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Frantz Fanon : l’éclat du métal

Frantz Fanon marchant sur une passerelle de navire. À la droite de Fanon se trouve Rheda Malek, un journaliste du journal du Front de libération nationale algérien El Moudjahid. Frantz Fanon Archives / IMEC
Trois affirmations factuelles dans ce texte sont discutables pour moi, notamment celles de la mort de Abane Ramdane, mais n'altèrent en rien sa valeur et sa grande richesse. Mohamed Bouhamidi.
Frantz Fanon : l’éclat du métal
20200228_Dossier-26_EN_Web.pdf – Frantz Fanon: The Brightness of Metal | Tricontinental: Institute for Social Research

Carte coloniale française de la Martinique tirée de l’Atlas nouveau de Covens & Mortier, 1942. Wikimedia Commons / Geographicus Cartes anciennes rares
« Sur cette terre, il y a ce qui mérite la vie. » Mahmoud Darwish
Frantz Fanon est né sur l’île caribéenne de la Martinique le 25 juillet 1925. Il meurt aux États-Unis, d’une leucémie, le 6 décembre 1961. Il avait trente-six ans. À trente-six ans, il avait été un protagoniste de deux guerres, un militant politique dans les Caraïbes, en Europe et en Afrique du Nord, un dramaturge, un psychiatre en exercice, l’auteur de nombreux articles dans des revues scientifiques, un enseignant, un diplomate, un journaliste, le rédacteur en chef d’un journal anticolonial, l’auteur de trois livres, et un panafricaniste et internationaliste majeur.
À l’instar d’Ernesto « Che » Guevara – un autre révolutionnaire qui valorisait la poétique et qui était un internationaliste engagé, un médecin, un soldat, un enseignant et un théoricien – la vie de Fanon a été marquée par un mouvement permanent, courageux et militant vers le présent, et vers la spécificité des situations dans lesquelles il se trouvait.
La pensée de Fanon porte, selon la phrase mémorable d’Ato Sekyi-Otu, une « irrépressible […] ouverture à l’universel ». Dans le domaine du politique, comme dans le domaine poétique, le chemin le plus vrai vers l’universel a toujours été celui d’un engagement intense avec le particulier dans ses manifestations concrètes dans l’espace et le temps : ce morceau de terre occupé dans les interstices de cette ville, ces femmes reconstruisant dans les ruines de la dernière attaque, le plastique brûlant dans ce brasero au fur et à mesure que la nuit avance, ces hommes qui sortent de l’ombre avec ces armes.
« Le courage », écrit Alain Badiou, « est une vertu locale. Il s’inscrit dans une morale locale ». C’est sur ce terrain que les penseurs radicaux, dont les œuvres nourrissent une capacité d’illumination et d’inspiration à travers l’espace et le temps, fondent leur intellect. Ce terrain peut être dangereux. Pour le militant, le prix à payer pour que, selon les mots de Fanon écrits en France en 1952, « deux ou trois vérités puissent jeter leur éclat éternel sur le monde », pourrait être le risque de « l’anéantissement ».
Pour l’intellectuel radical, la confrontation avec le particulier peut parfois exiger un travail solitaire, comme dans certaines formes d’écriture carcérale. Mais le fondement premier de la raison militante est, selon les mots de Karl Marx, « la participation à la politique, et donc aux luttes réelles ».
Et l’émancipation – le communisme, selon les mots de Marx – est « le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses » et non « un idéal auquel la réalité devra s’ajuster ».
Pour Marx, le monde ne sera façonné par les idées les plus précieuses de l’effort philosophique que lorsque la philosophie elle-même deviendra mondaine par la participation à la lutte. Cedric Robinson parle de cet impératif lorsqu’il écrit que, afin de « cimenter la douleur à l’objectif, l’expérience à l’attente, la conscience à l’action collective », il est nécessaire de s’assurer que « la pratique de la théorie est informée par la lutte ».
Pour Fanon, le développement de la raison radicale – c’est-à-dire de la raison émancipatrice – passe certainement par le dialogue avec la philosophie telle qu’elle est définie par Paulin Hountondji : « non pas un système mais une histoire ». Mais le plan du devenir sur lequel s’inscrit cette œuvre est, à l’instar de la philosophie de la praxis d’Antonio Gramsci, celui de la lutte – les luttes des damnés de la terre. Fanon est, selon les termes de Gramsci, un philosophe démocratique. « Ce philosophe, écrit Peter Thomas, n’est plus défini en termes de séparation d’avec la « vie du peuple », mais comme un élément expressif de cette vie qu’il vise à cultiver, en augmentant sa capacité de relations actives de connaissance et de pratique ».
Depuis sa mort à la fin de 1961, la pensée de Fanon a eu une vie extraordinaire, allant du maelström de la révolution algérienne à la prison américaine, en passant par la banlieue française, la favela brésilienne et bien au-delà. Parfois exprimée à travers une poétique puissante et toujours ancrée dans un humanisme radical – affirmation immédiate, universelle et militante de l’égalité et de la valeur de la vie humaine – sa vision politique s’oppose résolument à la logique manichéenne du colonialisme.
Le manichéisme est un concept central dans la pensée de Fanon. Le terme nous vient d’une religion fondée par Mani, connu par ses disciples sous le nom d’« Apôtre de la Lumière », en Babylonie au IIIe siècle. Mani a tissé un ensemble de religions diverses en une seule nouvelle foi qui proposait un dualisme absolu entre le bien et le mal représenté, en termes symboliques, par la lumière et l’obscurité. Introduit dans le discours contemporain sous forme de métaphore, le manichéisme parle d’une scission absolue entre toutes les choses légères et bonnes (et vraies, belles, propres, saines, prospères, etc.) et toutes les choses sombres et mauvaises (et fausses, laides, sales, malades, appauvries, etc.). C’est une orientation intrinsèquement paranoïaque du monde.
La pensée de Fanon est marquée par un engagement axiomatique en faveur d’un égalitarisme immédiat et radical – incluant la reconnaissance d’une capacité universelle de raisonnement. Il est façonné, dans sa structure profonde, par un sens profondément dialectique de la capacité de l’humain à être en mouvement. Sa pensée, prise dans son ensemble, n’a pas dévié de ce qu’Aimé Césaire, l’extraordinaire poète surréaliste, a décrit comme l’obligation « de voir clairement, de penser clairement – c’est-à-dire dangereusement ».
La libération doit, insiste Fanon, redonner « de la dignité à tous les citoyens, remplir leur esprit et régaler leurs yeux de choses humaines et créer une perspective qui est humaine parce que des personnes conscientes et souveraines y habitent ». Pour Fanon, la restauration de la dignité n’est pas une question de retour. Le voyage vers ce que, dans la dernière année de sa vie, il a appelé dans une lettre écrite à l’intellectuel iranien Ali Shariati « cette destination où l’humanité vit bien » est entrepris à travers un processus constant de devenir et d’élargissement de la sphère de la raison démocratique. Comme le note Lewis Gordon, pour Fanon, la légitimité n’est pas une question d’offrir une preuve d’authenticité raciale ou culturelle ; elle émerge plutôt « d’un engagement actif dans les luttes pour la transformation sociale et la construction d’institutions et d’idées qui nourrissent et libèrent les anciens colonisés ».
Pour l’intellectuel formé à l’université, Fanon pose une exigence simple, mais qui conserve sa charge radicale près de soixante ans plus tard : aller au-delà de l’ordonnancement ontologique et spatial de l’oppression et s’engager dans une forme de praxis insurgée et démocratique dans laquelle « un courant mutuel d’illumination et d’enrichissement » se développe entre des protagonistes de différentes positions sociales.

Frantz Fanon lors d’une conférence de presse d’écrivains à Tunis, 1959. Frantz Fanon Archives / IMEC
(Mauvaises) lectures
Le dernier livre de Fanon, Les Damnés de la Terre, est venu au monde peu de temps après qu’il l’ait quitté. En 1963, il a été mal traduit en anglais sous le titre Les Damnés de la Terre The Wretched of the Earth. Certains érudits préfèrent s’y référer comme Les Damnés de la Terre, ce qui est une meilleure traduction. D’emblée, Jean-Paul Sartre, intellectuel anticolonial engagé, a dévié de nombreux lecteurs avec une introduction qui, bien que sympathique, interprétait à tort Fanon comme un penseur manichéen. En 1970, Hannah Arendt, une penseuse qui a acquis une position importante dans le milieu universitaire nord-américain et au-delà malgré ses positions constamment anti-noires, a aggravé le problème avec une erreur d’interprétation influente qui a réduit la pensée complexe de Fanon à son soutien à la lutte armée contre le colonialisme.
Cependant, il y a un ensemble d’intellectuels qui ont lu Fanon comme un penseur sophistiqué plutôt que comme un archétype racial. Paulo Freire a été l’un des premiers intellectuels majeurs à comprendre la théorie de la praxis de Fanon. En 1968, Freire terminait le manuscrit de son deuxième livre, Pédagogie de l’opprimé, à Santiago alors qu’il vivait en exil de la dictature militaire au Brésil. Dans une interview en Californie en 1987, il se souvient : « Un jeune homme qui était à Santiago pour une tâche politique m’a donné le livre Les Damnés de la Terre. J’étais en train d’écrire Pédagogie des opprimés, et le livre était presque terminé quand j’ai lu Fanon. J’ai dû réécrire le livre ».
Après avoir lu Fanon, Freire a développé un humanisme radical engagé dans la reconnaissance immédiate de la personnalité pleine et égale des opprimés comme condition préalable à l’action émancipatrice. À l’instar de Fanon, sa forme de praxis est fondée sur une éthique de la réciprocité entre l’intellectuel autorisé et les personnes qui n’ont pas eu accès à beaucoup d’éducation formelle.
Pedagogy of the Oppressed a été publié plus tard cette année-là et, en 1972, il a été repris par l’Organisation des étudiants sud-africains (SASO) qui avait été formée par Steve Biko, Barney Pityana, Rubin Phillip et d’autres, en 1968. À partir de Durban, les idées freiriennes sont devenues centrales à une forme d’action radicalement démocratique qui visait à travailler vers la conscience critique en tant que projet partagé, plutôt qu’à annoncer au peuple de nouvelles versions de ce que Marx avait appelé « l’abstraction dogmatique ».
À la fin des années 1970 et tout au long des années 1980, les idées freiriennes sur la praxis – largement façonnées par Fanon, et souvent lues en parallèle avec lui – étaient au cœur du travail politique mené dans les luttes sociales et communautaires en Afrique du Sud. La théorie freirienne de la praxis a permis l’émergence de certaines des forces sociales les plus impressionnantes et les plus puissantes de la planète à l’époque, où les citoyens ordinaires sont devenus des protagonistes centraux des luttes et de la construction du sens, du contre-pouvoir et de l’histoire par la base.
Si l’on considère Fanon comme un théoricien de la praxis, la réaction rapide, mais extraordinaire et durable de Sylvia Wynter aux émeutes de Los Angeles de 1992 est exemplaire. Dans son approche explicitement fanonienne.
Dans sa conclusion explicitement fanonienne de « No Humans Involved: A Letter to My Colleagues », elle est allée au-delà de Los Angeles et vers « les vies jetables… de la grande majorité des populations qui habitent les “favelas/bidonvilles” du globe et leurs archipels sans emploi ». Wynter a soutenu que, pour les intellectuels formés à l’université – qu’elle considère comme des « grammairiens » formés de l’ordre constitué, un ordre qui ne considère pas tout le monde comme également humain – il est impératif de « marier notre pensée » à celle des opprimés.
En 1996, Sekyi-Otu a produit une lecture brillante et profondément dialectique, centrée sur l’Afrique, de Fanon, qui a placé la question de la praxis et, surtout, ce que Sekyi-Otu appelle « le sursis de la raison prodigue » au cœur de ce que Fanon appelait « le chemin fatigant vers la connaissance rationnelle ». Des chercheurs comme Nigel Gibson, Lewis Gordon et Tracy Sharpley-Whiting ont également considérablement enrichi les recherches sur Fanon.

Rencontre d’Abahlali base Mjondolo, le mouvement des habitants des bidonvilles d’Afrique du Sud, en février 2020. Rajesh Jantilal
Humanisme radical
Dans l’Afrique du Sud contemporaine, Fanon est lu et commenté depuis l’atelier d’éducation politique organisé autour d’une occupation foncière urbaine durement acquise jusqu’à l’école politique syndicale et au sein du monde universitaire, tant dans ses espaces dissidents que dans ses plus hautes sphères. La vie et l’œuvre de Fanon sont une source d’inspiration et d’acuité analytique pour tous ces publics. Achille Mbembe, écrivant depuis Johannesburg, explique :
« J’ai moi-même été attiré par le nom et la voix de Fanon car ils ont tous deux l’éclat du métal. Sa pensée est métamorphique, animée par une indestructible volonté de vivre. Ce qui donne à cette pensée métallique sa force et sa puissance, c’est l’air d’indestructibilité et, son corollaire, l’injonction à se lever. C’est le silo inépuisable d’humanité qu’il abrite et qui, hier, a donné sa force aux colonisés et qui, aujourd’hui, nous permet d’envisager l’avenir avec optimisme ».
De nombreux liens ouvrent de fructueuses perspectives de dialogue entre l’œuvre de Fanon et les formes contemporaines de lutte. Ceux-ci vont de son analyse de la centralité de la racialisation de l’espace et de la spatialisation de la race dans le projet colonial de peuplement, aux questions de langue, de maintien de l’ordre, d’inconscient racial et, bien sûr, aux réalités brutales de ce que l’on appelle désormais la postcolonie.
Dans le milieu universitaire métropolitain, l’humanisme de Fanon est, à quelques exceptions notables près – comme l’ouvrage précieux de Paul Gilroy – souvent ignoré ou traité comme dépassé, voire précritique. La condescendance méprisante de personnes dont l’humanité n’a jamais été remise en question n’est pas rare. Mais dans l’Afrique du Sud contemporaine, c’est la question de l’humain – comment se construit le compte de l’humain et comment s’affirme l’humanité – qui relie le plus étroitement le travail théorique de Fanon au travail intellectuel mené dans les luttes souvent périlleuses pour la terre et la dignité. Ici, la dignité est comprise comme la reconnaissance d’une humanité pleine et égale, y compris le droit de participer aux décisions publiques. Ces types de luttes – souvent menées contre la violence considérable de l’État et du parti au pouvoir, et le mépris de la société civile – sont profondément ancrées dans un humanisme insurgé qui légitime et soutient la résistance. L’important ouvrage de Nigel Gibson sur Fanon et l’Afrique du Sud en témoigne parfaitement.
La puissance politique contemporaine de l’humanisme radical n’est pas propre à l’Afrique du Sud. De Caracas à La Paz en passant par Port-au-Prince, les récits de politiques populaires et potentiellement émancipatrices mettent fréquemment en avant le quartier comme un lieu de lutte important, le blocus routier et l’occupation comme des tactiques essentielles, et l’affirmation de l’humanité des opprimés comme fondement de la force de résistance. Cette affirmation est souvent expliquée comme étant soutenue par des pratiques sociales où les femmes jouent un rôle de premier plan, et fréquemment évoquée en termes de reconquête de la dignité. Il n’est pas rare d’entendre des gens parler d’indignité comme d’une conséquence de l’expropriation du droit de participer à la prise de décisions concernant les affaires publiques, ainsi que du droit à la terre, au travail et à l’autonomie corporelle.
La question de l’humain est, en partie, celle de la manière dont l’oppression cherche à répartir l’attribution de la capacité de raisonner et à reconnaître certains discours comme tels tout en rejetant d’autres discours comme de simples bruits – bruits résultant de la déraison. Il s’agit de déterminer qui est honoré et qui est déshonoré, qui peut être calomnié en toute impunité et qui mérite le respect public, dont la vie est valorisée et qui ne l’est pas, dont la vie devrait normalement être régie par le droit et dont la vie devrait être systématiquement régie par la violence, et qui, dans la mort, devrait être pleuré et qui ne devrait pas l’être. Le déni d’une humanité pleine et égale permet à l’oppression de
tracer la frontière entre les formes d’organisation et de contestation qu’elle peut considérer comme politiques et celles qu’elle ne peut pas considérer, et entre la société civile et la sphère d’engagement qu’elle considère comme insensée, criminelle ou relevant d’un complot.
L’humanisme radical de Fanon, un humanisme fait – selon la célèbre formule de Césaire – « à la mesure du monde », permet de s’exprimer avec une réelle force sur les nombreuses façons dont la question de l’humain est posée et contestée au sein des formes contemporaines de militantisme populaire menées dans des zones d’exclusion et de domination sociales.
La porte ouverte de chaque conscience
Avant de venir en France à la fin de 1946 pour étudier la médecine, puis se spécialiser en psychiatrie, Fanon avait été soldat dans les Forces françaises libres, luttant contre le fascisme en Europe tout en affrontant le racisme constant au sein de l’armée française. En 1944, il est blessé lors de la bataille de Colmar, une ville française près de la frontière allemande, et reçoit la Croix de Guerre pour bravoure. En 1945, il rentre chez lui en Martinique, où il travaille pour la campagne victorieuse de Césaire pour être élu maire de Fort de France sur un programme communiste.
Dès le début, les écrits de Fanon en France se sont préoccupés de la manière dont le racisme produit ce que Michel-Rolph Trouillot appellera plus tard « une ontologie, une organisation implicite du monde et de ses habitants ». Dans Le syndrome nord-africain, un essai publié à l’âge de 26 ans, Fanon a examiné comment la science médicale française abordait le migrant nord-africain avec « une attitude a priori » qui, surtout, n’est pas dérivée « expérimentalement » mais, plutôt, « sur la base d’une tradition orale ». Il observe que « le Nord-Africain ne vient pas avec un substrat commun à sa race, mais sur une base construite par l’Européen. En d’autres termes, le Maghrébin, spontanément, par le simple fait d’apparaître sur la scène, entre dans un cadre préexistant. Dans ce cadre, le Maghrébin apparaît au médecin français comme « un simulateur, un menteur, un simulateur, un paresseux, un voleur ».

Stephen Biko (debout) lors de la conférence de 1971 de l’Organisation des étudiants sud-africains (SASO). La résidence Alan Taylor, où s’est tenu l’événement, était la résidence réservée aux étudiants en médecine de l’Université du Natal sous l’apartheid. Fondation Steve Biko
Fanon montre que dans la conscience du raciste, et dans l’intellect général des formations sociales racistes, la scission ontologique imaginée dont dépend l’idéologie raciste fait partie de ce qu’Emmanuel Kant appelait l’a priori – les catégories à travers lesquelles le sens est donné à l’expérience. Cette tromperie de la raison – ce que Gordon appelle la « rationalité raciste » – aboutit à ce que les sociétés racistes produisent des formes de connaissance qui, bien qu’autorisées comme les exemples les plus complets de la raison à l’œuvre, sont fondamentalement irrationnelles.
Le premier livre de Fanon, Peau noire, masques blancs, est publié à l’été 1952, quelques mois après Le Syndrome nord-africain, et la même année que L’Homme invisible de Richard Wright, avec lequel il a souvent été lu. Il a été traduit en anglais sous le titre Peau noire, masques blancs en 1967. Superbement analysé par Gordon, il s’agit à la fois d’une déclaration d’un engagement radical et affirmatif en faveur de la liberté humaine et d’une brillante critique du racisme dans les Caraïbes et dans la métropole qui aborde des questions allant de la langue à la culture populaire, en passant par la romance et le sexe, l’anthropologie et la psychologie. Il reste un texte fondamental pour les études critiques sur la race.
Peau noire, masques blancs a été dicté à Josie Dublé, une camarade et amante que Fanon épousera plus tard, alors qu’il faisait les cent pas dans sa chambre d’étudiant à Lyon. La prose porte un sens de la cadence de ce mouvement et est sculptée par une poésie fascinante avec des influences perceptibles de sa lecture de poètes comme Aimé Césaire et Jacques Roumain. Certaines parties du livre se lisent comme si elles étaient destinées à être déclamées.
Toute politique repose, consciemment ou non, sur une ontologie, sur une théorie de l’être humain. Pour Fanon, il y a deux faits marquants sur l’être humain, tous deux médiés par une disposition affirmative. La première est que l’être humain « est mouvement vers le monde ». Dans la tradition de la philosophie française qui s’étend de Sartre à Badiou, la perspective de ce que Fanon appelait la « mutation » de la conscience – la capacité de l’être humain à changer – resterait jusqu’à la fin un thème central de sa pensée. Dans son travail réalisé lors de son immersion dans la révolution algérienne, la mutation de la conscience sera explorée dans le contexte de la lutte collective.
Pour Fanon, la conscience n’est pas seulement dynamique. Le deuxième fait marquant à propos de l’être humain est que la conscience est libre de la même manière qu’elle l’est dans l’existentialisme de Sartre. Pour Fanon, « Dans le monde que je traverse, je me crée sans cesse. Je fais partie de l’Être dans la mesure où je le dépasse ». Mais Fanon ne partage pas le pessimisme de la vision de Sartre selon laquelle l’humain est « une passion inutile ». L’humanisme de Fanon porte un optimisme fondamental que l’on peut sans doute situer dans une tradition d’humanisme caribéen avec des antécédents africains et des parallèles qui va de Toussaint Louverture à Aimé Césaire, en passant par Sylvia Wynter et Jean-Bertrand Aristide. Il commence et termine son premier livre en insistant sur le fait que « l’homme est un oui ».
Son humanisme a aussi une dimension universelle : « L’antisémitisme me frappe de plein fouet : je suis enragé, je suis saigné à blanc par une bataille épouvantable, je suis privé de la possibilité d’être un homme ». Fanon affirme que « chaque fois qu’un homme a contribué à la victoire de la dignité de l’esprit, chaque fois qu’un homme a dit non à une tentative d’assujettissement de ses semblables, j’ai ressenti de la solidarité avec son acte ». Bien sûr, l’utilisation d’un langage genré qui est parfois (mais pas toujours) introduit dans la traduction est regrettable pour un intellectuel qui insistait sur le fait que « [nous] devons nous prémunir contre le danger de perpétuer la tradition féodale qui considère comme sacrée la supériorité de l’élément masculin sur l’élément féminin ».
Pour Fanon, l’impératif de reconnaître chaque conscience comme autonome et possédant la capacité de raisonner et d’exercer la liberté est éthique autant qu’empirique. Il conclut son premier livre, Peau noire, masques blancs, en insistant sur le fait qu’« à la fin de cette étude, je veux que le monde reconnaisse, avec moi, la porte ouverte de toute conscience ». L’engagement de Fanon pour la reconnaissance de toute conscience comme porte ouverte est un principe universel, un axiome militant, tout à fait opposé à la conception aristocratique de la philosophie qui, allant de Platon à Nietzsche, et jusqu’à leurs descendants contemporains, réserve la raison à une caste privilégiée. Plus tôt dans le livre, il écrit en tant que clinicien et en allusion à la théorie de la praxis qui sera plus tard élaborée dans le tourbillon de la guerre d’Algérie :
En examinant cette fermière de 73 ans, dont l’esprit n’a jamais été fort et qui est maintenant loin dans la démence, je me rends soudain compte de l’effondrement des antennes avec lesquelles je touche et par lesquelles je suis touché. Le fait que j’adopte un langage adapté à la démence, à la faiblesse d’esprit ; le fait que je « parle de haut » à cette pauvre femme de 73 ans ; le fait que je condescende à elle dans ma quête d’un diagnostic, sont les stigmates d’une déréliction dans mes relations avec les autres.

Réunion du Front démocratique uni (UDF), un organisme anti-apartheid de premier plan qui a été lancé en 1983 et a rejoint les luttes de nombreuses organisations sud-africaines. Wits Historical Papers
Délire manichéen
Peau noire, masques blancs est aussi une théorie sur la façon dont le racisme « enferme » l’être humain. Fanon décrit son désir de « venir jeune et agile dans un monde qui était le nôtre et d’aider à le construire ensemble », mais se trouve « enfermé dans un objet écrasant ». Il propose une théorie de l’idéologie raciste comme une forme de « délire manichéen » dans laquelle, dans l’imaginaire raciste qui structure tout, de la publicité au divertissement, en passant par la science et l’inconscient, la blancheur est associée à la beauté, à la raison, à la vertu, à la propreté, etc., et la noirceur à l’avers. Dans la mesure limitée où le progrès est possible dans la logique de ce schéma, « Du noir au blanc est le cours de la mutation. L’un est blanc comme l’on est riche, l’autre est beau, l’autre est intelligent ».
Fanon décrit l’échec inévitable des tentatives de trouver un moyen d’obtenir la reconnaissance nécessaire pour vivre librement contre le poids écrasant du racisme : « Chaque main était une main perdante pour moi ». L’une de ces mains perdantes était la raison. Le fanatisme avec lequel la raison était codée comme blanche dans l’imagination raciste était tel qu’il était impossible d’être reconnu comme étant à la fois raisonnable et noir : « Quand j’étais présent, ce n’était pas ; quand il était là, je n’étais plus ». Le résultat final est l’effondrement : « Hier, en m’éveillant au monde, j’ai vu le ciel tourner sur lui-même complètement et entièrement. Je voulais me lever, mais le silence éventré retomba sur moi, ses ailes paralysées. Sans responsabilité, à cheval sur le Néant et l’infini, je me suis mis à pleurer ».
Fanon conclut qu’il ne peut y avoir de solution personnelle au problème du racisme. Ce qu’il faut, c’est « une restructuration du monde ». Il termine Peau noire, masques blancs en affirmant que « Éduquer l’homme à l’action, en préservant dans toutes ses relations son respect pour les valeurs fondamentales qui constituent un monde humain, est la tâche première de celui qui, ayant réfléchi, se prépare à agir ». Il s’agit d’un engagement envers la praxis, un terme qui apparaît régulièrement dans les publications originales françaises de l’œuvre qu’il produira ensuite à Tunis, mais qui est largement éludé dans les traductions anglaises.
Mutations radicales
Après avoir terminé ses études en France, Fanon prend la direction de l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville en Algérie, une institution coloniale dans laquelle il met en œuvre des réformes radicales. Alice Cherki, interne à l’hôpital, et plus tard biographe la plus sensible de Fanon, rappelle que son but en tant que clinicien n’était « pas de museler la folie mais de l’écouter ».
En 1956, décrivant la société coloniale comme « un tissu de mensonges, de lâcheté, de mépris de l’homme », il démissionne de son poste à l’hôpital pour rejoindre la révolution contre le colonialisme français depuis une base à Tunis. Il travaillera pour la révolution en tant que psychiatre, journaliste, éditeur et diplomate, entreprendra des travaux de reconnaissance et enseignera la philosophie – y compris la Critique de la raison dialectique de Jean-Paul Sartre – aux soldats sur le front. Au cours de ses années de révolutionnaire, il a rencontré des gens comme Simone de Beauvoir, Cheikh Anta Diop, Patrice Lumumba, Es’kia Mphahlele, Kwame Nkrumah et Jean-Paul Sartre.
En décembre 1957, Abane Ramdane, le plus proche camarade de Fanon dans le mouvement de libération nationale algérien, est assassiné par une faction de droite au sein du mouvement qui visait à subordonner le travail politique à l’autorité militaire. Le nom de Fanon a été placé sur une liste de personnes à surveiller et à subir un sort similaire s’il y avait une défiance ouverte au sein du mouvement en réponse à l’assassinat. À partir de ce moment, Fanon a vécu en sachant qu’il y avait un potentiel de risque important de la part des nationalistes autoritaires dans le mouvement, et une lutte vitale dans la lutte.
Le deuxième livre de Fanon, L’An V de la Révolution Algérienne, est publié en 1959 et traduit en anglais en 1965. En anglais, il est connu sous le nom de A Dying Colonialism depuis 1967. Le livre est, explique Fanon, un compte rendu de la façon dont la participation à la lutte « pour imposer la raison à … la déraison [coloniale] », pour s’opposer à « l’indignité, maintenue vivante et nourrie chaque matin », aboutit à ce qu’il appelle « des mutations essentielles dans la conscience du colonisé ».
Il s’agit, comme l’observe Cherki, d’un livre très délibérément consacré aux « hommes et aux femmes ordinaires » – les femmes et les hommes dans une société en mouvement, plutôt qu’aux personnalités et aux actions des élites révolutionnaires. Contrairement aux formes élitistes d’anticolonialisme qui visent à diriger « les masses » d’en haut, l’impératif de reconnaître la « porte ouverte de toute conscience » est étendu aux gens ordinaires.
Fanon exprime clairement sa position dès le début : « La puissance de la révolution algérienne […] réside dans la mutation radicale qu’a subie l’Algérien ». Dans le contexte de la lutte révolutionnaire, la mutation a échappé à l’emprise de l’idéologie raciste – qui ne peut comprendre le progrès que comme un mouvement du noir vers le blanc – et est maintenant un processus autonome et autodirigé.
Le livre propose cinq études de cas du type de « mutation radicale » – ou de changement de conscience – qui peut avoir lieu dans le tourbillon de la lutte, du mouvement collectif. Dans chaque cas, Fanon offre un compte rendu de la façon dont le manichéisme introduit par le colonialisme s’effondre dans la lutte. Le livre examine comment les technologies introduites par le colonialisme et initialement identifiées comme intrinsèquement coloniales – à savoir la radio et la médecine biomédicale – sont prises en compte dans la lutte, comment les relations entre les sexes changent dans la lutte et, dans le dernier chapitre, comment une partie de la minorité européenne choisit d’offrir son soutien à la révolution anticoloniale.

Frantz Fanon et son équipe médicale à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville en Algérie, où il a travaillé de 1953 à 1956. Frantz Fanon Archives / IMEC
Ce n’est peut-être pas surprenant, compte tenu du contexte du tout ou rien de la guerre d’Algérie, que les études de cas de Fanon sur le développement de solidarités politiques radicales à travers les classes, les sexes et les races tracent toutes un mouvement unidirectionnel d’illumination progressiste. Par exemple, le médecin – autrefois considéré comme un agent du colonialisme, mais maintenant « dormant à même le sol avec les hommes et les femmes des mechtas, vivant le drame du peuple » – devient « notre docteur ».
Il est également démontré que les normes en matière de genre changent dans la lutte. Fanon décrit la femme algérienne, « qui a pris une place de plus en plus importante dans l’action révolutionnaire », comme « brisant les limites du monde étroit dans lequel elle avait vécu… [et] en même temps participer à la destruction du colonialisme et à la naissance d’une nouvelle femme ». Cet aspect de l’œuvre de Fanon, et son engagement plus large avec le genre, est très bien analysé par Sharpley-Whiting, qui conclut, dans une analyse féministe rigoureuse, qu’il est clair que « Fanon reconnaissait le droit de la femme algérienne à exister en tant qu’être social autonome et complet ».
Quiconque a participé à une lutte populaire soutenue reconnaîtra immédiatement la valeur et la validité du récit de Fanon sur les « mutations radicales » qui peuvent changer radicalement, et souvent rapidement, les capacités et la pensée des gens. Cependant, dans A Dying Colonialism, il n’y a pas de sentiment de lutte dans la lutte, ni de sentiment que le progrès dialectique peut être inversé, et c’est souvent le cas une fois que les luttes se sont apaisées.
Un rouge très dur
En juin 1959, Fanon est grièvement blessé lorsqu’une jeep dans laquelle il voyage explose à cause d’une mine près de la frontière tunisienne et algérienne. Il a été envoyé à Rome pour un traitement médical, où il a échappé de justesse à l’assassinat, très probablement aux mains d’une organisation de colons violente liée à l’État français.
En mars 1960, Fanon est envoyé à Accra pour devenir ambassadeur itinérant du gouvernement provisoire du mouvement de libération nationale algérien, le Front de libération nationale. Ses rencontres avec les États nouvellement indépendants étaient souvent décourageantes. En novembre 1960, il fait partie d’une équipe chargée d’une mission de reconnaissance visant à ouvrir un front sud à la frontière avec le Mali, avec des lignes d’approvisionnement allant de Bamako à travers le Sahara. À la dernière minute, soupçonnant un piège, ils abandonnent leur projet de voyager en avion et parcourent les deux mille kilomètres qui séparent Monrovia de Bamako. L’avion à bord duquel ils devaient voyager a été dérouté vers Abidjan, où il a été fouillé par l’armée française.
Dans son journal de bord, Fanon note sa préoccupation face aux limites des formes de politique qui ne vont pas au-delà du manichéisme introduit par le colonialisme et ne développent pas d’idées et de pratiques émancipatrices : « Le colonialisme et ses dérivés ne constituent pas, en fait, les ennemis actuels de l’Afrique. Dans peu de temps, ce continent sera libéré. Pour ma part, plus je m’enfonce dans les cultures et les milieux politiques, plus je suis sûr que le grand danger qui menace l’Afrique est l’absence d’idéologie.
Ému par les vastes panoramas du désert et revenant à la poésie de ses premières œuvres, Fanon écrit : « Il y a quelques jours, nous avons vu un coucher de soleil qui a transformé la robe du ciel en un violet éclatant. Aujourd’hui, c’est un rouge très dur que l’œil rencontre. Bien que le voyage à travers le désert l’ait laissé visiblement épuisé, il se rendit immédiatement à Accra pour écrire une contribution à une publication en anglais du gouvernement provisoire d’Algérie. Un examen effectué par un médecin à Accra a soulevé la possibilité d’une leucémie. Il est rentré à Tunis, a fait une prise de sang et s’est diagnostiqué une leucémie. Ce soir-là, il a annoncé sa résolution d’écrire un nouveau livre. Après avoir reçu un traitement dans une clinique à l’extérieur de Moscou, il a eu une brève fenêtre d’opportunité pour écrire alors que le cancer entrait en rémission.

Après la mort de Frantz Fanon en 1961, son corps a été transporté de l’autre côté de la frontière tunisienne pour être enterré en Algérie. Frantz Fanon Archives / IMEC
Le chemin fatigant vers la connaissance rationnelle
Des parties de la dernière œuvre de Fanon, Les Damnés de la Terre, ont été dictées depuis un matelas sur le sol d’un appartement à Tunis alors qu’il était mourant. Le livre offre un réquisitoire cinglant contre le colonialisme de peuplement, un compte rendu critique de la lutte contre le colonialisme, un compte rendu tout aussi brûlant du bourbier postcolonial et une vision radicalement démocratique de la praxis émancipatrice. Il se termine par un récit poignant des dommages causés par la violence de la guerre coloniale.
La critique de la ville coloniale dans les premières pages du livre est particulièrement puissante et continue de résonner dans le présent. L’idéologie manichéenne que Fanon critiquait en France a pris une forme matérielle concrète dans la colonie de peuplement, dont l’apartheid était un cas paradigmatique. Le monde colonial est divisé en différentes zones, destinées à différents types de personnes. C’est un monde « d’enchevêtrements de barbelés », « un monde divisé en compartiments », « un monde coupé en deux », « un monde étroit et parsemé de violence ». Pour Fanon, la décolonisation authentique exige une fin décisive à une situation dans laquelle « ce monde divisé en compartiments, ce monde coupé en deux, est habité par des espèces différentes ».
La description de la lutte anticoloniale poursuit l’exploration de la mutation collective développée dans A Dying Colonialism. Dans le récit de Fanon, la réponse initiale à l’oppression coloniale est fondamentalement façonnée par ce qu’elle oppose : « Le manichéisme du colonisateur produit un manichéisme du colonisé ». Fanon est clair sur les coûts de ce contre-manichéisme : « Au mensonge de la situation coloniale, le colonisé répond par un mensonge égal ». Dans la lutte, il y a, dit-il, une « brutalité de pensée initiale et une méfiance à l’égard de la subtilité ».
Mais, alors qu’il y a du mouvement le long de ce que Fanon appelle « le chemin fatigant vers la connaissance rationnelle », les paradigmes coloniaux sont transcendés plutôt que simplement inversés. Le peuple commence à « passer d’un nationalisme total et indiscriminé à une prise de conscience sociale et économique ». Fanon est clair sur le fait que ce processus exige que « le peuple abandonne également sa conception trop simple de ses suzerains » alors que « la norme de jugement raciale et raciste est transcendée ».
Sekyi-Otu, faisant valoir un point crucial pour permettre des lectures sérieuses de l’œuvre, montre qu’un ensemble de déclarations emphatiques présentées comme des déclarations définitives au début du livre sont ensuite remises en question au fur et à mesure que le récit de Fanon se déroule. Pour ne prendre qu’un exemple, au début, on affirme que : « La vérité est ce qui précipite l’effondrement du régime colonial ; C’est ce qui favorise l’émergence de la nation ; C’est tout ce qui protège les peuples indigènes et ruine ceux des étrangers. Plus loin, Fanon explique que, lorsqu’il devient clair que « l’exploitation peut revêtir un visage noir ou un visage arabe », les certitudes initiales se heurtent à des limites évidentes.
Fanon écrit que, alors que les certitudes manichéennes qui marquent le premier moment de la lutte commencent à s’effondrer, « la clarté idyllique et irréelle du début est suivie d’une demi-obscurité qui déconcerte la conscience ». Au fil du temps, au fur et à mesure que la lutte se développe, « la conscience se lève lentement sur des vérités qui ne sont que partielles, limitées et instables ». Les choses sont repensées à la lumière de l’expérience de la lutte, du mouvement collectif, contre le colonialisme. L’objectif fondamental du compte rendu de Fanon sur ce dépassement de la logique manichéenne du colonialisme est, selon Sekyi-Otu, « de mettre en scène la montée de modes de raisonnement, de jugement et d’action plus riches » que ceux immédiatement accessibles dans les limites de la pensée coloniale.

30 octobre 1974 : Anniversaire de la guerre d’indépendance algérienne de 1962. Alamy
( en réalité, cette photo a été prise dans mon quartier de Belcourt, raison pour laquelle je la reconnais, le 11 décembre pendant les manifestions de 1960 qui ont avorté le projet Gaullisite. J’étais présent à ce moment de la prise en photo. Mohamed Bouhamidi)
Fanon avait été témoin des premières années du Thermidor africain, le moment où, comme il l’explique, la « lave libératrice » des grandes luttes anticoloniales s’est refroidie alors que le peuple était expulsé de l’histoire, « renvoyé dans ses cavernes » par des dirigeants qui, « au lieu d’accueillir l’expression du mécontentement populaire » et la « libre circulation des idées », se sont donné l’initiative de « proclamer que la vocation de leur peuple est d’obéir et de continuer à obéir ». Dans son dernier livre, il était clair que s’en tenir aux principes signifiait entreprendre une lutte dans la lutte, ainsi qu’affronter l’ennemi colonial. Il avertit qu’« une bataille incessante doit être menée, une bataille pour empêcher le parti de devenir un jour un outil volontaire entre les mains d’un dirigeant ». Fanon soutient que, pour asseoir la rébellion sur une base rationnelle, il est nécessaire de résister à « ceux qui, à l’intérieur du mouvement, ont tendance à penser que les nuances de sens constituent des dangers » et aux dirigeants qui insistent sur le fait que « le seul dogme valable […] c’est l’unité de la nation contre le colonialisme ».
Sa critique de la bourgeoisie nationale, de la « bourgeoisie rapace », de son utilisation de l’État comme instrument pour s’attaquer à la société et de son utilisation abusive de l’histoire de la lutte collective pour consolider sa propre autorité est impitoyable. Fanon est clair sur le fait qu’il existe des formes de militantisme nationaliste qui portent « les mêmes jugements défavorables » sur les plus opprimés parmi les colonisés que ceux des colonisateurs. Il insiste sur le fait que la conscience nationale – « ce chant magnifique qui a fait se soulever le peuple contre ses oppresseurs » – doit être complétée par une conscience politique et sociale.
Fanon lance une mise en garde claire contre les partis qui visent à « ériger un cadre autour du peuple qui suit un calendrier a priori » et les intellectuels qui décident de « descendre dans les chemins communs de la vie réelle » avec des formules « stériles à l’extrême ». Pour Fanon, la vocation de l’intellectuel militant est d’être dans la « zone d’instabilité occulte où habitent les gens », dans la « marmite bouillonnante d’où sortira l’apprentissage de l’avenir », et, là, de « collaborer sur le plan physique ». Il est clair que l’intellectuel formé à l’université doit éviter à la fois l’incapacité de « mener une discussion à double sens », d’engager un véritable dialogue, et son revers, devenir « une sorte de béni-oui-oui qui hoche la tête à chaque mot venant du peuple ». Contre cela, il recommande « l’inclusion de l’intellectuel dans l’essor des masses » en vue d’atteindre, comme indiqué ci-dessus, « un courant mutuel d’illumination et d’enrichissement ».
Fanon affirme la pratique de la mutualité enracinée dans un engagement immédiat en faveur d’une égalité radicale, quelque chose comme la vision juvénile de Marx d’une « association d’êtres humains libres qui s’éduquent les uns les autres ». Son engagement constant pour la reconnaissance de « la porte ouverte de toute conscience » l’amène à une compréhension radicalement démocratique de la lutte enracinée dans des pratiques locales dans lesquelles la dignité est affirmée, la discussion menée et les décisions prises. Pour Fanon, la tâche première de l’éducation politique est de montrer qu’« il n’y a pas d’homme célèbre qui prendra la responsabilité de tout, mais que le démiurge est le peuple lui-même et que les mains magiques ne sont finalement que les mains du peuple ». Il affirme l’importance du « libre échange d’idées qui ont été élaborées en fonction des besoins réels de la masse du peuple ». Il y a des résonances évidentes avec la célèbre affirmation de C.L.R. James selon laquelle, pour reprendre une expression empruntée à Vladimir Lénine, « tout cuisinier peut gouverner ». Fanon, engagé jusqu’au bout dans l’émancipation de la raison, dans son émancipation dans et par la lutte, a terminé son dernier livre par l’impératif d’« élaborer de nouveaux concepts ».
Pour être digne de ce nom, la pensée communiste doit être l’expression d’un intellect en mouvement, d’un intellect fondé sur le mouvement réel et, par conséquent, d’un dialogue permanent avec les autres en lutte. Il doit porter le désir militant – dans la synthèse lapidaire d’Étienne Balibar d’un axe central de l’Éthique de Benoît Spinoza – « d’autant que possible, de penser autant que possible ». C’est de cette forme de militantisme que Fanon nous parle aujourd’hui, avec une telle puissance irrésistible, avec l’éclat du métal.

Une grève organisée par les ouvriers du textile Dano à Hammarsdale, en Afrique du Sud, en 1982. Wits Historical Papers
Lectures complémentaires
Cherki, Alice. Frantz Fanon : Un portrait. Ithaca, New York : Cornell University Press, – 2006.
Elhen, Patrick. Franz Fanon : une biographie spirituelle. New York : Éditions Crossroad – Société, 2000.
Fanon, Frantz. Un colonialisme mourant. New York : Grove Press, 1967.
Fanon, Frantz. Aliénation et liberté. Londres : Bloomsbury, 2009.
Fanon, Frantz. Peau noire, masques blancs. New York : Grove Press, 1967.
Fanon, Frantz. Les Damnés de la Terre. Londres : Penguin, 1976.
Fanon, Frantz. Vers la révolution africaine. New York : Grove Press, 1967.
Gibson, Nigel. Fanon : L’imaginaire postcolonial. Londo :. Polity, 2003.
Gibson, Nigel. Les pratiques fanoniennes en Afrique du Sud : de Steve Biko à Abahlali
baseMjondolo. Pietermaritzburg : Presses de l’Université du KwaZulu-Natal, 2011.
Gibson, Nigel et Beneduce, Roberto. Frantz Fanon, Psychiatrie et politique.
Johannesburg : Presses de l’Université du Witwatersrand, 2017.
Gordon, Lewis. Fanon et la crise de l’homme européen : un essai sur la philosophie et la
sciences humaines. New York : Routledge, 1995.
Gordon, Lewis. Ce que Fanon a dit : une introduction philosophique à sa vie et à sa pensée.
Johannesburg : Presses de l’Université du Witwatersrand, 1996.
Lee, Christopher. Frantz Fanon : Vers un humanisme révolutionnaire. Johannesburg : Jacana
Presse, 2015.
Mbembe, Achille. Nécropolitique. Johannesburg : Presses de l’Université du Witwatersrand, 2016.
Néocosmos, Michael. Penser la liberté en Afrique : vers une théorie de la politique émancipatrice.
Johannesburg : Presses de l’Université du Witwatersrand, 2016.
Sekyi-Otu, Ato. La dialectique de l’expérience de Fanon. Cambridge, MA : Harvard University Press, – 1996.
Sekyi-Otu, Ato. Universalisme de gauche, essais africacentriques. New York : Routledge, 2019.
Sharpley-Whiting, Tracey. Frantz Fanon : Conflits et féminismes. Lanham : Romain & Littlefield, 1998.
Wynter, Sylvia. « Aucun humain n’est impliqué : une lettre ouverte à mes collègues. » Forum H.H.I.
Knowledge for the 21st Century 1.1 (automne 1994) : 42-73.
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الطاهر المعز – سوريا وخرائط الغاز

سوريا وخرائط الغاز : سوريا وخرائط الغاز
تُشكل هذه الصفحات جزءًا من دراسة حول دور المحروقات في الأحداث السياسية بشرق البحر الأبيض المتوسط
سوريا ضمن الإستراتيجية الأمريكية الصهيونية
كانت خطوط نقل الطاقة العابرة لسوريا نحو أوروبا من الأسباب غير المُعلنة للحرب التي كانت تركية وأمريكية وأوروبية مُباشرة أو بالوكالة، بتمويل من مُصَدِّرِي النفط والغاز بالخليج، وبعد 13 سنة من الإرهاب والعدوان التركي المباشر، ومن الإستفزاز والحصار والخراب، أصبحت الظروف مواتية لإنجاز مشاريع نقل الغاز وفق المخططات التركية والخليجية، خصوصًا بعد استلام المليشيات الإرهابية السّلطة – بدعم مباشر من تركيا والولايات المتحدة، أي حلف شمال الأطلسي – وبعد التطبيع الأمريكي والأوروبي والعربي السّريع مع زعماء المليشيات الإرهابية لمكافأتهم على التنكيل بالفلسطينيين وملاحقتهم حتى داخل لبنان، بالتوازي مع توسّع الإحتلال الصهيوني في جنوب سوريا وارتفاع عدد ضحايا المجازر في مناطق عديدة من سوريا، بغطاء طائفي، من اللاّدقية غربًا إلى إلى السّويداء شرقًا، بدعم أمريكي وصهيوني، ويُسدّد الشعب السوري في شرقي الوطن ثمن المنافسة السورية الصهيونية حول السيطرة على الموارد وطرق التجارة في سوريا وعبْر سوريا، ومن أهمها طرقات النّقل البري والبحري بين الخليج وسوريا والبحر الأبيض المتوسط، وفق برقيات وكالة رويترز ( 16 و 17 تموز/يوليو 2025)…
ذكرت وكالة الأنباء السورية الرسمية (سانا) يوم الثاني من آب/أغسطس 2025، افتتاح « خط أنابيب إقليمي جديد لنقل ستة ملايين مترًا مُكعّبا من الغاز من أذربيجان إلى سوريا عبر تركيا (…) بمشاركة وزير الطاقة السوري ووزير الطاقة التركي ووزير الاقتصاد الأذربيجاني وممثلون عن صندوق قطر للتنمية الذي مَوّل المشروع… » وللتّذكير، تُمثل أذربيْجان قاعدة أمريكية وصهيونية، وعدُوًّا مباشرًا لإيران على حدودها، جيث تحوّلت إلى قاعدة تجسّس أمريكية صهيونية ضدّها، ويحصل الكيان الصهيوني على 40% من احتياجاته النفطية من أذربيجان، عبر تركيا، وارتفع حجم كميات النفط خلال العدوان على غزة ولبنان وسوريا واليمن وإيران منذ السابع من تشرين الأول/اكتوبر 2025…
تعاني سوريا من نقص مستمر في الطاقة رغم امتلاكها لمصادرها الخاصة من النفط والغاز، بفعل احتلال الجيش الأمريكي لأهم حقول المحروقات ( النفط والغاز) شمال شرقي سوريا، وترسل الولايات المتحدة النفط الخام إلى إقليم كردستان العراقي لتصفيته ثم تسليم جزء منه إلى حلفائها من المليشيات الكُردية التي تُصدّر بعضه عبر إقليم كردستان العراق، بينما يعاني المواطنون منذ 13 سنة من الحصار والعقوبات الأمريكية، ومن نقص الكهرباء التي لا تتوفر سوى لبضع ساعات يوميًا، ويشتري الميسورون مولدات خاصة أو ألواح شمسية مثبتة على أسطح المنازل…
لعبت تركيا وقطر ( ودوَيْلات الخليج الأخرى ) والأردن دوْرًا رئيسيا في تنفيذ المخطط الأمريكي الأوروبي الصهيوني، وتخريب وتدمير وتقسيم سويا وتغيير نظام الحكم وتنصيب زعيم النّصرة ( فرع القاعدة) في أعلى هرم السّلطة، بنهاية شهر تشرين الثاني وبداية شهر كانون الأول/ديسمبر 2024، وخلال شهر آذار/مارس 2025، وقعت مؤسسة قطر للتنمية ووزارة الطاقة الأردنية اتفاقية تقضي بمرور إمدادات الغاز الطبيعي من قَطَر إلى سوريا، عبر ميناء العقبة في الأردن « للمساعدة في معالجة نقص الكهرباء في سوريا »، وبذلك يبدأ إنجاز « خط الغاز العربي » الذي كان رفض النظام السوري لشروطه المُجحفة، احد أسباب تخريب سوريا، وبدأت تركيا توريد الغاز الطبيعي من أذربيجان إلى سوريا لاستخدامه في توليد الطاقة الكهربائية، وافتتح وزير الطاقة السوري بحضور ممثلي تركيا وأذربيجان وقطر خط النقل الإقليمي للغاز الذي يربط تركيا بمحطة الطاقة في حمص لتوليد نحو 1200 مبغاوات من الطاقة الكهربائية، وفق وكالة رويترز بتاريخ السبت الثاني من آب/ أغسطس 2025 وتدرس الفقرات التالية الظروف التي أدّت إلى هذه الصّفقة التي تم التّكتّم على مختلف مراحلها، وتم إنجازها بسرعة…
الدور التّخريبي لأذربيْجان وتركيا
تسبب انهيار الإتحاد السوفييتي في ظهور الشوفينية والنزاعات الحدودية العديدة بين الدّول التي أعلنت « استقلالها » سنة 1991، ومن بينها أذربيجان « المُسلمة » الغنية بالنفط والغاز، والتي لها خلافات حدودية مع أرمينيا، وتحولت أذربيجان إلى وكيل للإمبريالية والكيان الصهيوني وإلى حليف لتركيا عضو حلف شمال الأطلسي التي ساعدتها على الإنتصار على أرمينيا سنة 2023 واحتلال إقليم « ناغورني قرّة باغ » المتنازع عليه والذي يسكنه الأرمن، وضَمّه مع سَبْعِ مناطق مجاورة كانت تحت السيطرة الأرمنية منذ العقد الأخير من القرن العشرين، وتمكّن جيش أذربيجان من الإنتصار بفعل زيادة الإنفاق العسكري ( حوالي أربعين مليار دولار، بين سنتَيْ 2020 و 2023) وبفضل الدّعم التركي والصهيوني.
استغلت تركيا حرب أوكرانيا لابتزاز روسيا بشأن ممرّات أنابيب الغاز، واستغلت أذربيجان هذه الحرب لزيادة صادراتها من المحروقات إلى أوروبا التي قاطعت واردات الغاز الروسي، وعززت أذربيجان علاقاتها مع تركيا ومع الكيان الصهيوني وتعَزَّزَ دورها كمركز تجسّس وعمليات عسكرية صهيونية وأمريكية ضدّ إيران، كما تعزّز دورها كمَمَر تجاري بديل لروسيا من خلال ممر النقل الشمالي- الجنوبي، بين موسكو وإيران وموانئ الخليج، عبر أذربيجان، غير إن هشاشة الإقتصاد القائم على النفط والغاز وأسعارهما المُتقلّبَة، أدّى إلى اتّساع الفجوة بين الأثرياء والفُقراء وإلى احتجاجات على الوضع الإقتصادي والإجتماعي تم قَمْعها بسرعة وبوحشية، وإلى زيادة التضييق على المعارضة من قِبَل نظام الحكم الذي يرأسه « إلهام علْياف » من أكثر من عقدَيْن، ولا تزال المعارضة ( المقموعة بعنف ) تُطالب بالإصلاحات السياسية والاقتصادية وخفض الإنفاق العسكري، وبالشفافية في إنفاق موارد البلاد، فشَدَّدَت الحكومة قبضتها الأمنية، خصوصًا بعد الإنتصار على أرمينيا سنة 2023، فسجنت الصحفيين والمعارضين والنقابيين، وألغَتْ حرية التعبير…
استغلت أذربيجان حرب أوكرانيا لزيادة إمدادات الغاز إلى دول الإتحاد الأوروبي، عبر ممر الغاز الجنوبي الذي يمر من جورجيا وتركيا، لترتفع صادراتها إلى أكثر من 44 مليار متر مكعب من الغاز الطبيعي إلى الاتحاد الأوروبي بين سنتَيْ 2021 و 2024 لتصبح أذربيجان محطة عبور في ممرات التجارة البديلة بين الشرق والغرب، بدعم من الإتحاد الأوروبي وتركيا الأطلسية – الإخوانية، وقد تزداد أهمية هذه الممرّات مع استكمال الصين شبكة طرقات » مبادرة الحزام والطريق »، لكي تضمن أذربيجان مكانتها لدى الجميع: الصين وروسيا والإتحاد الأوروبي وحلف شمال الأطلسي ( وخصوصًا تركيا ) والكيان الصهيوني
محور أذَرِي صهيوني أطلسي ضدّ إيران؟
لأذربيجان حدود مشتركة مع إيران بطول 765 كيلومتر، وتسكن أقلية أذرية إيران من قُرون تعد حوالي أربعة ملايين نسمة ( تبريز هي أهم مدينة ) فيما لا يزيد عدد سكان جمهورية أذربيجان عن عشرة ملايين، ولأذربيجان كذلك حدود مع تركيا بطول لا يبلغ 18 كيلومترا، غير إن الموقف السياسي والحسابات الجيوستراتيجية جعلت من أذربيجان قاعدة عسكرية لأعداء إيران ( الولايات المتحدة والكيان الصهيوني) ومركز تجسس وعززت علاقاتها مع تركيا وتعمل الدّولتان ( تركيا وأذربيجان) على خفض دور إيران كمُصدّر للمحروقات ( خصوصًا الغاز) وفتح خطوط جديدة لنقل الغاز الأذربيجاني عبر تركيا، وفتح طرقات بَرّيّة للتجارة بهدف تعزيز دور تركيا وتقليص دور إيران وخَفْضِ نصيبها من التجارة الإقليمية مع آسيا الوسطى، فضلا عن احتمال استخدام أراضي أذربيجان لإطلاق هجمات عسكرية أمريكية وصهيونية ضدّ إيران المجاورة، ولإيران حدود مع تركيا بحوالي خمسمائة كيلومتر، وتسكنها مجموعة سكانية تركمانية كبيرة (حوالي عشرين مليون نسمة) شمال غربي إيران…
تعززت مكانة أذربيجان بسبب الحرب في أوكرانيا وتعتبر السلطة القائمة إن التحالف مع الكيان الصهيوني والولايات المتحدة وتركيا، فضلا عن الحدود البرية والروابط التاريخية مع إيران، قد يدعم مكانة البلاد كحارس للمصالح الأميركية والصهيونية بعيدة المدى، وأشاد وزير الخارجية الصهيوني « بالدّور الهام لأذربيجان في المنطقة » وشكرها على زيادة إمدادات الطاقة منذ السابع من تشرين الأول/اكتوبر 2023، وطَرح تحالفًا ثلاثيًّا يضم تركيا وأذربيجان والكيان الصهيوني، وأعلن إلهام علْيِيف علنًا إنه يُفضّل إدارة دونالد ترامب لأنها أكثر تشدُّدا مع إيران، وتشترك أذربيجان مع الكيان الصهيوني في العلاقات القوية مع الإمبريالية الأمريكية وفي العداء لإيران، مما سمح بتوثيق العلاقات بينهما، حيث تُصدّر أذربيجان الغاز والنفط ( 40% من حاجة الصهاينة)، مقابل توريد السلاح الصهيوني، وفق تحليل نشره موقع « فورين أفيرز الأمريكي بتاريخ 20 تموز/يوليو 2025.
نشر موقع ويكيليكس، سنة 2009، برقية أمريكية تُشير إلى « استخدام إسرائيل الأراضي الأذربيجانية للتجسس على إيران »، ونشرت مجلة فرين بوليسي (Foreign Policy )، سنة 2012، تقريراً عن « استخدام إسرائيل القواعد الجوية الأذربيجانية للتجسس على إيران وربما قصفها، وزار رئيس الأركان العامة للقوات المسلحة الأذربيجانية، سنة 2018، فلسطين المحتلة، وأبرم صفقات أمنية، فضلا عن الطائرات الآلية وأنظمة الأقمار الصناعية، وافتتحت أذربيجان( آب/أغسطس 2020) « مكتباً تجاريا وسياحيا » في تل أبيب، تمهيدًا لفتح سفارة، وخلال نفس السنة (2020)، نشر الرئيس الأذربيجاني صورة له مع طائرة مسيّرة صهيونية، واتهمت منظمة العفو الدولية خلال شهر تشرين الأول/ أكتوبر 2020 أذربيجان » باستخدام أسلحة إسرائيلية محرّمة دولياً، خلال الحرب بين أذربيجان وأرمينيا، فيما اتّهمت إيران جارتها أذربيجان « بتسهيل عمل الموساد واستخدام مطاراتها العسكرية ضد علماء ومسؤولين في إيران ».
أما تركيا ( راعية المجموعات الإرهابية في سوريا ) والتي تشترك مع أذربيجان في هندسة مرور خطوط أنابيب الغاز الأذَرِي من سوريا، فترى حكومتها « الإسلامية » (حزب العدالة والتنمية ) منذ أكثر من عِقْدَيْن « إن العلاقات مع الكيان يُسهل العلاقات مع الولايات المتحدة »، وفق صُحف المعارضة التركية، تعليقًا على توقيف جاسوسَيْن صهيونيّيْن ثم إطلاق سراحهما سريعا سنة 2021، والإتصال الهاتفي بين نتن ياهو وأردوغان.
لتركيا كذلك علاقات متميزة مع أذربيجان بحكم الأبعاد الأثنية واللغوية والدّينية، لكن الأهم إن أذربيجان هي إحدى أهم الدول المصدِّرة للغاز لتركيا التي تدعم أذربيجان سياسيا وعسكريا، ضمن مخططات تركيا وأطماعها في آسيا الوسطى والقوقاز، ووظّفت أذربيجان وتركيا علاقاتهما المميزة مع الكيان الصهيوني لتشكيل تحالف ثلاثي يعمل حاليا على ضم سوريا الخاضعة لنفوذ تركيا وللإحتلال الصهيوني ويعمل على مواجهة إيران، وثمة إشارات على مُشاركة مصر في بعض مهمات هذا المحور…
مساهمة مصر وتركيا في كسر الحصار البحري
دَشّن الرئيس التّركي، سنة 2021، سلسلة اتصالات مع مصر والإمارت ودُوَيْلات الخليج، في إطار مخطط تركي لزيادة النّفوذ في المنطقة، بعد ضمان السيطرة على جزء من ثروات ليبيا، وخلال نفس السنة بادرت تركيا إلى تنظيم حوارات ولقاءات بين الأطراف التي تعمل على تنسيق مواقفها تجاه الإدارة الأمريكية وتوجهاتها في المنطقة، وأعلن الرئيس التركي، ضمن هذا المسار، تنظيم حوارات مع مصر التي ساءت علاقات تركيا معها منذ لإزاحة الجيش للرئيس الإخواني المنتخب محمد مرسي – الذي تدعمه تركيا إيديولوجيا وسياسيا – واستغل الجيش الإستياء الشّعبي ليستولي على السلطة ويُلغي الحريات والحقوق، وأعادت تركيا تعزيز العلاقات السياسية مع الكيان الصهيوني التي ساءت إثر قَتْل الجيش الصهيوني ثماني مواطنين أتراك كانوا متوجهين على ظهر سفينة مرمرة لفك الحصار على غزة، سنة 2009، لكن هذا « البُرُود السياسي والدّبلوماسي » لم يُؤثِّر على العلاقات التجارية والعسكرية، وساهم تطبيع دُويلات الخليج علاقاتها مع الكيان الصهيوني والدّور التخريبي المُشترك في سوريا، والعداء لنظام إيران، في تقارب تركيا مع دولة الاحتلال والسعودية ومصر والإمارات والبحرين، ولعبت أذربيجان دورًا في الوساطة بين تركيا والكيان الصهيوني…
منذ العدوان الصهيوني الأخير ( تشرين الأول/اكتوبر 2023) والحصار الذي فرضته المقاومة اليمنية على موانئ فلسطين المحتلة (خصوصًا ميناء أم الرّشراش) وتطالب عشرات الدّول التي اجتمعت في كولومبيا بفرض حصار على العدو، تحولت موانئ تركيا ومصر إلى محطات لتزويد العدو الصهيوني بالبضائع، ولم يتوقف دخول السفن التركية والمصرية إلى الموانئ الفلسطينية المحتلة ( ميناء حيفا وميناء أشدود ) طيلة العدوان الذي لا يزال مستمرًّا، وفق بيانات أنظمة التتبع البحرية عبر الأقمار الصناعية التي رصدت – على سبيل المثال – دخول أربع سفن تركية وسفينتَيْن مصريّتَيْن إلى ميناء حيفا يوم الأول من آب/أغسطس 2025، مما يُشير إن رجب طيب أردوغان زعيم ديماغوجي وسفيه، لأنه يدعم عمليا الكيان الصهيوني بأشكال عدّة، ويُظهر التحليل الإحصائي لمنظومة تتبع السفن أن 14% من السفن التي وصلت إلى ميناء أشدود كانت من موانئ تركيا، و14% من موانئ مصر، و72% من دول أخرى.
يستورد الكيان الصهيوني من تركيا مجموعة متنوعة من البضائع تشمل السيارات والأجهزة الإلكترونية والحديد والصلب والمعادن الثمينة والنفط الخام والمشتقات النفطية والملابس والأقمشة ومواد البناء والزيوت النباتية، مما يدعم اقتصاد العدو زمن الحرب ويُعَزّز القوة الاقتصادية والعسكرية للصهاينة، وتلعب مصر دورا هاما في التفاف العدو على القيود، حيث أصبحت الموانئ المصرية، وخاصة ميناء بورسعيد، محطة عبور الحاويات والبضائع والالتفاف على القيود المفروضة على الملاحة في البحر الأحمر ( عن وكالة وكالة أنباء فارس بتاريخ الخامس من آب/أغسطس 2025).
خلاصة:
انضمت أذربيجان إلى حلف عدواني تركي أطلسي صهيوني ضد سوريا والشعب الفلسطيني وشعوب المنطقة ( من عرب وفُرْس وغيرهما) وتخدم أنظمة الدّول العربية المُطبّعة ( مصر والأردن ودويلات الخليج…) مصالحها وبالأخص مصالح وأجندات خارجية تستهدف وحدة وسلامة أراضي إيران وروسيا ( فضلا عن شعوب المنطقة)، ووجب الإنتباه إلى الدّور التخريبي لأذربيجان التي تُعَدّ واحدة من أكبر مشتري الأسلحة الصهيونية بنسبة 69% من واردات أذربيجان العسكرية (بيانات 2023)، وَكَشَفَ تَتَبُّعُ الرحلات الجوية لسنة 2024 عن تكثيف رحلات الشحن من قاعدة عوفدا الجوية الصهيونية إلى باكو عاصمة أذربيجان، فيما يستورد الكيان الصهيوني من أذربيجان 40% من احتياجاته النفطية عبر خط أنابيب باكو ( عاصمة أذربيجان) –تبليسي( عاصمة جورجيا )- وميناء جيهان ( تركيا)، ويستخدم الجيش الصهيوني أراضي أذربيجان للتجسس على إيران، وتوسعت المحادثات بين الحكومتين سنة 2025 لتشمل التعاون في مجال الأمن السيبراني والذكاء الاصطناعي، ويتمتّع يهود أذربيجان (30 ألف نسمة ) بامتيازات خاصّة ولهم نفوذ اقتصادي وسياسي هام، ويُساهمون في تلميع صورة النظام القائم، وكشفت فضيحة “المغسلة الأذربيجانية” سنة 2017 عن رشاوى بقيمة 2,9 مليار دولار تم تحويلها عبر منظمات غير حكومية مرتبطة باليهود لتلميع صورة نظام أذربيجان في أوروبا، تمهيدًا لمشروع تصدير المحروقات الأذربيجانية ( كبديل للغاز والنفط الروسيَّيْن) من حقل شاه دنيز للغاز في أذربيجان – الذي تستغله شركة بريتيش بتروليوم (BP) – إلى أوروبا عبر تركيا، وساهم نظام أذربيجان في زعزعة استقرار روسيا وإيران…
يتشكل محور أذربيجان والكيان الصهيوني وتركيا خطرا على سوريا وعلى الشعب الفلسطيني وكافة الشعوب العربية والإيرانية، بفعل تدفق السلاح الصهيوني إلى أذربيجان ومحروقات أذربيجان إلى فلسطين المحتلة، وبفعل استخدام أراضي تركيا ومصر وسوريا ليتمدّد الحِلْف المُعادي لهذه الشعوب، من جنوب القوقاز إلى غرب آسيا، واستعداد نظام أذربيجان للإلتحاق باتفاقيات أبراهام التطبيعية، بعد شراء شركة النفط الأذرية « سوكار » حصة 10% من حقل « تامار » للغاز في مياه فلسطين المحتلة بقيمة 900 مليون دولار، وحصولها على حقوق تنقيب جديدة في المياه الإقليمية الفلسطينية، تمهيدًا لتصدير الغاز المسروق من فلسطين إلى تركيا لاحقًا، واتّضحت معالم هذا التحالف في ظلّ الحرب على سوريا ( الدّولة والوطن والشعب) والإبادة الجماعية التي تستهدف الشعب الفلسطيني، وما انْفَكَّ هذا الحلف يتوسع ويحاول خلق ميزان قوى رجعي صهيوني امبريالي…
يأتي افتتاح خط أنابيب الغاز الأَذَرِي في سوريا في ظل سَعْيِ الكيان الصهيوني ( في ذروة العدوان والإبادة) والولايات المتحدة لتوسيع « اتفاقات أبراهام »، لتشمل السعودية ودويلات الخليج والأردن ومصر والمغرب وسوريا، وإنشاء شبكة من العلاقات التجارية والإقتصادية مع أصدقاء الولايات المتحدة كالهند وعملائها وأذربيجان وشركائها وتركيا، لإحياء مشروع « ممر الهند–الشرق الأوسط–أوروبا » (IMEC) كبديل لمبادرة « الحزام والطريق » الصينية، وتحويل ممرات التجارة من البحر الأحمر وقناة السويس إلى ممر بديل يشمل ميناء دُبَيْ والرياض وعَمّان باتجاه ميناء حيفا بفلسطين المحتلة، ولم يَغْفِرْ لِمصْرَ تطبيعها المُبَكِّر، فقد ازداد شعبها فَقْرًا وهي دائمًا مُستهدَفَة بالتّفْتِيت…
الطاهر المعز
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PETER MERTENS – LA GUERRE ECONOMIQUE PREPARE LA GUERRE MILITAIRE


Peter Mertens est SECRETAIRE GENERAL DU PARTI DU TRAVAIL DE BELGIQUE
Entretien réalisé par William Bouchardon et Amaury Delvaux, avec l’aide de Laëtitia Riss. 26 novembre 2023
Érosion de l’hégémonie du dollar, « mutinerie » des pays du Sud contre la politique étrangère occidentale, montée en puissance des BRICS, guerre économique des États-Unis envers la Chine… Le système international né de la fin de la Guerre Froide, dominé par l’hyperpuissance américaine, est en train de s’effondrer et de laisser place à un nouvel ordre mondial multipolaire. Plutôt que de prendre acte de cette nouvelle donne et de diversifier ses liens avec le reste du monde, l’Europe s’aligne toujours plus sur Washington. Mais est-il encore possible de mettre en place une politique altermondialiste, alors que les BRICS se comportent parfois eux-mêmes de manière impérialiste ? Peter Mertens, l’affirme, à condition de prendre un tournant radical dans notre politique étrangère.
Le Vent Se Lève – Vous venez de publier Mutinerie. Comment notre monde bascule ( en français aux éditions Agone- mars 2024) afin d’analyser les recompositions du système international. Quel est votre parcours au sein du PTB?
Peter Mertens – J’ai été président du Parti du Travail de Belgique (PTB) entre 2008 et 2021, puis Raoul Hedebouw a pris ma succession. Avec d’autres membres, j’ai participé au nécessaire renouveau du parti (tout en conservant un socle idéologique marxiste) à partir du milieu des années 2000, où nous étions alors un petit parti aux tendances sectaires. Ce renouveau nous a pris plus de 10 ans. Nous devions construire un rapport de force et un parti de la classe travailleuse, capable de peser en Belgique.
Avec la croissance du parti, donc du travail, nous avons dédoublé le leadership du parti : Raoul Hedebouw est le président et le porte-parole et j’en suis le secrétaire général. Comme nous étions concentrés sur la construction du rapport de force en Belgique, nous étions moins occupés avec ce qui se passait à l’étranger. Désormais, nous sommes en train de remettre nos tâches internationalistes à la hauteur des défis d’aujourd’hui. Et sur ce terrain, nous sommes en contact avec des partis à la gauche de la social-démocratie, en Europe et ailleurs dans le monde. Grâce à ce leadership collectif, j’ai pu écrire ce livre, m’appuyant sur le service d’étude de notre parti, dirigé par David Pestieau, qui avec son équipe m’ont aidé à rechercher des documents, les textes de l’OTAN et de l’Organisation Mondiale du Commerce.
LVSL – Ces organisations occidentales sont au cœur du système international qui a été hégémonique jusqu’à récemment. Le titre de votre livre fait cependant référence à une contestation grandissante du règne de l’hyperpuissance américaine. Comment expliquez-vous que les pays du Sud soient de plus en plus réticents à s’aligner sur cette position?
P. M. – Le titre du livre vient d’une déclaration de Fiona Hill, une ex-membre du National Security Council américain (organe qui conseille directement le Président américain en matière de défense et d’affaires étrangères, ndlr). Selon elle, l’abstention de la plupart des pays du Sud Global sur les sanctions contre la Russie était une « mutinerie ». Soyons clairs : la majorité de ces États ont condamné l’invasion illégale de la Russie sur le territoire ukrainien, ce qui est logique vu que nombre d’entre eux ont été envahis de multiples fois et connaissent bien l’importance de la souveraineté.
Toutefois, concernant les sanctions, ils n’ont pas suivi Washington. C’est là aussi logique : un pays sur dix sur la planète subit, sous une forme ou une autre, des sanctions de la part de Washington. Ces pays savent très bien que les sanctions économiques sont des actes de guerre économique. Or, dans la majorité des cas, les conséquences de ces sanctions sont supportées par les peuples des pays en question et ces mesures n’ont aucun effet sur le régime politique en place.Ici, en Europe, nous ne nous en sommes pas rendus compte ; l’eurocentrisme nous aveugle. Le regard de la majorité des peuples du Sud Global sur les événements internationaux est pourtant très différent. J’ai récemment discuté avec beaucoup de personnes issues du Sud Global et j’ai constaté des moments de fractures profonds avec l’Occident. La 1°fracture est la guerre des États-Unis contre l’Irak en 2003, qui était illégale et basée sur un mensonge. Au Moyen-Orient, en Afrique, en Amérique Latine et en Asie, c’est un moment charnière majeur. La crise financière de 2008 constitue le 2° moment charnière. En Europe, cette crise nous a contraint à sauver les banques avec l’argent public et a eu pour conséquence l’austérité. Pour les pays du Sud, cette crise a été plus profonde encore et a montré la fragilité de l’hégémonie du dollar américain, autour duquel est organisé tout le commerce international.

LVSL – Renaud Lambert et Dominique Plihon s’interrogent en effet sur la fin du dollar dans le dernier numéro du Monde Diplomatique. De nouveaux accords commerciaux sont, par ailleurs, conclus dans d’autres monnaies et les banques centrales commencent à diversifier le panier de devises qu’elles ont en réserve. Est-ce une des conséquences de la guerre en Ukraine ?
P. M. – Cette érosion du dollar débute avec la crise financière de 2008. C’est à ce moment-là que l’idée des BRICS est réellement née, bien qu’il existe également d’autres raisons historiques à son émergence. Le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud se sont rassemblés car ils veulent faire du commerce sur une autre base que celle du néo-colonialisme, en mettant en place un système financier proposant des alternatives de paiements au dollar. C’est pour cela qu’ils ont créé une banque d’investissement dirigée par Dilma Rousseff, l’ancienne présidente du Brésil. Certes, le dollar reste hégémonique, mais cela constitue malgré tout une nouvelle donne.
Parmi leurs sanctions contre la Russie, les autorités américaines ont débranché la Russie du système international de paiement SWIFT, dont le siège est en Belgique. L’usage de cette puissante arme de guerre économique a entraîné une panique dans beaucoup de pays du Sud, car ils ont réalisé qu’elle pouvait aussi être utilisée contre eux. Avec ce genre de sanction, les États-Unis peuvent prendre en otage les pays avec leur propre argent ! Cela a sans doute incité certains pays à vouloir rejoindre les BRICS. Lors de leur dernier congrès à Johannesburg fin août, les BRICS ont accueilli 6 nouveaux membres (l’Argentine, l’Arabie Saoudite, l’Iran, l’Ethiopie, l’Egypte et les Emirats Arabes Unis), sur un total de 40 pays candidats. C’est un vrai saut qualitatif.
« Entre 2003 et 2023, il y a eu plusieurs moments de fractures majeurs entre l’Occident et le reste du monde ! Pourtant, la grande majorité des médias vit encore dans la période d’avant 2003. »
De ce point de vue, la guerre en Ukraine est en effet un autre moment charnière, en raison des sanctions. J’en citerai 2 autres. D’abord, la COP de Copenhague en 2009, où les pays occidentaux ont refusé de prendre des mesures fortes pour le climat et pour aider les pays pauvres face au changement climatique. Enfin, le refus des pays occidentaux de lever les brevets sur les vaccins contre le Covid-19, a marqué une fracture profonde face à un problème mondial.
Depuis le 7 octobre, la guerre contre la Palestine constitue un nouveau point de rupture, dont l’impact est le plus important. L’axe guerrier États-Unis-Israël pratique une violence extrême, pensant être au-dessus de toutes les lois internationales et pouvoir se permettre n’importe quoi. Mais cet axe est plus isolé que jamais. Partout dans le monde, le » deux poids deux mesures » est devenu évident.
LVSL – Outre le dollar et leur armée, les États-Unis disposent d’une puissance technologique redoutable, qu’ils utilisent pour faire avancer leurs intérêts. Les GAFAM espionnent ainsi le monde entier, tandis que de nouvelles rivalités autour des microprocesseurs se mettent en place avec la Chine. Est-il possible d’échapper à l’emprise des États-Unis en matière technologique ?
P. M. – Il faut regarder en face la puissance économique des BRICS : en termes de PIB mondial, ils pèsent plus que le G7 (qui regroupe ce qui était les 7 pays les plus industrialisés au monde, ndlr). Cette puissance économique constitue une différence avec le mouvement des non-alignés des années 60-70. A l’époque, les États-Unis ont pu tuer ce mouvement grâce à la dette. Puis l’URSS s’est effondrée et ils se sont retrouvés sans rivaux sérieux. Mais désormais, la situation est différente, en raison du poids économique de la Chine. La réaction des États-Unis est claire : ils lui ont déclaré la guerre économique. J’emploie le mot guerre de manière délibérée : la guerre commerciale prépare la guerre militaire. Les bateaux de l’OTAN qui encerclent la Chine et les sanctions prises par les États-Unis contre Pékin font partie de la même stratégie.
Dans mon livre, je cite Alex W. Palmer, spécialiste américain des microprocesseurs. En 2022, 2 dates sont importantes selon lui : le 24 février avec l’invasion de la Russie en Ukraine et le 7 octobre quand les USA ont pris les mesures pour interdire presque tout développement des microprocesseurs en Chine. Il considère que ces mesures sont un acte de guerre économique inédit, dont l’objectif est de détruire tout développement en Chine. Les États-Unis veulent entraîner l’Europe dans leur guerre économique contre la Chine. Récemment, Joe Biden a convoqué le premier ministre néerlandais Mark Rutte à Washington pour lui ordonner de cesser l’exportation vers la Chine des machines fabriquées par la firme hollandaise ASML, qui sont essentielles pour la fabrication des semi-conducteurs de dernière génération. Le1° ministre hollandais a accepté sans contrepartie.
« Les États-Unis veulent désormais entraîner l’Europe dans leur guerre économique contre la Chine. »
Les États-Unis sont inquiets de l’avance de la Chine dans les secteurs de technologies de pointe. Il y a de quoi : sur les 90 domaines les plus avancés au niveau des sciences et technologies, la Chine mène la danse dans 55 d’entre eux. Les États-Unis ne l’ont pas vu venir. C’est pour cela qu’ils réagissent par le protectionnisme et la guerre économique. Jack Sullivan (influent conseiller à la sécurité nationale auprès de Joe Biden) l’affirme de manière assez transparente : « C’est fini le globalisme d’avant ; il faut du protectionnisme ; c’est fini avec le néolibéralisme ; c’en est fini avec l’accès de la Chine au marché international. »
On constate la même dynamique sur les ressources énergétiques, qui ont toujours formé l’infrastructure du système capitaliste. Au XIXe siècle, c’était le charbon, puis au XXe le pétrole. De l’arrivée de British Petroleum en Irak en 1902 aux guerres du Golfe, d’innombrables guerres ont été menées pour le pétrole. Désormais, c’est la guerre des batteries qui est lancée : tout le monde se rue sur le lithium et les ressources pour l’électrification. Là aussi, ils se montrent très agressifs vis-à-vis de la Chine et des BRICS.
LVSL – Hormis cette opposition à l’hégémonie américaine, il est difficile de voir ce qui rassemble les BRICS. Par ailleurs, il existe de réelles tensions entre des pays au sein de ce bloc, notamment entre la Chine et l’Inde. Peut-on attendre quelque chose d’un groupe aussi hétérogène ?
P. M. – Aucune valeur ne réunit les BRICS ! C’est une association de pays strictement pragmatique, car c’est comme ça que l’ordre mondial fonctionne. La gauche a souvent une lecture erronée car elle pense en termes de morale et de « valeurs ». Or, l’impérialisme et les forces anti-impérialistes ne pensent pas en ces termes mais plutôt en termes de pouvoir politique et économique. Les BRICS ne sont pas un projet de gauche, mais un projet pragmatique visant à servir les intérêts de ces pays, en créant une alternative au dollar et au Fonds Monétaire International et en cherchant à favoriser le commerce Sud-Sud.
L’Inde connaît de grandes tensions avec la Chine et Modi est un homme d’extrême-droite. Ses 3 grands amis étaient Jair Bolsonaro, Donald Trump et Boris Johnson. Il est responsable de l’assassinat de + de 750 paysans lors de la plus grand révolte de l’histoire indienne de la paysannerie et a laissé des razzias racistes contre les musulmans avoir lieu.
En Arabie Saoudite : c’est le despotisme total. Il n’y a aucune liberté pour la classe travailleuse et pour les femmes. Il n’empêche que l’entrée de l’Arabie Saoudite dans les BRICS marque un tournant. En 1971, avec les pétrodollars, les États-Unis ont promis à l’Arabie Saoudite d’avoir toujours des armes et une stabilité politique en échange de pétrole bon marché. Désormais, l’Arabie Saoudite vend son pétrole à la Chine non plus en dollars, mais en yuans ! Bien sûr que c’est un régime haïssable. Mais en matière de politique internationale, on ne peut pas juste réagir émotionnellement en fonction de « valeurs », il faut analyser l’échiquier mondial avec réalisme. Et la réalité est que les BRICS défient le système construit autour du dollar.Sans soutenir les régimes de certains pays des BRICS, leur émergence est une bonne nouvelle parce qu’elle défie l’unilatéralisme et l’hégémonie américaine pour la première fois depuis 1991.
« LA DETTE DES PAYS DU TIERS MONDE DOIT ETRE PAYEE EN DOLLARS. C’EST UN MECANISME NEOCOLONIAL ! »
Mais en parallèle de la mutinerie menée par les BRICS, il y a également une mutinerie au sein de ces pays: en Inde, les luttes des paysans, des femmes et de la classe travailleuse contre le régime de Modi. L’Afrique du Sud connaît une corruption énorme, le fossé entre riches et pauvres y est considérable et le régime politique est fortement critiqué par la population. Lula est un progressiste, mais son gouvernement n’est pas pour autant socialiste. Et les concessions faites aux grands propriétaires fonciers au Brésil, s’opposent à ceux qui luttent pour les droits des paysans, comme le Mouvement des Paysans sans Terre.
LVSL –Vous rappelez l’histoire du mouvement tiers-mondiste, à partir de la conférence de Bandung en 1955. Ce mouvement était porteur d’espoir pour un rééquilibrage des relations internationales et de l’économie mondiale. Croyez-vous à la résurgence de l’altermondialisme ? Les tentatives consistant à faire revivre cet esprit de « non-alignement », de la part de Lula, vous semblent-elles prometteuses ?
P. M. – Je crois que la tentative opérée par les BRICS de permettre un commerce dans d’autres monnaies que le dollar relève du pragmatisme. Mais cette démarche est déjà un acte progressiste en soi. Regardons en face la situation depuis les années 50-60 : la dette des pays du Tiers Monde doit être payée en dollars. Cela signifie que ces pays doivent privilégier des monocultures tournées vers l’exportation, plutôt que des productions au service de leurs propres populations, afin d’obtenir des dollars. Et quand ils ont des difficultés à refinancer leur dette, le FMI ne leur octroie des prêts qu’à condition de couper dans les services publics, les salaires et les pensions et de privatiser davantage. Tout cela ne fait que les rendre plus dépendants. C’est un mécanisme néocolonial ! Désormais, pour la 1° fois, les pays du Tiers Monde peuvent refinancer leur dette, indépendamment du FMI, grâce à la banque des BRICS. Certes, ce n’est pas un emprunt socialiste mais c’est un mécanisme honnête et sans conditions Ce n’est un progrès en direction du socialisme, mais cela reste un progrès pour les pays du Sud Global, qui doit être soutenu.
Certes, cela ne suffit pas pour construire un altermondialisme de gauche. C’est pourquoi nous devons aussi soutenir les mouvements de gauche dans ces pays, afin de peser sur l’agenda politique. On peut tout à fait soutenir le MST au Brésil pour mettre la pression sur Lula, tout en reconnaissant qu’il joue un rôle important pour nos idées au niveau international, et soutenir le NUMSA, le syndicat des métallos sud-africains, qui lutte contre la corruption au sein du gouvernement de l’ANC, tout en étant en accord avec la politique extérieure de l’Afrique du Sud.
« L’altermondialisme passe aussi par une forme de pragmatisme sur les enjeux internationaux. »
LVSL – L’Union européenne tend à s’aligner sur les États-Unis, contrairement à ce qu’affirment nos dirigeants. S’ils prétendent réguler l’action des GAFAM, ou encore bâtir une « autonomie stratégique » en matière internationale ou de réindustrialisation, la réalité est que nous sommes de plus en plus dépendants des Américains, y compris dans des domaines où cela était encore peu le cas, comme les énergies fossiles. Comment peut-on retrouver une véritable autonomie ? Cela implique-t-il une rupture avec l’Union européenne ?
P. M. – Ce qui s’est passé en Europe suite à la guerre en Ukraine, surtout en Allemagne, est grave. Quelques semaines après le début du conflit, le Bundestag a renié sa politique de non-militarisation de l’économie vieille de 75 ans et a investi plus de 100 milliards d’euros dans le budget de la défense. Tout ce qui existait en termes de liens avec la Russie, de la part de la social-démocratie allemande dont les liens avec Gazprom, de Schröder, l’ancien chancelier allemand qui a siégé au conseil d’administration de la compagnie russe, est le symbole, a été détruit en quelques semaines à peine; les États-Unis ont réussi à briser cela.
Cette coupure brutale avec la Russie a suscité des remous au sein des grandes entreprises allemandes : les grands patrons de BASF, de Bosch ou Siemens ont demandé au gouvernement allemand de ne pas rompre les liens avec Gazprom, car ils souhaitaient continuer à bénéficier du gaz russe bon marché. En se rendant dépendante du gaz américain, beaucoup plus cher, l’Allemagne est rentrée en récession. En prenant des sanctions contre la Russie, l’Europe a donc pris des sanctions contre elle-même et s’est tirée une balle dans le pied. De surcroît, avec l’Inflation Reduction Act (IRA), les États-Unis tentent d’attirer sur leur territoire des firmes européennes de technologie de pointe, grâce à d’importantes subventions et remises d’impôts. La réaction de l’Union Européenne à cette offensive américaine a été très faible. Aucune politique industrielle européenne autonome n’émerge.
Les États-Unis veulent maintenant répéter cela avec la Chine. C’est une folie : non seulement ils auront beaucoup de mal à se couper de la Chine, mais l’Europe en aura encore plus : nous échangeons avec la Chine 850 milliards d’euros de marchandises chaque année ! La neutralité carbone en Europe dépend pour l’instant de la technologie chinoise.On ne peut qu’être d’accord avec les patrons de Bosch, Siemens, Volkswagen et Mercedes quand ils demandent de ne pas reproduire avec la Chine ce que l’Europe a fait avec la Russie. Dans le conflit inter-impérialiste entre capitalistes. On peut espèrer que la bourgeoisie européenne se comportera de manière sérieuse et dira non à la bourgeoisie américaine qui veut nous entraîner dans de nouveaux conflits.
Aucune illusion ! La bourgeoisie européenne ne veut pas une Europe progressiste,et cherche à imposer aux peuples européens une nouvelle dose d’austérité. Elle entend conserver des relations néo-coloniales avec une partie du monde, bien que le rejet de la France en Afrique ne cesse de grandir. Mais il faut jouer sur leurs nombreuses contradictions.
LVSL – Il est vrai que les sanctions prises à l’encontre de la Russie ont renforcé la dépendance de l’Europe vis-à-vis des États-Unis. Est-il possible de réorienter l’Union européenne vers une politique socialiste ? Ou faut-il rompre avec les traités européens et construire de nouveaux cadres de coopération ?
P. M. – Ma position sur cette question est liée à l’histoire belge : nous sommes un petit pays qui a été créé pour jouer le rôle d’État-tampon entre l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni et les Pays-Bas. Un changement de société au niveau de la seule Belgique, ça n’existe pas! ! Je plaide donc pour une autre société, une autre industrialisation et une autre forme de commerce à l’échelle continentale. Cela passera par plus d’échanges entre ceux qui luttent et qui résistent dans toute l’Europe pour créer une rupture au sein de l’Union Européenne.
La dépression collective de la gauche européenne passe son temps à se lamenter de la percée de l’extrême-droite! En Amérique latine ou en Inde, eux aussi s’inquiètent de la montée du fascisme, mais ils luttent. Pour reconquérir une partie de la classe travailleuse tentée par le vote fasciste, il faut rompre le narratif dépressif, selon lequel la classe travailleuse n’existe pas et l’immigration va nous détruire. Face à l’extrême-droite, il faut recréer un narratif autour de la lutte des classes et rebâtir une conscience commune chez les travailleurs. Les mobilisations sociales massives que nous avons connu récemment en Angleterre, en Allemagne et en France sont des points d’appui. Comme la grève des ouvriers de l’automobile aux États-Unis, avec une belle victoire à la clé ! Et puis nous devons être là où sont les gens, dans les quartiers populaires et sur les lieux de travail. Par exemple, avec notre programme Médecine pour le peuple (initiative de médecine gratuite dans les quartiers populaires), on touche des personnes qui votent pour le Vlaams Belang (extrême-droite indépendantiste flamande). Plutôt que de les exclure, nous discutons avec eux et tentons de les convaincre. Les gens sentent si vous êtes honnêtes. Donc il faut un langage clair et franc, comme celui de Raoul Hedebouw, qui permet d’attirer vers nous des gens en colère en raison de leur situation précaire et de politiser cette colère.
Cet article est publié pour l intérêt qu’il présente dans le but de contribuer et d’enrichir les discussions et débats actuels.
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Vijay Prashad -Marxisme


À propos de Vijay Prashad
Vijay Prashad est un historien, éditeur et journaliste indien. Il est rédacteur et correspondant en chef chez Globetrotter. Il est rédacteur en chef de LeftWord Books et directeur de Tricontinental : Institute for Social Research. Il est chercheur senior non résident à l’Institut Chongyang d’études financières de l’Université Renmin de Chine. Il a écrit plus de 20 livres, dont The Darker Nations et The Poorer Nations. Ses derniers ouvrages sont Struggle Makes Us Human: Learning from Movements for Socialism et (avec Noam Chomsky) The Withdrawal: Iraq, Libya, Afghanistan, and the Fragility of U.S. Power.
À propos de Zhao Dingqi
Zhao Dingqi est chercheur assistant à l’Institut de marxisme de l’Académie chinoise des sciences sociales et rédacteur en chef de World Socialism Studies.
Zhao Dingqi : Pourquoi êtes-vous devenu marxiste ? Pouvez-vous nous présenter brièvement votre parcours personnel et universitaire ?
Vijay Prashad : J’ai grandi à Calcutta, en Inde, puis dans le nord du pays. Pendant ma jeunesse, j’ai été profondément marqué par la pauvreté qui régnait dans les villes et les campagnes. Les inégalités grotesques de la vie et l’omniprésence des relations sociales de type féodal (en particulier la hiérarchie du système des castes) me révoltent profondément. Mes parents m’ont élevé dans le respect des valeurs de décence et de bonne conduite, qui semblaient impossibles à maintenir dans une société indécente. J’étais en colère contre le monde, puis lorsque j’ai commencé à m’impliquer dans de petites luttes et à lire Marx, j’ai réalisé que ma colère était nécessaire mais insuffisante. J’avais besoin d’appartenir à une organisation, j’avais besoin d’une théorie de la transformation sociale, j’avais besoin de discipline. C’est ce qui m’a poussé à mener une étude académique plus sérieuse sur les racines de l’inégalité sociale en Inde (le sujet de ma thèse de doctorat, qui portait sur l’histoire sociale d’une communauté de caste opprimée) et à lutter contre les conditions qui empêchaient la transformation sociale (ce qui m’a attiré vers le mouvement de gauche).

ZD : Quelle est la signification du marxisme au XXIe siècle ? Le marxisme est-il, comme certains le croient, dépassé et inadapté à l’époque actuelle ?
VP : Le marxisme, qui est un domaine d’analyse en constante évolution, est la critique la plus précise du capitalisme. Tant que le capitalisme existera, le marxisme devra perdurer jusqu’à ce qu’une autre forme de critique, meilleure que le marxisme, apparaisse. Jusqu’à présent, aucune critique plus claire du capitalisme n’a été développée. Il est vrai aujourd’hui, comme en 1867, lorsque Marx a publié Le Capital, que l’exploitation de la classe ouvrière produit une plus-value et que c’est cette plus-value qui crée l’accumulation de capital entre les mains des capitalistes et appauvrit les travailleurs, et que c’est cette accumulation de capital entre les mains de différents capitalistes qui se font concurrence qui crée les conditions d’une crise générale dans la société. S’il existe une meilleure explication de ces crises qui nous affligent, je ne la connais pas.
Inde
ZD : Au cours des dernières décennies, l’économie indienne s’est développée rapidement, mais sous le système capitaliste, diverses contradictions au sein de la société indienne sont également très aiguës. Quels sont les principaux conflits sociaux auxquels l’Inde est actuellement confrontée ? À quelle oppression sociale le peuple indien est-il confronté ?
VP : L’économie indienne connaît une croissance rapide en raison d’une forte demande refoulée qui a commencé à s’installer dans le pays après la phase initiale des réformes de l’après-indépendance. Il fallait combler un déficit en infrastructures, ce qui n’a pas été entièrement réalisé, mais cela explique en partie la croissance. Cette croissance est toutefois inégale. L’un des grands problèmes de l’économie indienne est l’incapacité de l’État à mener à bien une réforme agraire et à créer ainsi les conditions d’une relative égalité sociale dans les campagnes. Les inégalités sociales criantes, exacerbées par la hiérarchie des castes, font que les anciennes formes de subordination restent intactes et sont même aggravées par l’augmentation de la richesse des couches les plus puissantes de la société. On assiste donc à une croissance, mais une croissance très inégale et inéquitable. Cela crée de grands troubles sociaux, qui sont réprimés par les instruments de force de l’État (à la fois l’appareil juridique utilisé pour qualifier les dissidents d’antinationaux et l’appareil de violence qui réprime durement les protestations sociales, y compris celles des agriculteurs).

ZD : Quel est l’état actuel du développement du mouvement communiste en Inde ? Quels sont les principaux partis et organisations politiques marxistes ?
VP : Le mouvement communiste en Inde est faible en raison de l’épuisement des réserves de force nécessaires à un tel mouvement, c’est-à-dire la faiblesse du mouvement syndical dans les secteurs manufacturier et des services, et la faiblesse du mouvement des travailleurs agricoles dans les campagnes. L’organisation de la classe ouvrière, tant urbaine que rurale, est faible en raison des formes de désarticulation de la société et du lieu de travail qui caractérisent l’ère néolibérale. Si la classe ouvrière est affaiblie, la gauche est affaiblie. Il existe trois principaux partis du mouvement communiste : le Parti communiste indien (marxiste) ou CPIM, le Parti communiste indien ou CPI, et le Parti communiste indien (marxiste-léniniste) Libération ou simplement Libération. Ce sont les partis légaux qui jouent un rôle au sein des parlements national et provinciaux. Il existe également le Parti communiste indien (maoïste), qui est interdit et opère dans les campagnes. Le nombre total de membres de ces partis se chiffre en centaines de millions, mais cela n’est toujours pas suffisant pour faire avancer un programme décisif à l’heure actuelle.
Sud global
ZD : Quand le concept de Sud global a-t-il été proposé ? Comment comprenez-vous ce concept ? Que signifie-t-il aujourd’hui ?
VP : Le Sud global est une idée qui a été portée pour la première fois à l’attention du monde entier par la Commission Brandt (1980), où le Sud désignait les pays en proie à la pauvreté, par opposition au Nord, qui désignait les anciennes puissances coloniales. Ce concept a été développé par la Commission du Sud (1989), présidée par l’ancien président tanzanien Julius Nyerere et comptant parmi ses membres un commissaire chinois, Qian Jiadong, ancien assistant de Zhou Enlai et beau-père de Wang Yi, l’actuel ministre des Affaires étrangères de la Chine. Le concept de la Commission du Sud a été développé pour désigner les pays en développement qui devaient établir un programme pour leur développement, et pas seulement les pays enlisés dans la pauvreté. C’était un progrès. La Commission du Sud, qui avait étudié les développements déjà assez remarquables de la région chinoise de Shenzhen, a fait valoir que la dépendance n’était pas permanente et qu’un changement pouvait intervenir grâce au transfert de technologies et à une bonne exploitation des ressources nationales. C’était bien plus que ce qui avait été proposé dans l’ancien programme de modernisation et de développement.
ZD : Dans votre livre The Poorer Nations: A Possible History of the Global South (2013), vous proposez que le terme « Sud global » ne désigne pas un espace géographique, mais une série de protestations contre le néolibéralisme. Pourquoi pensez-vous cela ?
VP : Au début des années 2010, une série de manifestations ont eu lieu dans les pays du Sud contre le régime d’austérité imposé par le Fonds monétaire international. À l’époque, il semblait qu’aucune solution à la misère n’était possible. Les manifestations elles-mêmes semblaient définir l’ère post-crise financière (2007). Mais ensuite, un changement très intéressant s’est produit, que j’ai noté dans mon livre sans toutefois en faire une théorie. Il s’agissait de l’émergence d’un Sud plus confiant, que j’ai ensuite appelé le nouvel état d’esprit du Sud. La formation des BRICS en 2009 en est un signe, tout comme l’insistance sur la nécessité d’une nouvelle théorie du développement et la création de nouvelles institutions financières et de développement (notamment la Nouvelle banque de développement, créée en 2014). Ces initiatives nous ont fait passer d’une période de protestations à une période de construction. La nouvelle architecture peut-elle commencer à supplanter le régime d’austérité imposé par le FMI ? Telle est la question de notre époque. Nous sommes confrontés à ce dilemme. Il est impossible de prédire avec certitude si l’approche du FMI prévaudra ou si une nouvelle théorie du développement avec une nouvelle architecture se mettra en place.

ZD : Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, bien que le colonialisme ait disparu de la scène historique, l’exploitation et l’oppression des pays du Sud par les pays impérialistes ont persisté, donnant naissance au néocolonialisme. Quelles sont les manifestations du néocolonialisme ?
VP : Le néocolonialisme est un terme utilisé par le président ghanéen Kwame Nkrumah en 1965 pour désigner la situation d’indépendance symbolique (il fut victime d’un coup d’État l’année suivante). Les pays ont acquis leur souveraineté politique, mais n’étaient pas en mesure de contrôler leur propre économie. Ce manque de contrôle s’explique par le fait qu’ils devaient emprunter de l’argent à l’étranger pour presque tout (même pour payer leurs factures du secteur public) et qu’ils devaient autoriser les entreprises étrangères à exploiter leurs ressources, car ils ne disposaient ni du capital, ni de la technologie, ni de l’expertise nécessaires pour le faire. Ce manque de pouvoir financier et scientifique a laissé ces pays à la merci de leurs anciens maîtres coloniaux. À notre époque, les grandes lignes du néocolonialisme restent intactes pour de nombreux pays, exacerbées par la spirale apparemment sans fin de la dette. La dette extérieure totale des pays en développement s’élève actuellement à 11 400 milliards de dollars, et plus de 98 % des recettes d’exportation de ces pays sont utilisées pour rembourser les riches détenteurs d’obligations. Cela rend le développement impossible. Telle est la structure du néocolonialisme contemporain. C’est cette structure qui a donné naissance à la théorie de la dépendance, dont la formule a été formulée par Andre Gunder Frank comme « le développement du sous-développement ».
Chine
ZD : Quel impact l’essor du Sud global, représenté par la Chine, a-t-il eu sur l’ordre mondial ?
VP : La Commission du Sud a fait référence aux « locomotives » du Sud et a exprimé l’espoir que ces locomotives, qui avaient l’avantage de la taille (population et territoire), se développeraient rapidement et entraîneraient ensuite les autres pays dans le train du développement. D’une certaine manière, c’est précisément ce qui s’est produit. La Chine a brisé le cercle vicieux de la dépendance. La République populaire de Chine a bénéficié des réformes maoïstes qui ont permis de former une population bien éduquée et en bonne santé. L’épargne nationale et les investissements étrangers se sont combinés dans un système financier contrôlé par le gouvernement. Ce capital a été utilisé, parallèlement au transfert de technologies et de connaissances scientifiques, pour industrialiser le pays et renforcer ses forces productives globales. Une version moins spectaculaire de ce programme de développement socialiste a été mise en œuvre dans d’autres pays, comme le Vietnam, où les taux de croissance ont explosé. L’essor de la Chine a inspiré et entraîné toute une série de pays, dont l’Indonésie et le Bangladesh, qui n’auraient autrement pas pu imaginer les possibilités qui s’offraient à eux en dehors du piège de la dépendance. C’est grâce à la puissance de la Chine que l’Indonésie a pu interdire l’exportation de nickel non transformé et faire progresser sa propre industrialisation, et c’est grâce à la Chine que l’industrialisation est revenue sur le continent africain.

ZD : Comment comprenez-vous l’importance de l’initiative chinoise « Belt and Road » pour les pays du Sud ?
VP : La politique « Belt and Road » (la Ceinture et la Route), initialement formulée en 2013 sous le nom de « One Belt, One Road » (Une Ceinture, Une Route), était à l’origine étroitement liée à la volonté du gouvernement chinois de réduire sa dépendance vis-à-vis des marchés américains et européens après leur effondrement lors de la crise financière de 2007. Il est devenu évident à Pékin que les marchés du Nord ne seraient pas disponibles de manière permanente pour des pays comme la Chine. Afin de trouver de nouveaux marchés, Pékin a cherché à poursuivre la politique de développement occidental dans l’ouest de la Chine (y compris le Xinjiang, le Tibet et le Qinhai) lancée par Jiang Zemin et Hu Jintao, puis à l’étendre à l’Asie centrale. Mais au-delà de cela, la Belt and Road visait à construire des infrastructures dans l’ensemble du Sud afin de faciliter un développement économique plus harmonieux entre la Chine et ces régions. De 2013 à 2024, l’engagement de la Chine dans l’initiative « Belt and Road » a atteint un total de 1 175 milliards de dollars, incluant les investissements, les prêts et les dons. Il s’agit d’une transformation significative du programme de développement. Elle a été étudiée en partie, mais pas suffisamment dans son ensemble pour comprendre la théorie de l’initiative « Belt and Road ». J’espère que davantage de personnes accumuleront davantage de preuves provenant des sites de l’initiative « Belt and Road » et développeront une théorie appropriée du développement à partir de cette nouvelle expérience.
ZD : Vous avez mentionné que pour comprendre le cheminement de la Chine vers la modernisation, nous ne devons pas oublier ces trois années: 1949, 1979 et 2014. Pourquoi pensez-vous cela ?
VP : Il y a des moments dans l’histoire d’un pays où l’on peut ignorer l’ensemble de ses expériences pour mettre l’accent sur tel ou tel aspect. Dans la Chine contemporaine, il ne fait aucun doute que le programme de réformes lancé en 1978 revêt une grande importance. Mais cette insistance a parfois occulté les immenses réalisations de la révolution chinoise de 1949 et des réformes maoïstes qui ont suivi. Sans les réformes agraires, la transformation des relations sociales, la création d’institutions sociales pour gérer les finances et la propriété, et la formation d’une industrialisation précoce, les réformes économiques chinoises après 1978 n’auraient pas pu aboutir. La première date marquant la transformation de la Chine est donc 1949.
La deuxième date est 1978, car il a été reconnu que sans la transformation des forces productives, l’économie chinoise stagnerait et ne serait pas en mesure de subvenir aux besoins de sa population et de jouer un rôle internationaliste dans le monde. C’est pourquoi l’entrée de capitaux et de technologies a été autorisée, à condition qu’elle respecte le programme prévu du socialisme chinois. Cette entrée de technologie et de financement a permis à la Chine de moderniser ses forces productives et de devenir l’un des moteurs économiques les plus puissants du monde. C’est la deuxième date, qui est liée aux réformes de Deng.
La troisième date est 2014, lorsque deux faits sont apparus clairement : Premièrement, que les marchés nord-américains et européens ne seraient pas en mesure d’absorber les matières premières produites en Chine, et deuxièmement, que les capitalistes chinois ne devaient pas être autorisés à devenir une classe au sens politique du terme et que les inégalités devaient être éliminées autant que possible. Le mandat de Xi Jinping restera dans les mémoires comme l’époque où la Chine s’est détournée des marchés du Nord pour construire une structure de marché du Sud grâce à l’initiative « Belt and Road », où elle a considérablement empêché ses capitalistes d’exercer une influence politique (l’expérience de Jack Ma en est un exemple) et où elle a éradiqué la pauvreté absolue et accéléré son programme en faveur de l’égalité. Ces réformes de Xi sont indiquées par la troisième date, 2014. Nous verrons où cela nous mènera. Il y aura d’autres dates à l’avenir.
Trump

ZD : Quel impact le retour récent de Trump à la Maison Blanche aura-t-il sur les pays du Sud ?
VP : Trump a rejeté 35 ans d’idéalisme impérialiste américain et a réintroduit le réalisme de droite à la Henry Kissinger dans la politique étrangère américaine. Ce changement doit être pris en compte. Le gouvernement américain ne croit plus pouvoir façonner le monde à son image. Je pense que les États-Unis devront adopter un programme plus modeste, consistant à utiliser leur puissance pour faire passer leurs intérêts en premier, et qu’ils devront contrôler le monde tel qu’il est plutôt que de le transformer en quelque chose qu’il n’est pas. Il ne s’agit en aucun cas d’une avancée progressiste. La structure de l’impérialisme américain reste intacte. Mais les moyens seront différents. La force sera utilisée, mais pour faire avancer un programme servant les intérêts des États-Unis plutôt que ceux de la bourgeoisie mondiale. On ne sait pas encore comment la bourgeoisie du Sud réagira à ces développements. Il est probable qu’elle n’ait pas encore pris conscience que les États-Unis ne défendront plus ses intérêts, mais chercheront avant tout à obtenir le meilleur accord possible pour leur propre bourgeoisie. Cela va-t-il ébranler la foi dans la mondialisation qui a jusqu’à présent animé les bourgeoisies du Sud ? En d’autres termes, une fraction patriotique de la bourgeoisie va-t-elle apparaître dans le Sud ? Nous ne pouvons pas encore répondre à cette question. Il est certain que quelque chose de ce genre se produira probablement à terme si la bourgeoisie est capable de reconnaître ses intérêts de classe.
Trump n’est pas un ami du Sud. Il mettra tout en œuvre pour faire avancer son programme impérialiste. Ses conseillers, en particulier Elbridge Colby au ministère de la Défense, ont clairement indiqué que l’arrêt du développement économique et technologique de la Chine était la priorité de leur programme, et que cet arrêt s’étendrait aux développements rapides de tous les pays du Sud. Toute tentative d’un pays du Sud de faire valoir sa souveraineté sera attaquée par l’administration Trump. Les seuls intérêts qu’ils défendront sont ceux de la bourgeoisie américaine, et ils utiliseront la force pour s’en assurer. Toute illusion quant à l’engagement fondamental de Trump envers l’impérialisme a déjà été dissipée à Gaza.
ZD : Comment le Sud doit-il répondre aux défis que cela pose ?
VP : Le Sud doit rester vigilant et s’organiser pour faire progresser la souveraineté de ses États et la dignité de ses peuples. Nous aurons besoin de capacités organisationnelles accrues, notamment par la création d’un plus grand nombre d’organisations régionales et d’institutions qui exploitent le commerce et la coopération Sud-Sud. Il est utile de rappeler un paragraphe vers la fin du rapport de la Commission du Sud, The Challenge of the South (1989) : « Le Sud dans son ensemble dispose de marchés, de technologies et de ressources financières suffisants pour faire de la coopération Sud-Sud un moyen efficace d’élargir les options de développement de ses économies.
Le renforcement de la coopération Sud-Sud doit devenir un élément important des stratégies du Sud pour un développement autonome et indépendant. Le Sud doit renforcer ses capacités afin de maintenir un rythme de croissance rapide, même si le moteur du Nord tourne au ralenti. Avec les droits de douane imposés par Trump qui vont frapper la classe ouvrière américaine et réduire sa consommation d’au moins 2 500 dollars par an, les marchés américains ne seront plus une destination pour les pays du Sud. La coopération Sud-Sud devra s’intensifier. Mais la qualité de cette coopération est incertaine. Elle doit être harmonieuse, afin que chaque pays, aussi petit et pauvre soit-il, tire profit du développement et n’en soit pas détruit.
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Lettre pour le martyr qu’on veut faire oublier Mahmoud Bouhamidi mort avec Ali la pointe, Hassiba Ben Bouali et Omar Yacef dit Petit Omar.

Lettre pour le martyr qu’on veut faire oublier Mahmoud Bouhamidi mort avec Ali la pointe, Hassiba Ben Bouali et Omar Yacef dit Petit Omar par Fadela et Ghania Bouhamidi
Le 7 Octobre 2016
Ce 8 octobre beaucoup d’algériens se souviendront avec recueillement le sacrifice, le 08 octobre 1957 rue des Abderrames en pleine Casbah d’Alger, de Ali la Pointe, dernier responsable en activité de la Zone Autonome d’Alger, et de ses trois derniers compagnons.
Ils étaient quatre : Hassiba Ben Bouali, Omar Yacef dit Petit Omar et Mahmoud Bouhamidi, l’occulté de ce groupe de héros et de martyrs.
On ne parle que de trois
On oublie ou on occulte presque toujours Mahmoud.
Pour nous, Fadela et Ghania Bouhamidi, ses petites sœurs, les précédents anniversaires ont été des moments pénibles.
Son nom sera probablement oublié cette année encore.
Par la force de l’oubli répétitif, trop de jeunes et trop d’algériens croient aujourd’hui que les martyrs de la rue des Abderrames se résument à trois noms : Ali la Pointe, Petit Omar, Hassiba Ben Bouali.
Nous portons encore, pour ces trois noms une amitié, un amour, un respect, inégalables, le même que pour notre frère Mahmoud. Ils ne sont pas dans nos cœurs dans une concurrence de fraternité avec notre frère de sang, mais dans une unité totale.
Car, entre fin 1955 et octobre 1957, nous avons vécu près de deux ans dans cette maison de notre oncle Guemati, 4 rue Caton, transformée en véritable Quartier Général de la Zone Autonome d’Alger.
Ces trois martyrs, ainsi que Yacef Sadi et Zohra Drif, et parfois les frères Ramel, ont partagé notre maison, notre temps, nos repas, nos rêves et quelquefois notre jeu de la Boqala. Nous avons porté les couffins de Hassiba, nous avons porté les tracts et des messages cachés dans nos vêtements ou sous-vêtements. Notre mère et notre tante maternelle, Baya Guemati née Gharbi, mère de Mustapha Guemati dit Mustapha le coiffeur, se sont quotidiennement occupées de leur hygiène, de leur santé, de leurs repas et ont monté, pour eux, à tour de rôle la garde jour et nuit sur les terrasses.
Elles chauffaient leur eau, tous les matins, pour leur douche. La cache étroite faisait transpirer et ankylosait les corps.
Yacef Sadi et Zohra Drif, appelaient notre mère « Yemma Fettouma ».
Hassiba et Ali l’appelaient « El Khout »
Ali la pointe et Yacef sadi ont décidé de nous retirer de l’école pour des raisons impératives de sécurité. Ali nous a versé dans le travail de l’organisation, souvent sous la conduite de Mahmoud.
Pas une fois, pas une seule, leur présence n’a été trahie par nous-mêmes, par les autres enfants ou par nos parents.
Dans notre cœur, un souvenir est plus fort que tous les autres. Hassiba était blonde avec des yeux bleus. Pour la transformer notre mère colorait régulièrement ses cheveux au henné. Un jour elle lui a coupé ses cheveux très longs. Elle restera avec ses armes et son poignard le modèle de la beauté et de l’engagement.
De Zohra Drif, le souvenir est plutôt celui de sa machine à écrire que détectera la « poêle » des parachutistes et conséquemment la cache que nous avions si bien protégée.
Notre père avait une attention particulière pour Petit Omar, renforcée encore plus après son isolement forcé. Il lui ramenait des marrons, des cacahuètes, du maïs grillé, des noisettes. Petit Omar l’appelait Baba Menouer.
Le commerce de notre père, servait de boîte aux lettres.
A trois reprises notre père fut pris par les paras et torturé pour lui faire avouer la vérité sur Mahmoud, dont une fois au sinistre Casino de La Pointe Pescade.
Mustapha Guemati, sera arrêté, deux fois pendant cette période mais les dirigeants de la Zone ne bougeront pas tant était forte leur certitude qu’il ne parlerait pas. Mustapha ne parlera pas malgré des tortures indicibles.
Il venait de se marier.
Il sera condamné à mort.
Dans cette maison l’héroïsme était une affaire d’exception autant que de quotidien.
Une matinée du printemps 1957, les parachutistes qui recherchaient Azzedine le cadet de Mustapha entré lui aussi en clandestinité, ont torturé, dans la cour même de la maison, notre tante Baya devant des usagers du marché de Djamââ Lihoud (la Synagogue) ramenés de force. Les paras la frappèrent des heures jusqu’à la faire vomir du sang.
Nous ne comptons pas les jours pendant lesquels les parachutistes, (y compris les plus hauts gradés, Massu, Bigeard, Godard) ont envahi la maison pour nous faire avouer, adultes et enfants, la « cache » des fellaghas. Nous tous rassemblés tremblions de peur que quelqu’un d’entre nous cède et parle.
Quand Mahmoud a dû entrer en clandestinité totale, le plus dur pour nos parents a été, sur ordre de la Zone, de couvrir la planque en disant que Mahmoud avait disparu, sans jamais revenir, pour avoir volé une grosse somme à son père.
Les liens qui nous lient à Ali, Hassiba ou petit Omar, sont aussi puissants que ceux qui nous lient à Mahmoud.
Après l’arrestation de Zohra Drif et de Yacef sadi, notre mère a été au cœur de la dernière bataille. Elle a coupé et jeté dans les toilettes, le plastic comme demandé par Ali. Elle a caché l’argent considérable de la Zone Autonome. Elle a été confrontée à Yacef Sadi, notamment sur la question de l’argent de la Zone Autonome.
Chaque 8 octobre, nous avons eu mal de voir notre frère oublié. Nous connaissions quelques raisons de cet oubli mais longtemps nous avons pensé que l’histoire réelle, la grandeur de la lutte et de la cause, étaient plus grande que les petites falsifications de l’histoire.
Il n’était pas question pour nous de porter atteinte à la beauté et à la grandeur de notre guerre de libération, même au détriment de notre frère. Ali, Hassiba, Petit Omar, Mahmoud auraient-ils accepté qu’on verse dans le dénigrement de notre combat à cause de quelques survivants ?
Mais les derniers développements ajoutent de nouvelles blessures et ne nous permettent plus de considérer cet oubli de Mahmoud comme une faute morale de quelques anciens militants ou quelques médias.
Il est anormal que Zohra Drif, déclare ne pas connaître Mahmoud Bouhamidi, l’adolescent qui a partagé la cache qui l’a protégée et avec qui elle a habité près de deux ans cette fameuse maison du 4 rue Caton. Et dont la mère s’est occupée de ses plus simples besoins. Il était et il est impossible qu’on survive dans la clandestinité, et surtout celle imposée par notre guerre, sans connaître le moindre détail sur la vie des gens qui nous hébergent, adultes, ados ou enfants. Et Mahmoud était un militant de longue date puis un élément clé dans le fonctionnement des communications de l’État-Major de la Zone Autonome. Il connaissait presque toutes les adresses et nous le savons pour avoir porté tracts et messages vers certaines d’entre elles.
Il est anormal que le chef du gouvernement algérien inaugure un mémorial pour lequel on a élevé des statues à nos frères et sœur Ali, Hassiba et petit Omar et qu’on oublie Mahmoud. Comment toute la hiérarchie administrative et politique de l’Algérie peut-elle, à ce point, ignorer la vérité pour un acte de guerre aussi retentissant que celui du sacrifice de ces quatre héros qui ont respecté leur serment de ne jamais se rendre comme ont respecté ce serment les frères Ramel ? Nous ne sommes plus face à de petits calculs.
Il est encore plus anormal, que de algériens, bien intentionnés, mettent sous le nom de notre frère la photo de Badji Mokhtar, un autre illustre martyr.
Nous ne sommes plus face à de petits calculs mais à une véritable distorsion de l’histoire de notre combat.
Pour beaucoup de gens, l’oubli de Mahmoud Bouhamidi, correspond à des jeux de mémoire et de prestige qui servait à cacher quelque faiblesse ou quelque faute morale. Tant que cela restait à ce niveau, nous avons préféré respecter l’histoire de notre guerre de libération, dans sa grandeur et ses dimensions qui dépassent de loin ses acteurs et même ses dirigeants.
Mahmoud et ses trois compagnons martyrs appartiennent à cette grandeur. Nos parents appartiennent à cette grandeur d’avoir hébergé le Quartier Général de la Zone Autonome sans jamais parler, céder à la torture.
Mais notre mère et notre tante méritent une mention spéciale.
En respect de leur serment de mourir plutôt que de se faire arrêter, les quatre martyrs, ont donné leur vie, après les deux frères Ramel.
Que chacun mesure si le combat des héros avait la moindre chance de succès sans cet engagement populaire, anonyme mais total de notre famille et de bien d’autres.
Nous n’écrivons à aucune autorité mais nous t’écrivons cette lettre, à toi, cher peuple algérien, pour que tu saches qu’on veut amputer, jusque dans leur mort, Ali la pointe, Hassiba Ben Bouali et Petit Omar de leur frère Mahmoud Bouhamidi, frère dans la vie et le combat autant que dans la mort. Car c’est plus les martyrs qui sont trahis que nous, les sœurs ou les parents de Mahmoud.
Et nous nous engageons à rassembler les souvenirs de ces deux années où la maison Guemati a accueilli des êtres aussi exceptionnels que Hassiba, Ali et Petit Omar.
Honorez avec nous Mahmoud, Ali, Hassiba, petit Omar, dans ce qu’ils ont d’inséparable.
Honorons tous les martyrs.
Honorons la prière de Didouche Mourad : « Si nous venons à mourir, défendez nos mémoires. »
Gloire aux martyrs. A tous les martyrs.
Signé : Fadela et Ghania Bouhamidi. A Alger le Le 7 Octobre 2016
P.S : Notre père, aussi, est mort en martyr le 20 juin 1959, un mois après avoir reçu l’éclat d’une grenade lancée, par des terroristes de l’Algérie française à l’intérieur de son local commercial à Djamaa Lihoud.
Cette lettre a été proposée à plusieurs organes de presse.
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Bruno Guigue – Palestine : La conscience humaine demande des actes

Dans un monde où le ressassement médiatique tient lieu de preuve irréfutable, certains mots sont des mots-valises, dont l’usage codifié à l’avance est propice à toutes les manipulations. De perpétuels glissements de sens autorisant le passage insidieux d’un terme à l’autre, rien ne s’oppose à l’inversion maligne par laquelle le bourreau se fait victime, la victime se fait bourreau, et l’antisionisme devient un antisémitisme.
L’antisionisme a beau se définir comme l’opposition à une entreprise coloniale, l’admettre comme tel serait encore faire un compromis avec l’inacceptable. Empreint d’une causalité diabolique, l’antisionisme est moralement disqualifié, mis hors-jeu en vertu de l’anathème qui le frappe. On a beau rappeler que la Palestine n’est pas la propriété d’une ethnie ou d’une confession, que la résistance palestinienne n’a aucune connotation raciale, que le refus du sionisme est fondé sur le droit des peuples à l’autodétermination, ces arguments rationnels sont balayés par la doxa.
Depuis soixante-quinze ans, tout se passe comme si l’invisible remords de l’holocauste garantissait à l’entreprise sioniste une impunité absolue. Avec la création de l’État hébreu, l’Europe se délivrait miraculeusement de ses démons séculaires. Elle s’octroyait un exutoire au sentiment de culpabilité qui la rongeait pour ses turpitudes antisémites. Portant sur ses épaules la responsabilité du massacre des juifs, elle cherchait le moyen de se débarrasser à tout prix de ce fardeau.
L’aboutissement du projet sioniste lui offrit cette chance. En applaudissant à la création de l’État juif, l’Europe se lavait de ses fautes. Simultanément, elle offrait au sionisme l’opportunité d’achever la conquête de la Palestine. Ce rachat par procuration de la conscience européenne, Israël s’y prêta doublement. Il reporta d’abord sa violence vengeresse sur un peuple innocent de ses souffrances, puis il offrit à l’Occident les avantages d’une alliance dont il fut payé en retour.
L’un et l’autre liaient ainsi leur destin par un pacte néo-colonial. Le triomphe de l’État hébreu soulageait la conscience européenne, tout en lui procurant le spectacle narcissique d’une victoire sur les barbares. Unis pour le meilleur et pour le pire, ils s’accordaient mutuellement l’absolution sur le dos du monde arabe en lui transférant le poids des persécutions antisémites. En vertu d’une convention tacite, Israël pardonnait à l’Europe sa passivité face au génocide, et l’Europe lui laissait les mains libres en Palestine.
Son statut exorbitant du droit commun, Israël le doit à ce transfert de dette par lequel l’Occident s’est défaussé de ses responsabilités sur un tiers. Parce qu’il fut l’antidote au mal absolu, qu’il plongeait ses racines dans l’enfer des crimes nazis, Israël ne pouvait être que l’incarnation du bien. Mieux encore qu’une sacralité biblique aux références douteuses, c’est cette sacralité historique qui justifie l’immunité d’Israël dans la conscience européenne.
En y adhérant, les puissances occidentales l’inscrivaient dans l’ordre international. Avalisée par les puissances dominantes, la profession de foi sioniste devenait loi d’airain planétaire. L’invocation du sacré diabolisant son contraire, cette sacralité d’Israël vise à ôter toute légitimité aux oppositions qu’il suscite. Toujours suspecte, la réprobation d’Israël frôle la profanation. Contester l’entreprise sioniste est le blasphème par excellence, car c’est porter atteinte à ce qui est inviolable pour la conscience européenne.
C’est pourquoi le déni de légitimité morale opposé à l’antisionisme repose sur un postulat simplissime dont l’efficacité ne faiblit pas avec l’usage : l’antisionisme est un antisémitisme. Combattre Israël, ce serait, par essence, haïr les juifs, être animé du désir de rejouer la Shoah, rêver les yeux ouverts de réitérer l’holocauste.
Cette assimilation frauduleuse de l’antisémitisme et de l’antisionisme est une arme d’intimidation massive. Limitant drastiquement la liberté d’expression, elle tétanise toute pensée non conforme en l’inhibant à la source. Elle génère une autocensure qui, sur fond de culpabilité inconsciente, impose par intimidation, ou suggère par prudence, un mutisme de bon aloi sur les exactions israéliennes. Simultanément, cette assimilation mensongère vise à disqualifier moralement l’opposition politique à l’occupation sioniste.
La chaîne des assimilations abusives, en dernière instance, conduit à l’argument éculé qui constitue l’ultime ressort de la doxa : la «reductio ad hitlerum», la souillure morale par nazification symbolique, dernier degré d’une calomnie dont il reste toujours quelque chose. Terroriste parce qu’antisioniste, antisioniste parce qu’antisémite, la résistance à la terreur coloniale cumulerait ainsi les infamies.
Seule force qui ne cède pas devant les exigences de l’occupant, la résistance, pour prix de son courage, subit alors le tir croisé des accusations occidentales et des brutalités sionistes. Et comme si la supériorité militaire de l’occupant ne suffisait pas, il faut encore qu’il se targue d’une supériorité morale dont ses crimes coloniaux, pourtant, attestent l’inanité.
Ce que montre le génocide de Gaza, c’est la brutalité de l’occupant, sa morgue coloniale, son mépris pour la vie des autres, son aplomb dans le meurtre, sa lâcheté lorsqu’il assassine des civils. Mais c’est aussi cette mauvaise foi abyssale, cette hypocrisie de l’agresseur qui joue à l’agressé, ce mensonge qui sort de sa bouche lorsqu’il prétend se défendre, lorsqu’il condamne le terrorisme, lorsqu’il ose invoquer la légitime défense, lorsqu’il parle d’antisémitisme.
Les combattants palestiniens sont des résistants qui se battent pour la terre de leurs ancêtres, pour vivre en paix, un jour, dans cette Palestine dont l’envahisseur veut les spolier, pour cette Palestine dont l’État-colon se croit dépositaire, alors qu’il en est l’occupant illégitime. La légitime défense d’Israël ? Soyons sérieux : la seule légitime défense qui vaille, c’est celle du peuple palestinien, pas celle de la soldatesque coloniale ; celle de l’occupé qui résiste, pas celle de l’occupant qui opprime.
On nous raconte que l’affrontement actuel est dû à l’intransigeance des extrémistes des deux camps. Mais ce renvoi dos-à-dos de l’occupant et de l’occupé est une supercherie. Depuis quand la résistance est-elle extrémiste ? C’est l’occupation qui est extrémiste, avec sa violence de tous les instants, cette insupportable chape de plomb qui pèse sur un peuple meurtri, et dont les sursauts de révolte, heureusement, montrent qu’il n’est pas vaincu.
Cette guerre est le fruit de l’occupation et de la colonisation, et les Palestiniens ne sont pas responsables de l’injustice qu’on leur fait subir. Elle n’a pas commencé le 7 octobre 2023 : elle est née avec le projet sioniste et la dépossession du peuple palestinien. Et cette guerre n’est pas une guerre ordinaire, c’est la lutte entre une puissance occupante et une résistance armée, et il ne suffit pas d’appeler à la cessation des combats pour y mettre fin.
Ce qui est à la fois odieux et ridicule, dans les déclamations de la diplomatie occidentale et arabe, c’est cet appel au désarmement des Palestiniens qui revient désormais comme une ritournelle. Incapables d’intervenir contre la politique génocidaire du boucher de Tel-Aviv, ces lâches leur demandent de baisser les bras, de se résigner, d’accepter le joug, en feignant d’ignorer les raisons pour lesquelles les Palestiniens ne le feront pas, ni aujourd’hui ni demain.
Est-il si difficile de comprendre que la guerre entre la puissance occupante et la résistance armée durera aussi longtemps que durera l’occupation ? Ce n’est pas la partie palestinienne qui a enterré les «accords de paix», mais les gouvernements israéliens successifs.
On se souvient des envolées lyriques sur le «miracle de la paix» accompli en 1995 devant la Maison-Blanche par des leaders charismatiques couronnés du Prix Nobel. En dépit de cette réconciliation-spectacle, l’affrontement n’a jamais cessé. Et pour cause : issus des négociations secrètes menées à Oslo, les accords paraphés en 1993-1995 n’ont jamais eu pour ambition d’instaurer un État palestinien aux côtés de l’État d’Israël.
Présentés comme un «compromis historique» fondé sur des concessions mutuelles, ces accords étaient une supercherie. Yasser Arafat reconnaissait la légitimité de l’État d’Israël. Il approuvait les résolutions 242 et 338 de l’ONU, alors qu’elles ne mentionnent même pas les droits des Palestiniens. Il renonçait solennellement à la lutte armée. Mais Itzhak Rabin, lui, ne reconnaissait que la légitimité de l’OLP comme représentant du peuple palestinien, rien de plus.
Devant la Knesseth, en octobre 1995, le Premier ministre israélien précisa sa pensée : «Nous voulons une solution permanente avec un État d’Israël qui inclura la plus grande partie de la terre d’Israël de l’époque du mandat britannique et, à ses côtés, une entité palestinienne qui sera un foyer pour les résidents palestiniens de Cisjordanie et de Gaza. Nous voulons que cette entité soit moins qu’un État». Un État palestinien ? Trois mois avant son assassinat, Rabin indiquait clairement qu’il n’en voulait pas.
Les accords prévoyaient l’installation d’une «autorité intérimaire d’autonomie», et non l’exercice de l’autodétermination nationale palestinienne. Cette autorité intérimaire n’avait aucun des attributs de la souveraineté. Elle dépendait de financements internationaux, accordés au gré de sa coopération avec Israël. Elle n’avait ni force armée, ni diplomatie indépendante, ni assise territoriale, le morcellement de la Cisjordanie interdisant le contrôle d’un territoire homogène.
D’une perversité inouïe, le processus inversait la charge de la preuve au détriment des Palestiniens. Dans l’attente du règlement final, la direction de l’OLP fut sommée de fournir des gages de sa bonne foi. Désormais responsable de l’ordre public en Cisjordanie et à Gaza, elle avait le devoir de réprimer la moindre résistance à l’occupation
L’autorité intérimaire était donc une sorte de police indigène à qui l’occupant déléguait la tâche de maintenir l’ordre. L’instauration d’une véritable souveraineté palestinienne, en revanche, n’était nullement prévue par les accords. Le texte adopté prévoyait seulement un «arrangement permanent» qui serait fondé, au terme d’une période intérimaire de cinq ans, sur les résolutions 242 et 338 de l’ONU.
La perspective à long terme demeurait d’autant plus floue que, durant toutes les négociations, la position israélienne se résumait au quadruple «non» : refus de reconnaître la responsabilité sioniste dans le drame des réfugiés de 1948 et 1967 ; refus d’une restitution intégrale de Jérusalem-Est annexée ; refus du démantèlement des principales colonies juives implantées en Cisjordanie ; refus d’un tracé des frontières entre Israël et la Palestine épousant la «ligne verte» de 1967.
Fondées sur les résolutions onusiennes, ces exigences constituaient pour les Palestiniens la contrepartie légitime de leur renonciation à 78% de la Palestine mandataire. Mais pour Israël, ces 78% lui appartenaient de droit. Quant aux 22% restants, il les répartissait en deux morceaux. Non négociable, le premier était voué à demeurer sous souveraineté israélienne (Jérusalem-Est et les principales colonies). Le second (Gaza et la moitié de la Cisjordanie) serait confié à une autorité chargée d’administrer les zones à forte densité autochtone.
Aussitôt vantée par la propagande occidentale, la «générosité israélienne» lors des négociations de Camp David II en septembre 2000 consistait donc à concéder à l’OLP la minuscule bande de Gaza et la peau de léopard d’une Cisjordanie truffée de colonies, soit le dixième de la Palestine mandataire. En outre, la question de Jérusalem faisait l’objet d’une proposition infamante où Israël conservait une souveraineté usurpée sur la future capitale palestinienne.
La souveraineté du peuple palestinien sur sa terre historique n’était plus une exigence non négociable, mais un horizon incertain, livré au succès hypothétique d’un processus bancal. Faute d’une négociation immédiate en vue d’un règlement au fond, les accords d’Oslo (1993) et les négociations de Camp David II (2000) ont ainsi renvoyé l’instauration de la souveraineté palestinienne aux calendes grecques.
Pour Israël, le bénéfice de ces accords inégaux était colossal. Conformément au «plan Allon» présenté au lendemain de la victoire de 1967, l’occupant se retira des zones à forte densité de population arabe, puis il les enserra dans un vaste réseau de colonies reliées par des voies de contournement. Effaçant peu à peu les «frontières de 1967», la colonisation s’intensifia, gangrenant sans répit les territoires palestiniens : la politique du fait accompli allait prospérer comme jamais à l’abri du «processus de paix».
Bénéficiant d’un rapport de forces favorable, Israël, de 1993 à 2000, négocia d’une main et colonisa de l’autre. Il prétexta la moindre résistance pour renier ses engagements et accroître son emprise sur la totalité de la Palestine. Au nom de sa sacro-sainte sécurité, il frappa sans ménagement. En sapant l’assise territoriale du futur État palestinien, la colonisation anéantit l’enjeu même d’une négociation devenue un simple alibi. Bientôt, le nom d’Oslo n’évoqua plus qu’un grossier marché de dupes, et la direction de l’OLP parut avoir vendu la paix pour un plat de lentilles.
En attaquant Israël avec une audace inouïe, le 7 octobre 2023, le mouvement national palestinien a franchi un cap historique. Devant l’absence de solution politique et la violence de la répression israélienne, les combattants palestiniens ont mené une offensive en territoire ennemi. La guerre impitoyable que leur livre désormais l’occupant a ouvert une nouvelle séquence de la lutte de libération nationale, marquée par le déchaînement d’une politique génocidaire et la perspective d’une expulsion massive, mais aussi par l’incroyable résistance et la détermination farouche du mouvement national palestinien.
Ces atrocités témoignent d’une fuite en avant de la puissance occupante, incapable de vaincre militairement une résistance qui ne plie pas le genou, malgré les sacrifices de ses militants et les horreurs infligées aux femmes et aux enfants martyrs de Palestine. Révulsé, le monde assiste depuis deux ans au massacre quotidien de populations civiles par un État qui sombre dans la folie meurtrière, joignant au crime de masse l’abjection qui consiste à stigmatiser ses victimes.
Scandée par l’invocation grotesque de prophéties apocalyptiques, cette violence bénéficie d’une impunité de fait qui, au-delà des condamnations quasi unanimes, interroge en profondeur la conscience humaine. Car il y a des situations face auxquelles les imprécations morales ne suffisent plus : il faut prendre concrètement ses responsabilités et agir résolument par tous les canaux dont on dispose, et non pas se contenter d’une réprobation sans conséquence ou d’une indignation sans effet.
Aussi le rappel lancinant de «la solution à deux États», ce mantra des représentations diplomatiques, semble-t-il doublement dérisoire : par son impuissance immédiate à arrêter le massacre, et par son impossibilité à entrer dans les faits depuis trente ans en raison d’une obstruction qui tient à la nature même du projet sioniste. L’intention est peut-être louable, mais dans l’histoire on n’a jamais mis fin au colonialisme avec des intentions. Invoquer cette solution comme si elle était viable, c’est nourrir une illusion qui fut déjà entretenue jadis, et qui a laissé beaucoup d’amertume en se dissipant bien vite.
source : Bruno Guigue
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الطاهر المعز – بعض الملاحظات عن فلسطين منتصف سنة 2025

بعض الملاحظات عن فلسطين منتصف سنة 2025 : الطاهر المعز
الإعلام وصورة الفلسطيني الذي يموت جوعًا
تَبُثّ شبكة الجزيرة والعديد من الشبكات الناطقة بالعربية ساعات من مشاهد البؤس والمعاناة والمجاعة في غزة التي يمكن تلخيصها في بضع دقائق وما هذا التّمطيط لمشاهد الفقراء المُحاصَرين الذين يموتون جوعًا سوى تحويل المأساة ( الناتجة عن الإستعمار الإستيطاني) إلى روتين، وتكمن الأهداف الحقيقية وراء هذا التركيز على البؤس في الدّعوة إلى القبول بواقع الأمر الإستعماري الإستيطاني وكأن الجوع والبؤس والإبادة هي نتيجة للمقاومة، أو نتيجة رفض الأمر الواقع والسّعي لتغييره، واستخدام مشاهد البؤس ومعاناة الفقراء والجوع كموضوع استهلاك يومي أمام شاشة التلفزيون ( وهو فِعْل سلبي) بدل التظاهر في الشوارع وأمام السفارات والمراكز الثقافية ومؤسسات الدّول الإمبريالية الدّاعمة للعدوان الصهيوني، وتُستخدم هذه المشاهد المُطَوّلة في أحسن الحالات لاستدرار عطف « المُحْسِنِين » بدل الدّعوة إلى رفْض الظُّلْم، والتّوعية بقضايا الإنسانية بأسباب الظلم ولمواجهة الإستغلال والإضطهاد والظّلم والإستعمار والفقر والجوع، لأن لوسائل الإعلام دور هام في التوعية بالسياق المحلي والدّولي للأحداث ( العدوان الصهيوني في حالة غزة) وضرورة ملاحقة ومُساءلة العدو وكذلك الأنظمة العربية المتواطئة، وفي مقدّمتها مشيخة قَطر مالكة شبكة « الجزيرة » التي حوّلت مُعاناة الشعب الفلسطيني إلى موضوع استهلاك إعلامي، ليعيش النّاس في حالة رُعب من فكرة المقاومة …
ارتفعت حدّة الإحتجاجات في الدّول الرأسمالية، وسط مشاهد الجوع وقتل الأطفال الذين يحاولون الحصول على بعض المواد الغذائية، بأسلحة أوروبية وأمريكية، وتوسّعت حركة المقاطعة وأصبح المواطنون الأوروبيون والأمريكيون يردّدون شعار « من النهر إلى البحر » خلال المظاهرات، وسمح العدوان الحالي وما رافقه من ممارسات همجية بإعادة النّظر في ما تعلّمه الشباب في المنهاج الدّراسية، وبنقد « دولة إسرائيل » وليس فقط حكومتها الحالية.
استهداف الصحافيين
دَمّر الكيان الصهيوني المدارس والمستشفيات والمحلات السكنية والتجارية خلال الأشهر التي تلت السابع من تشرين الأول/اكتوبر 2023، وتم استهداف الصحافيين الذين يُوثّقون مجريات العدوان والمُسعفين الذين يحاولون إنقاذ حياة المُصابين، ويفوق عدد الصحفيين الذين قُتلوا في غزة خلال ثمانية عشر شهرًا عدد الذين قُتلوا في الحرب الأهلية الأمريكية والحربَيْن العالمِيّتَيْن الأولى والثانية وحروب كوريا وفيتنام وأفغانستان مجتمعة ( وجميعها عدوانات أمريكية) في محاولة لإلغاء شهادات من يحاولون نَقْلَ ما يحدث لشعب محاصر تحت نيران القصف المتواصل، ومن دلائل الإستهداف المُتعمّد إن العديد من الصحافيين الفلسطينيين قُتلوا في منازلهم، مع عائلاتهم، لأن وجود الصحفيين شاهد على واقع الإبادة والوحشية الذي يعاني منه الشعب الفلسطيني منذ بداية الإرهاب الصهيوني في فلسطين، خلال عشرينيات القرن العشرين، مما اضطر منظمات مثل « مراسلون بلا حدود » و »لجنة حماية الصحفيين » لإصدار بيانات تُندّد بالغارات على مَرْكَبَات ومكاتب ومنازل صحفية تحمل علامات واضحة، مما يُشير إلى أن الهجمات لم تكن عشوائية، بل كانت جزءًا من استراتيجية أوسع لإسكات أصوات الإعلام الفلسطيني، ولِقَتْل الشهود، وفق لجنة حماية الصحافيين، مما يجعل العدوان يطال ذاكرة وسرديات ورواية الفلسطينيين، وفق موقع ( Modern times review ) 15 تموز/يوليو 2025
في هذا المناخ أعلن بعض رؤساء حكومات أوروبا الذين لم يدافعوا عن مواطنيهم الذين اعتقلهم الإحتلال خلال محاولة كسر حصار غزة، اعتزامهم « الإعتراف بدولة فلسطين » الوهمية، شرط نزع سلاح المقاومة ( وتعزيز سلاح العدو) وشرط عدم مشاركة بعض الفصائل الفلسطينية في أي جهاز سلطة وهمية وما إلى ذلك من الشروط المنافية لأي شكل من أشكال السيادة التي لن تتحقق في ظل الإحتلال ( ولو بانتخابات « ديمقراطية »)، وما الحديث عن الإعتراف بدولة فلسطينية سوى محاولة نسف فكرة التّحرير ( تحرير الأرض والإنسان)، لأننا في مرحلة تحرير وطني، وليس في مرحلة بناء الدّولة، ويقتضي المنطق السليم تحرير الأرض، قبل الحديث عن الدّولة…
يستخدم العدو الصهيوني، كما كل الرأسماليين والإستعماريين مصادرة الممتلكات والإستغلال والإضطهاد والإفقار والتجويع كأدوات هيمنة مما يُعزّز مكانة الرأسماليين (والمُستوطنين في الحالة الفلسطينية ) الذين يستفيدون من الجهاز العسكري ( الشرطة والدّرك والجيش ) لإخضاع المُستغَلِّين والمُستعْمَرِين، مما يتطلّب التفكير في الحلول الحقيقية ( الجِذْرِية) لمقاومة « السلام بالقوة » الذي تحاول الإمبريالية الأمريكية والكيان الصهيوني والأنظمة العربية فَرْضَهُ للسيطرة على الأرض والموارد وإعادة تشكيل العالم من خلال القوة العسكرية كوسيلة كوسيلة لتحقيق هذه الأهداف، وما فعل المقاومة سوى ردّ على الهيمنة واستغلال الموارد الطبيعية والبشرية من قِبَل رأس المال والإمبريالية التي تستخدم القوة الإقتصادية أو الإعلامية أو العسكرية لتعظيم أرباحها، والمقاومة نقيض الإستسلام وقُبُول شُرُوط المُسْتَغِلّ والمُسْتَعْمِر ورفض لطَمْس الهوية التاريخية والثقافية للشعوب المُسْتَعْمَرَة…
اليمن – دعم الشعب الفلسطيني
بدأت المقاومة اليمينة محاصرة الكيان الصهيوني في البحر الأحمر منذ بداية العدوان الحالي، وأعلن متحدث باسمها يوم 12 كانون الأول/ديسمبر 2023، عن « فرض حصار بحري وحظر مرور جميع السفن المتجهة إلى الكيان الصهيوني، بغض النظر عن جنسيتها، ما لم تُلبَّ احتياجات قطاع غزة من الغذاء والدواء والصحة، وستصبح هذه السفن أهدافًا مشروعة لقواتنا المسلحة اليَمَنِيّة في البحر الأحمر وبحر العرب، مع ضمان استمرارية الملاحة التجارية عبر البحر الأحمر وبحر العرب لجميع السفن والدول » باستثناء تلك المرتبطة بالصهاينة أو التي تنقل البضائع إلى موانئ فلسطين المحتلة، وبالفعل منعت المقاومة عدة سفن من المرور في البحر الأحمر، وقصفت المقاومة سفينة « ستريندا » التجارية التي ترفع العلم النرويجي قبالة سواحل اليمن، كانت تنقل النفط إلى العدو وتجاهلت نداء التحذير، وتعرضت سفينة حربية أمريكية وأربع سفن تجارية على الأقل لهجوم صاروخي أو بطائرات مسيرة فضلا عن احتجاز السفينة « غالاكسي ليدر »، وتعرضت سُفُن بريطانيا إلى أكبر عدد من الهجوم، فردّت بتعزيز وجودها العسكري في المنطقة، بنشر السفينة الحربية « إتش إم إس دايموند »، التي ستنضم إلى السفينة الحربية « إتش إم إس لانكستر »….
استمرّت المقاومة اليمنية، وتمكنت يوم التاسع من أيار/مايو 2025 من اختراق طبقات متعددة من منظومات الدفاع الجوي الصهيوني، لقصف مطار اللّد مما أدّى إلى تعليق الرحلات الجوية، فضلا عن إغلاق ميناء أم الرّشراش، وفشلت الولايات المتحدة وبريطانيا والكيان الصهيوني وفرنسا وألمانيا وجيوش دول أخرى من إنهاء الحصار على البحر الأحمر، باستخدام القوة، وردّت المقاومة بالإنتقال إلى مرحلة جديدة من المواجهة، بنهاية شهر تموز/يوليو 2025، بتشديد الحصار البحري، في خطوة نوعية واستراتيجية « دفاعا عن الشعب الفلسطيني في مواجهة الإبادة والعدوان على غزة » ردًا على استخدام المجاعة كسلاح…
علّق عبد الملك الحوثي، في بيان نُشِرَ يوم الأول من آب/أغسطس 2025: « إن أعداد الفلسطينيين الذين يقتلهم الجوع في تزايد يومي، وأن الواقع أقسى وأخطر بكثير مما تشير إليه الأرقام المعلنة، وما إسقاط المساعدات جوًا سوى حيلة جديدة للعدو، إذ تم إلقاء معظم المساعدات في مناطق خطيرة حيث يُقتل الفلسطينيون لمجرد ذهابهم إليها. أما عن إعلان الاعتراف المرتقب والمشروط بالدولة الفلسطينية فيعلق قائلا: تدّعي لندن رغبتها في الاعتراف بالدولة الفلسطينية، لكنها تُقدّم الأسلحة وجميع أنواع الدعم، كما تُقدّم فرنسا وألمانيا دعمهما الكامل للعدو… إن الرؤية الغربية للدولة الفلسطينية ليست سوى كيان على جزء صغير من الأرض الفلسطينية، مجرد من السلاح، وتفتقر إلى أي أساس دولة حقيقي، ومن غير المجدي الاعتماد على المؤسسات الدولية والأمم المتحدة، التي لم تقدم شيئًا للشعب الفلسطيني منذ إنشائها.
حلّ الدولتين المَغْشُوش
وسيلة مُقنّعة لإلغاء حق العودة وتحرير فلسطين
أعلن الرئيس الفرنسي إيمانويل ماكرون إنه سيعترف بدولة فلسطين، بعد أيّام من رفض مراجعة اتفاقية الشراكة الأوروبية الصهيونية ورفض حظر شامل على الأسلحة والسلع والتعاون الأكاديمي ( الذي يستفيد منه الجيش الصهيوني)، والتزمت النقابات والقوى المحسوبة على اليسار الصمت التام بشأن الشروط التي وضعها ماكرون لهذا الاعتراف، ومن أهمّها نزع سلاح حماس وحَظْر مشاركتها في أي مؤسسة فلسطينية ولو انتخبها الفلسطينيون، ثم أعلن الرئيس الفرنسي إلقاء الطائرات العسكرية أربعين طنّا من المساعدات الإنسانية، أي حمولة شاحنَتَيْن فيما يرفض الضغط على الكيان الصهيوني لفتح المعابر لحوالي ألف شاحنة تنتظر على معابر رفح وكرم أبو سالم…
إن مطلب « الاعتراف بدولة فلسطين » لا يُعتبر التزامًا بتغيير شيئ في الوضع الراهن للفلسطينيين، خاصةً إذا لم تصاحبه عقوبات ضدّ الكيان الصهيوني أو على الأقل تطبيق قرارات محكمة العدل ومحكمة الجنايات الدّولية، ومنع القادة الصهاينة من من دخول أراضي بلدان الإتحاد الأوروبي وبريطانيا، وفي المُقابل يُعتبر « حل الدّولتيْن » تقويضًا للتّحرّر الوطني وقبول » السلام الاستعماري »، ونزع سلاح المقاومة الوطنية الفلسطينية، وخدمة مصالح الإمبريالية الغربية بالحفاظ علىمصالحها ووُكَلائها في الشرق الأوسطية الفرنسية « جان نويل بارو » واضحا ومتعجرفا يعكس صُورَة الإستعماري التّقليدي، وذلك خلال مقابلة أجرتها معه صحيفة « لا تريبيون » الصادرة بتاريخ 28 تموز/يوليو 2025، وصرّحَ: « يجب نزع سلاح حماس واستبعادها نهائيًا من أي جهاز سلطة أو حُكْم في غزة وفلسطين ويجب إجراء إصلاحات جذرية للسلطة الفلسطينية، ويجب على الدول العربية تطبيع علاقاتها مع إسرائيل » .
لا تعترف السلطة الفرنسية (وأمثالها في الإتحاد الأوروبي أو أمريكا الشمالية) ممثلة في الرئيس ووزير الخارجية، بحق الشعوب في تقرير مصيرها، ويُقدّم ممثلو السلطة الفرنسية خطة امبريالية أسوأ من أوسلو، مع « دولة فلسطين » تحت سيطرة الإمبرياليين الغربيين مع فَرْض التطبيع القسري…
أعلن وزير الخارجية الفرنسي في خطابه بالأمم المتحدة يوم 28 تموز/يوليو 2025: » تعتبر فرنسا إن البديل الوحيد لدوامة العنف التي لا تنتهي هو إمكانية وجود دولتين واحدة للإسرائيليين وأخرى للفلسطينيين، تعيشان جنبًا إلى جنب في سلام وأمن »، في محاولة لإنقاذ الدولة الصهيونية الاستعمارية من جرائم الإبادة، فضلا عن استحالة أي حرية وأي استقلال مع بقاء الدّولة والحركة الصّهيونية التي تدعمها القوى الإمبريالية مُذْ كانت مشروعًا وأضفَت عليها « الشرعية الدّولية » سنة 1948 بدعم الإتحاد السوفييتي، من خلال قرار التقسيم سيء الذّكر.
إن قرارات الأمم المتحدة و »حل الدولتين » يعني وجود دولة وهْمِيّة محصورة في « الأراضي المحتلة » سنة 1967 التي يدمّرها حاليا الجيش الصهيوني، سواء في غزة أو الضفة الغربية. أما القُدس فاعتبرها الكيان الصهيوني « عاصمةً أبَدِيّةً » له بتشجيع من الإمبريالية الأمريكية وبعض دول الإتحاد الأوروبي، ويكمن وراء هذا الحل الزائف إنقاذ الكيان الصهيوني من الرأي العام الأوروبي والأمريكي الذي أصبح يُشكّك في شرعية وجود الكيان الصهيوني
إن هذه العملية برمتها، التي تدور حول ما يُسمى بالاعتراف بدولة فلسطين، هي مهزلة أو خدعةٌ كبرى، تهدف إلى الترويج لحلٍّ زائفٍ وغير قابل للتطبيق، والمشروط بالتخلي عن حق عودة اللاجئين الفلسطينيين ( رغم وجود القرار 194 للأمم المتحدة) وعن مشروع تحرير فلسطين وهو مشروط كذلك بنزع سلاح المقاومة، ولذا وجب التّأكيد بوضوح أن لا حلّ إلاّ بزوال الكيان الصهيوني، ولن يتم ذلك – كما لم يتم تحرير أي بلد في العالم – بدون مقارعة القوة بالقوة والسلاح بالسلاح ومقاومة العنف الإستعماري بالعنف الشعبي، فالشعوب لا تختار العُنف وإنما يَفْرِضُهُ عُنْف الإستعمار.
خاتمة
أظْهرت هذه الحلقة من العدوان ( منذ تشرين الأول/اكتوبر 2023 ) بوضوح الدّعم الإمبريالي المُطلق للكيان الصهيوني، عسكريا واقتصاديا ودبلوماسيا وإعلاميا وعقائديًّا ( بمعنى اعتبار فلسطين أرض اليهود، كما تدّعي العقيدة الصهيونية)، ولولا هذه الدّعم لما تمتّع الكيان الصّهيوني بحصانة كاملة مكّنته من الإستمرار في تصميم وتنفيذ عمليات الإبادة المُستمرة منذ 1948، أي منذ سنة إعلان تأسيس هذه المستوطنة والإعتراف بها كدولة عضو بالأمم المتحدة، شرْطَ عودة اللاجئين، غير إن الإعتراف تَمّ والشّرط لم يُنْجَزْ، وعجزت الأمم المتحدة، بحكم ظروف تأسيسها وطريقة عملها وحُدُود سُلْطَتِها وبحكم موازين القوى الدّولية، عن إلزام الكيان الصهيوني بتنفيذ أكثر من ثلاثة وثلاثين قرار أُمَمِي مُلْزم، وعن فَرْض العقوبات، وعن تطبيق قرارات أجهزة القضاء الدّولي ( محكمة العدل الدّوْلية والمحكمة الجنائية الدّولية )، بل اتخذ الكيان الصهيوني قرار طرد الأمين العام للأمم المتحدة، وفَرَضَ الحليف – بل الوَصِيّ أو العُرّاب – الأمريكي عُقوبات على موظفين سامين بالأمم المتحدة، ومن بينهم المُقرّرة الخاصة بالأراضي الفلسطينية فرانشيسكا ألبانيزي…
خدعت قيادةُ حركة فتح – بتواطؤ من قيادة الجبهة الدّيمقراطية – ومنظمة ُالتحرير الشّعبَ الفلسطينيَّ وأنصارَه، بإصرارها على ضرورة الحوار مع « اليسار » الصهيوني، حتى في ذروة غزو لبنان وحصار بيروت وتخريب مركز الدّراسات الفلسطينية ومجمل المؤسسات الفلسطينية في لبنان، غير إن حقيقة المجتمع الصهيوني ( مجتمع المستوطنين) برمّته ( باستثناء بعض الأفراد، والشّاد يُحْفَظُ ولا يُقاس عليه ) ظهرت خلال العدوان المكثف والمطول والإبادة في غزة – إن كان لا بُدّ من محاولة إثبات ذلك – فهذا المجتمع يَعِي إن وُجُودَه في فلسطين مرتبط بإبادة السّكّان الأصليين ( كما حدث في أمريكا وأستراليا ونيوزيلندا) ولذلك يدعم الإبادة الجماعية ويدعم تهجير الناجين من المذابح خارج وطنهم، ويدرك المستوطنون الصهاينة إن قُوّتهم العسكرية مُستَمدّة مباشرة من قُوّة الإمبريالية الأمريكية والأوروبية، مما يضمن لقادتهم السياسيين وضبّاط الجيش الحصانة والمناعة والإفلات من المحاسبة والعقاب…
لولا عمالة الأنظمة العربية للإمبريالية لما تمكّن الكيان الصهيوني من الإستمرار في الإحتلال ومن التّوسّع بل ومن الهيمنة، بواسطة القُوّة وكذلك بواسطة التّطبيع المُهين، على الوطن العربي برمّته، من المغرب إلى الخليج، ولذا وجب اعتبار الإمبريالية والصهيونية والأنظمة العربية شُركاء في احتلال فلسطين وفي إبادة شعبها، وفي الإعتداء على شعوب البلدان المجاورة لفلسطين، خصوصًا لبنان وسوريا، بل شركاء كذلك في العدوان الصهيوني على العراق وعلى تونس والسودان وليبيا واليمن ووصل حتى إيران، وبالتّالي لا بُدّ من النّضال ضدّ هذا الثّالوث، واعتبار قضية تحرير فلسطين شأنًا عربيا وأُمَمِيًّا…
الطاهر المعز
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Muḥ Muhubi- 𝟑𝟎𝟎 𝐠𝐫𝐚𝐦𝐦𝐞𝐬 𝐝𝐞 𝐫𝐢𝐳 (Ghaza)

𝟑𝟎𝟎 𝐠𝐫𝐚𝐦𝐦𝐞𝐬 𝐝𝐞 𝐫𝐢𝐳 par Muh Mouhoubi
𝟑𝟎𝟎 𝐠𝐫𝐚𝐦𝐦𝐞𝐬
Il avait sept ans.
Sept ans.
Et les yeux comme deux lunes crevées.
Dans le camp, la mère crache des mouches,
la sœur, trois ans, pisse la faim.
Et lui, le petit prophète aux pieds nus,
marche dans les décombres comme Moïse en sens inverse.
Vers rien.
Vers un peu de riz.
Il avance entre les rats, les gravats, les tanks à l’arrêt.
Les drones bourdonnent au-dessus de sa tête comme des guêpes bibliques.
Il cherche Dieu.
Ou juste quelque chose à mâcher.
Et là —
Le checkpoint.
L’escadron des élus.
Casques brillants, yeux morts,
dents blanches derrière des ordres.
L’un d’eux lui jette — jette ! —
un sachet de riz.
300 grammes.
Ni bénédiction, ni regard.
Mais le petit, lui,
ramasse la ration comme un prêtre ramasserait l’hostie tombée.
Il s’approche.
Et dans un geste immense — immense ! —
il embrasse la main du soldat.
Un baiser.
Un baiser à la main qui a rasé sa rue,
détruit son école,
explosé ses cousins,
et pissé sur les ruines.
Puis il se retourne.
Il court, ou tente.
Le riz contre le ventre, la lumière dans les yeux.
Et là :
PAN.
Une balle dans le dos.
Comme on écrase une blatte dans sa salle de bain.
Sans émotion.
Sans hésiter.
Parce que c’est un cafard.
Parce que ce gosse n’est pas de la lignée.
Parce qu’il est né sur la mauvaise terre,
dans le mauvais camp,
avec le mauvais sang.
Et le riz se renverse.
Éclate.
Rougit.
Les grains collent à la terre, comme des dents arrachées.
Et son corps, tout petit,
reste là, plié comme une prière jamais dite.
Le soldat, lui, range son arme.
Il a la conscience tranquille.
Il est du peuple élu.
Son père était tailleur à Varsovie,
son grand-père boucher à Budapest,
et Dieu, parait-il,
leur a promis cette terre dans un contrat signé à l’ombre d’un buisson ardent.
Alors l’enfant ?
Un obstacle.
Une souillure sur le plan divin.
Un indigène.
Un reste.
Une offrande.
Holocauste, disent-ils, ça veut dire offrande par le feu.
Alors ils offrent.
Encore.
Et encore.
Et Gaza brûle.
Je ne veux plus entendre vos versets.
Je ne veux plus voir vos pierres noires, vos murs pleurés, vos larmes scénarisées.
Un enfant a dit merci avant de mourir.
Et vous avez répondu avec une balle.
Et un silence.
Je vous accuse.
Je vous vomis.
Je vous maudis.
Vous avez pris le Nom,
et vous en avez fait une marque déposée,
un passe-droit pour le meurtre,
un tampon divin sur des missiles.
Vous avez fait de Yahvé un banquier militaire.
D’Abraham un colon.
De Moïse un chef de guerre.
Mais l’enfant,
lui,
était prophète.
Petit prophète de rien,
avec 300 grammes de riz,
un baiser au bout des doigts,
et une balle dans le dos comme testament.
Et son sang, lui,
crie plus fort que toutes vos prières.
« Commencer mon rôle en tant qu’administrateur WordPress a été un plaisir, grâce à son interface intuitive, sa gestion des médias, sa sécurité et son intégration des extensions, rendant la création de sites Web un jeu d’enfant. »
– Keiko, Londres
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– Sarah, New York
« Commencer mon rôle en tant qu’administrateur WordPress a été un plaisir, grâce à son interface intuitive, sa gestion des médias, sa sécurité et son intégration des extensions, rendant la création de sites Web un jeu d’enfant. »
– Olivia, Paris
