collectif). Ces observations sur l’ambition peuvent et doivent être liées à d’autres sur ce que l’on appelle la démagogie. La démagogie signifie plusieurs choses : dans le pire des cas, il s’agit d’utiliser les masses populaires, leurs passions sagement éveillées et entretenues, pour ses propres fins particulières, pour ses propres ambitions mesquines (le parlementarisme et l’électoralisme offrent un terrain propice à cette forme particulière de démagogie, qui culmine dans le césarisme et le bonapartisme avec ses régimes plébiscitaires). Mais si le dirigeant ne considère pas les masses humaines comme un instrument servile, bon à atteindre ses propres fins et à les jeter ensuite, mais tend à atteindre des fins politiques organiques dont ces masses sont les protagonistes historiques nécessaires, si le dirigeant accomplit un travail « constituant » constructif, alors nous avons une « démagogie » supérieure ; on ne peut qu’aider les masses à s’élever elles-mêmes par l’élévation d’individus et de couches « culturelles » entières. Le « démagogue » de qualité se présente comme irremplaçable, crée un désert autour de lui, écrase et élimine systématiquement les concurrents éventuels, veut s’adresser directement aux masses (plébiscite, etc., grand oratoire, chorégraphie fantasmagorique : c’est ce que Michels appelait un « leader charismatique »). Le leader politique de grande ambition, en revanche, tend à susciter une couche intermédiaire entre lui et les masses, à susciter d’éventuels « concurrents » et égaux, à élever le niveau de compétence des masses, à créer des éléments susceptibles de le remplacer dans la fonction de leader. Il pense en fonction des intérêts des masses, et celles-ci veulent qu’un appareil de conquête [ou de domination] ne s’effondre pas à la suite de la mort ou de la disparition du chef individuel, replongeant les masses dans le chaos et l’impuissance primitive. S’il est vrai que chaque parti est le parti d’une seule classe, le leader doit s’appuyer sur cela et élaborer un état général et toute une hiérarchie ; si le leader est d’origine « charismatique », il doit nier son origine et travailler à rendre la fonction de leadership organique, organique et avec les caractéristiques de permanence et de continuité » (cf. (Gramsci, Passato e presente. Grande ambition et petites ambitions, Cahier 6 (VIII)§ (97).
(8) Pour ce faire, nous avons besoin de militants et de cadres communistes qui possèdent avant tout une ligne politique appropriée, ferme et non opportuniste sur les questions fondamentales, mais ouverte au dialogue avec tous, même avec ceux qui se sentent aujourd’hui les plus éloignés de nous ; donc absolument non-sectaire. C’est ce que les communistes italiens ont réussi à faire en se cachant sous le fascisme. Ils étaient peu nombreux, environ trois mille en 1939, mais ils étaient respectés et estimés dans leurs usines, dans les fermes, dans le voisinage, parmi leurs concitoyens, même parmi ceux qui ne connaissaient pas encore leurs idées. Quelques années plus tard, après la fin de la guerre et la chute du fascisme, ils étaient deux millions, et ils ont su animer un grand mouvement populaire uni, national et patriotique, d’abord dans la Résistance, puis avec la Constitution. Ils ont changé l’Italie et la valeur de cet héritage historique, politique et culturel n’a pas encore été complètement effacée, 80 ans plus tard, bien que tout ait été fait pour le détruire.
Permettez-moi un témoignage personnel. Il y a quelques années, je suis retourné vivre dans ma ville natale (10.000 habitants). Les communistes organisés et actifs y sont peut-être une dizaine. Mais ils y exercent leur influence par une présence importante à l’ANPI et à l’ARCI locale, avec son club culturel, fréquenté par un bon groupe de jeunes.
Un de ces camarades en particulier, vieux dirigeant ouvrier et ancien secrétaire de la section locale du PCI historique, est une des personnes les plus respectées du pays, et s’il se présentait sur une liste civique comme candidat à la mairie (et tout le monde sait que c’est un communiste de la vieille garde), je pense qu’il aurait au moins un millier de voix, peut-être deux mille. Alors qu’il en aurait très peu s’il se présentait aujourd’hui comme leader de Rifondazione ou de tout autre parti « communiste ».
Lénine disait que pour mieux comprendre la réalité, il faut l’observer dans le détail des microcosmes, et pas seulement dans la grande dynamique globale. A bon entendeur…
(9) « Après la liquidation du PCI, une sorte de big bang s’est produit dans la pensée politique communiste qui a profondément affecté la formulation d’hypothèses sur la manière de relancer une voie révolutionnaire dans les nouvelles conditions historiques. Le résultat a été un débat incapable de déterminer des hypothèses alternatives, qui a plutôt produit une sorte de pratique politique contestataire de l’existant, sans pour autant que la stratégie du Parti communiste, entrée en crise, soit remplacée par un nouvel axe de référence. Une sorte de destruction de la raison politique et historique qui avait accompagné le développement du PCI depuis le Congrès de Lyon jusqu’aux élaborations de Tollizzi a pris le dessus – une raison qui avait prouvé sa validité et reçu sa confirmation de l’histoire.
Si nous regardons le fond, nous devons dire que plus tard, surtout à partir de la fin des années 60, la poussée pour dépasser le révisionnisme du PCI par des courants qui se considéraient comme révolutionnaires a en fait empêché de voir l’absence d’une analyse alternative sur laquelle reconstruire un chemin concret de transformation sociale, non pas basé sur le quotidien mais sur une hypothèse générale du développement des contradictions de la société italienne avec lesquelles le nouveau parti aurait dû se débattre. Des hypothèses alternatives ont bien été émises, mais en raison de leur incohérence, non seulement elles ont été éphémères, mais, comme on peut le constater, elles n’ont jamais produit une véritable réflexion sur leurs échecs, pas même sur le choix de la lutte armée. Aller au fond des choses aurait également impliqué un jugement sur la transformation qui s’est opérée après les grands échecs post-soixante-huitards dans le tissu politique qui se définit aujourd’hui comme alternatif et conflictuel.
[…] En substance, nous devons répondre à la question de savoir comment l’action politique des communistes doit être développée aujourd’hui par rapport à un processus de transformation sociale, avec une stratégie à long terme qui récupère cette vision de nature historique que l’effondrement du PCI avait sapée.
Dans la politique du parti communiste, « changer l’Italie » signifiait proposer un type de société qui partait du modèle constitutionnel où convergeaient des instances de paix, un système économique basé sur des réformes structurelles, la défense des droits sociaux et démocratiques, pour arriver à une « démocratie progressiste ». C’est à ce niveau que s’est déroulée la lutte politique et sociale jusqu’à la transformation génétique du PCI.
Les événements des années 1970 ont détruit, par choix du PCI, cette perspective et la désintégration du parti a ouvert la voie à la consolidation du système libéraliste et atlantiste.
La question qui se pose à ce stade est la suivante : de quel modèle stratégique devons-nous repartir ? Faut-il ou non changer de paradigme par rapport à ce qui s’est passé au cours des dernières décennies, et quel paradigme la réalité d’aujourd’hui suggère-t-elle ?
[Ne pas définir les termes des questions, c’est se priver d’un point de référence pour construire une stratégie. En effet, il est inutile de continuer à parler de lutte des classes, de conflit social et d’alternative si nous n’expliquons pas clairement comment peut commencer une conception capable de s’engager dans la réalité et de l’amener à un niveau de dignité stratégique. Surtout, demandons-nous si la gymnastique « révolutionnaire » de ces décennies a abouti à un résultat ou si nous continuons à faire de la rhétorique alors que le monde change et que Meloni devient chef de gouvernement.
[L’enchevêtrement des problèmes posés aux communistes après les années 1990 n’a pas pu émerger immédiatement, non seulement dans le cadre international, mais aussi en Italie en particulier, où les bouleversements politiques et les rapports de force entre les camps ont été énormes depuis les années 1970. Redéfinir une stratégie n’était pas à notre portée, mais sans stratégie, nous avons vécu et continuons à vivre au jour le jour, sans influer sur le cours des choses. D’où la nécessité de ne pas continuer dans une direction essentiellement stérile.
Mais quelle est la bonne direction ? Les données objectives nous indiquent que les forces de droite progressent, qu’environ la moitié du peuple italien s’est repliée sur l’Aventin de l’abstentionnisme et que l’Italie se situe à la queue de l’Europe en termes de luttes ouvrières. Cela ne nous conduit pas à dire que la partie est perdue, mais à réfléchir à la manière de sortir de l’impasse, sans méconnaître ces faits et en prenant aussi notre part de responsabilité. Cessons de jouer les belles âmes et les victimes.
En 1964, Palmiro Togliatti, à la veille de sa mort, a écrit un article important dans Rinascita intitulé « Capitalisme et réformes structurelles ». Dans cet article, Togliatti affirmait que jusqu’alors, le parti communiste, malgré la Constitution votée en 1948, n’avait pas réussi à modifier l’équilibre des pouvoirs. Ces propos étaient tenus par le secrétaire d’un parti qui exprimait une grande force politique dans le pays. Cela aurait pu ressembler à un constat d’échec, mais si nous poursuivons notre lecture, nous trouvons un autre arrêt qui clarifie le concept. En effet, Togliatti ajoute que, si la structure du système n’avait pas été ébranlée jusqu’alors, la perspective avait été maintenue ouverte par une guerre de position qui avait conditionné les mouvements de l’adversaire, représenté à l’époque par le bloc conservateur dirigé par la DC, et que ce résultat avait ouvert la porte à d’autres étapes. Mais peu de temps après, Togliatti mourut et, avec lui, une phase historique fut définitivement interrompue et le tunnel qui conduisit à la dissolution du PCI fut emprunté.
Malgré cela, l’héritage de cette expérience survit encore dans la culture de la société italienne et, bien que mal représenté par des re-propositions ridicules de partis et de niches qui jouent sur les rentes de situation, il représente la base d’une sortie du minoritarisme ».
(https://www.marx21.it/comunisti-oggi/la-fine-del-pci-e-la-distruzione-della-ragione/ ).
(10) Luca Cangemi Février 2022 Oltre il centenario https://www.marx21.it/comunisti-oggi/oltre-il-centenario-intervento-di-luca-cangemi/
Il existe de nombreuses expériences dont on peut s’inspirer, en les adaptant au contexte national. J’en citerai deux. La première, celle promue en Uruguay dans les années 1970 par le parti communiste de Rodney Arismendi. Un parti bien implanté qui, à l’époque, avait une base électorale limitée (2 %), mais qui a été capable d’animer la construction d’un Frente Amplio (un front – pas seulement électoral – de forces et de mouvements politiques progressistes) qui est allé jusqu’à remporter la majorité et à gouverner.
Le second, aujourd’hui, est celui promu par le
rasil (PCdoB) qui, avec le PT de Lula et d’autres forces, a construit un Front progressiste pour gagner les élections présidentielles et qui, au Parlement, où ce front est minoritaire, passe de temps en temps des accords et des compromis pour ne pas compromettre la présidence de Lula. Une entreprise ardue, mais qui implique d’être révolutionnaire, et pas seulement en paroles. Et les résultats sont visibles : il suffit de penser à la position de Lula sur la guerre en Ukraine et sur les relations avec la Russie et la Chine, qui rend les atlantistes fous, ainsi que sur l’Afrique du Sud et l’Inde.
(11) « Plus de deux mille personnes, les membres du Comité autonome des dockers génois en tête, ainsi que les camarades de Civitavecchia, Livourne et Trieste annoncent : « Pour la première fois dans l’histoire, un cortège composé également de citoyens entre dans le port ». Et puis les drapeaux des plus gauchistes … mais aussi Unis pour la Constitution, les syndicats de base Cobas, Si Cobas et Usb. Et de nombreux militants sans parti ni drapeau, des étudiants et des travailleurs, tous derrière la banderole « Baissez les armes, augmentez les salaires »… C’est la manifestation nationale contre les armes qui passent régulièrement par le port de Gênes et arrivent au Yémen avec leur cargaison de chars et de munitions, mais un an après le début de la guerre en Ukraine, le sens est beaucoup plus large, entre drapeaux de la paix et slogans contre l’OTAN…. [De même] en 2022, les travailleurs de l’USB de Pise avaient bloqué les armes destinées à la guerre en Ukraine » (La Repubblica, 26.02.2023).
Ce n’est qu’un exemple, mais il est significatif. On pourrait en citer d’autres, impliquant des comités anti-guerre locaux (je pense au Comité NO War, NO NATO des marches, à une série de comités locaux qui se sont constitués pour recueillir des signatures pour le Référendum contre l’envoi d’armes en Ukraine, à des télévisions comme Ottolina TV, Byoblu, Visione TV, Pandora’s Box, ou à des sites et revues (comme Marx21, l’Antidiplomatico) et bien d’autres qui effectuent un important travail de contre-information et d’orientation, affaibli par la fragmentation avec laquelle toutes ces instances opèrent.
Je constate également qu’un groupe de cadres et de personnalités aux positions avancées (Claudio Grassi, Luca Cangemi, Maurizio Brotini, Paola Pellegrini, Paolo Brutti, Bruno Casati, Alfredo Novarini, Lidia Santilli, Sandro Fucito et d’autres) promeuvent, dans un esprit uni et sur une plate-forme avancée et non russophobe, une association pour la paix (et pas seulement) appelée DISARMA (Nous n’avons pas peur).
Elle recueille de nombreuses adhésions dans différents milieux, même parmi les communistes. Cette initiative sera discutée lors d’une assemblée ouverte à Florence les 23-24 septembre 2023, où sera également examinée la possibilité (l’opportunité) de participer aux élections européennes avec une liste pour la paix, en convergence avec l’initiative promue par un certain nombre de personnalités progressistes (Raniero La Valle, Michele Santoro, Luigi de Magistris et d’autres).
Tout ce qui sert à assurer une tribune et un instrument important pour continuer et élargir l’initiative politique dans les territoires, en dehors des logiques autoréférentielles ou de petits groupes, ou simplement électoralistes – et sans vendre son âme sur les fondamentaux – je pense que cela mérite d’être considéré et dans le cas présent valorisé, même si cela ne coïncide pas à 100 % avec ses propres opinions.
(12) Une analyse séparée, qui n’est pas l’objet de cet article (je n’en aurais pas la compétence) mériterait le thème de la pandémie et de sa gestion, sous ses différents aspects ; un thème qui a suscité et continue de susciter des discussions passionnées même parmi les marxistes. Je me limiterai ici à quelques brèves remarques, de méthode et de mérite, parce que je crois que dans une telle discussion, la diversité des points de vue est légitime et ne doit pas se transformer en croisade entre le bien et le mal ; et qu’une telle discussion implique différents niveaux d’analyse et d’interprétation qui ne doivent pas être confondus et mélangés comme s’ils faisaient partie d’une seule et même bouillie.
– Il existe un plan strictement scientifique concernant la plus ou moins grande efficacité et/ou dangerosité de tel ou tel vaccin (ARNm ou non ARNm);
– il y a un plan, distinct de celui-ci, qui concerne la question du Passeport Vert obligatoire et les coûts qu’il a entraînés pour certaines catégories de travailleurs ;
– il y a le plan des énormes intérêts économiques des grands laboratoires pharmaceutiques privés pour imposer leurs vaccins sur le marché. Cela explique en partie la propagande hostile et les difficultés qui ont été mises à l’utilisation du vaccin russe dans l’Occident capitaliste (avec quelques exceptions significatives, comme Israël). Cette propagande s’est mêlée aux campagnes délirantes de russophobie liées à la guerre en Ukraine, où tout ce qui était russe (y compris la musique et la littérature) devait être interdit : un peu comme les nazis l’ont fait avec tout ce qui était d’origine juive ;
– il y a le plan de contrôle social capillaire du comportement des individus, qui, à partir du contrôle sanitaire, a été perçu par certains comme un plan de renforcement global des pouvoirs de contrôle de l’État dans un sens autoritaire ;
– Enfin, la thèse de l’origine de la pandémie qui, selon certains analystes, aurait été provoquée par les États-Unis pour déstabiliser et nuire à la Chine en particulier : une sorte de guerre bactériologique non déclarée, dont une série de laboratoires secrets américains découverts en Ukraine et dans d’autres pays limitrophes de la Russie et de la Chine serait également un indice, avec tant de dénonciations et de dossiers présentés par ces deux pays à l’ONU. En d’autres termes, des dénonciations d’une imbrication perverse entre pandémie et guerre, et de la préparation d’une guerre à plus grande échelle.
(13) « Sur ce qu’il faut faire, après les vérifications de ces décennies, nous sommes arrivés à la conclusion que … le point de récupération, implique la réévaluation du chemin tracé dans l’après-guerre avec la Constitution, qui contient les fondements d’un projet politique qui est aussi en ligne, comme nous l’avons indiqué ci-dessus, avec l’articulation des contradictions de cette phase historique.
Pourquoi s’embarrasser de la Constitution pour redéfinir une stratégie de réorganisation populaire et de classe ? Si nous sortons de la rhétorique de la « plus belle Constitution du monde » et de la manière hypocrite et formelle dont les institutions en parlent, nous nous rendons compte que la Constitution contient les pierres angulaires d’un projet qui, sur les relations internationales, sur la nécessité de donner un caractère social à l’économie et d’affirmer les droits des travailleurs et des citoyens, constitue le passage obligé pour changer les tendances libérales des dernières décennies et créer un point d’unité pour de vastes secteurs sociaux qui sont objectivement intéressés par un tel revirement. Ce n’est qu’en passant ce test que nous pourrons envisager une nouvelle avancée.
Il ne s’agit pas, il faut le préciser, d’un programme purement tactique, mais de quelque chose de très différent qui implique ce tournant historique que même le PCI, lorsqu’il était encore un parti communiste, n’a pas été en mesure de provoquer, malgré la bataille acharnée menée dans ce sens jusqu’au moment de la liquidation du parti. Cela démontre également l’importance et la difficulté de la transition que nous indiquons comme perspective.
En faisant ce choix, et sans vouloir faire de mauvais alignements, nous pensons qu’aujourd’hui, pour définir les choses à faire et la manière de les faire, nous devons également tenir compte d’une des leçons importantes qui nous vient des communistes chinois, qui insistent sur le fait que dans la définition de la stratégie, il faut s’en tenir aux faits et abandonner un certain romantisme révolutionnaire qui, selon nous, pèse plutôt lourdement sur les choix des groupes qui veulent que le parti ne soit pas touché.
Si nous examinons le bilan italien de ces décennies, nous devons constater, pour confirmer la thèse que nous exprimons, qu’il y a eu une séparation nette entre les mouvements réels et les hypothèses de réorganisation, et nous devons nous demander de quoi dépend ce fait. L’apparence immédiate est celle d’une fragmentation traditionnelle entre des groupes caractérisés au cours des dernières décennies par leurs querelles mutuelles, mais au fond il y a une explication qui va au-delà des apparences et qui montre qu’en réalité il y a toujours eu un développement parallèle entre les deux courants, qui ne se sont jamais rencontrés et ne sont jamais parvenus à une synthèse. En effet, les mouvements réels se sont exprimés de manière décousue et souvent épisodique, tandis que le cadre organisationnel susceptible d’assurer la continuité et la lucidité stratégique faisait totalement défaut.
Les groupes « livornistes », en revanche, qui ont choisi de se constituer en « partis », ont démontré que leur choix avait pour seul but de bénéficier, en utilisant les symboles communistes, d’une rente de situation qui s’est avérée inexistante, et non d’ouvrir une nouvelle perspective pour reconstruire une force politique. Au-delà des limites spécifiques, cependant, la raison de l’échec découle du fait objectif inhérent à ce type d’expérience et c’est pourquoi nous avons toujours insisté sur la recomposition dialectique entre mouvement, niveaux d’organisation, situation objective et phase historique.
[…] Dans l’élaboration du projet de transformation sociale que pose la situation objective, il ne suffit cependant pas de se référer au Front politique constitutionnel comme modèle. Avant tout, les caractéristiques d’une organisation doivent être claires : elle doit être à la hauteur du projet du Front et ne peut être que l’expression d’une tendance historique forte, déterminée à changer l’état actuel des choses. Des formes d’agrégation éphémères et transitoires, même si elles sont liées à des thèmes de gauche, mais qui ne visent en réalité qu’à gérer des résultats électoraux, ne sont pas en mesure d’ouvrir des perspectives de changement. Le bilan de la Refondation communiste et des tentatives similaires est là pour témoigner du caractère éphémère et de l’échec des expériences de ce type, et plus récemment nous avons l’exemple du M5S qui, avec ses contorsions gouvernementales (le commentaire remonte à la phase du gouvernement Draghi – ndlr), fait la même démonstration.
Lorsque nous parlons de reconstruire un mouvement politique autour du programme constitutionnel, nous pensons donc à une organisation qui, en termes de luttes et de capacité politique, est en mesure de devenir l’avant-garde d’un vaste mouvement populaire et progressiste, afin de faire franchir à l’Italie cette transition historique prévue à l’époque de la Résistance, de la République et de l’Assemblée constituante, bref, un mouvement politique qui vient de loin et se propose d’aller loin » (Dopo il PCI, op. cit., p. 116-118).
ANNEXES
(Annexe A) Le sujet est abordé de manière organique dans la présentation de la deuxième partie du livre cité, Dopo il PCI (Après le PCI), dont je cite quelques passages saillants (pp. 104-109, 116) :
« Les considérations qui suivent ne sont pas un énième livre de rêves sur lequel construire, ici et maintenant, une nouvelle organisation politique, mais l’ouverture d’une discussion qui sort des paramètres habituels dans lesquels, au cours de ces décennies, nous avons débattu entre identitaires et mouvementistes, pour aller au-delà de la polémique et comprendre comment renouer le fil d’un processus de transformation en tenant compte de la situation objective et de l’histoire concrète de notre pays.
Environ trois décennies se sont écoulées depuis ces maudites années 1990 du siècle dernier, qui ont marqué la fin d’une phase historique entière et qui ont posé à nouveau en Italie la question de savoir comment et par qui les intérêts des travailleurs et de tous les secteurs de la société intéressés par le changement du système politique et économique imposé au pays après 1947 allaient être représentés.
La crise était partie de loin […] et avait affecté les structures de
référence et de représentation des classes populaires et progressistes avec la liquidation du parti communiste et la réduction du syndicat de classe, la CGIL, à un instrument con-sociatif du système, avec pour conséquence le blocage de l’autonomie contractuelle des travailleurs. Cette crise ne pouvait que laisser un grand vide dans l’équilibre politique et dans ce vide, qui dure depuis des décennies, a pourri une condition qui a rendu le développement même des luttes en Italie subalterne et sans perspectives politiques.
Il n’est pas facile de trouver l’écheveau. De nombreuses tentatives ont été faites pour remonter la pente, mais aucune n’a abouti au résultat de recréer un instrument de lutte et de transformation sociale qui impliquerait de façon stable une partie importante du pays et conditionnerait ainsi positivement son évolution.
Des données objectives ont certainement pesé sur la négativité des résultats. La crise du parti communiste, qui était aussi une crise internationale du mouvement communiste, ne pouvait qu’affecter les chances de reprise d’un projet de réorganisation et de transformation sociale. Mais la crise qui mûrissait depuis des années s’était manifestée sans qu’émerge un contraste effectif avec les thèses liquidatrices, tant en ce qui concerne le parti que l’orientation syndicale de classe […].
Il y a deux questions à approfondir pour mieux comprendre les raisons de ces échecs : l’une est théorique et concerne les problèmes du développement du mouvement communiste dans la phase historique actuelle ; l’autre concerne les rapports entre le parti et la société.
Sur la question théorique. L’illusion qu’une bannière avec la faucille et le marteau suffirait à reprendre le chemin glorieux du Parti communiste italien a sombré assez tôt, quelques années après sa liquidation. L’échec de la Refondation communiste, de ce point de vue, doit être considéré non seulement comme l’échec d’un groupe dirigeant transformateur qui n’a pas été à la hauteur de la situation, mais aussi et surtout comme l’incapacité des protagonistes à comprendre le processus historique dans lequel le Parti communiste italien est né et s’est développé et les motivations mêmes qui l’ont conduit à mettre fin à son existence à la Bolognina. Recréer une nouvelle formation politique de manière nominaliste ne pouvait que conduire, comme cela s’est produit, à la formation de niches idéologiques, ou servir à déguiser, sous le nom de Rifondazione Comunista, une opération transformiste d’un autre type, à savoir occuper un espace inapproprié à des fins électorales.
Mais même ceux que nous définissons comme livournistes, c’est-à-dire les groupes qui utilisent les ré-évocations de janvier 1921 pour reproposer d’improbables partis communistes, les identitaristes, oublient que la fondation des partis communistes a eu lieu à une époque historique précise, celle de la guerre impérialiste et de l’ouverture d’un processus révolutionnaire dont l’épicentre se trouvait dans la Russie tsariste, une phase au cours de laquelle avait commencé un grand processus révolutionnaire dont le développement et l’aboutissement devaient cependant être évalués dans les décennies suivantes. Ne pas en tenir compte ne pouvait signifier qu’improvisation et méconnaissance des enjeux du mouvement communiste auxquels devaient se rattacher les nouvelles tentatives de récupération. Ces événements révolutionnaires, comme nous le savons, ont eu une influence énorme dans le monde entier et ont mis en mouvement, même avec le choix de fonder l’Internationale communiste, des groupes et des partis qui, sur la base de l’apport théorique de Lénine et ensuite sous la direction de Staline, ont fait avancer les processus révolutionnaires dans les pays où l’hypothèse léniniste était soudée à des situations concrètes.
Le parti italien avait également été l’un de ces partis, mais sa dissolution sans héritage posait une série de questions qu’il convenait d’évaluer avec soin. On ne peut pas, sic et simpliciter, faire tourner la roue de l’histoire et recommencer en ignorant le nouveau contexte historique. La première question à prendre en considération est en fait le fait qu’il n’y a pas tant eu une dissolution du parti qu’une transformation du PCI en PDS qui s’est faite avec le consensus presque total des structures centrales et périphériques du parti.
Comment une telle transition a-t-elle été possible sans une réaction forte et massive, comme cela se produit normalement dans des situations similaires ? Pourquoi, surtout, en proposant une réorganisation des communistes, n’a-t-on pas évalué le nouveau contexte historique dans lequel la transformation génétique avait eu lieu ? Et par conséquent : sous quelles formes et de quelle manière, et surtout avec quel axe stratégique la réorganisation devait-elle être reproposée ? Au fond, de quoi faut-il partir pour donner une continuité à un processus commencé en 1921, qui n’avait pas été seulement une affaire interne au parti, mais qui concernait le rapport entre le parti et la société italienne dont il avait conditionné l’évolution ?
Ces questions nous ramènent à la question du rapport entre le parti et la société, dont l’évaluation devient essentielle si l’on veut mettre à l’ordre du jour la reconstruction d’une force politique de transformation sociale qui reprendrait le rôle historique du PCI.
Le rapport entre le parti et la société italienne, cet aspect essentiel de la question qui nous fait comprendre le sens du vide qui s’est créé parmi les travailleurs et les classes sociales progressistes après la crise du PCI et la réduction de la CGIL à un syndicat con-sociatif, aurait dû être, avec le débat sur les perspectives, le point essentiel de la réflexion. Il fallait partir d’un projet de reconstruction d’une relation organique avec les classes de référence, à commencer par les travailleurs, afin de leur donner une perspective politique convaincante et de disposer de l’organisation adéquate à cette tâche politique. Mais cette culture et ce niveau d’organisation ont totalement fait défaut après la fin du PCI […].
Avec le PCI, c’est donc une pensée politique qui avait garanti le développement d’un grand parti de masse et populaire qui a été liquidée. L’histoire de cette phase, qui dure depuis des décennies, est bien connue et nous en connaissons l’issue. Il n’en reste pas moins que la relation entre les hypothèses organisationnelles et les liens de masse n’a pas été reconstituée et que les différentes « refondations » ont représenté un processus extérieur à la question historique concrète qui s’est posée avec la fin du PCI.
La responsabilité de ce fait n’est pas seulement subjective. En réalité, parallèlement à la crise organisationnelle et à la transformation génétique, cette destruction de la raison qui avait guidé le rôle des forces d’opposition luttant pour la transformation sociale était également en train de mûrir, ce qui ne pouvait être surmonté sans une clarification théorique et une élaboration politique liées à la nouvelle phase historique.
Avec le PCI, c’est donc une pensée politique qui avait garanti le développement d’un grand parti de masse et populaire qui a été liquidée. L’histoire de cette phase, qui dure depuis des décennies, est bien connue et nous en connaissons l’issue. Il n’en reste pas moins que la relation entre les hypothèses organisationnelles et les liens de masse n’a pas été reconstituée et que les différentes « refondations » ont représenté un processus extérieur à la question historique concrète qui s’est posée avec la fin du PCI.
La responsabilité de ce fait n’est pas seulement subjective. En réalité, parallèlement à la crise organisationnelle et à la transformation génétique, cette destruction de la raison qui avait guidé le rôle des forces d’opposition luttant pour la transformation sociale était également en train de mûrir, ce qui ne pouvait être surmonté sans une clarification théorique et une élaboration politique liées à la nouvelle phase historique.
C’est précisément sur ce point que nous devons ouvrir la discussion et passer à la vérification concrète. Avant tout, nous devons combattre l’idée que les changements sociaux peuvent être provoqués par des actions de propagande qui ne s’accompagnent pas d’une implication réelle des forces qui devraient être intéressées par ces changements. Ce n’est pas que les contradictions de classe et les contradictions sociales aient disparu après le PCI, mais l’essentiel réside dans la reconstruction d’un lien sérieux et profond entre ces contradictions et la nouvelle formation politique qui doit les remplacer.
Isoler des moments particuliers de l’affrontement social en essayant de les plier à des hypothèses politiques abstraites en dehors d’une perspective historique basée sur les données fondamentales de la dynamique à laquelle ces faits sont liés conduit à la marginalité dans laquelle les tentatives d’alternative ont été confinées au cours des dernières décennies. Il est donc nécessaire de sortir des ghettos et de revenir à cette raison politique qui a conduit un parti communiste comme le parti italien à avoir la force de millions d’adhérents et d’électeurs, et non pas de manière éphémère, mais en représentant un bloc social stable capable de surmonter les difficultés que ses ennemis ont créées pour s’opposer à lui…. [Cela ne peut se faire par une appropriation indue de symboles et de slogans. Il faut analyser comment cette force a réussi à se développer dans la réalité italienne et savoir en tirer les conséquences. [Dans ce cadre, nous devons concentrer notre attention et notre analyse sur les caractéristiques des conflits internes et internationaux qui peuvent légitimer une nouvelle hypothèse politique car, sans vision d’ensemble, nous vivons au jour le jour, comme c’est le cas depuis des décennies, avec des manifestations qui, sauf dans de rares cas, n’ouvrent pas de brèche pour projeter une véritable perspective politique ».
Lorsque nous avons commencé à proposer la discussion sur le Front politique constitutionnel… nous avions à l’esprit toutes les considérations que nous avons faites jusqu’à présent sur le scénario international, les relations de pouvoir et les caractéristiques des processus en cours. En particulier, nous avons essayé de donner une réponse au problème principal qui n’avait pas été résolu après la crise de la voie italienne vers le socialisme de Tollizzi et plus encore de la perspective du compromis historique de Berlinguer, en essayant de trouver un lien entre la nouvelle phase et le processus de transformation sociale qui était représenté par le PCI mais qui s’était brusquement interrompu dans les années 60, pour souligner un point et une périodisation qui, à mon avis, devraient être approfondis et modulés – Ndlr).
Quelle alternative proposer pour la réorganisation d’un mouvement politique ? Les mauvais maîtres post-soixante-huitards et les néo-bordighistes (le parti quoi qu’il en soit) ont immédiatement lancé une dérive qui a conduit à la dissipation tant de l’héritage historique du PCI que de l’expérience des luttes ouvrières et d’autres secteurs sociaux progressistes qui s’étaient exprimés depuis la fin des années 1960.
Surtout, la question principale est restée sans réponse : réforme ou révolution ? La réponse à cette question est restée sans réponse. Les « révolutionnaires » ont continué à aboyer à la lune sans expliquer (et surtout sans démontrer) comment un processus révolutionnaire pouvait avancer en Italie, et sur ce point, même les partisans de la lutte armée, malgré leur échec évident, n’ont jamais donné d’explications.
En même temps, comme alternative à la dérive « révolutionnaire« , s’est répandue dans la gauche une pensée faible, à dominante électoraliste, qui n’a donné de perspectives ni aux luttes ni aux projets sérieux de réorganisation des « forces motrices de la révolution ». En substance, une culture de souhaits dépourvue de fondements scientifiques, dont le radicalisme « antagoniste » actuel est imprégné, a empêché une discussion sérieuse sur ce qu’il convient de faire ? après la mutation génétique du PCI. Une culture qui, avec son velléitarisme, subordonne au système tous les élans de renouveau qui s’expriment pourtant dans la société italienne ».
(Annexe B) Toujours dans Dopo il PCI, op. cit. p. 109-115.
« Partons du cadre international et des contradictions que connaît notre pays et qui lui sont largement imputables. Considérons la situation internationale non seulement d’un point de vue géopolitique, mais surtout pour identifier la nature des processus en cours, dont la caractéristique principale diffère grandement de la période qui a suivi la Première Guerre mondiale et à partir de laquelle l’assaut des communistes contre le ciel a commencé. Il s’agit précisément de préciser que nous ne sommes pas en 1921 et que, par conséquent, une force politique qui naîtrait des cendres du PCI ne pourrait pas avoir pour perspective celle des délégués au Congrès de Livourne. Exactement un siècle s’est écoulé depuis lors, qui a complètement changé le paysage mondial, la manière dont les contradictions s’expriment et le rôle des communistes – à commencer par la Chine, où le parti communiste au pouvoir, après la défaite de la révolution culturelle, a complètement réorienté sa stratégie vers le socialisme.
Qu’est-ce qui a changé, au fond ? Avec la fin de l’URSS et des pays socialistes d’Europe de l’Est, avec la crise du mouvement communiste en Europe, dont le PCI était un élément important, et avec le virage du PCC vers le « socialisme aux caractéristiques chinoises », le schéma précédent d’un bloc socialiste opposé à l’Occident capitaliste a changé. Le « camp socialiste » n’était pas seulement constitué des pays où régnait un véritable socialisme, mais aussi des partis communistes non puissants qui étaient unis sur la scène mondiale.
Si un groupe croit pouvoir reproposer aujourd’hui, en lien avec l’expérience chinoise, le même schéma stratégique du camp socialiste, il se révèle incapable de cerner les caractéristiques et l’issue actuelle des contradictions sur la scène mondiale et de voir comment la Chine elle-même s’inscrit dans ce contexte. Alors que jusqu’aux années 50, c’est-à-dire jusqu’à la mort de Staline, le camp socialiste avait orienté de manière assez uniforme le processus de transformation économique et politique du monde vers le socialisme, les choses ont complètement changé depuis cette période. Il est vrai qu’aujourd’hui la Chine occupe un espace énorme dans le monde, mais la stratégie du PCC au niveau national et international est complètement différente de celle qui caractérisait le Mouvement communiste mondial, et elle suggère que les nouvelles étapes historiques vers le changement du système impérialiste occidental n’apparaîtront pas comme une répétition du big bang de 1917. À moins que l’Occident capitaliste, pour sortir de ses difficultés, ne décide de recourir à l’option militaire. Mais un tel choix est difficile compte tenu des rapports de force entre les Etats-Unis, la Chine et la Russie.
Ce qui en décidera, c’est l’évolution de la situation au cours des prochaines années, et tout n’est pas prévisible, mais ce que l’on peut entrevoir, c’est plutôt l’aiguisement des contradictions internes au bloc occidental, aux Etats-Unis comme en Europe, à la fois comme difficultés dans la compétition internationale sur le plan économique et technologique, notamment par rapport à la Chine, et par rapport aux conditions sociales qui enregistrent une pauvreté croissante et aussi une radicalisation de secteurs qui ne sont pas seulement prolétariens et qui sont souvent hégémonisés par la droite néo-fasciste, aux Etats-Unis comme dans l’Union européenne et ses parties orientale et occidentale.
Ce deuxième aspect du problème peut devenir, en cas d’aggravation de la crise, un facteur déclenchant pour l’orienter vers des solutions autoritaires et nationalistes. C’est pourquoi il est important qu’une nouvelle force politique rassemblant les secteurs populaires et progressistes en Italie naisse avec une vision solide du cadre international, en identifiant ses développements possibles, mais aussi en définissant une vision correcte du rôle qu’elle doit jouer pour influencer les orientations de masse sur les choix internationaux du pays.
Certains identitaires nationaux pensent pouvoir s’en sortir avec le slogan « Non à l’OTAN – Non à l’UE », pensant s’être lavés la conscience. En réalité, les choses sont un peu plus compliquées et nécessitent un sérieux ajustement par rapport aux schémas traditionnels. Avant tout, il est nécessaire d’identifier les points concrets sur lesquels la situation mondiale évolue et, par conséquent, les facteurs sur lesquels il faut se concentrer pour changer l’équilibre des forces, non pas avec des slogans vides de sens, mais en participant à des mouvements politiques et de masse qui tendent réellement à sortir la situation du chaos et des désastres causés par le système impérialiste occidental.
Si l’on considère les choses de ce point de vue, trois questions sont à l’ordre du jour pour une force politique reconstituée ayant un horizon adapté aux questions objectives qui se posent dans cette phase historique : l’avenir de la planète, le caractère des relations internationales dans la phase de changement des rapports de force mondiaux, le mouvement visant à libérer une grande partie de notre planète de la misère et du vol des ressources, et enfin une politique étrangère de paix pour notre pays et la défense de son indépendance.
Sur ces objectifs, il faut reconstituer un nouveau modèle d’unité et de solidarité internationales et construire le nouveau bloc mondial, qui doit prendre conscience, à partir des conditions nationales, du destin qui unit tous les peuples dans la phase de la globalisation.
Quelle est la différence entre ces objectifs et la phase que nous avons traversée au cours des dernières décennies ? Les différences sont substantielles parce que, tout d’abord, nous sommes sortis du tunnel dans lequel les guerres sans fin des États-Unis et l’effondrement de l’URSS semblaient nous avoir conduits. L’ancienne taupe a réussi à provoquer la défaite américaine dans les guerres « humanitaires » et de nouveaux équilibres mondiaux grâce à la Chine et à la Russie de Poutine, qui ont modifié les rapports de force, comme ce fut le cas au Moyen-Orient, et ont également provoqué une crise du système occidental, en limitant ses possibilités d’action. De plus, la puissance économique de la Chine est devenue un élément fondamental du système économique mondial, de sorte que, malgré les embargos et les boycotts, la domination économique et technologique de l’Occident se heurte aujourd’hui à un blocage des possibilités d’expansion que seule une guerre atomique pourrait éliminer. Cette option n’est pas à exclure, mais les inconnues pour ceux qui la déclencheraient sont nombreuses.
C’est dans ce contexte international que doivent être redéfinies les stratégies d’un mouvement d’émancipation sociale qui, s’il ne veut pas s’enfermer dans une niche idéologique, doit être capable de saisir les contradictions pour déterminer une nouvelle avancée. L’horizon dans lequel cela doit s’inscrire est de donner aux forces en mouvement une perspective générale et d’amener à un point de synthèse les dynamiques qui existent aussi dans différentes parties du monde et aussi dans différents scénarios.
De ce point de vue, la politique étrangère de la Chine joue un rôle très important, à la fois en plaçant ses relations internationales avec les différents pays sur un pied d’égalité et de collaboration, comme alternative à la logique impériale de l’Occident, et en orientant ses propositions sur l’avenir de l’humanité vers les solutions qui permettent de dénouer les nœuds accumulés : l’environnement, la collaboration économique pour le développement des pays en retard, une vision de l’avenir débarrassée des guerres.
Mais la Chine n’est pas et ne peut pas être le seul facteur sur lequel peut marcher la perspective de changer la situation caractérisée par de multiples contradictions qui affectent des continents entiers, comme l’Afrique et l’Amérique latine, et des zones comme le Moyen-Orient. Il s’agit ici de comprendre que nous sommes confrontés à des contradictions sociales et politiques produites par le néocolonialisme occidental et la bourgeoisie compradore qui lui est liée, qui ne peuvent être surmontées que par des mouvements révolutionnaires et en même temps nationaux qui font des peuples les protagonistes de leur propre avenir. Comme nous l’enseignent les événements irakiens, syriens et afghans, et comme le montrent également les signaux en provenance d’Amérique latine, à commencer par le Venezuela, et d’Afrique, la situation évolue rapidement et tend à provoquer une nouvelle poussée de changement. Il n’y a donc pas que la Chine dans l’évolution des rapports de force internationaux.
La question européenne et son rôle dans les perspectives d’avenir sont également en jeu. Jusqu’à présent, nous avons considéré le rôle de l’Europe de manière assez schématique, en le liant de facto au leadership étasunien et en en dépendant strictement. Aujourd’hui, cependant, la question se présente dans une dimension assez différente. Non pas que les liens militaires se soient relâchés, qui restent strictement atlantiques, mais parce que l’Europe est entrée dans une phase de bouleversements économiques et sociaux qui en font, plutôt qu’une forteresse imprenable, un continent fragile où se joue une partie importante des équilibres internationaux, et où il faut saisir à la fois les données objectives qui se font jour et les tâches qui incombent à une force politique comme celle que nous appelons de nos vœux, et qui doit agir dans ce contexte.
Les questions à l’ordre du jour, sur lesquelles mûrissent les plus grandes contradictions, concernent les relations intereuropéennes, les dangers de guerre à l’Est et les relations avec la Russie, le vent de droite qui souffle sur l’UE à l’Ouest comme à l’Est, la réorganisation du modèle économique sur lequel les relations sociales se modifient sous la pression de Bruxelles.
Alors qu’une certaine gauche s’attarde dans les rituels académiques à étudier l’UE comme un moloch économico-financier qui gère et contrôle toutes les relations, les choses se passent de manière beaucoup plus complexe et politiquement décousue. À l’horizon européen, les frontières politiques internes semblent se renforcer de plus en plus. Une Europe de l’Est qui, bien que destinée à jouer le rôle de tranchée avancée notamment pour les Etats-Unis face à la Russie, a pris un virage nationaliste et droitier (auquel répond d’ailleurs une droite occidentale importante, à commencer par l’Italie et la France), une Allemagne qui, avec la destitution de Merkel, réduit ses ambitions hégémoniques, et une France qui tente, avec le soutien de l’Italie, de changer d’axe pour devenir plus agressive sur le terrain économique et dans les relations avec l’Afrique et le Moyen Orient.
Avec ces divisions, combien de temps l’image de l’Europe forteresse résistera-t-elle ? Comment ses contradictions internes vont-elles s’aggraver et avec quels débouchés ?
Et puis il y a l’inconnue de la guerre qui plane sur un continent devenu un nouveau champ de bataille possible, non pas tant parce qu’une armée européenne se prépare (ce seront toujours les Étasuniens qui décideront d’une guerre en Europe) que parce que ce sont précisément les États-Unis qui développent une action dangereuse, de la Baltique à la Biélorussie, de la Pologne à l’Ukraine et à la mer Noire, et qui attendent le moment propice pour frapper.
Sur le plan économique, les perspectives de cette Europe, au-delà des apparences des projets de reconstruction post-pandémique, montrent que la condition économique et sociale tourne à deux vitesses et que l’économie forte n’atteint désormais qu’une partie de la société, tandis qu’une partie substantielle est devenue une zone de sous-développement social qui conditionne également les possibilités de défense des travailleurs salariés. Ce phénomène se manifeste au niveau politique par l’émergence de mouvements métis qui sont nés pour protester contre les conditions économiques et sociales, mais qui manquent d’expérience en matière d’organisation et de clarté des programmes, de sorte qu’ils deviennent également un terreau pour la droite. Cette caractéristique est en train de devenir une condition politique et sociale endémique en Europe.
La conclusion que l’on peut tirer de ces considérations sur la situation en Europe est que nous sommes confrontés à une articulation de contradictions qu’il faut saisir et transformer en capacités d’action, afin qu’elles affectent les relations de pouvoir et les mouvements d’émancipation qui émergent dans le contexte mondial.
Dans cette perspective, il est donc nécessaire de considérer l’Europe non seulement comme un pôle du bloc impérialiste occidental, mais aussi comme une possibilité de reprise des luttes et de réorganisation politique.
Les luttes contre les projets de guerre sur le continent, contre la marginalisation sociale et pour la reconquête d’une force ouvrière autonome, l’opposition au nationalisme de droite, arme de réserve de la bourgeoisie comme alternative à l’européisme actuel, sont le banc d’essai d’un mouvement politique qui a l’ambition de changer les choses, et pas seulement dans son propre pays.
Une fois tracées les perspectives sur lesquelles évolue la situation internationale, il est également nécessaire d’affiner en termes théoriques et d’interprétation historique le passage d’époque que nous traversons pour définir une stratégie de réorganisation.
La question est de savoir à quel niveau se développent les contradictions, non seulement géopolitiques, mais aussi de classe et anti-impérialistes, et quelles sont les exigences de transformation sociale à court et moyen terme. …
Déjà quelques années après la révolution russe, dans une phase de relative stabilisation économique et avec l’éruption du fascisme contre les tentatives de subversion de l’ordre capitaliste, la volonté de généraliser l’expérience bolchevique s’éloignait des pays européens. Non pas que les indications de Lénine et de la Troisième Internationale n’aient pas eu d’effets dans le monde entier, à commencer par la Chine, mais dans l’Occident capitaliste, la tendance à vouloir changer le système a pris un chemin différent et est devenue beaucoup plus articulée jusqu’à ce que l’effondrement de l’URSS et des autres pays socialistes européens et le virage vers le « socialisme aux caractéristiques chinoises » confrontent brutalement les communistes à la nécessité d’une réflexion sérieuse sur les événements.
Sur quoi porte cette réflexion ? Tout d’abord, sur la chronologie du développement des relations de production socialistes dans les différents pays du monde. L’effondrement de l’URSS et la percée chinoise ont montré que les difficultés et les questions objectives posent une dialectique entre le but (le socialisme) et les étapes pratiques pour y parvenir. Non seulement cela, mais des indications peuvent être déduites de la nouvelle phase historique sur la manière de procéder aux transformations sociales sur lesquelles les communistes doivent mettre à jour leur théorie et leurs projets.
En réalité, certaines de ces questions étaient déjà à l’ordre du jour, tant dans la zone des pays sous-développés et des anciens pays coloniaux que dans les pays occidentaux, et en particulier en Europe, avant même la crise du mouvement communiste dans les années 1990. Cette crise, comme nous le savons, s’est manifestée en Europe par la liquidation des principaux partis communistes et, sur la scène mondiale, par la réduction de nombreux autres partis à des minorités sans influence sur les événements dans leur propre pays.
Aujourd’hui, cependant, l’expérience historique peut nous aider à suivre une voie plus correcte. En effet, elle nous apprend beaucoup de choses : d’abord que pour qu’un mouvement révolutionnaire comme celui de 1917 ait un effet à grande échelle, il faut que les conditions objectives soient profondes, comme celles qui ont été créées par le conflit mondial et l’effondrement de l’empire tsariste. Ensuite, le développement du socialisme doit pouvoir s’opposer au système capitaliste mondial non seulement sur le plan politique et militaire, mais aussi sur le plan du développement des forces productives. Enfin, l’articulation d’un processus révolutionnaire n’est pas une ligne droite, mais une courbe qui tient compte des rapports de force et de la manière dont tous les éléments objectifs évoluent et se configurent, et la subjectivité révolutionnaire doit en tenir compte.
Dans le contexte historique actuel, le scénario auquel nous sommes confrontés prépare des transformations majeures, mais la condition n’est pas encore mûre pour rouvrir un front révolutionnaire de grande ampleur. Jusqu’à présent, ce qui a dominé la scène, c’est la situation géopolitique déterminée par les défaites américaines au Moyen-Orient, la consolidation de la position russe dans la défense de son indépendance et de son intégrité territoriale, et le rôle décisif de la Chine sur les plans économique, politique et militaire. C’est dans ce contexte qu’il faut définir le rôle des forces qui tendent à se transformer et qui s’opposent au système impérial occidental, dont l’Italie fait évidemment partie ».
(Annexe C)
Extrait de la postface de Vladimiro Giacché du 14 novembre 2022 aux deux volumes de Carlo Formenti, Guerre et Révolution, vol. I, Les décombres de l’empire, vol. II Elogio dei socialismi imperfetti, Milan, Meltemi, 2022, vol. II pp. 277-287).
« Sur les caractéristiques de la CEE d’abord, puis de l’UE, Formenti est clair : leurs « principes idéaux » fondateurs, affirme-t-il, « n’ont rien à voir avec l’objectif déclaré de donner vie à un espace géopolitique économiquement prospère et éloigné des horreurs de la guerre » ; ce sont plutôt ceux – typiques des théories de Hayek et d’autres auteurs – qui visent à « l’anéantissement de la souveraineté populaire, au vidage de la démocratie et à une réduction drastique du pouvoir contractuel des classes subalternes ». Cette philosophie, inscrite dans le code génétique des institutions européennes et de leurs règles de fonctionnement, a été faite sienne par les élites néolibérales italiennes, de droite et de gauche, qui y ont vu un outil stratégique pour imposer de l’extérieur la discipline sociale qu’elles n’ont pas réussi à imposer à l’intérieur du pays ».
Il s’agit, comme on le voit, d’une position très dure, qui nie le caractère « progressiste » des institutions européennes à la base et s’oppose non seulement à la propagande actuelle, mais aussi aux positions de ceux qui reconnaissent dans ces institutions des idéaux positifs à l’origine, trahis par la suite au cours du processus historique.
Je crois que Formenti a tout à fait raison. [La philosophie du traité de Rome est à tous égards celle de l’économie de marché ». C’est précisément sur cette base que la Commission développe sa comparaison avec les interventions des États membres dans l’économie : « notre aide à l’économie consiste à promouvoir la concurrence ». Ces mots montrent clairement que l’indifférence des traités de Rome à l’égard des formes de propriété n’est qu’apparente et que, sur cette base, il était déjà inévitable d’arriver à une approche sans équivoque en faveur de la centralité du marché et de la concurrence entre les entreprises privées et contre toute orientation publique de l’activité économique.
La concrétisation de ces hypothèses a évidemment pris beaucoup de temps. Le cadre réglementaire a évolué de manière significative au fil des années, accompagnant les étapes du passage de la Communauté économique européenne à ce que nous appelons, depuis Maastricht, l’Union européenne. Ces étapes sont en résumé : l’union douanière, le marché commun, le marché unique, la monnaie unique et enfin l’union bancaire.
Les deux étapes clés sont l’Acte unique européen (1986) avec l’achèvement du marché unique, puis le traité de Maastricht (1992) avec la monnaie unique. Ces deux étapes se déroulent en plein triomphe du néolibéralisme : lorsque l’Acte unique européen est signé, Margaret Thatcher et Ronald Reagan sont au pouvoir, en France, un Mitterrand affaibli est contraint de cohabiter avec Chirac, en Allemagne, Helmut Kohl est fermement au pouvoir, tandis que le bloc soviétique est déjà entré dans sa crise terminale. Lorsque le traité de Maastricht est signé, le drapeau rouge a été abaissé par le Kremlin depuis moins de deux mois et la vague néolibérale connaît son moment d’hégémonie le plus incontesté. Cette « économie sociale de marché » qui, à l’époque du traité de Rome, n’était que l’étiquette accolée, pour des raisons de marketing politique interne, au seul ordre-libéral allemand, figure désormais explicitement dans les traités ; non seulement, comme pour diluer encore le sens de l’adjectif « social », le législateur européen juge nécessaire d’ajouter à cette expression le qualificatif de « hautement compétitif »…
Au début des années 90, le contexte historique était complètement différent et caractérisé par le recul de la propriété publique – bien qu’avec des différences notables d’un État à l’autre, et avec l’Italie à l’avant-garde de la privatisation. Il n’est pas inutile de s’attarder sur cet aspect. La particularité de la situation italienne était que les nationalisations d’une partie importante de l’industrie et de l’ensemble du système bancaire étaient telles que « les Italiens ont ainsi des possibilités tout à fait extraordinaires d’intervenir dans l’économie, ce que nous ne voulons pas faire ».
Le démantèlement de ces entreprises publiques, et des « possibilités tout à fait extraordinaires d’intervenir dans l’économie » qui en découlaient, devait être ordonné en 1993 par la Commission européenne elle-même, en utilisant comme verrou la catégorie des « aides d’État », codifiée dans le droit communautaire de manière de plus en plus restrictive au fil des ans. […]
Résultat : entre 1985 et 2009, l’Italie a privatisé des actifs publics pour une valeur de 160 milliards d’euros (18 % du PIB italien en 1994), mais la moitié de ces privatisations ont eu lieu entre 1996 et 2000. La privatisation a été presque totale dans le secteur bancaire où, alors que 73 % des banques étaient publiques au début des années 1990, il n’en restait pratiquement plus à la fin de la décennie. En fait, comme l’a observé Roberto Artoni, l’accord Andreatta-Van Miert « a constitué le viatique d’un processus de cession d’entreprises publiques appartenant à l’IRI en dehors de toute conception globale de protection raisonnée de secteurs industriels potentiellement décisifs pour le développement économique du pays ».
Ce choix (ou plutôt cette imposition volontairement acceptée par la classe dirigeante de l’époque) a contribué de manière significative au déclin économique de l’Italie au cours des trente dernières années. L’équilibre délicat entre propriété publique et privée qui caractérisait l’économie italienne et qui avait accompagné ses décennies de plus grande expansion, même si c’était avec des lumières et des ombres, était en fait rompu. En même temps, le lien, qui était clair pour les électeurs, entre la propriété publique et l’applicabilité des droits reconnus par la Constitution, et le lien non moins important entre la propriété publique et le gouvernement de l’économie, s’est rompu.
Le deuxième aspect … sur lequel je voudrais m’arrêter brièvement est lié à celui qui a été abordé jusqu’à présent et concerne la Constitution italienne. Sur la contradiction irrémédiable entre les traités européens et notre Constitution, j’ai eu l’occasion de m’étendre ailleurs. Je crois que cette contradiction, qui n’est politiquement soutenable par les classes dirigeantes de ce pays qu’au prix de la négation de l’évidence (un jeu auquel la Cour constitutionnelle s’est prêtée à plusieurs reprises) et du contournement et de l’invalidation de la disposition constitutionnelle sur des aspects essentiels (un jeu auquel le Parlement s’est malheureusement prêté à plusieurs reprises), démontre l’importance de s’en tenir à la Constitution, à sa lettre et à son esprit. Ce point de vue semble d’ailleurs partagé par la grande majorité des Italiens qui, à deux reprises, en 2006 et en 2016, ont rejeté par référendum populaire les modifications de la Constitution voulues respectivement par Berlusconi et Renzi.
En d’autres termes, le contenu de la Charte constitutionnelle représente encore une arme politiquement importante, qui peut et doit être brandie précisément face à l’éloignement progressif de la législation de notre pays (comme l’exigent les traités européens) de la voie tracée par la Constitution […].
L’objectif vers lequel il faut tendre aujourd’hui, à savoir la (re)construction d’une économie mixte avec des pouvoirs de direction de l’Etat sur l’économie, est parfaitement compatible avec la Constitution actuelle. Évidemment, pour atteindre ce but, il est nécessaire de « revendiquer la possibilité pour l’État-nation italien de récupérer sa souveraineté ». Et cela, comme le fait remarquer à juste titre Formenti, n’est pas du « souverainisme » (un pseudo-concept diffamatoire), mais « la seule façon de rendre au peuple le pouvoir de décision sur les choix dont dépend son niveau de vie ».
Je crois qu’en dernière analyse, ce jugement différent sur la Constitution est aussi la raison pour laquelle je ne suis pas d’accord avec la critique de Formenti sur le « réformisme » de Togliatti, accusé de se limiter à « revendiquer une application plus rigoureuse des principes de la Constitution ». En fait, je crois que la revendication d’une application rigoureuse de la Constitution, loin d’être un combat d’arrière-garde, représentait à l’époque et représente aujourd’hui une frontière très avancée. […]
Togliatti a fait du concept de « démocratie progressive » l’un des principes directeurs de l’action du PCI (en cohérence avec l’article 3 de la Constitution). En effet : son urgence devient encore plus grande dans une période historique comme la nôtre, dans laquelle la préservation des acquis du pouvoir économique semble exiger la compression des libertés, même en termes civils et politiques…
Pour cela, il est nécessaire de récupérer, dans le discours sur la démocratie et le concept de démocratie, l’objectif de l’égalité, en reproposant le concept de démocratie sociale comme la seule signification possible de la « démocratie » au sens plein. Il s’agit en définitive de retrouver et d’affirmer la richesse du sens de la démocratie en tant que valeur par rapport à l’étroitesse de la démocratie en tant que forme de gouvernement. La dialectique entre ces deux acceptions du terme est permanente. La raison en est rapidement énoncée. La démocratie en tant que valeur a en elle-même un contenu dynamique : elle pousse à la démocratisation dans tous les domaines. Ce faisant, elle met en évidence les limites du concept formel de démocratie et son incapacité inhérente à tenir ses promesses. En d’autres termes, nous devons réaffirmer une vérité simple : « si la démocratie ne se réalise pas aussi au niveau économique et social, si le « pouvoir du peuple » ne s’exerce pas aussi sur la manière dont les richesses sont produites et distribuées, la démocratie elle-même, en tant que forme et méthode de gouvernement, se réduit à une coquille vide destinée à être écrasée ».
C’est malheureusement ce qui se passe ponctuellement aujourd’hui. Mais l’histoire – également grâce à des livres comme celui-ci – n’est pas terminée ».
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Zohra Mahi- La ‘abaya, dernier instrument pour torturer les Musulmans de France


Le Conseil d’état français vient de rendre sa décision sur l’interdiction de la ‘abaya en milieu scolaire et ce n’est pas un scoop. Comme on s’y attendait, c’est le rejet pur et simple avec les motifs suivants tirés par les cheveux. Pour cette auguste juridiction, le port de l’abaya « s’inscrit dans une logique d’affirmation religieuse », et son interdiction « ne porte pas une atteinte grave et manifestement illégale au droit au respect de la vie privée, à la liberté de culte, au droit à l’éducation et au respect de l’intérêt supérieur de l’enfant ou au principe de non-discrimination ». Sans commentaires… car la réfutation se trouve dans la décision elle-même. Cette décision n’ayant rien de judicaire mais tout du politique, pour la comprendre, il faut interroger ceux qui gouvernent le bateau ivre qu’est devenue la France.
Malgré les molles dénégations de Madame Borne, 1° ministre , l’histoire farfelue de la ‘abaya tirée de derrière les fagots pour faire diversion, est bel et bien une stigmatisation des musulmans de France et de Navarre.
Monsieur le ministre de la Justice qui a été l’intraitable défenseur que l’on sait, est discret sur la question. Quand il ne sera plus aux affaires, il donnera son avis qui sera plein de bon sens. Pour le moment la solidarité gouvernementale impose un alignement de tous derrière Gabriel Atal, l’éphèbe-ministre. Les autorités chargées du culte ont beau crier sur tous les tons que cet habit n’est pas plus musulman que le béret basque ou le pantalon de golf, rien n’y fait, le gouvernement français, englué dans des histoires africaines sans fin où se joue son rang de puissance mondiale, a trouvé ce subterfuge pour affirmer une intransigeance qui lui fait cruellement défaut sur le plan international mais qui fait merveille dans les banlieues tristes et moribondes de France.

D’où est donc sortie cette histoire d’accoutrement ?
Quelle est cette imagination fertile qui a gratifié le peuple français de cette excuse pour lui faire oublier les bleus que lui inflige la politique internationale du gribouille qui la gouverne ?
Malgré mes recherches, pourtant sérieuses, je n’ai pas pu mettre la main sur une explication. Il faudra sans doute attendre le prochain rapport de la Cour des Comptes pour connaitre le nom du cabinet Américain ou Israélien qui a suggéré cette idée lumineuse qui éteint un peu plus l’aura malmenée de la France.
Puisque l’instigateur fait défaut, faisons contre mauvaise fortune, bon cœur et essayons de comprendre sans lui.
La France dont l’empire était majoritairement musulman connaissait très bien l’islam, sa morale, ses us et coutumes, ses accoutrements féminins et masculins. Elle avait des savants appelés Orientalistes qui ont lu et relu le Coran et certains l’ont même adopté. Ce fut le cas d’un certain Philippe Grenier député du Doubs converti à l’Islam, qui ne craignait pas d’aller aux séances de la Chambre avec sa paire de burnous sur sa ’abaya (tiens, tiens, déjà ?) et même le pesant turban qu’il aurait pu remplacer par une seyante « ‘araguia » comme celle de l’imam de Drancy, le très distingué Chalghoumi, mais c’était un pur, il dérangeait, certes, mais assumait tout, il ne trichait pas. En ce temps-là les Français, même les plus snobs, étaient tolérants.

Le docteur Grenier, en dehors de quelques sourires narquois dans son dos, n’a pas été interdit d’assemblée nationale. Il a pu exercer son mandat dignement avec beaucoup d’intelligence et de sagesse. Cela se passait au 19e siècle et on aurait pu penser qu’en ce siècle ancien et obscur, la tolérance n’avait pas sa place et que des orateurs aussi flamboyants que Clémenceau dont la dent dure était connue ou des orateurs passionnés et passionnants comme Gambetta laïciste intransigeant ou Jean Jaurès plus humain mais ferme lui aussi sur les principes de laïcité, auraient empêché ce trublion de venir gâcher la belle harmonie qui régnait dans les travées de l’assemblée des complets veston impeccables, par ce costume si loin des valeurs de … de quoi déjà ? de l’habit unique, de la mode unique , de la pensée unique, de l’uniforme uniformisant, de l’apparence qui ne trouble pas la conscience d’appartenance à une même culture une même lointaine religion dont on ne revendique à présent que les racines , le reste étant jeté aux orties…
Avant notre 21e siècle il y a eu le 20e, un siècle particulièrement mouvementé mais pour les besoins de ce propos, il convient de ne retenir que l’évènement majeur qui l’a déchiré en sa moitié, l’inoubliable Mai 68, sa révolution bavarde et ses promesses non tenues comme le fameux « il est interdit d’interdire » et ses figures de proue qui ont dominé l’actualité, jusqu’à la fin et délivré leurs oracles pour un avenir radieux.
C’est ainsi que la pédophilie fut admise pour les esprits raffinés aux manières policées et sachant raconter leurs exploits et leurs ébats licencieux dans des livres subventionnés par l’état comme Monsieur Matzneff ou Monsieur Peyrefitte, que les accoutrements devinrent aussi variés qu’il y a d’individus, que la jupe plissée bleu marine et la veste assortie et le chemisier blanc de notre adolescence, furent proscrits et la grande déférence pour le corps professoral fut réduite à de la simple politesse.
Un demi-siècle plus tard, le temps que les bénéficiaires de ces grandes avancées dans les libertés publiques deviennent vieux, chenus et indignés par d’autres libertés qu’ils n’avaient pas prévues dans leur liste révolutionnaire, voilà que les mêmes remettent leur travail sur le métier et défassent ce contre quoi ils se sont tant battus : les interdictions. Désormais, il est permis d’interdire et verrouiller la pensée afin que la velléité de revenir à mai 68 ne se produise pas.
Heureusement, le théâtre de ces interdictions est réduit et ne concerne pas tout le peuple français mais uniquement l’habitat de ceux que l’on appelle des « français de papier » ou séparatistes ou communautaristes ou plus familièrement et affectueusement bougnoules comme dit un certain joueur de rugby qui représente actuellement la France dans la coupe du monde, en violation de la Constitution, cet évangile de la laïcité qui fait croire à tout le monde que les Français, de souche, de proximité, de papier, de sang versé etc… sont égaux en droits et en devoirs.

En dehors de quelques opposants fatigués de guerroyer contre des montagnes de mauvaise foi et face à un nombre toujours croissant de Français de plus en plus xénophobes et racistes, les musulmans de ce pays n’ont aucun choix car même en adoptant le mode de vie de la majorité, ils seront trahis par leur faciès, leur nom, l’adresse de leur habitation et toujours soupçonnés de vouloir faire bande à part et d’être les instruments d’un prosélytisme supposé.
Il leur reste leur foi et la patience du croyant. Sans nul doute Dieu se chargera de leur rendre justice un jour.
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Laure Lemaire-Comment les pays d’Asie Centrale sont devenus des Républiques Soviétiques.


Comment les pays d’Asie Centrale sont devenus des Républiques Soviétiques par Laure Lemaire.
Introduction
A la suite de la lecture de l’article passionnant de Pépé Escobar sur l’Asie Centrale, il m’est venu à l’idée de chercher le cheminement de ces pays vers les « appâts » qu’ils sont devenus.
De cette vaste région du monde, je ne connaissais que l’Histoire lointaine où la « steppe » peuplée de « Barbares », était méprisée par les Romains d’abord, puis les Occidentaux. Certes, les peuples qui la traversent, les Indo-Européens, les Mongols, les Turcs, n’ont pas laissé d’écrits et n’ont pas su se sédentariser. Ils ont pourtant apporté 2 richesses fondamentales au reste du monde. Destinés à rester nomades à cause de la géographie, ils se sont consacrés à la domestication et l’élevage du cheval et du chameau (de Bactriane), ce dernier permettant l’occupation du Sahara devenu désert, où se développèrent des civilisations d’une richesse extraordinaire, elles aussi, méprisées par les Occidentaux. Le joli nom de Route de la Soie cache un axe commercial terrestre déterminant pour la prospérité de tous les territoires d’Asie et d’Europe puisqu’elle mène aux ports méditerranéens toujours en Asie (Liban). Mais le mépris occidental envers ces « peuples arriérés » perdure d’autant plus que la plupart d’entre eux ont choisi la religion musulmane, accusée de tous les maux.

Néanmoins, ils rejoignent pour beaucoup, l’Union Soviétique qui devient une grande puissance. Je ne me suis pas demandé pourquoi (c’est une autre histoire), mais comment ils étaient devenus des révolutionnaires communistes
(Notes et citations à partir du livre de Mathieu Renault)
Du 22 novembre au 3 décembre 1919, se tient le 2e congrès de Russie des organisations musulmanes communistes des peuples de l’Orient, où Lénine a une 1° occasion d’exposer sa conception du processus révolutionnaire en Orient, alors que la crise en Bachkirie a atteint un point de non-retour et que les tensions au Turkestan éclatent au grand jour. Il rassemble 80 délégués venus du Tatarstan, de Bachkirie, du Turkestan, de Khiva, de Boukhara, de Kirghizie, d’Azerbaïdjan, du Caucase du Nord, etc. Lors de l’ouverture du congrès, Lénine présente un rapport devant l’assemblée:
« Ce qui est primordial dans l’état actuel des choses, est l’attitude des peuples d’Orient face à l’impérialisme et le mouvement révolutionnaire parmi ces peuples . Un tel mouvement ne peut se développer avec succès qu’ en relation directe avec la lutte révolutionnaire de notre République des Soviets contre l’impérialisme international ; dans le cas contraire, il sera condamné à l’impuissance. La situation géographique, économique et politique de la Russie, pays arriéré et immense à la charnière de l’Europe et de l’Asie, de l’Occident et de l’Orient » rend cette alliance naturelle et indispensable. »

La 1°partie de l’exposé se centre sur la situation militaire.
« Les victoires remportées sur tous les fronts contre les armées blanches, suppôts de l’impérialisme sont la preuve que les masses ouvrières et paysannes russes se sont émancipées ; car la guerre est le reflet de la politique intérieure que ce pays menait avant les hostilités ».
» Si la guerre civile révolutionnaire en Russie, est vouée à avoir une portée universelle pour tous les peuples d’Orient , c’est parce qu’elle a démontré que , malgré l’invincibilité apparente des oppresseurs européens, les peuples opprimés sont en mesure de réaliser des miracles. Dépeignant la guerre civile russe comme une guerre populaire, Lénine en fait un modèle pour les guerres nationales-révolutionnaires à venir dans le monde semi-colonial ; c’est la démonstration que « la libération des peuples d’Orient est aujourd’hui parfaitement réalisable. Elle l’est d’autant plus que les armées impérialistes se délitent de l’intérieur ».
C’est aux bolcheviks qu’est revenu la tâche colossale d’ouvrir une brèche dans le vieil impérialisme , de frayer les voies nouvelles de la révolution . Cependant, une tâche plus grande et plus neuve encore vous attend, vous qui représentez les masses laborieuses d’Orient »; car la révolution socialiste, ne sera pas seulement la lutte du prolétariat révolutionnaire de chaque pays contre sa bourgeoisie, ce sera inséparablement la lutte de toutes les colonies et de tous les pays opprimés par l’impérialisme ». Lénine réaffirme que « la révolution sociale universelle doit combiner la guerre civile des travailleurs et la guerre nationale contre l’impérialisme ».

« Nous savons que les masses populaires d’Orient interviendront comme les participants indépendants, comme les créateurs d’une vie nouvelle, comme une force révolutionnaire indépendante, comme des sujets politiques à part entière, alors que l’impérialisme en a fait qu’un engrais pour la culture et la civilisation capitalistes, qu’une source d’enrichissement, condamnée à rester passivement en dehors du progrès historique »
« L’application-adaptation de la théorie et de la pratique communistes que les peuples d’Orient ont à réaliser n’est pas une tâche mécanique ; c’est un travail de traduction devant être mené, au cas par cas, sur la base des expériences singulières de l’oppression et des luttes qui sont les leurs ».
1 an 1/2 plus tard, dans un message adressé aux communistes du Caucase ( d’Azerbaïdjan, de Géorgie, d’Arménie, du Daghestan et de la République des peuples du Caucase du Nord ), Lénine se montre plus explicite :
« Afin de maintenir et de développer le pouvoir des Soviets , en tant que transition au socialisme , les communistes de Transcaucasie doivent comprendre les particularités de leur situation, différente de la République socialiste fédérative soviétique de Russie ; comprendre la nécessité de modifier notre tactique après mûre réflexion, en fonction des conditions liées à la conjoncture (géo-)politique immédiate ou qu’elles s’enracinent dans les structures économiques et sociales-nationales ». (Voir Que faire?)
A l’été 1920, se tient à Moscou le 2e congrès de l’Internationale communiste, avec les débats sur les questions nationale et coloniale, orchestrés par Lénine. Alors qu’est en train de se décider le sort du Turkestan, il l’a préparé en esquissant 12 thèses, traversées par l’exigence de faire une politique tendant à réaliser l’union la plus étroite de tous les mouvements de libération nationale et coloniale avec la Russie des Soviets . Ces thèses sont précédées de 15 points , sur lesquels les membres de l’IC vont à se prononcer : les peuples de l’Orient , la lutte contre le panislamisme , les Républiques de Bachkirie et de Tatarie , le Kirghizstan , et le Turkestan et son expérience . Lénine avance des arguments valant pour les « États et nations plus arriérés » chez lesquels la pénétration du capitalisme est encore faible et la classe ouvrière quasi inexistante, où prédominent des rapports féodaux, patriarcaux, ou patriarcaux-paysan .
« Il est nécessaire d’aider le mouvement de libération démocratique bourgeois de ces pays . Une telle « alliance » ne peut être que temporaire , le mouvement prolétarien doit garder son indépendance. Il est indispensable de soutenir le mouvement paysan contre toutes les survivances du féodalisme, en œuvrant à son union avec le prolétariat communiste d’Europe occidentale et en travaillant à l’adaptation des principes du régime des Soviets au contexte précapitaliste via l’établissement de Soviets de travailleurs . Il est nécessaire de mener une lutte impitoyable contre les oppresseurs internes (le clergé et les éléments moyenâgeux) et sont les alliés des oppresseurs externes, ( l’impérialisme russe ou l’impérialisme étranger). Il faut aussi combattre le panislamisme qui tend à conjuguer le mouvement de libération contre l’impérialisme européen et américain avec le renforcement des khans, propriétaires fonciers et des mollahs ». On ne saurait pour autant en déduire la nécessité de combattre l’islam sous toutes ses formes. Lénine sait que cette religion est partie intégrante du sentiment national des peuples opprimés depuis très longtemps.
Le principal interlocuteur, et pour une part contradicteur, de Lénine lors du 2e congrès de l’IC est le communiste indien M. N. Roy dont les thèses complémentaires ont été distribuées aux délégués et qui en appelle à renverser l’ordre « orthodoxe » des priorités révolutionnaires, en considérant la révolution en Orient comme la condition de possibilité de la révolution en Occident, plutôt que l’inverse. Arguant que les pays coloniaux n’ont pas inévitablement à en passer par le stade de la démocratie bourgeoise, Roy enjoint les communistes du Comintern à fournir leur appui aux seuls éléments révolutionnaires en se rangeant du côté des masses travailleuses d’Orient.
Un compromis est trouvé avec Lénine. La formule « mouvement démocratique bourgeois » est ambiguë car elle ne permet pas de distinguer, au sein des nationalismes bourgeois, le « mouvement réformiste » et le « mouvement révolutionnaire ». Or, cette distinction est devenue indispensable dans la mesure où un « certain rapprochement s’est fait entre la bourgeoisie des pays exploiteurs et celle des pays coloniaux », désormais alliées dans une lutte commune « contre les mouvements et les classes révolutionnaires ». Il a été décidé de lui substituer celle de « national-révolutionnaire », « afin de signifier que le soutien sera limité aux mouvements bourgeois qui ne s’opposeront pas à ce que nous formions dans un esprit révolutionnaire, la paysannerie et les larges masses d’exploités. »
À cette question s’en ajoute une autre : « Comment appliquer la tactique et la politique communistes dans des conditions précapitalistes », sachant que, dans les pays d’Orient, il ne saurait y avoir de mouvement purement prolétarien ? Question suscitée par le travail des communistes russes dans les colonies qui ont appartenu à la Russie, comme le Turkestan . Lénine déclare:
« La question se posait ainsi : pouvons-nous considérer comme juste l’affirmation que le stade capitaliste de développement de l’économie est inévitable pour les peuples arriérés ? Nous y avons répondu par la négative. Dans toutes les colonies et dans tous les pays arriérés, nous devons non seulement poursuivre dès maintenant la propagande en faveur de l’organisation des soviets de paysans, en nous attachant à les adapter aux conditions précapitalistes qui sont les leurs, mais encore l’Internationale communiste doit justifier sur le plan théorique ce principe qu’avec l’aide du prolétariat des pays avancés, les pays arriérés peuvent parvenir au régime soviétique et, en passant par certains stades de développement, au communisme, en évitant le stade capitaliste. »
Les thèses sur les questions nationale et coloniale sont réaffirmées, en l’absence de Lénine, au mois de septembre, lors du 1° congrès des peuples de l’Orient à Bakou, en Azerbaïdjan. Convoqué dans la foulée du 2e congrès de l’IC, où la majorité des participants étaient européens, il accueille 2000 délégués (dont 50 femmes), communistes et non communistes, venus de l’(ex-)Empire russe et de Turquie, Perse, Chine, etc., représentant 40 nationalités parlant des langues différentes. Le chef d’orchestre est Zinoviev qui expose les positions du Comintern sur la traduction du « type soviétique » en Orient :

« Le régime des Soviets est un régime adaptable aux conditions spéciales de n’importe quel peuple. Alors qu’en Occident, le pouvoir soviétiste est la manifestation de la dictature du prolétariat, dans les pays d’Orient, où la classe ouvrière industrielle n’existe pas, il sera l’expression de la dictature des paysans pauvres. Le point de vue d’après lequel les peuples, n’ayant pas atteint le développement capitaliste et n’ayant par conséquent pas passé par la démocratie bourgeoise, doivent subir toute cette évolution avant de passer au régime des soviets, est affirmé uniquement dans le but de maintenir les paysans misérables de l’Orient sous le joug des émirs, des pachas, des beys et des colons étrangers. »
Quand Zinoviev mentionne dans son discours de clôture les problèmes de traduction, au sens littéral-linguistique, ayant émaillé tout le congrès, il réitère la thèse léniniste du soviet en tant qu’opérateur universel de traduction révolutionnaire :
« Camarades, il nous a fallu traduire tous les mots en toutes les langues, mais le mot “soviet” n’avait pas besoin d’être traduit ; il est compris du monde entier, de tout l’Occident, de tout l’Orient ! L’Orient sera soviétiste
Quoique le congrès représente indéniablement un grand « moment d’espoir » et d’authentique fraternisation, cela ne parviennent pas faire à oublier les conflits qui couvent entre le pouvoir soviétique et les musulmans des frontières orientales de l’(ex-)empire. Si Zinoviev ne cherche pas à dissimuler, et qualifie de déplorable , le fait qu’ au Turkestan comme dans les autres républiques fraternelles de l’Orient , des membres du parti maltraitent l’indigène, saisissent ses biens , il en reconduit la cause à l’insidieuse pénétration, dans nos rangs , d’éléments indésirables , issus de la lie de la vielle Russie bourgeoise qui perpétuent « les traditions de l’empire tsariste , en considérant les populations indigènes comme appartenant à une race inférieure. Lénine avait signifié que l’héritage de la mentalité et des pratiques coloniales ne s’arrêtait pas aux frontières de classe, le problème étant justement que toute une frange du prolétariat russe des périphéries était affectée par le même chauvinisme de grande puissance que les éléments bourgeois. 3 jours plus tôt, Tachpolat Narboutabekov, délégué du Turkestan, avait été plus explicite que Zinoviev :
« Il faut donc, sans perdre de temps, organiser l’Orient, rationnellement et conformément à ses conditions religieuses, sociales et économiques. Ni le camarade Zinoviev, ni le camarade Lénine, ni le camarade Trotsky ne connaissent la véritable situation au Turkestan ; ils ne savent pas ce qui s’y est passé durant ces 3 dernières années. Pour éviter que l’histoire du Turkestan ne se répète dans les autres parties du monde musulman, nous vous disons : débarrassez-nous de vos contre-révolutionnaires, de vos éléments étrangers qui sèment la discorde nationale ; débarrassez-nous de vos colonisateurs, travaillant sous le masque du communisme! »
Le lendemain, Ryskoulov prend à son tour la parole. Citant les thèses de Lénine sur l’impérialisme, il rappelle que « le résultat de la politique du capitalisme monopoliste n’est autre que la conquête des colonies et des marchés, suivie de l’asservissement, par la violence, des populations coloniales vouées à une exploitation éhontée ».
M. N. Roy, membre du bureau centre-asiatique du Comintern a une stratégie propre pour propager la révolution en Orient, soit la bolchevisation du panislamisme; elle implique un rigoureux programme de formation théorique et pratique, idéologique et militaire. Son projet capote mais Roy a fondé à Tachkent la 1° mouture du Parti communiste indien. En 1921, l’école militaire de Tachkent est fermée et le bureau centre-asiatique dissout, cédant la place à une Section orientale du comité exécutif du Comintern basée à Moscou. Roy conçoit l’idée d’ un centre pour la formation politique des révolutionnaires des pays asiatiques . Lénine approuve avec enthousiasme. En septembre 1921, l’Université communiste des travailleurs de l’Orient (KUTV) ouvre ses portes. Elle comptera parmi ses étudiants, des figures appelées à jouer un rôle crucial dans les destinées du communisme à l’échelle mondiale, telles que Hô Chi Minh (Indochine), Liu Shaoqi (Chine) ou Tan Malaka (Indonésie). En dépit des conflits entre le pouvoir soviétique et les communistes nationaux musulmans, l’heure est encore à la collaboration. Celle-ci durera jusqu’en 1924, au lendemain de la mort de Lénine. T
Dans son rapport pour le 4e congrès de l’IC en 1922 (qui inspirera les réflexions de Gramsci sur la traductibilité des langages scientifiques et philosophiques), Lénine avait reproché à une « résolution sur la structure organique des partis, ainsi que sur les méthodes et le contenu de leur travail », adoptée l’année précédente, d’être « entièrement imprégnée de l’esprit « trop russe » pour que les étrangers puissent l’appliquer dans d’autres contextes et conjonctures. Il indiquait alors qu’il ne pouvait y avoir d’exportation des formes d’organisation communiste sans traduction réciproque des expériences révolutionnaires des différentes nations, chacune devant « apprendre » des autres, et sans traduction de ces expériences elles-mêmes en théorie et en stratégie, et inversement. S’il songeait ici avant tout à la retraduction de la Révolution soviétique vers l’Europe occidentale, nul doute que cette exigence valait à un plus grand degré encore à ses yeux pour l’Orient.
Laure Lemaire.
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Brecht Jonkersy-Le Niger renverse le néocolonialisme français

Le Niger renverse le néocolonialisme français par Brecht Jonkers
Le renversement du gouvernement de Mohamed Bazoum au Niger, soutenu par la France, le 26 juillet, peut peut-être être comparé à la défaite de l’apartheid en Afrique du Sud il y a près de 30 ans. Bazoum n’était pas seulement président du Niger, mais aussi président de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), dont l’agenda est néolibéral. Sa cote de désapprobation auprès de la population nigérienne était très élevée.
Cela ne signifiait pas qu’il jouait un rôle particulier dans la constellation politique ouest-africaine. À bien des égards, Bazoum peut être considéré comme un représentant typique du courant politique dominant dans de nombreuses anciennes colonies françaises d’Afrique de l’Ouest.
Les critiques à l’encontre de son gouvernement portaient sur l’augmentation du coût de la vie, la persistance d’un niveau élevé de pauvreté et une incompétence flagrante. L’incapacité des dirigeants successifs de Niamey à réprimer l’insurrection wahhabite-takfiri menée par des groupes tels que Daech et Al-Qaïda n’a fait qu’accroître le mécontentement de la population.
Lorsque le chef d’état-major Salifou Modi s’est rendu au Mali voisin en mars dernier et a convenu de mesures antiterroristes conjointes, Bazoum l’a rapidement limogé. Les mouvements anti-impérialistes antérieurs, en particulier le sentiment anti-français, ayant pris le dessus au Mali et au Burkina Faso, le Niger est devenu l’un des derniers piliers explicitement «pro-français» de la région, un pilier que la France, mais aussi les États-Unis, ont utilisé avec empressement dans la mascarade actuelle connue sous le nom de «guerre contre le terrorisme».

Près de 1100 soldats américains et une véritable base de la CIA étaient stationnés au Niger au moment du coup d’État du 26 juillet. Cela a rendu la plupart des Nigériens furieux à un point tel que le nouveau commandant de la Garde présidentielle, le général Abdourahamane Tchiani, a dû intervenir.
Bazoum a été déposé et emprisonné. Le pouvoir au Niger a été confié à un nouveau gouvernement de transition, le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP).
Comme on pouvait s’y attendre, les grands médias occidentaux se sont déchaînés pour condamner la «prise de pouvoir militaire» au Niger. Ils ont tenté de pimenter les choses en soulignant le «rôle de Wagner et de la Russie» dans la fomentation de l’instabilité au Sahel, et en mettant en garde contre une «nouvelle instabilité» dans la région. La question est de savoir si une région ciblée par des insurgés wahhabites depuis des années, faisant plusieurs milliers de victimes civiles sous l’œil vigilant du «soutien militaire» de la France et des États-Unis, pourra jamais être qualifiée de «stable» ou de pacifique. Mais même cela n’est pas le cœur du problème.
La persistance du néocolonialisme français
Une grande partie de l’Afrique de l’Ouest en a assez du néocolonialisme français, du projet de «Françafrique» et du système monétaire du franc CFA qui lie les monnaies locales au franc français (et ensuite à l’euro) et à l’influence du Trésor français. Le Mali est malade de l’exploitation massive de son or par la France. Paris a accumulé 2500 tonnes de réserves d’or sans une seule mine d’or en France alors que le Mali, avec environ 860 mines d’or opérationnelles, ne dispose que de 881 tonnes de réserves d’or. De même, le nouveau gouvernement de Niamey critique vivement la façon dont la France a profité de l’abondance d’uranium au Niger. Le «yellow cake» est très recherché par le marché français de l’énergie qui dépend du nucléaire pour plus de 71% de ses besoins.
L’histoire sanglante de la France en Afrique, y compris l’héritage impérialiste permanent, a perduré sur le continent même après l’«indépendance». Le néocolonialisme occidental, en particulier français, est tellement flagrant et connu que même les médias occidentaux ne peuvent pas le nier ou l’occulter. Ils avancent de vagues excuses telles que «la Russie n’est pas meilleure», «l’amélioration se profile à l’horizon» et, argument souvent entendu, «ce n’est pas la bonne méthode». «Ce terme signifie ici l’intervention de l’armée (ou des deux) ou le ralliement des masses dans les rues».

Pour les experts européens, les habitants de la région du Sahel devraient simplement suivre la voie «civilisée» en copiant l’Europe. Ils devraient élire un homme politique qui négociera un avenir meilleur pour son pays, sans répercussions négatives pour les intérêts commerciaux occidentaux, bien entendu.
Condamner les développements révolutionnaires dans des pays comme le Mali, la Guinée, le Burkina Faso et le Niger comme de simples «coups d’État militaires», simplement parce que l’action directe de destitution de l’élite précédente a été entreprise par le personnel des forces armées, est une interprétation simpliste et naïve des événements.
Elle témoigne d’un manque de compréhension de la situation politique et de l’histoire récente de la région du Sahel en particulier, ainsi que du népotisme profondément ancré et de la stabilité fermement excluante et contrôlée par l’étranger de l’élite dirigeante qui a existé dans ces pays.
Se plaindre que «la transition du pouvoir devrait se faire démocratiquement» ne tient pas compte du fait qu’une transition démocratique était pratiquement impossible dans tous les pays susmentionnés. Les cliques au pouvoir dans des pays comme le Niger et le Burkina Faso ressemblent beaucoup à une forme d’aristocratie moderne, dans laquelle la possibilité de gravir les échelons dépend souvent de vos connaissances et des mains que vous graissez, plutôt que de ce que vous êtes ou de ce que vous pouvez faire.
La maxime «c’est un grand club, et vous n’en faites pas partie» s’applique à l’élite politique de ces pays, tout comme aux États-Unis. Aux États-Unis, les outsiders politiques n’ont aucune chance de «percer» dans le système, à moins de se vendre complètement. Et même ceux qui sont présentés comme des «outsiders», tels que Barack Obama et Alexandria Ocasio-Cortez, s’avèrent être soit des initiés de bas niveau depuis le début, soit ont été astroturfés et préparés depuis le début pour donner un semblant de revitalisation tout en gardant intact le cœur pourri du système.


La situation dans une grande partie du Sahel est assez similaire. De toutes les anciennes puissances coloniales, c’est la France qui a adopté l’approche la plus pratique. À bien des égards, la France n’a jamais quitté ses anciennes colonies. Les bases militaires françaises parsèment toujours le paysage ; la France s’empare des réserves d’or et les stocke en Europe, et Paris contrôle la monnaie de ces pays par le biais du franc CFA, ne leur laissant aucune souveraineté financière.
La «transition démocratique» n’était tout simplement pas possible. Il n’y avait pratiquement aucune capacité à voter pour une alternative. Le système politique était rigide et truqué, sans parler du fait qu’il était très statique et qu’il offrait peu de possibilités de mobilité sociale verticale (c’est-à-dire une chance de «monter en grade» ou de «s’imposer» en partant du bas de l’échelle).
L’agitation autour du changement au Niger
L’Occident a fait grand cas de la prise de pouvoir militaire au Niger, et plus tôt au Mali et au Burkina Faso. On peut se demander pourquoi le coup d’État militaire en Égypte (sur le même continent africain), qui a entraîné le massacre de milliers de civils innocents, n’a suscité que peu ou pas d’intérêt. En Afrique, la mémoire de Thomas Sankara est encore fraîche dans l’esprit de nombreuses personnes. Il n’est donc pas surprenant que les Nigériens soient venus en très grand nombre pour soutenir le renversement de Bazoum.
Certes, leur accession au pouvoir ne s’est pas faite de manière «traditionnelle», occidentale, libérale et «démocratique». Mais la question peut être posée : est-ce particulièrement pertinent ? Le fait est qu’il n’existe pas de test décisif universellement applicable pour la légitimité d’un gouvernement dans le monde entier, même si les médias grand public et les élites politiques occidentales voudraient nous faire croire le contraire.
Il est étrange que la distance spatiale et la souveraineté culturelle ne soient pas traitées avec la même préoccupation légitime que la «distance» temporelle dans la politique contemporaine. Personne ne semble se soucier du manque de légitimité démocratique de figures historiques occidentales sacrées telles que Napoléon, Otto von Bismarck ou la reine Victoria, pour ne citer que trois personnages de l’histoire européenne relativement récente. Aucun d’entre eux n’a été élu selon les principes de la démocratie libérale et aucun ne s’est soucié de sauver les apparences. Mais cela ne semble pas avoir d’importance parce que «c’était une autre époque».
Il est vrai que les normes varient selon les époques, mais les crimes de la reine Victoria sont bien plus fondamentaux qu’un simple manque de représentation démocratique (la colonisation et l’asservissement de 23% de la population mondiale étant un concurrent majeur). Toutefois, les experts politiques et les idéologues occidentaux contemporains semblent être beaucoup moins indulgents lorsqu’il s’agit de différences fondamentales dans la culture, l’histoire politique, la situation économique ou toute autre forme d’identité spécifique des différents pays.

Les normes occidentales ne sont pas universelles
Ils ne se donnent même pas la peine d’expliquer pourquoi les autres sont censés s’attendre à un système politique presque identique dans des pays tels que les États-Unis, le Niger, le Venezuela, l’Iran ou la Russie. On peut supposer que l’opinion publique s’attend à une telle similitude politique comme une nécessité dogmatique, au sujet de laquelle aucune question n’est censée être posée. Si quelqu’un exigeait que tous les pays du monde partagent la même identité culturelle ou les mêmes croyances religieuses, il serait déclaré fou. Pourtant, exiger une telle quasi-uniformité et une suprématie unipolaire en termes de dimension politique est soi-disant considéré comme logique.
Cette attitude ridicule ne s’arrête pas là. L’impérialisme est hypocrite, unipolaire et expansionniste. L’insistance à copier les systèmes et valeurs «démocratiques» libéraux de l’Occident ne s’applique apparemment qu’aux opposants à la suprématie mondiale de l’Occident. Les alliés de l’Occident peuvent faire ce qu’ils veulent, comme le montrent les cas d’États et d’entités non démocratiques tels que l’Arabie saoudite et «Israël».
Pour en revenir au sujet qui nous occupe, il n’y a jamais eu de menace d’invasion de la CEDEAO ou d’intervention de l’OTAN lorsque le banquier du Fonds monétaire international Alassane Ouattara a violemment renversé le gouvernement de Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire en 2010. Au contraire, la France et l’Ukraine ont participé militairement au renversement du gouvernement ivoirien, et la CEDEAO a fait pression pour que Ouattara soit reconnu comme président.
Le chouchou du cartel du FMI règne depuis lors sur la Côte d’Ivoire. Le fait qu’il ait réussi à se représenter et à remporter un troisième mandat lors d’une élection très controversée, bien que la constitution du pays ne le permette pas, ne semble pas déranger les élites de la CEDEAO, de la France ou des États-Unis. En retour, Ouattara s’est montré un atout fiable pour la France, en promettant que la Côte d’Ivoire enverrait des troupes pour attaquer le Niger si la CEDEAO décidait de poursuivre ses plans d’invasion.

Dans le même ordre d’idées, il n’y a pratiquement aucune condamnation étrangère, que ce soit par la CEDEAO ou par l’Occident «démocratique», du président sénégalais Macky Sall, malgré sa décision d’interdire le deuxième parti du pays, le parti socialiste panafricain PASTEF, et d’emprisonner son dirigeant, Ousmane Sonko (photo). La répression meurtrière des manifestants de l’opposition qui a suivi, au cours de laquelle plusieurs personnes ont été tuées par la police, n’a pas non plus semblé déplaire au camp «pro-démocratie». À l’instar de son collègue ivoirien, M. Sall a également promis que les troupes sénégalaises participeraient à la lutte contre le gouvernement révolutionnaire du Niger.
Les discours sur la «démocratie» et les «droits de l’homme» dans les médias occidentaux, en particulier en ce qui concerne l’Afrique ou le monde islamique, ne sont que de la poudre aux yeux. Les élites néolibérales ne se soucient pas de la démocratie ou des droits de l’homme, leur principale préoccupation est le pillage et le profit.
Voler l’uranium du Niger
Le Niger est le septième producteur mondial d’uranium, responsable d’environ 5% de la production mondiale de ce matériau nécessaire au fonctionnement des centrales nucléaires. L’essentiel de l’uranium nigérien est extrait par la société française Orano, dont l’État français est le principal actionnaire. Paris a donc un intérêt immédiat et très important dans l’économie du Niger, en particulier dans les mines à ciel ouvert d’Arlit, dans le nord-ouest du pays. Orano est également directement impliqué dans le développement d’une nouvelle mine à Imouraren, qui contiendrait l’une des plus grandes réserves d’uranium au monde.
L’exploitation de l’uranium par des sociétés françaises a lieu au Niger depuis 1968 et constitue un véritable trésor pour les marchés occidentaux. Il n’existe aucun droit du travail ni aucune réglementation environnementale. «En Occident, vous avez besoin d’une étagère remplie d’autorisations et de certificats. Au Niger, vous donnez à quelqu’un une bêche et deux dollars par jour, et vous exploitez l’uranium», écrivait le journaliste Danny Forston en 2010. La France a bien sûr promis à son ancienne colonie un avenir radieux grâce à ce nouveau «partenariat» entre Niamey et Paris.

Depuis lors, on estime que 150.000 tonnes d’uranium ont été extraites du Niger par la seule société Orano (anciennement Areva). La mine d’Akuta a été fermée en 2021 en raison de l’épuisement complet du minerai. L’organisation caritative britannique Oxfam estime qu’un tiers des lampes en France fonctionnent grâce à l’énergie produite par l’uranium nigérien.
Les relations entre le Niger et Orano sont d’autant plus compliquées que l’entreprise publique bénéficie du soutien total de l’État français, avec toutes les implications militaires et de renseignement que cela implique. Il en résulte des «accords» très inégaux en faveur de l’entreprise, marqués par des exonérations fiscales extrêmement rentables.
L’exploration incontrôlée et non réglementée de l’uranium autour d’Arlit a entre-temps provoqué un désastre humanitaire et écologique. Plusieurs études menées dès 2003 par la Commission de recherche et d’information indépendantes sur les radiations (CRIIAD), basée en France, ont révélé que les niveaux de radioactivité de l’eau potable consommée par les travailleurs des mines locales dépassaient parfois jusqu’à cent fois les seuils de sécurité de l’Organisation mondiale de la santé. Une étude menée par Greenpeace en 2009 a révélé des résultats similaires, ainsi qu’une pollution toxique, dans cinq des six puits d’eau examinés. Un porte-parole d’Orano a qualifié ces résultats de «contamination naturelle».
Les conséquences médicales alarmantes d’une exposition quotidienne à un niveau de radiation 300 fois supérieur à la normale, détaillées dans un rapport d’enquête publié en 2017 par African Arguments, sont minimisées ou complètement ignorées par les prestataires de soins médicaux, ce qui n’est pas surprenant étant donné que la majorité des soins médicaux à Arlit sont fournis par l’entreprise Orano elle-même et que les professionnels de la santé sont ses employés.
Bien entendu, les gouvernements qui se sont succédé au Niger depuis 1968 portent également une grande responsabilité dans ces abus. C’est là que le néocolonialisme entre en jeu. Le Niger a été, du moins avant les récents événements révolutionnaires, un élément clé du projet néocolonial de la «Françafrique», dans lequel Paris a conservé un contrôle majeur sur ses anciennes colonies en Afrique. Dès le début de l’indépendance du Niger, des centaines de «conseillers» français sont restés à tous les niveaux du gouvernement. L’armée était composée exclusivement d’anciens membres des milices coloniales, et les officiers étaient souvent des Français qui avaient obtenu la nationalité nigérienne dans ce but précis.
Au total, 1500 soldats français et 1100 soldats américains sont toujours présents au Niger, bien que le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) ait officiellement mis fin aux cinq accords militaires conclus avec la France et ordonné le départ de toutes les troupes françaises pour le début du mois de septembre. Ces accords ont souvent été conclus sous la forte pression de Paris.

Effet domino au Sahel
Il est clair que les récents développements ont pris la France complètement au dépourvu, 60 ans d’exploitation impitoyable de l’Afrique de l’Ouest semblant s’effondrer en l’espace de quelques années seulement. Mujtaba Rahman, directeur général pour l’Europe de la société de conseil Eurasia Group, est même allé jusqu’à qualifier les développements anticoloniaux au Niger, qui ont suivi les changements antérieurs au Burkina Faso et au Mali, de «théorie des dominos évidente pour le XXIe siècle».
Il convient de noter que le départ des troupes françaises du Niger ferait du Tchad le seul pays de la région stratégiquement importante du Sahel à maintenir une présence militaire française, bien que de plus petits contingents de troupes françaises soient toujours présents au-delà du Sahel, dans les États membres de la CEDEAO que sont la Côte d’Ivoire, le Gabon et le Sénégal.
Il reste à voir comment la situation au Sahel et dans l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest évoluera. Il est peu probable que la France prenne ces pertes avec élégance. L’élite française est pleinement consciente de sa dépendance totale à l’égard de l’Afrique et de l’exploitation parasitaire qu’elle en fait.
L’ancien président français Jacques Chirac avait déclaré que «sans l’Afrique, la France glissera vers le rang de troisième puissance [mondiale]», faisant écho aux paroles inquiétantes de son prédécesseur François Mitterrand selon lesquelles «sans l’Afrique, la France n’aura pas sa place au XXIe siècle».
La France peut avoir «besoin» de l’Afrique pour continuer à se faire passer pour une puissance mondiale. Mais le fait est que l’Afrique n’a pas besoin, et apparemment ne veut pas ou ne désire pas plus de liens avec la France dans l’ordre mondial multipolaire émergent.
source : Crescent International via Euro-Synergies
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Anya Parampil-Victoria Nuland désemparée : Les États-Unis perdent la main en Afrique

Victoria Nuland désemparée : Les États-Unis perdent la main en Afrique par Anya Parampil
L’Afrique ne veut plus de l’ingérence des États-Unis ni de l’Europe
Lorsque la vice-secrétaire d’État américaine par intérim, Victoria Nuland, s’est rendue en Afrique du Sud le 29 juillet, sa réputation d’instrument brutal des intérêts hégémoniques de Washington l’a précédée.
Selon un fonctionnaire sud-africain chevronné qui a assisté aux réunions avec la diplomate américaine à Pretoria, Nuland et son équipe n’étaient manifestement pas préparés à faire face aux récents développements sur le continent africain – en particulier le coup d’État militaire qui a renversé le gouvernement pro-occidental du Niger quelques heures avant qu’elle ne commence sa tournée dans la région.
Le fonctionnaire a déclaré à The Grayzone, sous le couvert de l’anonymat :
«En plus de 20 ans de travail avec les Américains, je ne les ai jamais vus aussi désespérés».
Pretoria connaissait bien la réputation belliqueuse de Mme Nuland, mais lorsqu’elle est arrivée à Pretoria, le fonctionnaire l’a décrite comme «totalement prise au dépourvu» par les vents de changement qui engloutissent la région.
Le putsch de juillet dernier, qui a vu une junte militaire populaire prendre le pouvoir au Niger, a suivi les coups d’État militaires au Mali et au Burkina Faso, inspirés de la même manière par un sentiment anticolonialiste de masse.
Bien que Washington ait jusqu’à présent refusé de qualifier de coup d’État l’évolution de la situation dans la capitale nigérienne de Niamey, la source sud-africaine a confirmé que Nuland recherchait l’aide de l’Afrique du Sud pour répondre aux conflits régionaux, y compris au Niger, où elle a souligné que Washington détenait non seulement d’importants investissements financiers, mais maintenait également 1000 de ses propres troupes.
Pour Mme Nuland, la prise de conscience qu’elle négociait en position de faiblesse a probablement été un réveil brutal.
Un changement de régime à la fois
Au cours des quinze dernières années, Victoria Nuland s’est imposée comme l’un des agents les plus puissants – et les plus efficaces – des opérations de changement de régime dirigées par l’Occident au sein du département d’État.
En tant qu’épouse du stratège archi-néoconservateur, Robert Kagan, qui a conseillé à la fois le prétendant républicain à la présidence, Mitt Romney, et la démocrate, Hillary Clinton, Nuland a incarné le consensus interventionniste qui prévalait dans les deux partis à l’ère pré-Trump. En fait, son premier poste de haut niveau a été occupé par le vice-président Dick Cheney, qui l’a nommée chef de cabinet adjoint.
Lorsque Mme Nuland est revenue au gouvernement en tant que spécialiste de la Russie au sein du département d’État du président Barack Obama, elle a mené la campagne secrète de déstabilisation de l’Ukraine, conduisant le coup d’État de Maïdan en 2014 qui a déclenché le conflit civil qui a suivi dans le pays et, finalement, une guerre par procuration de l’Occident avec la Russie qui fait rage encore aujourd’hui.
Depuis l’indépendance de l’Ukraine en 1991, les États-Unis ont soutenu les Ukrainiens dans la mise en place de compétences et d’institutions démocratiques, s’est vantée Mme Nuland, alors secrétaire d’État adjointe aux affaires européennes, lors d’une intervention en décembre 2013 devant la Fondation États-Unis-Ukraine à Kiev, flanquée d’un panneau promotionnel pour la société Chevron.
Expliquant le soutien de Washington à ce qu’elle a décrit comme les «aspirations européennes» de l’Ukraine, elle poursuit :
«Nous avons investi plus de cinq milliards de dollars pour aider l’Ukraine à atteindre ces objectifs et d’autres encore».
Mme Nuland a répété cette vantardise involontairement révélatrice lors d’une interview accordée en 2014 à Amanpour sur CNN.
Quelques jours avant son discours, elle et l’ambassadeur américain en Ukraine de l’époque, Geoffrey Pyatt, ont distribué des «biscuits de la liberté» aux Ukrainiens qui occupaient la place Maïdan à Kiev pour protester contre la décision du président Viktor Ianoukovitch de faire, selon les termes de Mme Nuland, «une pause sur la route de l’Europe».
Environ trois mois plus tard, la campagne prolongée d’émeutes du Maïdan a réussi à déloger le gouvernement de Ianoukovitch, entraînant l’installation à Kiev d’un régime résolument pro-UE (et ouvertement pro-nazi) qui allait rapidement remporter le titre de «nation la plus corrompue d’Europe».
Quelques jours avant l’éviction de Ianoukovitch, la fuite audio a révélé que Nuland et l’ambassadeur Pyatt sélectionnaient activement les figures de l’opposition qui prendraient le pouvoir à Kiev en cas de succès de Maidan.
«Fuck the EU», a-t-elle tristement lancé lors de l’appel téléphonique du 7 février 2014, une réponse apparente aux dirigeants européens opposés à l’effort de déstabilisation de son gouvernement en Ukraine.
Près de dix ans après la campagne de Nuland à Kiev, la capacité de Washington à dicter la politique souveraine des États étrangers est toutefois de plus en plus limitée, en particulier en Afrique du Sud et dans la région environnante.
En Afrique le soleil se couche sur le monde unipolaire
L’émergence d’un nouvel ordre mondial s’est manifestée de manière éclatante lorsque les chefs d’État du Brésil, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du Sud se sont réunis pour le 15ème sommet présidentiel annuel des BRICS à Johannesburg au cours de la semaine du 21 août.
Alors que les médias occidentaux ont souligné l’absence du président russe Vladimir Poutine au sommet comme preuve des profondes divisions au sein des BRICS (le ministre des Affaires étrangères Sergey Lavrov a participé au sommet à la place de M. Poutine), le bloc a finalement publié une déclaration unanime le 24 août selon laquelle il allait étendre son statut de membre à part entière à l’Argentine, l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.
«Les BRICS sont un groupe diversifié de nations», a tweeté le président sud-africain Cyril Ramaphosa, qui présidait le sommet, après avoir annoncé les résultats de la déclaration historique des BRICS de Johannesburg 2 devant une salle bondée de journalistes internationaux.
«Il s’agit d’un partenariat égal entre des pays qui ont des points de vue différents, mais une vision commune d’un monde meilleur».
En effet, les dirigeants des BRICS ont souligné l’importance de la fonction du groupe en tant qu’organisation «consensuelle» fondée sur le multilatéralisme et l’engagement envers les principes inscrits dans la Charte des Nations unies. Cela contraste fortement avec des alliances telles que le G20, qui, bien qu’ostensiblement engagées en faveur des échanges multilatéraux, sont considérées par Washington et ses alliés comme un forum permettant d’imposer leur propre vision du monde.
L’orgueil occidental a été particulièrement palpable lors de l’accession de l’Inde à la présidence du G20 en 2023, lorsque les responsables américains et européens ont mené une campagne futile pour faire pression sur New Delhi afin qu’elle exclue la Russie des réunions du groupe, malgré le statut de membre permanent de Moscou.
Une prochaine guerre froide à l’horizon ?
En marge du sommet des BRICS, je me suis entretenu avec le ministre sud-africain du Commerce, de l’Industrie et de la concurrence, Ebrahim Patel, au sujet de l’objectif des BRICS.
Patel a commenté :
«Les BRICS veulent défendre un monde dans lequel tout le monde est gagnant, il ne s’agit pas d’essayer d’entrer dans une nouvelle guerre froide».
Patel, qui a présidé le forum commercial des BRICS à Johannesburg, lorsqu’on lui a demandé si les États-Unis et l’Europe pourraient un jour accepter les échanges multilatéraux autrement que comme une attaque contre les intérêts hégémoniques de l’Occident, a poursuivi :
«Nous ne devrions pas revenir à une guerre froide avec deux blocs polarisés, au contraire nous avons besoin que les voix du Sud contribuent à façonner l’architecture de la gouvernance et la manière dont les êtres humains interagissent».
L’ancien président du Gabon Omar Bongo possédait 70 comptes bancaires, 39 appartements, 2 Ferrari, 6 Mercedes Benz, 3 Porsche et une Bugatti en France. Il a régné pendant 42 ans (de 1967 à 2009). Son fils, Ali Bongo, est président depuis 2009. Il vient d’être renversé par un coup d’État.
Les BRICS sont-ils une alliance anti-occidentale ?
Patel a expliqué :
«Il y aura de nombreux cas d’interprétation erronée, mais nous défendons un monde uni, reconnaissant que les pays et les entreprises sont en concurrence».
«C’est sain, et cette concurrence doit s’appuyer sur une collaboration et une coopération approfondies entre les nations».
Interrogé sur ce qui différencie l’engagement des BRICS en faveur du multilatéralisme de blocs tels que le G20, M. Patel a offert une fenêtre sur le fonctionnement réel des BRICS.
«Lorsque les chefs d’État se réunissent, ils se demandent comment faire avancer les choses. La recherche d’un consensus est un processus lent. C’est un processus inégal. Mais cela signifie que les décisions qui sont prises bénéficient d’un soutien solide».
Après deux jours de délibérations à Johannesburg, au cours desquels les délégués ont examiné les demandes d’adhésion d’environ deux douzaines de pays, les BRICS sont parvenus à un consensus sur l’admission de six États, ce qui augmentera considérablement leur part de l’économie internationale et du marché des ressources.
Après l’intronisation officielle des nouveaux membres en février prochain, les BRICS compteront 6 des 10 premiers producteurs de pétrole au monde, 50% des réserves mondiales de gaz naturel et 37% du PIB mondial ajusté à la parité du pouvoir d’achat (PPA). La part du G20 dans le PIB mondial est actuellement de 30%. Avec l’ajout de l’Argentine et de l’Arabie saoudite, les BRICS compteront également six nations permanentes du G20 parmi leurs membres.
Le ministre Patel a déclaré à propos de la réussite des BRICS :
«Il s’agit d’un processus lent et fastidieux de construction d’un consensus, cependant il est plus solide. Il dure plus longtemps».
Grâce aux BRICS, le fameux projet de Robert Kagan, selon lequel les États-Unis doivent servir d’hégémon mondial «bienveillant», pourrait être dépassé par la vision du monde en développement d’un siècle qui honore l’indépendance politique, l’autodétermination et la souveraineté territoriale de tous les États.
La génération de fonctionnaires américains qui suivra Nuland acceptera-t-elle la place de Washington dans ce monde multipolaire ou insistera-t-elle pour se battre ?
source : The Grayzone
Shocked by Niger coup, Victoria Nuland appeared « desperate » during Africa tour
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Le correspondant socialiste : Capitalisme et esclavage : la vérité inconfortable.

Capitalisme et esclavage : la vérité inconfortable par Le correspondant socialiste
La BBC a rapporté la semaine dernière (31/8/23) que l’ancienne députée conservatrice Antoinette Sandbach avait demandé que toute mention de son nom soit supprimée d’un documentaire primé sur l’esclavage, basé sur les recherches entreprises par le doctorant, M. Al Nasir. Mme Sandbach a été identifiée dans le documentaire comme une descendante de Samuel Sandbach, l’un des marchands d’esclaves les plus riches et les plus actifs de Grande-Bretagne, qui détenait des participations dans des plantations aux Antilles. [1]
Samuel Sandbach a cofondé le cabinet Sandbach Tinne & Co, basé à Liverpool. Les recherches de M. Al Nasir révèlent l’ampleur de l’empire commercial de Sandbach qui comprenait le transport maritime, les banques, les assurances, les chemins de fer, les distilleries et l’esclavage dans les plantations. Sandbach Tinne & Co. a été indemnisée pour plus de 600 esclaves après que le Parlement britannique a adopté une loi abolissant l’esclavage dans la plupart des colonies britanniques en 1833. « Les esclaves africains de Sandbach Tinne ont été travaillés à mort dans leurs plantations et comptabilisés dans les comptes financiers parmi le bétail. … à leur décès, la valeur de leurs actifs perçus a été radiée sous le « compte nègre ». [2]
Le gouvernement britannique a déboursé 20 millions de livres sterling pour indemniser quelque 3 000 propriétaires d’esclaves pour la perte de leur « propriété ». À l’époque, ce chiffre représentait 40 pour cent du budget de dépenses annuel du Trésor. En termes actuels, cela équivaut à environ 16,5 milliards de livres sterling. [3]
La Grande-Bretagne était directement responsable de la déportation de 3,1 millions d’esclaves depuis l’Afrique, dont près d’un demi-million sont morts pendant le transport. [4] Le gouvernement britannique a continué à verser des compensations échelonnées aux anciens propriétaires d’esclaves et à leurs descendants jusqu’en 2014. À ce jour, aucune excuse n’a été présentée aux esclaves ou à leurs descendants, ni un centime de réparation.
L’esclavage et les origines du capital
Une vérité qui dérange Antoinette Sandbach – et tous les apologistes et principaux bénéficiaires du capitalisme moderne – est que l’émergence du capital industriel a été financée en grande partie par la traite négrière. La révolution industrielle, avec la mécanisation à grande échelle, la construction d’usines, de villes et les infrastructures sociales et économiques nécessaires, ne s’est pas autofinancée. L’« accumulation primitive du capital » – un euphémisme pour désigner le processus violent par lequel les Africains ont été réduits en esclavage, les peuples coloniaux ont été volés et massacrés, le commerce de l’opium a été infligé à la Chine coloniale et les paysans ont été dépossédés de leurs terres [5] – a permis l’émergence initiale du capital, l’accumulation de capital financier nécessaire pour financer l’essor du mode de production capitaliste.
Une richesse monétaire extraordinaire, concentrée entre les mains des grands propriétaires fonciers, des commerçants et des usuriers, a financé la révolution industrielle et a entraîné la formation des classes de base de la société capitaliste, des salariés et des capitalistes. La montée du capitalisme britannique embryonnaire, rendue possible par l’accumulation primitive du capital, a financé le militarisme, l’expansion de l’empire britannique et la domination de la Britannia. Cela a à son tour fourni les ressources naturelles précieuses, la main-d’œuvre coloniale et les fonds qui ont permis la croissance exponentielle du capital britannique et le début de la phase impérialiste du capitalisme.
Financement de l’infrastructure socio-économique du Royaume-Uni
Entre 1630 et 1807, les marchands d’esclaves britanniques ont réalisé un bénéfice d’environ 12 millions de livres sterling. [6] Les marchands d’esclaves ont reçu une compensation supplémentaire de 20 millions de livres sterling de la part du gouvernement britannique [7], soit une somme totale de 32 millions de livres sterling, soit 7,68 % du PIB britannique de l’époque. La même part du PIB du Royaume-Uni s’élèverait aujourd’hui à 169 milliards de livres sterling.
Toutefois, cela n’inclut pas la valeur de la main-d’œuvre expropriée au cours de 200 ans d’esclavage colonial et ne représente qu’une fraction de la valeur totale de la traite négrière pour l’économie britannique. Un juge des Nations Unies a estimé que le Royaume-Uni devrait probablement plus de 18 000 milliards de livres sterling de réparations pour son implication dans l’esclavage transatlantique. [8]Lorsque nous ajoutons cela aux 45 000 milliards de dollars que le Raj britannique a siphonnés hors de l’Inde [9], au vol et à l’exploitation coloniale brutalement imposés à l’Afrique, et aux sommes astronomiques accumulées par le capitalisme britannique ascendant en imposant le commerce de l’opium à la Chine, nous commençons par comprendre comment la Grande-Bretagne victorienne pouvait se permettre de construire l’infrastructure socio-économique qui a servi et soutenu la société britannique jusqu’à récemment.
C’est au cours de cette période, essentiellement entre 1870 et 1914, que le réseau d’aqueduc et d’égouts britannique a été construit, que la voie ferrée britannique a été posée, que la majeure partie du réseau ferroviaire souterrain a été construite, que le système de routes « A » a été créé, que 2 500 écoles ont été construites. construits et le noyau de nos hôpitaux et prisons urbains a été érigé. Ces magnifiques monuments victoriens ont été jugés nécessaires par les gouvernements conservateur et libéral de l’époque afin de produire et de soutenir une main-d’œuvre nationale enrichie, tout en assurant le transport des travailleurs, des matériaux et des marchandises.Mais ils n’ont été que partiellement rendus possibles par la supériorité du capitalisme sur la féodalité en matière de création de richesses. La part du lion de l’investissement a été financée par un empire où le sang n’a jamais séché, y compris l’esclavage des peuples africains.
Une réforme modérée n’est pas la réponse, et elle n’est même pas proposée
Aujourd’hui, l’infrastructure archaïque de la Grande-Bretagne est dans un état critique et (heureusement) nous n’avons pas les sources d’accumulation primitive de capital pour la reconstruire. De plus, fin 2021, 23 % de la population britannique vivait dans la pauvreté, dont 5,2 millions d’enfants. Près de deux millions de personnes dépendaient des banques alimentaires, dont près d’un demi-million d’enfants. [10] Tout indique que ces mesures du bien-être social et de la viabilité économique continueront de se détériorer.
L’impérialisme britannique est bien vivant, comme en témoignent les projets du gouvernement visant à doubler les dépenses militaires d’ici 2030. Pourtant, l’avenir du capitalisme britannique promet un déclin chronique de la qualité de vie de la grande majorité de la population, avec une agitation sociale et industrielle croissante. une augmentation correspondante de la répression étatique. Si l’objectif est de maintenir le taux de profit, alors l’ultra-exploitation de la main-d’œuvre nationale, soutenue par la coercition institutionnelle, est la seule option disponible pour les propriétaires du capital monopolistique – autre que la guerre et l’intensification de l’expropriation des richesses néocoloniales. Treize années de gouvernement conservateur ont été consacrées à légiférer pour parer à ces éventualités, et nous assistons à des développements d’extrême droite similaires en Europe, aux États-Unis et au Japon, notamment une augmentation vertigineuse des dépenses militaires.L’alternative n’est pas de bricoler les politiques formulées par les médias de l’establishment, les études de marché et les sondages YouGov. De telles politiques « phares » ne projettent même pas une redistribution modérée des richesses vers le bas, encore moins un renversement de la crise historique et durable du mode de production capitaliste. Ils sont plutôt conçus pour s’y accommoder, en se camouflant tout en poursuivant la suppression des droits démocratiques et les préparatifs de guerre. Ce qu’il faut, ce n’est pas une soumission « modérée » au cours réactionnaire actuel de l’histoire, mais son contraire, un mouvement de masse pour la paix, la démocratie et un changement fondamental. Les bénéficiaires de l’esclavage et de l’empire de la classe dirigeante pourraient alors, enfin, être tenus responsables.
Source : https://www.legrandsoir.info/capitalisme-et-esclavage.html
Remarques :
1. https://www.bbc.co.uk/news/uk-66648763
2. https://reparationscomm.org/…/britains-colonial-shame…/
3. https://reparationscomm.org/…/britains-colonial-shame…/
4. https://www.nationalarchives.gov.uk/…/british…/
5. https://morningstaronline.co.uk/…/what-primitive…
6. https://www.bbc.co.uk/bitesize/guides/zjyqtfr/revision/7
7. https://reparationscomm.org/…/britains-colonial-shame…/
8. https://www.bbc.co.uk/news/uk-66648763
9. https://www.livemint.com/…/British-Raj-siphoned-out-45…
10. https://www.facebook.com/…/pfbid0P26grh4nVUq65qetov49sC… -
Mohamed Bouhamidi : « Poussières d’itinérances » de Badr’Eddine Mili-un regard sur l’histoire proche de notre pays.

« Poussières d’itinérances » de Badr’Eddine Mili : un regard sur l’histoire proche de notre pays par Mohamed Bouhamidi.
Récits de voyage au sens plein du terme, « Poussières d’itinérances » de Badr’Eddine Mili, restituent des atmosphères, des senteurs, des lumières locales, des activités humaines significatives d’enracinements historiques, des lieux racontés.
Villes riches d’histoire, lestées de souvenirs dans leurs urbanismes, leurs palais, leurs ports, leurs venelles, leurs jardins ou leur places publiques ouvertes à leurs renommées de jadis ou villes forteresses repliées sur les pentes d’une montagne gardiennes ou villes des plaines et des Sahel, là, d’où nous parle Badr’Eddine Mili l’histoire actuelle, immédiate se superpose à une histoire plurimillénaire.
Badr’Eddine ne les a pas visités en touriste curieux et fortuné, plein de guides en mains ou à la recherche des traces d’un savoir académique sur les civilisations anciennes.
Chargé de tâches à accomplir, il a atterri dans toutes ces contrées pour agir : créer et construire des relations internationales adaptées aux besoins des nouvelles indépendances, donner corps techniquement et sur le plan organisationnel aux outils et instruments de communication et de diffusion des radios et télévisions des nouveaux Etats etc.
Pour cela-même, ils sont aussi et surtout un regard sur l’histoire proche de notre pays, des années Boumediene de la construction et de l’édification nationales jusqu’à notre présent dont les échecs résonnent souvent comme un écho douloureux des résignations-trahisons de l’Infitah puis du néolibéralisme triomphant.
Le monde de la communication et de la radiodiffusion s’était, et avait été, construit par les acteurs dominants de l’époque coloniale et ils en étaient les maîtres. Il fallait passer par eux sur ce plan et sur beaucoup d’autres. Pour paraphraser le président Boumediene, qui impulsait le cadre et les dynamiques de sortie de cet état des relations internationales pratiques et concrètes, les puissances coloniales ont bâti cet ordre du monde des télécommunications sans nous. Nous en étions exclus et il fallait frapper aux portes de ces puissances pour obtenir la juste part qui devait nous retenir, ou la mendier
Tout cela relevait de la plus urgente nécessité.
Les militants et organisations révolutionnaires savaient dans les tourments de leurs luttes anticoloniales combien le fait de porter la parole, leur paroles, était décisif.
Leur vertu libératrice ne suffisait pas à leur portée. Il lui fallait des cordes vocales, des tracts, des inscriptions, des chants, des musiques, et l’art de réunir et de rassembler les humbles et les « damnés de la terre ».
Le combat pour la parole de la libération nationale était aussi, et restait après les indépendances, une affaire matérielle, technique de supports et vecteurs de la voix, de crête en crête au tract clandestin, à l’agent de liaison jusqu’aux journaux et aux livres. Tout cela devait se faire au nez et à la barbe des pouvoirs coloniaux mais surtout dans un combat inégal contre les moyens et médias coloniaux et toujours contre leurs censeurs et geôliers.
Il fallait donc arracher à ces monopoles établis sur les vecteurs les parts matérielles et techniques qui devaient revenir aux indépendances et particulièrement aux révolutions-phares.
Badr’Eddine rejoignait un collectif dirigé par des vétérans de la guerre de libération nationale et à ce tout jeune, et même très jeune âge, qu’il venait d’atteindre de la capacité à l’action politique directe en plus de son travail de chroniqueur radio, qui lui valut dans les années Boumediene d’être une voix de l’Algérie anti-impérialiste.
La transmission de l’art révolutionnaire, ou quel que soit le savoir concerné, est praxis ou n’est pas, ce partage de l’art dans l’action qui donne à la leçon le moment de son opportunité maximale. Il faudrait encore avoir volonté curieuse de transformer les choses, qu’elles soient la matière du forgeron, du tisseur ou le monde lui-même.
Cet art révolutionnaire sous la conduite toujours proche de Boumediene comme leader devait rassembler ce mouvement planétaire qui passait de Bandoeng au non-alignement, dans ce registre précis, des mondes nouveaux de l’information mobilisant les moyens et les programmes d’action, projetant clarification des idées, buts unifiées et planification de la simple formation d’animateurs radio aux possessions arrachées des bandes hertziennes.
Cette histoire se déroulait sur un registre particulier, très technique et hautement politique. Elle nous montre des décennies après combien la périodisation « post-coloniale » est une imposture totale. Non seulement parce qu’elle détourne le propos d’Edward Saïd sur l’écriture de Fanon totalement libérée des carcans pseudo épistémologique de la pensée coloniale dominante, mais reprise par les décoloniaux, incrustait la tromperie que les dates des indépendances inaugurait une autre époque. La domination coloniale s’étendait jusqu’au droit de parole d’Etats libérés de haute lutte.
En 1974, l’ORDNA (organisation des radiotélévisions des non-alignés) projetait cette dynamique de libération dans l’ordre du réel. Il faudra beaucoup d’efforts et de volonté pour rassembler ces pays du Tiers-Monde au-delà des divergences doctrinales entre pays à options socialistes et entre ces pays et d’autres qui avaient d’autres choix pour leur système économique et social. Effective en 1975, elle survécut jusqu’aux années quatre-vingt-dix, peu de temps après la chute de l’URSS. Les reclassements et les évolutions internes des pays non-alignés ont marqué l’histoire de l’ORDNA. Ces « poussières d’itinérances » si chargées des échos des lointains orages, des débats et travaux acharnés et des grandes espérances, nous restituent leurs vies charnelles, individualisées, compliquées comme tout chemin qui construit dans l’interaction avec l’inédit.
Construire une histoire nouvelle ne pouvait se faire sur les lieux d’accomplissement de l’histoire passée. Cette loi des routes des guerres, des conquêtes, des défaites les superposait sur les routes commerciales et sur leurs lieux-relais, villes gardiennes, forteresses, stations marchandes florissantes et festives ; tous ces lieux sont des carrefours millénaires. Toujours d’une façon ou d’une autre cerclant une vieille ville qui porte la patine des munificences d’avant ou la patine de ses épreuves.
Les luttes de libérations nationales ajoutèrent de nouveaux lieux historiques à ceux consacrés par l’histoire académique et officielle européenne, Dar-Esalam, La Havane, Bujumbura, Nairobi, New Delhi, Bandoeng, mais déjà ces noms désignaient des capitales planétaires car l’histoire de l’homme était devenue une lutte planétaire.
Badr’Eddine en écrivant ces récits a-t-il revu en rétrospective leurs destins dramatique de ces lieux sous les coups des puissances impérialistes libérées de toute entrave par la chute de l’URSS, comme il a à chaque fois plongé son regard, en rétrospective, dans leur histoire ancienne ?
La mort de Boumediene a fermé cet horizon de la reconquête de la souveraineté des pays libérés sur les moyens de leur parole et de sa présence affirmée et assurée.
Au sommet de La Havane qui devait assoir l’agence de presse des non-alignés, la présence algérienne fut formelle et marqua la distance qu’allait prendre notre pays avec les idéaux du non-alignement.
Le choix pour l’Infitah volontaire et sans contrainte comme il le fut pour l’Egypte, a clos cette volonté algérienne d’être au monde comme volonté souveraine. Les restes à réaliser comme disent les bureaucrates des retards de constructions se poursuivirent par force d’inertie.
Badr’Eddine s’apercevra qu’elles survécurent comme niches trop petites pour être visibles à tous et emportées dans le mouvement révisionniste de cet Infitah, des stages de formations par-ci pour nos pays voisins, des dons de modestes équipements par-là…. Nous étions loin des prouesses authentiques quand Ahmed Hamoui, ingénieur et militant anti-impérialiste au courage éprouvé, installait pour le Mali des moyens de télécommunications qui échappait au contrôle de la France néocoloniale.
Les échanges des présidents Mitterrand et Chadli, dont on ne sait rien sur ce qu’ils ont projeté comme nouvelles politiques algériennes, eurent sur cette dynamique en récession une inflexion/accélération du démantèlement des socles sur lesquels s’appuyait la gouvernance de Boumediene et qui étaient issus des structurations qui ont assuré la résilience de notre lutte militaire. L’équipe issu des « liaisons et de l’armement » et du renseignement de l’ALN qui a entouré les premiers pas de Badr’Eddine était démantelée, des médias protégés s’attaquaient à l’option socialiste, une apologie à peine subtile de l’individualisme envahissait la sphère médiatique.
Le récit du voyage de Badr’Eddine Mili au Burundi et au Rwanda confirma que Mitterrand inaugurait un nouveau style néocolonial, plus subtil et plus dangereux. Pour ce sommet France Afrique de Bujumbura du 11-12 décembre 1984, Mitterrand offrait au Burundi un studio de télévision qui rendait pâle la coopération algéro-sahélienne pour la radio diffusion. Tout en renforçant par la ruse la mainmise française sur l’Afrique de l’Ouest, Mitterrand attirait l’Algérie dans le piège néocolonial.
Le discours de la Baule de juin 1990, devant trente-sept pays africains, dévoilera le piège de « la valeur universelle de la démocratie… » qui liera l’aide de la France au multipartisme dont s’était convaincu l’Algérie selon les mémoires du président Chadli.
En janvier 1992, Mitterrand s’éleva contre la décision de l’ANP de suivre les demandes du CNSA et demanda le respect de la valeur » universelle » de la démocratie. Cette déclaration a définitivement convaincu quelques algériens de la teneur et des projets des deux présidents.
Badr’Eddine continua à voyager par vitesse d’inertie de la bureaucratie d’Etat engagée par les accords antérieurs. L’orientation comme le contenu de son travail s’adapta aux périls que traversait notre pays et notre Etat. Un travail de correction, de ré-information, de persuasion, un travail quasiment au corps-à-corps occupa toute son attention dans les rencontres internationales. Il se retrouvait dans cette configuration de déséquilibre absolu face à la puissance médiatique titanesque des puissances occidentales, décuplés par un ordre unipolaire sans restriction.
Dès lors, quel que soit le statut professionnel qu’il a occupé, Badr’Eddine continuera à rechercher comment défendre du mieux possible la présence algérienne, une voix de l’Algérie dans les mondes de la communication et de la publicité.
Le danger majeur, revenu, était le choc et la frayeur dans la gestion des relations internationales. Sa priorité fut exclusivement celle d’empêcher un déferlement sans digues de braises jetées entre les peuples et les cultures pour enflammer les carburants de la colère, de la haine, du suprématisme. Les liens avec les Espagnols, les Italiens, des regards plus empathiques, ne relevaient pas du hasard, mais de l’histoire. A Palerme, le souvenir de Roger II de Sicile.
Un lieu c’est encore et toujours la géographie de nos confrontations et de nos rencontres. Et seuls des humains qui font l’histoire peuvent en sentir le poids. Il a été ce voyageur d’un train de l’histoire qui connaissait les lieux de l’avenir mais devait construire les compartiments et chemins qui y mènent.
Mais lisez ce livre.
Tout patriote algérien doit lire ce livre de notre histoire immédiate.
Mohamed Bouhamidi.
Poussières d’itinérances » Badr’Eddine Mili – APIC Editons – Alger – 2023 – 187 pages
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John Pilger- refusez la guerre qu’on veut nous imposer.

Refusez la guerre qu’on veut nous imposer–par John Pilger
Un article écrit par John Pilger pour Counterpunch le 2 mai 2023, que l'on pourrait résumer comme suit: "Où en sommes-nous ?" - "Comment en sommes-nous arrivés là ?" - et "Pourquoi est- ce pire que jamais ?"... Pas très réjouissant, me direz-vous... Parmi les faits ici passés en revue par le journaliste vétéran, certains, ou beaucoup (c'est selon), vous seront possiblement inconnus. C'est cela qui est le plus inquiétant, en soit. Ce que john Brunner écrivait à propos d'un roman de fiction de Philip Wylie ("La fin du rêve") s'applique ici parfaitement au réel : "Si vous avez l'âge de lire ces caractères d'imprimerie, vous êtes assez âgés pour porter au moins en partie la responsabilité du merdier dans lequel nous pataugeons (et moi aussi, NDLR)." Voici donc ce que John Pilger a à vous dire. "Écoutez-le, et vous ferez peut-être de mauvais rêves. Mais puissent-ils ne pas s'achever dans la boue, le sordide, la misère et la peine. Puissiez-vous avoir la chance de vous réveiller pour échanger les opinions d'hier contre de moins brillantes et moins trompeuses... et de plus sages." John Pilger est un journaliste et cinéaste australo-britannique basé à Londres. Le site Web de Pilger est: www.johnpilger.com . En 2017, la British Library a annoncé la création d'une archive John Pilger de tout son travail écrit et filmé. Le British Film Institute inclut son film de 1979, "Year Zero: the Silent Death of Cambodia", parmi les 10 documentaires les plus importants du XXe siècle.L’article original sur Counterpunch :
En 1935, le Congrès des écrivains américains a eu lieu à New York, suivi d’un autre deux ans plus tard. Ils ont appelé «les centaines de poètes, romanciers, dramaturges, critiques, auteurs de nouvelles et journalistes» pour discuter de «l’effondrement rapide du capitalisme» et de l’annonce d’une autre guerre. Il s’agissait d’événements à haute tension auxquels, selon un récit, 3 500 personnes ont assisté et plus d’un millier ont été refusées.
Arthur Miller, Myra Page, Lillian Hellman, Dashiell Hammett ont averti que le fascisme montait, souvent déguisé, et qu’il incombait aux écrivains et aux journalistes de s’exprimer. Des télégrammes de soutien de Thomas Mann, John Steinbeck, Ernest Hemingway, C Day Lewis, Upton Sinclair et Albert Einstein ont été lus. La journaliste et romancière Martha Gellhorn a pris la défense des sans-abri et des chômeurs, ainsi que de «nous tous sous l’ombre d’une grande puissance violente».
Martha, devenue depuis une amie proche, m’a confié plus tard devant son habituel verre de Famous Grouse et de soda: «
La responsabilité que je ressentais en tant que journaliste était immense. J’avais été témoin des injustices et des souffrances causées par la Dépression, et je savais, nous savions tous, ce qui allait arriver si les silences n’étaient pas brisés.»
Ses paroles résonnent à travers les silences d’aujourd’hui: ce sont des silences remplis d’un consensus de propagande qui contamine presque tout ce que nous lisons, voyons et entendons. Laissez-moi vous donner un exemple:
Le 7 mars, les deux plus anciens journaux d’Australie, le Sydney Morning Herald et The Age, ont publié plusieurs pages sur « la menace imminente » de la Chine. Ils ont peint l’océan Pacifique en rouge. Les yeux des Chinois étaient martiaux, en marche et menaçants.
Le Péril Jaune était sur le point de fondre, comme sous le poids de la gravité.
Aucune raison logique n’a été donnée pour une attaque contre l’Australie par la Chine. Un « groupe d’experts » n’a présenté aucune preuve crédible : l’un d’eux est un ancien directeur de l’Australian Strategic Policy Institute, une façade du ministère de la Défense à Canberra, du Pentagone à Washington, des gouvernements britannique, japonais et taïwanais et de l’industrie de guerre de l’Occident.
«Pékin pourrait frapper d’ici trois ans», ont-ils prévenu. «Nous ne sommes pas prêts.» Des milliards de dollars doivent être dépensés pour des sous-marins nucléaires américains, mais cela, semble-t-il, ne suffit pas. «Les vacances de l’Australie loin de l’histoire sont terminées» ont-ils conclus quoi que cela puisse signifier. Il n’y a aucune menace pour l’Australie, aucune. Le lointain pays « chanceux » n’a pas d’ennemis, encore moins la Chine, son plus grand partenaire commercial. Pourtant, le « China-bashing » qui s’inspire de la longue histoire de racisme de l’Australie envers l’Asie est devenu une sorte de sport pour les «experts» autoproclamés. Qu’en pensent les sino- australiens? Beaucoup sont embarrassés et effrayés.
Les auteurs de cette pièce grotesque de hurlements de chien et d’obséquiosité envers le pouvoir américain sont Peter Hartcher et Matthew Knott, des « journalistes de la sécurité nationale », ainsi, je pense, qu’ils se nomment eux-mêmes. Je me souviens de Hartcher lors de ses escapades payées par le gouvernement israélien. L’autre, Knott, est le porte- parole des costumés de Canberra. Ni l’un ni l’autre n’ont jamais vu une zone de guerre et ses extrêmes de dégradation et de souffrance humaine.
«Comment en est-on arrivé là?» dirait Martha Gellhorn si elle était encore là. «Où diable sont les voix qui disent non? Où est la camaraderie ? » Ces voix sont entendues dans le samizdat de ce site Web et d’autres. En littérature, les noms de John Steinbeck, Carson McCullers, George Orwell sont obsolètes. Le post- modernisme est désormais aux commandes. Le libéralisme a remonté l’échelle politique.
L’Australie, une social-démocratie autrefois somnolente, a promulgué un réseau de nouvelles lois protégeant le pouvoir secret et autoritaire et empêchant le droit de savoir. Les lanceurs d’alertes sont des hors-la-loi, devant être jugés en secret. Une loi particulièrement sinistre interdit «l’ingérence étrangère» par ceux qui travaillent pour des entreprises étrangères. Qu’est-ce que cela signifie?
La démocratie est conceptuelle maintenant; il y a l’élite toute-puissante de l’entreprise fusionnée avec l’État et les exigences « identitaires ». Les amiraux américains sont payés des milliers de dollars par jour par le contribuable australien pour des « conseils ».
Partout en Occident, notre imagination politique a été pacifiée par les Public Relations et distraite par les intrigues de politiciens corrompus à bas prix: un Johnson ou un Trump ou un Sleepy Joe (Biden) ou un Zelensky. Aucun congrès d’écrivains en 2023 ne s’inquiète du « capitalisme en ruine » et des provocations meurtrières de « nos » dirigeants. Le plus tristement célèbre d’entre eux, Blair, un criminel prima facie selon la norme de Nuremberg, est libre et riche. Julian Assange, qui a mis les journalistes au défi de reconnaître que leurs lecteurs avaient le droit de savoir, en est à sa deuxième décennie d’incarcération. La montée du fascisme en Europe est incontestable. Ou « néo-nazisme » ou « nationalisme extrême », comme vous préférez.
L’Ukraine en tant que ruche fasciste de l’Europe moderne a vu la ré-émergence du culte de Stepan Bandera, l’antisémite passionné et meurtrier de masse qui a loué la « politique juive » d’Hitler et qui a fait massacrer 1,5 million de Juifs ukrainiens. «Nous poserons vos têtes aux pieds d’Hitler», proclamait un pamphlet banderiste aux Juifs ukrainiens. Aujourd’hui, Bandera est vénéré en héros dans l’ouest de l’Ukraine et des dizaines de statues de lui et de ses compagnons fascistes ont été payées par l’UE et les États-Unis, remplaçant celles des géants culturels russes et d’autres qui ont libéré l’Ukraine des premiers nazis.
En 2014, les néo-nazis ont joué un rôle clé dans un coup d’État financé par les États-Unis contre le président élu, Viktor Ianoukovitch, accusé d’être « pro-Moscou ». Le régime putschiste comprenait d’éminents « nationalistes extrêmes » – des nazis en tout sauf le nom. Au début, cela a été longuement rapporté par la BBC et les médias européens et américains. En 2019, le magazine Time présentait les « milices suprématistes blanches » actives en Ukraine. NBC News rapportait que « le problème nazi de l’Ukraine est réel ». L’immolation de syndicalistes à Odessa a été filmée et documentée. Dirigée par le régiment d’Azov, dont l’insigne, le « Wolfsangel », a été rendu tristement célèbre par les SS allemands, l’armée ukrainienne a envahi la région orientale du Donbass russophone. Selon les Nations Unies, 14 000 personnes dans l’est ont été tuées. Sept ans plus tard, avec les conférences de paix de Minsk sabotées par l’Occident, comme Angela Merkel l’a avoué, l’Armée russe est intervenue.
Cette version des événements n’a pas été rapportée en Occident. Si on ne fait que la suggérer, on est immédiatement et abusivement accusé d’être un « apologiste de Poutine », que l’on ait (comme moi je l’ai fait) ou non condamné l’invasion russe. Comprendre l’extrême provocation que représente pour Moscou un pays frontalier armé par l’OTAN, l’Ukraine, qui plus est le même pays frontalier par laquelle Hitler a envahi la Russie, vaut immédiat anathème. Les journalistes qui se sont rendus dans le Donbass ont été réduits au silence voire traqués dans leur propre pays. Le journaliste allemand Patrik Baab a perdu son emploi et une jeune journaliste indépendante allemande, Alina Lipp, a vu son compte bancaire sous
séquestre. En Grande-Bretagne, le silence de lʼintelligentsia libérale est le silence de l’intimidation. Les questions parrainées par l’État comme l’Ukraine et Israël sont à éviter si vous souhaitez conserver un emploi sur le campus ou un poste d’enseignant. Ce qui est arrivé à Jeremy Corbyn en 2019 se répète sur les campus où les opposants à l’apartheid israélien sont accusés avec désinvolture d’être des antisémites. Le professeur David Miller, ironiquement la principale autorité du pays en matière de propagande moderne, a été limogé par l’Université de Bristol pour avoir suggéré publiquement que les « atouts » d’Israël en Grande-Bretagne et son lobbying politique exerçaient une influence disproportionnée dans le monde entier – un fait pour lequel les preuves sont innombrables.
L’université a embauché un conseillé juridique de premier plan pour enquêter sur l’affaire de manière indépendante. Son rapport a exonéré Miller de la « question importante de la liberté d’expression universitaire » et a conclu que « les commentaires du professeur Miller ne constituaient pas un discours illégal ». Pourtant, Bristol l’a limogé. Le message est clair: quel que soit l’outrage qu’il commet, Israël bénéficie de l’immunité et ses détracteurs doivent être punis.
Il y a quelques années, Terry Eagleton, alors professeur de littérature anglaise à l’Université de Manchester, estimait que «pour la première fois en deux siècles, il n’y a pas d’éminent poète, dramaturge ou romancier britannique prêt à remettre en question les fondements du mode de vie occidental».
Aucun Shelley n’a parlé pour les pauvres, aucun Blake pour les rêves utopiques, aucun Byron n’a maudit la corruption de la classe dirigeante, aucun Thomas Carlyle et John Ruskin n’ont révélé le désastre moral du capitalisme. William Morris, Oscar Wilde, HG Wells, George Bernard Shaw n’ont pas d’équivalent aujourd’hui. Harold Pinter était alors vivant, «le dernier à élever la voix», écrit Eagleton.
D’où vient le post-modernisme ? (le rejet de la politique réelle et de la dissidence authentique). La publication en 1970 du livre à succès de Charles Reich, The Greening of America, offre un indice. L’Amérique était alors en plein bouleversement; Nixon était à la Maison Blanche, une résistance civile, connue sous le nom de « mouvement », avait éclaté des marges de la société au milieu d’une guerre qui touchait presque tout le monde. En alliance avec le mouvement des droits civiques, il a présenté le défi le plus sérieux au pouvoir de Washington depuis un siècle. Sur la couverture du livre de Reich figuraient ces mots: «Il y a une révolution qui approche. Ce ne sera pas comme les révolutions du passé. Cela viendra de l’individu.»
À l’époque, j’étais correspondant aux États-Unis et je me souviens de l’élévation du jour au lendemain au statut de gourou du Reich, un jeune universitaire de Yale. Le New Yorker avait sensationnellement sérialisé son livre, dont le message était que « l’action politique et la parole de vérité » des années 1960 avaient échoué et que seules « la culture et l’introspection » changeraient le monde. C’était comme si l’hippydom (la mode et le comportement hippie, ou la condition d’être hippie) réclamait l’accès aux classes de consommation. Et dans un sens ça l’était. En quelques années, le culte du « moi-isme » avait presque submergé le sens de l’action collective, de la justice sociale et de l’internationalisme de beaucoup de gens. Classe, sexe et race furent séparés. Le personnel devint le politique et les médias devinrent le message. Gagner de l’argent, disait ce dernier !
Quant au « mouvement », son espoir et ses chants, les années de Ronald Reagan et de Bill Clinton ont mis fin à tout cela. La police était maintenant en guerre ouverte avec les Noirs; les fameux projets de loi sur l’aide sociale de Clinton ont battu des records mondiaux du nombre majoritaire de Noirs envoyés en prison. Lorsque le 11 septembre s’est produit, la fabrication de nouvelles « menaces » sur la « frontière de l’Amérique » (ainsi que le « Projet pour un nouveau siècle américain » nomma le monde) a achevé la désorientation politique de ceux qui, 20 ans plus tôt, auraient formé une opposition véhémente. Dans les années qui ont suivi, l’Amérique est entrée en guerre avec le monde. Selon un rapport largement ignoré des « Physicians for Social Responsibility », « Physicians for Global Survival » et « International Physicians for the Prevention of Nuclear War », lauréat du prix Nobel, le bilan dans la « guerre contre le terrorisme » des États-Unis est « d’au moins » 1,3 million de morts en Afghanistan, Irak et Pakistan. Ce chiffre n’inclut pas les morts des guerres menées et alimentées par les États-Unis au Yémen, en Libye, en Syrie, en Somalie et au-delà. Le vrai chiffre, selon le rapport, « pourrait bien dépasser 2 millions [ou] environ 10 fois plus que celui dont le public, les experts et les décideurs ont connaissance et [est] propagé par les médias et les principales ONG ». « Au moins » un million de personnes ont été tuées en Irak, disent les médecins, soit 5% de la population.
L’énormité de cette violence et de cette souffrance semble n’avoir aucune place dans la conscience occidentale. « Personne ne sait combien » est le refrain des médias. Blair et George W. Bush – et Straw et Cheney et Powell et Rumsfeld et les autres responsables – n’ont jamais été en danger de poursuites. Le maestro de la propagande de Blair, Alistair Campbell, est célébré comme une « personnalité médiatique ». En 2003, j’ai interviewé Charles Lewis, le célèbre journaliste d’investigation, à Washington. Nous avons discuté de l’invasion de l’Irak quelques mois plus tôt. Je lui ai demandé: «Et si les médias constitutionnellement les plus libres du monde avaient sérieusement défié George W. Bush et Donald Rumsfeld et enquêté sur leurs revendications, au lieu de répandre ce qui s’est avéré être une propagande grossière?» Il a répondu: «Si nous, les journalistes, avions fait notre travail, il y a de très, très bonnes chances que nous ne serions pas entrés en guerre en Irak.»
J’ai posé la même question à Dan Rather, le célèbre présentateur de CBS, qui m’a donné la même réponse. David Rose de l’Observer, qui avait promu la « menace » qu’aurait représenté Saddam Hussein, et Rageh Omaar, alors correspondant de la BBC en Irak, m’ont donné la même réponse. L’admirable contrition de Rose d’avoir été « dupé » parlait pour de nombreux journalistes privés de leur courage de le dire. Leur propos vaut la peine d’être répété. Si les journalistes avaient fait leur travail, s’ils avaient interrogé et enquêté sur la propagande au lieu de l’amplifier, un million d’hommes, de femmes et d’enfants irakiens seraient peut-être en vie aujourd’hui; des millions d’autres n’auraient peut-être pas fui leur foyer; la guerre sectaire entre sunnites et chiites n’aurait peut-être pas éclaté et l’État islamique (Daesh) n’aurait peut-être pas existé.
Appliquez cette vérité à toutes les guerres rapaces déclenchées depuis 1945 par les États-Unis et leurs « alliés » et la conclusion est à couper le souffle. Est-ce que cela a déjà été évoqué dans les écoles de journalisme?
Aujourd’hui, la guerre médiatique est une tâche clé du journalisme dit mainstream, rappelant celle décrite par un procureur de Nuremberg en 1945: « Avant chaque agression majeure, à quelques exceptions près fondées sur l’opportunité, ils ont lancé une campagne de presse destinée à affaiblir leurs victimes et à préparer psychologiquement le peuple allemand… Dans le système de propagande… c’était la presse quotidienne et la radio qui étaient les armes les plus importantes. »
L’un des courants persistants de la vie politique américaine est un extrémisme sectaire qui se rapproche du fascisme. Bien que Trump en ait été crédité, c’est pendant les deux mandats d’Obama que la politique étrangère américaine a sérieusement flirté avec le fascisme. Cela n’a presque jamais été signalé. «Je crois en l’exceptionnalisme américain avec chaque fibre de mon être», a déclaré Obama, qui a développé un passe-temps présidentiel préféré, les attentats à la bombe et les escadrons de la mort appelés « opérations spéciales », comme aucun autre président ne l’avait fait depuis la première guerre froide. Selon une enquête du Council on Foreign Relations, en 2016, Obama a largué 26 171 bombes. C’est l’équivalent de 72 bombes par jour. Il a bombardé les personnes les plus pauvres et les personnes de couleur: en Afghanistan, en Libye, au Yémen, en Somalie, en Syrie, en Irak, au Pakistan. Chaque mardi – a rapporté le New York Times – il sélectionnait personnellement ceux qui
seraient assassinés par des missiles infernaux tirés par des drones. Des mariages, des funérailles, des bergers ont été attaqués, ainsi que ceux qui tentaient de récupérer les parties du corps ornant la « cible terroriste ». Un sénateur républicain de premier plan, Lindsey Graham, a estimé, d’un air approbateur, que les drones d’Obama avaient tué 4 700 personnes. «Parfois, vous frappez des innocents et je déteste ça», a-t-il dit, mais nous avons éliminé des membres très importants d’Al-Qaïda.
En 2011, Obama a déclaré aux médias que le président libyen Mouammar Kadhafi prévoyait un « génocide » contre son propre peuple. «Nous savions…», a-t-il affirmé, «que si nous attendions un jour de plus, Benghazi, une ville de la taille de Charlotte [Caroline du Nord], pourrait subir un massacre qui se serait répercuté sur toute la région et aurait souillé la conscience du monde.» C’était un mensonge. La seule « menace » était la prochaine défaite des islamistes fanatiques par les forces gouvernementales libyennes. Avec ses projets de renaissance du panafricanisme indépendant, une banque africaine et une monnaie africaine, le tout financé par le pétrole libyen, Kadhafi a été présenté comme un ennemi du colonialisme
occidental sur un continent dans lequel la Libye était le deuxième État le plus moderne. L’objectif était de détruire la « menace » de Kadhafi et son État moderne. Soutenue par les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France, l’Otan a lancé 9 700 attaques aériennes contre la Libye. Un tiers visait des infrastructures et des cibles civiles, a rapporté l’ONU. Des ogives en uranium ont été utilisées; les villes de Misurata et de Syrte ont été bombardées en tapis. La Croix-Rouge a identifié des fosses communes et l’Unicef a signalé que « la plupart [des enfants tués] avaient moins de dix ans ». Quand Hillary Clinton, la secrétaire d’État d’Obama, a appris que Kadhafi avait été capturé par les insurgés et sodomisé avec un couteau, elle a ri et a dit à la caméra: «Nous sommes venus, nous avons vu, il est mort!» Le 14 septembre 2016, la commission des affaires étrangères de la Chambre des communes à Londres a rendu compte de la conclusion d’une étude d’un an sur l’attaque de l’OTAN contre la Libye, qu’elle a décrite comme un « tissu de mensonges » – y compris l’histoire du massacre de Benghazi. Les bombardements de l’OTAN ont plongé la Libye dans une catastrophe humanitaire, tuant des milliers de personnes et déplaçant des centaines de milliers d’autres, transformant la Libye du pays africain au niveau de vie le plus élevé en un État en faillite déchiré par la guerre.
Sous Obama, les États-Unis ont étendu les opérations secrètes des « forces spéciales » à 138 pays, soit 70% de la population mondiale. Le premier président « afro-américain » a lancé
ce qui équivalait à une invasion à grande échelle de l’Afrique. Rappelant la ruée vers l’Afrique au XIXe siècle, le Commandement américain pour l’Afrique (Africom) a depuis construit un réseau de quémandeurs parmi les régimes africains collaboratifs avides de pots-de-vin et d’armements américains. La doctrine « soldat à soldat » d’Africom intègre des officiers américains à tous les niveaux de commandement, du général à l’adjudant. Seuls les casques coloniaux manquent. C’est comme si la fière histoire de libération de l’Afrique, de Patrice Lumumba à Nelson Mandela, avait été reléguée aux oubliettes par l’élite coloniale noire d’un nouveau maître blanc. La « mission historique » de cette élite, avertit le savant Frantz Fanon, est la promotion d’un « capitalisme rampant sous camouflage ».
L’année où l’OTAN a envahi la Libye, en 2011, Obama a annoncé ce qui est devenu connu sous le nom de « pivot vers l’Asie ». Près des deux tiers des forces navales américaines seraient transférées en Asie-Pacifique pour « faire face à la menace chinoise », selon les mots de son secrétaire à la Défense. Il n’y avait aucune menace de la Chine; il y avait une menace contre la Chine de la part des États-Unis; quelque 400 bases militaires américaines formaient un arc le long du bord du cœur industriel de la Chine, qu’un responsable du Pentagone a décrit avec approbation comme un « nœud coulant ».
Dans le même temps, Obama a placé des missiles en Europe de l’Est visant la Russie. C’est le récipiendaire béatifié du prix Nobel de la paix qui a augmenté les dépenses consacrées aux ogives nucléaires à un niveau supérieur à celui de toute administration américaine depuis la guerre froide – après avoir promis, dans un discours émouvant au centre de Prague en 2009, d’«aider à débarrasser le monde des armes nucléaires». Obama et son administration savaient très bien que le coup d’État que sa secrétaire d’État adjointe, Victoria Nuland, avait été envoyée superviser contre le gouvernement ukrainien en 2014 provoquerait une réponse russe et conduirait probablement à la guerre. Ce qui n’a pas manqué de se produire.
J’écris ceci le 30 avril, jour anniversaire du dernier jour de la plus longue guerre du XXe siècle, au Vietnam, guerre que j’ai couverte. J’étais très jeune quand je suis arrivé à Saigon et j’ai beaucoup appris. J’ai appris à reconnaître le bourdonnement distinctif des moteurs des géants B-52, qui larguaient leur carnage du haut des nuages et n’épargnaient rien ni personne; J’ai appris à ne pas me détourner devant un arbre calciné recouvert de morceaux de corps humains; J’ai appris à valoriser la gentillesse comme jamais auparavant; J’ai appris que Joseph Heller avait raison dans son magistral Catch-22: que la guerre ne convenait pas aux gens sains d’esprit; et j’ai appris ce qu’était « notre » propagande. Tout au long de cette guerre, la propagande disait qu’un Vietnam victorieux propagerait sa maladie communiste dans le reste de l’Asie, permettant au Grand Péril Jaune du nord de s’abattre. Que les pays tomberaient comme des « dominos ».
Le Vietnam de Ho Chi Minh a été victorieux, et rien de ce qui a été annoncé ne s’est produit. Au lieu de cela, la civilisation vietnamienne s’est épanouie, remarquablement, malgré le prix qu’elle a payé: trois millions de morts, et les mutilés, les difformes, les toxicomanes, les empoisonnés, les perdus.
Si les propagandistes actuels obtiennent leur guerre avec la Chine, ce ne sera qu’une fraction de ce qui est à venir.
Parlez ! Refusez la guerre qu’on veut vous imposer !
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