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    Samir Amin – Révolution ou décadence ? Réflexions sur la transition entre les modes de production à l’occasion du bicentenaire de Marx

    Samir Amin Samir Amin (1931-2018) était un économiste, théoricien marxiste et intellectuel altermondialiste franco-égyptien majeur, directeur du Forum du Tiers Monde à Dakar, au Sénégal, élèbre pour ses travaux sur le développement inégal, la théorie de la dépendance et l’eurocentrisme. Figure clé du tiers-mondisme, il a analysé les mécanismes de domination Nord-Sud et prôné une rupture avec la mondialisation capitaliste.

    Karl Marx est un penseur majeur, non seulement pour le XIXe siècle, mais plus encore pour comprendre notre époque. Aucune autre tentative d’analyse de la société n’a été aussi féconde, à condition que les marxistes dépassent la simple marxologie (qui consiste à répéter ce que Marx a écrit à l’aune de son temps) et appliquent sa méthode aux évolutions de l’histoire. Marx lui-même n’a cessé de développer et de réviser ses idées tout au long de sa vie.

    Marx n’a jamais réduit le capitalisme à un nouveau mode de production. Il a considéré toutes les dimensions de la société capitaliste moderne, comprenant que la loi de la valeur ne régit pas seulement l’accumulation capitaliste, mais bien tous les aspects de la civilisation moderne. Cette vision unique lui a permis de proposer la première approche scientifique reliant les rapports sociaux au champ plus vaste de l’anthropologie. Dans cette perspective, il a intégré à ses analyses ce que l’on appelle aujourd’hui « écologie », redécouverte un siècle après Marx. John Bellamy Foster, mieux que quiconque, a brillamment développé cette intuition première de Marx.

    J’ai privilégié une autre intuition de Marx, relative à l’avenir de la mondialisation. De ma thèse de doctorat en 1957 à mon dernier ouvrage, j’ai consacré mes efforts à l’étude du développement inégal résultant d’une formulation mondialisée de la loi d’accumulation. J’en ai tiré une explication des révolutions menées au nom du socialisme à partir des périphéries du système mondial. La contribution de Paul Baran et Paul Sweezy, qui ont introduit le concept de surplus, a été déterminante dans ma démarche.

    Je partage également une autre intuition de Marx — exprimée clairement dès 1848 et reformulée jusqu’à ses derniers écrits — selon laquelle le capitalisme ne représente qu’une courte parenthèse dans l’histoire ; sa fonction historique étant d’avoir créé en peu de temps (un siècle) les conditions nécessaires pour passer au communisme, compris comme un stade supérieur de la civilisation.

    Dans le Manifeste (1848), Marx affirme que la lutte des classes aboutit toujours « soit à une reconstitution révolutionnaire de la société dans son ensemble, soit à la ruine commune des classes en conflit ». Cette phrase est au cœur de ma réflexion depuis longtemps.

    C’est pourquoi je propose mes réflexions sur « Révolution ou décadence ? » comme chapitre final de mon prochain livre, publié à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Marx.

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    Le mouvement ouvrier et socialiste s’est toujours fondé sur la vision d’une série de révolutions prenant naissance dans les pays capitalistes avancés. Des critiques formulées par Marx et Friedrich Engels à l’encontre des programmes de la social-démocratie allemande aux conclusions tirées par le bolchevisme de l’expérience de la Révolution russe, le mouvement ouvrier et socialiste n’a jamais envisagé la transition vers le socialisme à l’échelle mondiale autrement.

    Cependant, au cours des soixante-quinze dernières années, la transformation du monde a emprunté d’autres voies. La perspective d’une révolution a disparu des horizons de l’Occident avancé, tandis que les révolutions socialistes se sont cantonnées à la périphérie du système. Ces évolutions ont engendré une ambiguïté telle que certains les perçoivent comme une simple étape de l’expansion du capitalisme à l’échelle mondiale. Une analyse du système sous l’angle du développement inégal tente d’apporter une réponse différente. Partant du système impérialiste contemporain, cette analyse nous oblige également à considérer la nature et la signification du développement inégal lors des périodes historiques antérieures.

    L’histoire comparée de la transition d’un mode de production à un autre invite à interroger la nature même de cette transition, tant sur le plan général que théorique. Ainsi, les similitudes entre la situation actuelle et l’époque de la chute de l’Empire romain ont conduit certains historiens, non partisans du matérialisme historique, à établir des parallèles entre les deux. Par ailleurs, une certaine interprétation dogmatique du marxisme a instrumentalisé la terminologie du matérialisme historique pour obscurcir la réflexion sur ce sujet. Ainsi, les historiens soviétiques parlaient de la « décadence de Rome », tout en présentant la « révolution socialiste » comme l’unique voie de substitution des rapports de production capitalistes à de nouveaux rapports. L’analyse comparative qui suit, portant sur la forme et le contenu des crises antique et capitaliste des rapports de production, aborde cette question. Les différences entre ces deux crises justifient-elles de traiter l’une en termes de « décadence » et l’autre en termes de « révolution » ?

    Mon argument principal est qu’il existe un parallèle évident entre ces deux crises. Dans les deux cas, le système est en crise car la centralisation du surplus qu’il organise est excessive, c’est-à-dire qu’elle précède les rapports de production qui le sous-tendent. Ainsi, le développement des forces productives à la périphérie du système exige la dissolution de ce dernier et la mise en place d’un système décentralisé de collecte et d’utilisation du surplus.

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    La thèse la plus communément admise au sein du matérialisme historique est celle de la succession de trois modes de production : le mode esclavagiste, le mode féodal et le mode capitaliste. Dans ce cadre, la décadence de Rome ne serait que l’expression du passage de l’esclavage au servage. Reste à expliquer pourquoi l’on ne parle pas de « révolution féodale », comme on parle de révolutions bourgeoise et socialiste.

    Je considère cette formulation comme occidentalo-centrée, car elle généralise à outrance les caractéristiques spécifiques de l’histoire occidentale et rejette l’histoire des autres peuples dans toute sa singularité. Choisissant de fonder les lois du matérialisme historique sur l’expérience universelle, j’ai proposé une formulation alternative d’un mode précapitaliste, le mode tributaire, vers lequel tendent toutes les sociétés de classes. L’histoire de l’Occident – ​​la construction de l’Antiquité romaine, sa désintégration, l’établissement de l’Europe féodale et, enfin, la cristallisation des États absolutistes à l’époque mercantiliste – exprime ainsi, sous une forme particulière, la même tendance fondamentale qui s’exprime ailleurs dans la construction, moins discontinue, d’États tributaires complets, dont la Chine est l’exemple le plus frappant. Le mode esclavagiste n’est pas universel, contrairement aux modes tributaire et capitaliste ; il est particulier et apparaît strictement en lien avec l’extension des rapports marchands. De plus, le mode féodal est la forme primitive et incomplète du mode tributaire.

    Cette hypothèse considère l’établissement puis la désintégration de Rome comme une tentative prématurée de construction d’un système tributaire. Le niveau de développement des forces productives ne nécessitait pas une centralisation tributaire à l’échelle de l’Empire romain. Cette première tentative avortée fut ainsi suivie d’une transition forcée par la fragmentation féodale, sur la base de laquelle la centralisation fut de nouveau rétablie au sein des monarchies absolues d’Occident. Ce n’est qu’alors que le mode de production en Occident se rapprocha du modèle tributaire complet. De plus, ce n’est qu’à partir de cette étape que le niveau de développement antérieur des forces productives en Occident atteignit celui du modèle tributaire complet de la Chine impériale ; il ne s’agit sans doute pas d’un hasard.

    Le retard de l’Occident, illustré par l’échec de Rome et la fragmentation féodale, lui a sans doute conféré un avantage historique. En effet, la combinaison d’éléments spécifiques du système tributaire antique et des systèmes communautaires barbares caractérisait le féodalisme et assurait à l’Occident sa flexibilité. Ceci explique la rapidité avec laquelle l’Europe a franchi le stade du système tributaire complet, dépassant rapidement le niveau de développement des forces productives de l’Occident, qu’elle a elle-même dépassé, et accédant au capitalisme. Cette flexibilité et cette rapidité contrastaient avec l’évolution relativement rigide et lente des systèmes tributaires complets de l’Orient.

    Le cas romano-occidental n’est sans doute pas le seul exemple d’échec de construction tributaire. On peut identifier au moins trois autres cas de ce type, chacun avec ses spécificités : le cas byzantino-arabo-ottoman, le cas indien et le cas mongol. Dans chacun de ces cas, les tentatives d’instaurer des systèmes tributaires de centralisation étaient trop en avance sur les besoins du développement des forces productives pour s’établir durablement. Dans chaque cas, les formes de centralisation étaient probablement des combinaisons spécifiques de moyens étatiques, para-féodaux et marchands. Dans l’État islamique, par exemple, la centralisation marchande a joué un rôle déterminant. Les échecs successifs de l’Inde doivent être liés au contenu de l’idéologie hindoue, que j’ai opposée au confucianisme. Quant à la centralisation de l’empire de Gengis Khan, elle fut, comme nous le savons, extrêmement éphémère.

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    Le système impérialiste contemporain est aussi un système de centralisation des surplus à l’échelle mondiale. Cette centralisation opère selon les lois fondamentales du mode capitaliste et dans le contexte de sa domination sur les modes précapitalistes de la périphérie. J’ai formulé la loi de l’accumulation du capital à l’échelle mondiale comme une expression de la loi de la valeur à l’œuvre à cette même échelle. Le système impérialiste de centralisation de la valeur se caractérise par l’accélération de l’accumulation et le développement des forces productives au centre du système, tandis qu’en périphérie, ces dernières sont freinées et déformées. Développement et sous-développement sont les deux faces d’une même pièce.

    On constate donc que le développement des forces productives en périphérie exige la destruction du système impérialiste de centralisation des surplus. Phase nécessaire de décentralisation, l’instauration de la transition socialiste au sein des nations doit précéder la réunification à un niveau de développement supérieur, que constituerait une société planétaire sans classes. Cette thèse centrale a plusieurs conséquences pour la théorie et la stratégie de la transition socialiste.

    En périphérie, la transition socialiste se confond avec la libération nationale. Il est devenu évident que cette dernière est impossible sous la direction de la bourgeoisie locale et devient ainsi une étape démocratique dans le processus de la révolution continue par étapes menée par les masses paysannes et ouvrières. Cette fusion des objectifs de libération nationale et de socialisme engendre à son tour une série de problèmes nouveaux qu’il convient d’évaluer. Car l’accent se déplace d’un aspect à l’autre, ce qui fait que le mouvement réel de la société oscille entre progrès et régression, ambivalence et aliénation, notamment sous une forme nationaliste. On peut ici encore établir une comparaison avec l’attitude des barbares envers l’Empire romain : ils étaient ambivalents à son égard, notamment dans leur imitation formelle, voire servile, du modèle romain contre lequel ils se révoltaient.

    Dans le même temps, le caractère parasitaire de la société centrale s’accentue. Dans certaines régions, le tribut impérial a corrompu les plébéiens et paralysé leur révolte. Dans les sociétés du centre impérialiste, une part croissante de la population bénéficie d’emplois improductifs et de positions privilégiées, deux avantages concentrés en ce lieu par les effets de la division internationale inégale du travail. Dès lors, il devient plus difficile d’envisager un désengagement du système impérialiste et la formation d’une alliance anti-impérialiste capable de renverser l’alliance hégémonique et d’inaugurer la transition vers le socialisme.

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    L’introduction de nouveaux rapports de production semble plus aisée en périphérie qu’au centre du système. Dans l’Empire romain, les rapports féodaux se sont rapidement implantés en Gaule et en Germanie, mais plus lentement en Italie et en Orient. C’est Rome qui a inventé le servage, lequel a remplacé l’esclavage. Cependant, l’autorité féodale s’est développée ailleurs et les rapports féodaux ne se sont jamais pleinement développés en Italie même.

    Aujourd’hui, au centre, le sentiment de révolte latente contre les rapports capitalistes est très fort, mais impuissant. Les gens veulent « changer leur vie » mais sont incapables de changer même le gouvernement. Le progrès se manifeste donc davantage dans le domaine de la vie sociale que dans l’organisation de la production et de l’État. La révolution silencieuse des modes de vie, l’éclatement de la famille, l’effondrement des valeurs bourgeoises témoignent de cette contradiction. En périphérie, les mœurs et les idées sont souvent bien moins avancées, mais des États socialistes s’y sont néanmoins instaurés.

    La tradition marxiste vulgaire a opéré une réduction mécaniste de la dialectique du changement social. La révolution – dont le contenu objectif est l’abolition des anciens rapports de production et l’instauration de nouveaux, condition préalable au développement des forces productives – est érigée en loi naturelle : l’application au domaine social de la loi selon laquelle la quantité devient qualité. La lutte des classes révèle cette nécessité objective : seule l’avant-garde – le parti – est au-dessus de la mêlée, façonne et domine l’histoire, et se déconstruit de l’aliénation. Le moment politique qui définit la révolution est celui où l’avant-garde s’empare de l’État. Le léninisme lui-même n’est pas totalement exempt du réductionnisme positiviste du marxisme de la Deuxième Internationale.

    Cette théorie qui sépare l’avant-garde de la classe ne s’applique pas aux révolutions du passé. La révolution bourgeoise n’a pas pris cette forme : la bourgeoisie s’est appropriée la lutte des paysans contre les seigneurs féodaux. L’idéologie qui lui a permis d’agir ainsi, loin d’être un instrument de manipulation, était elle-même aliénante. En ce sens, il n’y a pas eu de « révolution bourgeoise » – le terme lui-même étant un produit de l’idéologie bourgeoise – mais seulement une lutte des classes menée par la bourgeoisie ou, tout au plus, parfois une révolution paysanne récupérée par elle. On peut à plus forte raison parler de « révolution féodale », où la transition s’est opérée inconsciemment.

    La révolution socialiste sera d’une autre nature, présupposant une conscience désaliénée, car elle visera pour la première fois l’abolition de toute exploitation et non la substitution de nouvelles formes d’exploitation aux anciennes. Mais cela ne sera possible que si l’idéologie qui l’anime se transforme en autre chose que la conscience des exigences du développement des forces productives. Rien ne permet d’affirmer, en réalité, que le mode de production étatique, en tant que nouvelle forme de rapports d’exploitation, ne constitue pas une réponse possible aux exigences de ce développement.

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    Seuls les êtres humains font leur propre histoire. Ni les animaux ni les objets inanimés ne maîtrisent leur évolution ; ils la subissent. Le concept de praxis est propre à la société, en tant qu’expression de la synthèse entre déterminisme et intervention humaine. La relation dialectique entre infrastructure et superstructure est également propre à la société et n’a pas d’équivalent dans la nature. Cette relation n’est pas unilatérale. La superstructure ne reflète pas les besoins de l’infrastructure. Si tel était le cas, la société serait toujours aliénée et je ne vois pas comment elle pourrait se libérer.

    C’est pourquoi je propose de distinguer deux types de transition qualitativement différents d’un mode à l’autre. Lorsque la transition s’opère inconsciemment ou par une conscience aliénée, c’est-à-dire lorsque l’idéologie qui anime les classes ne leur permet pas de maîtriser le processus de changement, ce dernier apparaît comme un changement naturel, l’idéologie étant alors considérée comme faisant partie intégrante de la nature. On peut qualifier ce type de transition de « modèle de décadence ». En revanche, si et seulement si l’idéologie exprime la dimension totale et réelle du changement souhaité, peut-on parler de révolution ?

    La révolution socialiste dans laquelle nous sommes engagés est-elle de nature décadente ou révolutionnaire ? Il est indéniable que nous ne pouvons pas encore répondre définitivement à cette question. À certains égards, la transformation du monde moderne revêt incontestablement un caractère révolutionnaire, tel que défini précédemment. La Commune de Paris et les révolutions en Russie et en Chine (et en particulier la Révolution culturelle) ont été des moments d’intense prise de conscience sociale. Mais ne sommes-nous pas engagés dans une autre forme de transition ? Les difficultés qui rendent aujourd’hui le désengagement des pays impérialistes quasi inconcevable et l’impact négatif de ce désengagement sur les pays périphériques qui suivent la voie socialiste (pouvant mener à une possible restauration du capitalisme, à une dérive étatique, à une régression, à une aliénation nationaliste, etc.) remettent en question l’ancien modèle bolchevique.

    Certains s’y résignent et pensent que notre époque n’est pas celle d’une transition socialiste, mais celle d’une expansion mondiale du capitalisme qui, partant de ce « petit coin d’Europe », commence tout juste à s’étendre vers le sud et l’est. Au terme de cette transition, la phase impérialiste apparaîtra non comme le stade ultime du capitalisme, mais comme une phase transitoire vers un capitalisme universel. Et même si l’on persiste à croire que la théorie léniniste de l’impérialisme est vraie et que la libération nationale relève de la révolution socialiste et non de la révolution bourgeoise, des exceptions, c’est-à-dire l’émergence de nouveaux centres capitalistes, ne seraient-elles pas possibles ? Cette théorie met l’accent sur les restaurations ou les évolutions vers un modèle étatique dans les pays de l’Est. Elle qualifie de processus objectifs d’expansion capitaliste ce qui n’étaient que des révolutions pseudo-socialistes. Le marxisme apparaît ici comme une idéologie aliénante masquant la véritable nature de ces développements.

    Ceux qui partagent cette opinion estiment qu’il faut attendre que le niveau de développement des forces productives au niveau central puisse se diffuser à l’échelle mondiale avant que la question de l’abolition des classes puisse être véritablement mise à l’ordre du jour. Les Européens devraient donc permettre la création d’une Europe supranationale afin que la superstructure étatique puisse s’adapter aux forces productives. Il sera sans doute nécessaire d’attendre l’établissement d’un État planétaire correspondant au niveau des forces productives à l’échelle mondiale avant que les conditions objectives de son dépassement ne soient réunies.

    D’autres, dont moi-même, voient les choses différemment. La révolution ininterrompue par étapes reste d’actualité pour la périphérie. Les restaurations au cours de la transition socialiste ne sont pas irrévocables. Et des ruptures dans le front impérialiste ne sont pas inconcevables dans les maillons faibles du centre.

    Samir Amin

    Source : https://monthlyreview.org/articles/revolution-or-decadence/?fbclid=IwY2xjawJKHHNleHRuA2FlbQIxMQABHYHmm8jwQHxR3pDyU1ic1919YwSeyn7FbgWWLDU0cobAF5eZ–sUw9eN0A_aem_N5KtO2Zc7xL6-ZpuTVfoaA

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  • Michel Setboun – IRAN kerbala (sur le chiisme et l’ascension du martyr)

    Michel Setboun – IRAN kerbala (sur le chiisme et l’ascension du martyr)

    Bon, vous l’avez vu, j’évite d’écrire sur l’Iran. C’est devenu trop confus, trop chargé, presque illisible. Mais ce texte sur Kerbala pourrait aider à comprendre au moins une partie de l’histoire en cours Pas tout. Juste une clé. Une façon de voir ce qui se joue en ce moment.

    Il est impossible de comprendre l’Iran. Impossible de comprendre ses dirigeants, leurs réactions, leur logique apparemment suicidaire, leur refus de plier même quand tout s’effondre. Impossible , si on ne connaît pas Kerbala. Si on ne comprend pas ce que le martyre et le sacrifice représentent dans la culture chiite.

    Pas comme une métaphore. Pas comme une figure de style. Comme une réalité vécue, intégrée, transmise de génération en génération depuis quatorze siècles. Quand un dirigeant iranien dit qu’il est prêt à mourir pour sa cause, ce n’est pas de la rhétorique. C’est une phrase qui a un sens précis, chargé d’une histoire immense, que son auditoire comprend immédiatement et viscéralement.

    Nous, non. Et c’est pour ça qu’on n’y comprend rien.

    Chaque peuple a son logiciel invisible. Les Français ont la Révolution, la guillotine, la laïcité, le catholicisme en filigrane même chez les athées. Tout ça forme un inconscient collectif qui explique comment ils pensent, comment ils réagissent, ce qu’ils sont prêts à sacrifier et pourquoi. Les Iraniens ont le leur. Et au cœur de ce logiciel, il y a une idée fondatrice : le pouvoir juste a été volé. L’imam légitime a été massacré. Et ses héritiers attendent, depuis quatorze siècles, que justice soit rendue.

    On ne comprend pas pourquoi des millions d’Iraniens ont marché vers les lignes irakiennes pendant la guerre Iran-Irak en portant leur acte de décès autour du cou. On ne comprend pas pourquoi la surenchère ne s’arrête jamais, pourquoi les gens meurent et que ça ne change rien , ou plutôt que ça change tout, mais pas dans le sens qu’on attend. Si on ne comprend pas d’où vient cette culture du sacrifice.

    Je ne suis pas un expert. Mais je connais la région depuis quelques décennies. Et il y a peu de temps, j’ai fait le voyage de Kerbala , un pèlerinage au sens propre, raconté en douze épisodes sur mon site

    (http://setboun.com/irak-1-de-la-guerre-contre-liran-a-la…)

    J’ai vu de mes yeux ce que ces lieux représentent pour des millions d’hommes et de femmes. Ce n’est pas abstrait pour moi. (Pardonnez-moi s’il y a des erreurs , j’ai vérifié ce que je pouvais, mais je ne suis pas historien) Alors voilà ce que je comprends de tout ça :

    Hussein, petit-fils du prophète Mahomet, avec 72 hommes , sa famille, ses fidèles , est encerclé par une armée de plusieurs milliers de soldats envoyés par le calife omeyyade Yazid. Hussein refuse de lui prêter allégeance. Il est massacré. Sa tête est tranchée et portée en trophée à Damas.

    D’un côté, ceux qui acceptent Yazid comme calife légitime , les futurs sunnites, aujourd’hui 85% des musulmans dans le monde. De l’autre, ceux qui considèrent que le pouvoir n’appartenait qu’à la lignée d’Ali, père de Hussein, cousin et gendre du Prophète , les futurs chiites. Le mot chiite vient de *Shiat Ali* : le parti d’Ali.

    Le chiisme se construit sur ce deuil. Sur la conviction que le pouvoir juste a été volé, que l’imam légitime a été trahi et massacré par un usurpateur.

    Chaque année, des millions de chiites commémorent ce massacre lors de l’Achoura , processions, pleurs, parfois flagellations. Qui n’a pas vu ces processions n’a pas vu grand-chose de ce que la foi peut generer chez un être humain.

    La foule, d’abord. Ce n’est pas une foule. C’est une marée humaine au sens littéral , des millions de personnes qui convergent vers la ville depuis tous les horizons, d’Irak, d’Iran, d’Indonésie, du Liban, du Pakistan, du Cameroun.

    J’ai mis deux jours à pouvoir entrer dans Kerbala. Deux jours. La ville était simplement inaccessible, encerclée par une masse de corps qui avançait lentement, inexorablement. Je n’avais jamais vu ça.

    Les hôtels ? Ça n’existait pas. J’ai dormi dans la rue. Quarante-huit degrés le jour, trente-huit la nuit. Et j’ai attrapé au passage le « virus de l’Arbaeen » , une sorte de Covid irakien que tout le monde attrape et dont personne ne parle.

    Pour la nourriture, en revanche, pas de problème , des cantines populaires absolument partout, des gens qui donnaient à manger gratuitement à tous les pèlerins sans exception. Une générosité que je n’ai pas souvent rencontrée ailleurs.

    J’ai même tenté de cacher mon appareil photo dans un keffieh pour entrer dans le mausolée , les appareils sont interdits. Je me suis fait arrêter. Mon appareil a été cassé. Il me restait le téléphone et un minuscule disque dur que les policiers n’avaient pas remarqué. L’essentiel était sauvé.

    Car par-dessus tout ça, la peur sourde. Parce que ces rassemblements sont des cibles. Les extrémistes sunnites , et notamment ce qui allait devenir Daech , ont posé des bombes dans ces foules. Tuer des chiites en prière, c’est pour eux un acte de guerre sainte. Alors il y a dans ces processions quelque chose de vertigineux : des millions de gens qui savent qu’ils risquent leur vie et qui avancent quand même. C’est une autre définition du courage , ou de la foi. Les deux sont peut-être la même chose.

    Pendant des siècles après Kerbala, d’autres imams suivront , emprisonnés, assassinés, toujours par le pouvoir en place. Le schéma se répète et se fixe : le pouvoir temporel est illégitime par nature. L’imam juste souffre. Ses fidèles attendent. Cette attente devient une théologie politique.

    Et c’est Khomeini qui, en 1979, va en tirer la conclusion ultime : puisque le douzième imam est caché depuis le IXe siècle et qu’il faut bien gouverner en attendant son retour, c’est le juriste islamique , le *faqih* , qui exercera le pouvoir en son nom.

    La République islamique d’Iran est construite sur ce principe. Khomeini n’invente rien , il radicalise une logique vieille de quatorze siècles.

    En face, l’Arabie saoudite wahhabite. Gardienne de La Mecque et Médine. Héritière d’une tradition qui considère le culte des imams chiites comme une déviation, presque une idolâtrie. Les deux pays se regardent comme des hérésies l’un pour l’autre. Et ce n’est pas une métaphore , en 1802, des troupes wahhabites ont attaqué et saccagé Kerbala, détruisant le dôme du mausolée de Hussein. La haine a une histoire très concrète.

    Du côté saoudien, Mohammed ben Salmane , MBS. Trente-neuf ans. Héritier d’un royaume pétrolier qui sait que le pétrole ne durera pas éternellement. Il a lancé sa Vision 2030 , un projet pharaonique de modernisation : NEOM, la ville du futur dans le désert, des milliards investis dans le tourisme, le sport, le divertissement. Il a autorisé les femmes à conduire, ouvert des cinémas, invité des concerts de musique occidentale. Le modernisateur. Le réformateur. L’homme qui va « ouvrir » l’Arabie saoudite.

    Et puis il y a l’autre MBS.Celui qui a fait assassiner le journaliste Jamal Khashoggi en octobre 2018 dans le consulat saoudien d’Istanbul. Découpé en morceaux. Les services de renseignement américains ont conclu sans ambiguïté que MBS avait personnellement ordonné l’opération. Un journaliste , pas un ennemi armé, pas un rival politique.Un homme qui écrivait des articles critiques dans le Washington Post. C’est ça, l’autre visage du modernisateur. Cet épisode dit tout sur la nature du pouvoir saoudien. Et il s’inscrit directement dans la logique de Kerbala , le pouvoir qui élimine celui qui ose contester sa légitimité.

    Yazid contre Hussein, MBS contre Khashoggi. Quatorze siècles d’écart, même réflexe.

    Sur le plan économique, la rivalité est tout aussi brutale. L’Arabie saoudite et l’Iran sont deux des plus grandes puissances pétrolières du monde , et leurs intérêts s’affrontent directement au sein de l’OPEP. Riyad a les moyens de faire baisser les prix du pétrole en inondant le marché. L’Iran, étranglé par les sanctions américaines depuis des décennies, ne peut pas se permettre des prix bas. C’est une guerre économique permanente, menée en silence, qui tue aussi sûrement que les bombes.

    Et pendant que MBS construit NEOM dans le désert avec des centaines de milliards de dollars, l’Iran survit sous sanctions, son économie asphyxiée, sa monnaie effondrée. Ce déséquilibre alimente la radicalisation du régime de Téhéran autant que n’importe quelle théologie. Un pays humilié économiquement cherche d’autres formes de puissance , les proxys, les missiles, le nucléaire.La question du leadership régional est au fond de tout ça.

    Pendant des décennies, l’Iran a joué la carte de la résistance , contre Israël, contre l’Amérique , pour séduire les opinions arabes par-dessus la tête de leurs dirigeants.

    Ça a marché un temps. MBS a compris qu’il fallait retourner cette logique , d’où les accords d’Abraham, la normalisation avec Israël en cours, l’idée que la vraie menace dans la région c’est Téhéran, pas Tel-Aviv. Deux visions du Moyen-Orient qui se font face. Deux projets de puissance incompatibles. Kerbala en arrière-plan, le pétrole et les ego au premier plan.

    Kerbala n’est pas la cause de cette guerre froide. C’est son carburant symbolique. Les dirigeants des deux pays instrumentalisent le schisme bien plus qu’ils n’en souffrent.

    Ce sont les peuples , irakiens, yéménites, libanais, syriens , qui paient le prix de cette fracture vieille de quatorze siècles, relancée par des régimes qui en ont besoin pour survivre. Un massacre dans un désert d’Irak, en l’an 680. Et le monde brûle encore.

    Michel Setboun,

  • Vincent Gouysse – Genèse des préparatifs d’agression coloniale de l’Iran : deux décennies de «farce du nucléaire iranien» et de guerre économique («sanctions»)

    Vincent Gouysse – Genèse des préparatifs d’agression coloniale de l’Iran : deux décennies de «farce du nucléaire iranien» et de guerre économique («sanctions»)

    Alors que le IVe Reich atlantiste (l’agresseur !!!) et ses pleureuses politico-médiatiques obscènes se scandalisent aujourd’hui d’être «victimes» du «chantage» iranien (ou devrions plutôt nous dire des contre-sanctions et de la guerre asymétrique iraniennes, car la vengeance est un plat qui se mange froid), il est d’abord essentiel de rappeler que l’Iran a survécu à des décennies de sanctions économiques occidentales unilatérales et illégales… Résilience remarquable, d’autant que l’Occident est déjà presque à genoux après à peine plus d’un mois de riposte militaire et de contre-sanctions iraniennes !… Pour bien établir les responsabilités historiques de la crise actuelle, au-delà même de la question de souligner que l’Iran a été attaqué par la coalition américano-sioniste en pleines négociations pour la deuxième fois consécutive en moins d’un an, il est essentiel de souligner que c’est l’Occident collectif qui a initié et soutenu la longue guerre multiforme préparatoire contre l’Iran… d’ailleurs rendue possible par l’emprise du tentaculaire lobby sioniste, garde chiourme des banksters atlantistes au Moyen-Orient, et éternel bras armé des Yankees qui lui ont toujours conféré la plus totale impunité dans ses innombrables crimes en Palestine occupée et au Liban…

    Si le (sinistre) clown psychopathe de la Maison-Blanche est indéniablement bon pour l’asile psychiatrique, cela ne disculpe pour autant pas le Congrès américain qui n’a strictement rien fait de concret depuis plus d’un mois pour mettre un terme à l’aventure «trumpiste» en Iran : toujours pas de destitution en vue !

    La raison fondamentale en est simple : «Vol au-dessus d’un nid de sionistes», remake sio-nazi du film de Miloš Forman !… Sur la composition graphique ci-dessus, les membres du Congrès américain financés par le lobby sioniste AIPAC sont surlignés en rouge. Ce sont donc 324 des 435 membres du Congrès (soit les ¾) qui sont donc sponsorisés/contrôlés par le Sionistan…

    •  Le réveil du dragon (2010) – «La farce du nucléaire iranien : l’arroseur arrosé…» → voir pages 285 à 314
    •  2010-2011 : Le réveil du dragon s’accélère ! (2011) → voir pages 108 à 118
    •  2011-2012 : Reprise… de la crise ! (2012) → voir pages 166 à 182
    •  COVID-19 – De l’ampleur de l’effondrement économique de l’Empire Atlantiste à venir (2020)

    Nous ne sommes donc pas à l’évidence des «pro-iraniens de la dernière pluie» et ne sommes donc pas du tout surpris de son formidable potentiel de résistance face au fascisme atlantiste aujourd’hui totalement décomplexé…

    Vincent Gouysse, pour marxisme.online, le 14/04/2026

    *

    «La mise en échec des plans impérialistes occidentaux en Syrie a contribué à durcir considérablement leur attitude à l’égard de l’Iran, lequel est indéniablement la véritable cible des velléités occidentales contre le régime syrien.

    Les pays impérialistes en déclin ont d’abord considérablement durci leurs sanctions économiques à l’égard de Téhéran, avec à la clef une crise diplomatique majeure. À l’automne 2011, le parlement iranien a ainsi exigé le retrait de l’ambassadeur britannique à Téhéran au travers d’un ultimatum en représailles à la décision de Londres de rompre toutes les transactions financières avec l’Iran.826

    Parmi les dernières sanctions économiques figure la mise en place d’un embargo sur les importations de pétrole iranien et d’exercer une pression considérable sur l’impérialisme chinois, mais aussi l’Inde et la Corée du Sud pour qu’ils en fassent de même, en brandissant la menace de sanctions contre les pays qui refuseraient d’instaurer un embargo sur leurs importations de pétrole iranien. Les représentants politiques chinois et la presse officielle chinoise sont évidemment irréductiblement hostile à une telle option, déterminés à ne pas voir la Chine «emboîter à l’aveuglette le pas aux États-Unis».

    La presse officielle chinoise n’a pas manqué de souligner que «les sanctions imposées par les États-Unis aux pays achetant du pétrole à l’Iran», «prennent le monde en otage».

    Le but des sanctions économiques occidentales est évidemment de mettre l’Iran «en difficulté financière». Surtout, les pays impérialistes en déclin espèrent de ces sanctions qu’elles auront «un fort impact sur la population, confrontée à la hausse des prix et à la chute du rial», dans l’espoir évidemment qu’elle se soulève contre ses dirigeants !…

    Il est vrai que les pays impérialistes ne rechignent guère à prendre en otage ou à massacrer les populations civiles quand la défense de leurs intérêts l’exige.

    Reste qu’il n’est pas certain que ce nouveau bras de fer tourne à l’avantage des pays impérialistes en déclin, car si l’Iran parvient à briser l’embargo pétrolier occidental, qui risque d’être très perméable, ces derniers risquent de perdre très gros.

    En effet, ce ne sont pas les premières sanctions économiques occidentales que doit affronter l’Iran. Au cours des dernières années, celles-ci ont échoué à faire rentrer l’Iran dans le troupeau. Au contraire, l’Iran a sensiblement progressé en matière d’autonomie énergétique et industrielle. En 2011, la production d’essence du pays a ainsi pour la première fois satisfait les besoins du pays et l’Iran a pu cesser d’en importer. Les autorités iraniennes visent aujourd’hui une nouvelle étape : continuer à augmenter les capacités de raffinage du pays afin d’exporter non plus du pétrole brut, mais des produits pétroliers raffinés.

    Loin d’effrayer le régime iranien, celui-ci a même «facilité» la mise en place de l’embargo occidental sur ses exportations de pétrole.

    En effet, avant-même l’application par l’UE de cet embargo qui devait entrer en vigueur à partir du 1er juillet, l’Iran montra que ces menaces de l’effrayaient pas en instaurant son propre embargo, de manière encore plus rapide et radicale ! C’est ainsi qu’à la fin du mois de janvier, le parlement iranien vota «l’arrêt de toutes ses exportations pétrolières vers les pays de l’Union européenne». Ces dernières représentaient 18% des exportations pétrolières de l’Iran – un chiffre à comparer aux 21% que représente la Chine, et la perte de ce client ne met donc pas fondamentalement en danger les exportations de pétrole iranien.

    Le ministre iranien du pétrole ajouta que l’embargo iranien sur ses exportations de pétrole ne serait pas une mesure temporaire et que «l’Iran allait mettre définitivement fin à ses exportations pétrolières vers certains pays européens», c’est-à-dire au premier chef vers ceux qui se sont montrés les plus obstinément hostiles à Téhéran, à l’instar du Royaume-Uni et de la France. Les représailles iraniennes entrèrent rapidement en vigueur. C’est ainsi qu’en février, des pétroliers venus charger un demi million de barils de pétrole brut à destination d’une raffinerie grecque furent contraints de repartir à vide.

    Mais la menace d’un embargo pétrolier n’est pas la seule arme employée pour faire plier Téhéran. Depuis l’automne 2011, la rage de l’État sioniste a décuplé, et le premier ministre israélien affirme régulièrement vouloir attaquer les sites nucléaires iraniens. Cet été, l’État sioniste disait même s’être «préparé au scénario d’une guerre de 30 jours sur plusieurs fronts», une véritable «guerre-éclair contre l’Iran».

    Comme les impérialistes allemands il y a plus de sept décennies, les pays impérialistes en déclin continuent donc aujourd’hui de prétendre pouvoir anéantir la résistance des peuples en quelques semaines.

    Si les sionistes avancent aujourd’hui ces prétentions, c’est évidemment pour tenter de convaincre l’opinion publique israélienne de la supériorité militaire écrasante de l’État sioniste face à l’Iran, et ainsi de la relative innocuité de la contre-attaque iranienne, afin que la population israélienne soutienne une telle agression.

    Notons au passage qu’à l’instar de nombreux pays impérialistes en déclin, l’État sioniste connaît aujourd’hui une situation économique difficile et en cours de dégradation. De janvier à juillet 2012, il a en effet vu le solde négatif de son commerce extérieur de biens se creuser à 7,5 milliards de $ US dans un contexte de baisse des exportations (- 11,3% en glissement annuel à 36,3 milliards de $ US) et de légère hausse de ses importations (+ 1,6% à 43,7 milliards de $ US).

    Cette récession combinée à l’austérité budgétaire génèrent comme on l’a vu un malaise et des troubles sociaux croissants au sein même de la population hébraïque. C’est sans aucun doute afin de reléguer au second plan ces contradictions sociales grandissantes que l’impérialisme sioniste hésite aujourd’hui à s’engager dans une politique à peine moins belliqueuse à l’égard de ses voisins – au premier chef le Liban et l’Iran -, que celle pour laquelle opta en son temps l’impérialisme nazi face à la crise économique qui ravageait l’Allemagne : la guerre et les agressions coloniales comme moyen de relance économique et de destruction des concurrents directs !

    Les prétentions sionistes sont évidemment démenties par les déconvenues occidentales récentes en Afghanistan.

    En dépit du début de retrait des forces d’occupation étrangères et d’une évidente baisse d’intensité de leurs missions, sortant notamment moins souvent de leurs camps retranchés, l’année 2012 demeure l’une des plus meurtrières pour l’OTAN, avec 347 tués au début du mois d’octobre.

    Même au sein de leurs bastions, les forces d’occupation ne sont plus à l’abri, comme l’a illustré la récente attaque menée par une quinzaine de résistants talibans contre une base de l’OTAN. Armés de fusils automatiques et de lance-roquettes, ils ont pendant quatre heures infligé de lourds dommages à cette base, détruisant notamment six avions de combats américains et tuant deux marines.

    «Jamais de telles pertes matérielles n’avaient été infligées en dix ans de conflit en Afghanistan aux forces de la coalition».

    Notons au passage que cette attaque avait été menée en représailles à un film américano-israélien jugé particulièrement insultant pour l’Islam. Intitulé Innocence of Muslims, ce long-métrage caricatural à très faible budget a embrasé la rue dans de nombreux pays à forte confession islamique, à l’instar de la Libye, de l’Égypte, de la Tunisie, du Yémen, du Soudan, du Pakistan, de l’Afghanistan et du Bangladesh. Cet embrasement, qui a conduit à l’attaque des représentations diplomatiques américaines dans plusieurs de ces pays, a notamment provoqué la mort de l’ambassadeur américain en Libye. Cet embrasement illustre surtout l’image désastreuse que véhicule l’impérialisme américain auprès des peuples de la région.

    «Qu’un film aussi grossier que cette Innocence des musulmans puisse si facilement enflammer les foules rappelle combien les États-Unis restent vulnérables au Proche-Orient et au Moyen-Orient. La dernière enquête du Pew Research Center a montré que l’image des États-Unis s’est encore dégradée dans les pays musulmans sous la présidence d’Obama, avec 15% d’opinions favorables en 2012, contre 25% en 2009. Sur ce fonds incandescent, la moindre provocation, si ridicule soit-elle, peut encore tuer».

    Si l’image de l’impérialisme américain est aussi mauvaise dans les pays où il a cherché à se poser en «libérateur», on imagine ce qu’elle peut-être dans un pays où il est dès le début apparu en agresseur, à l’instar de l’Afghanistan !…

    Dans ces conditions, la déroute afghane que nous avions déjà mise en évidence est de plus en plus palpable et admise par les médias bourgeois d’Occident eux-mêmes. On ne compte plus les attaques venant des rangs des forces de sécurité et de l’armée afghane – déjà plus d’une vingtaine depuis le début de l’année -, des attaques dont la multiplication a amené à plusieurs reprises les occupants à suspendre et à ralentir «ses opérations de formation et d’appui à l’armée afghane».

    Il faut dire que quand les recrues afghanes ne retournent pas leurs armes contre leurs «bienveillants» formateurs, c’est pour mieux pouvoir déserter et rejoindre les rangs de la résistance afghane avec armes et bagages…

    De l’aveu même de la presse bourgeoise d’occident, «la multiplication de ces incidents révèle une animosité croissante entre les forces étrangères et les Afghans qu’ils sont censés former».

    En bref, cette décennie d’occupation coloniale est un échec complet pour les pays impérialistes en déclin. Non seulement la résistance afghane n’a pu être anéantie, mais elle prend même désormais naissance au sein des troupes régulières sensées la combattre !

    Alors que la presse française reconnait aujourd’hui que «les onze années d’intervention militaire de l’OTAN n’ont rien changé à l’Afghanistan», que ce soit en termes d’ «éradication des talibans», de lutte contre l’analphabétisme ou d’évolution de la «condition féminine» – l’un des leitmotiv «humanitaires» qui avait servi à justifier l’occupation coloniale aux yeux de l’opinion publique occidentale, elle s’inquiète ouvertement d’un «irrésistible retour des talibans» après 2014, alors même que les talibans bénéficient d’un «soutien populaire» face à un «gouvernement qui n’a plus aucune légitimité». Exporter la «démocratie», qu’ils disaient !…

    Même dans le domaine de la construction de nouvelles infrastructures, les forces d’occupation ont été incapables de tenir leurs promesses et les centaines de millions de dollars alloués à cette tâche (routes, centrales électriques, etc.) ont de l’aveu même des responsables américains «été dépensés en vain» alors que «le gros du travail» de «la plupart des projets» «n’a pas encore commencé» et qu’ils «ne pourront être menés à terme avant le départ des troupes en 2014».

    Comme l’a récemment reconnu le président afghan, aujourd’hui manifestement «désenchanté», cette décennie n’a absolument rien apporté de bon au peuple afghan, alors que la «corruption» «atteint des sommets» et que les forces de sécurité régulières sont incapables d’assurer leur propre sécurité face à la multiplication des attaques.

    Dans ce contexte, les relations des pays impérialistes en déclin avec le Pakistan ont continué à se dégrader. Il leur faut en effet trouver un bouc-émissaire pour justifier leur échec. Et quoi de mieux pour cela que la trahison d’un «allié» dans lequel on avait confiance ?

    Au début de l’automne 2011, Washington avait ainsi publiquement accusé son «allié» de jouer un double-jeu en «exportant la violence en Afghanistan», désignant notamment «les insurgés afghans du réseau Haqqani comme le bras armé des services secrets pakistanais».

    Une accusation qui avait échaudé Islamabad, fatigué de voir sa souveraineté territoriale régulièrement violée par les drones américains qui bombardent «régulièrement des repaires supposés d’extrémistes islamistes en territoire pakistanais». L’assassinant ciblé de Ben Laden par un commando américain au printemps 2011, alors qu’il passait une retraite paisible au Pakistan, n’a il est vrai rien arrangé entre Washington et Islamabad.

    À la fin du mois de novembre, la frappe d’un drone américain tua «par erreur» 25 militaires pakistanais, provoquant le courroux d’Islamabad qui bloqua en représailles les convois d’approvisionnement de l’OTAN à destination de l’Afghanistan.

    Or les routes pakistanaises permettaient de convoyer 70% du ravitaillement nécessaire aux troupes de l’OTAN. Au printemps 2012, en dépit des pressions de Washington, les routes pakistanaises étaient toujours fermées aux convois de l’OTAN, Islamabad mettant comme préalable à leur réouverture des excuses publiques et l’arrêt des frappes de drones sur le territoire pakistanais. Une «impasse prolongée» qui irrite naturellement Washington.

    Voilà pour le théâtre afghan. Qu’en serait-il en Iran, si d’aventure les pays impérialistes en déclin se hasardaient à vouloir faire parler les canons pour réduire au silence un dangereux oiseau de mauvaise augure ? Les pays impérialistes en déclin ne se risqueront naturellement jamais à poser le moindre pied sur le sol iranien et se contenteront de détruire tel ou tel objectif à distance. Mais la haine populaire contre l’agresseur occidental serait-elle moindre ? De toute évidence, non.

    Or les moyens militaires du régime iranien, en particulier ses moyens de riposte à distance, sont sans commune mesure de ceux dont dispose l’Afghanistan.

    De ce fait, nombreux sont ceux qui sont conscients que le rapport de force n’est pas aussi nettement à l’avantage de l’État sioniste, y compris au sein des État-major des pays impérialistes en déclin. Nombreux sont ceux qui craignent d’abord la résistance que pourrait opposer l’Iran, sans oublier les conséquences économiques et géopolitiques internationales, enfin le risque d’embrasement de l’ensemble du Moyen-Orient. La situation pourrait dégénérer et échapper à leur contrôle dans toute la région.

    Téhéran a d’ores et déjà fait savoir «que toute frappe militaire contre l’Iran aurait des «conséquences terribles» pour Washington et ses alliés». Outre une riposte militaire immédiate, Téhéran procéderait à la fermeture du détroit d’Ormuz par lequel transite 40% des exportations mondiales de pétrole.

    Une éventualité qui effraie les pays impérialistes en déclin, bien conscients que les missiles de Téhéran ont la portée et les capacités d’interdire l’accès du détroit à tout navire. Comme nous l’avons déjà souligné, Téhéran bénéficie de transferts de technologies militaires nord-coréennes et chinoises. Fort de ces partenariats, l’Iran se lance aujourd’hui dans la production «en série» d’avions de combat, de missiles, de drones, de sous-marins et de véhicules militaires. En outre, on sait que l’Iran possède aujourd’hui la capacité de coordonner ces systèmes d’armement au moyen de son système de positionnement Shahed.

    Une capacité que l’Iran doit au développement de son jeune secteur spatial qui a permis le lancement réussi d’un petit satellite d’observation en février dernier. Dès 2013, l’Iran pourrait lancer des satellites beaucoup plus lourds, jusqu’à une tonne en orbite terrestre basse, alors un que le pays est sur le point d’achever la construction d’un nouveau centre spatial.

    Au vu du rapide accroissement des technologies balistiques iraniennes, la menace iranienne de fermer le détroit d’Ormuz n’est de toute évidence pas à prendre à la légère. De l’aveu même de la presse bourgeoise d’occident, «la menace est sérieuse» alors que «les Iraniens disposent d’une panoplie de missiles fournis par Pékin», à l’instar du missile terre-mer Ghader. D’une portée théorique de 200 km, il est vraisemblablement dérivé des redoutables missiles chinois YJ-83 et YJ-82.

    Etant donné que le seul langage que comprennent les pays impérialistes en déclin est celui du rapport de force militaire, l’Iran a régulièrement continué à faire étalage de ses nouveaux muscles au cours des derniers mois, en organisant régulièrement des manœuvres militaires et des essais de nouveaux systèmes d’armements (missiles variés, drones de bombardement, etc.).

    Cet automne, l’Iran procèdera notamment à «un exercice de défense aérienne d’envergure» qui mobilisera «toutes les unités militaires» à travers «tout le pays». Cet exercice inclura le système Bavar 373, jugé «beaucoup plus avancé que le système S-300» russe par les autorités iraniennes. Nous avions déjà parlé de ce nouveau missile anti-aérien iranien que nous avions défini être une production sous licence du système chinois HQ-9.

    Dans ces conditions, les cercles dirigeants des pays impérialistes en déclin jugent qu’une attaque israélienne serait «illogique et irresponsable» du fait qu’elle pourrait «causer plus de dommages que de bénéfices».

    Cette «divergence croissante entre les États-Unis et Israël sur la gestion de la crise nucléaire iranienne» n’a évidemment pas échappé à l’impérialisme chinois. Alors que l’État sioniste fait le forcing avant que «la fenêtre pour une frappe militaire [ne] se referme» définitivement, l’impérialisme américain craint davantage «les conséquences graves d’une frappe militaire, y compris en termes de représailles contre les intérêts américains, d’instabilité dans la région et d’impact sur une économie mondiale déjà fragilisée».

    L’impérialisme américain a lui-même reconnu via son secrétaire à la Défense redouter les répercussions multiples d’une attaque israélienne contre Téhéran.

    Au cours des derniers mois, l’impérialisme américain a de toute évidence fait son maximum pour tenir fermement la laisse de son rottweiler.

    «Le gouvernement américain estime qu’il y a encore du temps et de l’espace pour régler le problème nucléaire iranien, alors qu’Israël exige l’établissement d’une ligne rouge».

    Au début du mois de mars dernier, le président américain avait ainsi reçu le premier ministre israélien à Washington afin de «le convaincre de renoncer à des frappes sur la République islamique».

    «L’État hébreu est en effet soumis à des pressions redoublées de la part de son allié américain pour renoncer à attaquer l’Iran».

    De même, une attaque préventive contre les sites nucléaires iraniens, ne fait pas l’unanimité au sein de l’appareil d’État sioniste, que ce soit dans les cercles politiques ou dans l’armée. D’abord, l’efficacité de ces frappes ne serait pas assurée dans la mesure où nombre de sites industriels iraniens sensibles sont souterrains, à l’instar du site d’enrichissement d’uranium de Fordo qui compte aujourd’hui 700 centrifugeuses en service. Outre sa probable inefficacité, d’aucuns estiment qu’une telle attaque «pourrait avoir des conséquences «catastrophiques» pour l’État hébreu».

    Même la «hiérarchie militaire» sioniste est «réticente à agir sans l’appui de l’Oncle Sam» alors que le gouverneur de la Banque centrale d’Israël juge que les hostilités plongeraient le pays dans «une sévère crise économique». Selon une étude publiée par la filiale israélienne de la Coface, les dommages directs induits par «les ripostes militaires» de l’Iran pourraient se chiffrer à près de 12 milliards d’euros, soit plus de 5% du PIB israélien, sans compter les dommages à plus long terme induits par «la chute de l’activité industrielle et commerciale».

    Bien conscient de ces hésitations, l’Iran n’a cessé de clamer être prêt à affronter ceux qui le menacent ouvertement. Les vociférations des pays impérialistes en déclin n’ont de toute évidence en rien entamé la détermination de Téhéran à jouir de «son droit inaliénable au nucléaire» et à poursuivre son programme nucléaire civil.

    Aujourd’hui, les tentatives occidentales multiples visant à saboter le programme nucléaire iranien ont manifestement échoué, qu’il s’agisse de l’assassinat ciblé de scientifiques iraniens du secteur nucléaire ou de la conception de virus informatiques tels Stuxnet et Flamme.

    Aujourd’hui, l’arrogance des pays impérialistes en déclin est telle et le social-chauvinisme est si répandu en leur sein que leurs élites ne cherchent même plus à nier leurs crimes.

    Ainsi, le New York Times a récemment confirmé que c’était bel et bien l’administration américaine – depuis Bush à Obama -, qui était «à l’origine du virus Stuxnet qui a durement touché les centrifugeuses iraniennes en 2010». De même, le Washington Post à rapporté que le virus informatique Flamme visant à tracer et surveiller les réseaux informatiques iraniens avait été «développé conjointement» par «les États-Unis et Israël».

    Pourtant, même dans ce domaine, la riposte iranienne a été foudroyante.

    Afin de s’assurer que de telles attaques informatiques seront désormais impossibles, l’Iran vient «de connecter toutes ses administrations à un réseau intranet national, séparé de l’internet mondial». En outre, les autorités iraniennes projettent d’ouvrir ce réseau à l’ensemble de la population iranienne d’ici mars 2013… De quoi compliquer fortement l’accès depuis l’extérieur aux réseaux d’information iraniens et ainsi contrarier sérieusement la cyber-guerre américano-sioniste !

    Aujourd’hui, les crimes de cyber-piraterie font indéniablement partie de la «guerre secrète» que mènent les pays impérialistes en déclin contre l’Iran, une guerre dans laquelle les crimes de sang ont également leur place.

    «L’ingénieur en chimie Mostafa Ahmadi Roshan a péri dans l’explosion d’une bombe magnétique placée par un motard sur sa voiture. Pour la quatrième fois en deux ans, un spécialiste iranien du nucléaire a été tué en Iran. (…) À chaque attaque, c’est le même rituel : la République islamique pleure son mort et accuse dans la foulée Israël et les États-Unis, pendant que l’État hébreu frappe par son silence. Aucun démenti ni même aucune confirmation, ou seulement une étrange sensation de satisfaction. (…) Le silence est de mise en Israël», explique une source bien informée sur place. «Aucun politique ne parle. Quant aux journalistes, ils sont soumis à la censure et se cantonnent à citer la presse étrangère». Ainsi, en août dernier, c’est à l’hebdomadaire allemand Spiegel qu’une source au Mossad a annoncé que l’assassinat du scientifique iranien Darioush Rezainejad, tué en juillet, avait été piloté par Israël».

    Ces attaques ont vraisemblablement ralenti le programme nucléaire iranien, mais ne l’ont pas stoppé. Surtout, elles n’ont pu que renforcer la cohésion nationale en Iran et susciter la sympathie des élites bourgeoises des pays dépendants, mais aussi de l’impérialisme russe et de l’impérialisme chinois qui souhaiteraient voir prendre fin la domination militaire de leurs concurrents occidentaux sur le monde.

    Face au durcissement de la guerre occidentale «secrète» contre l’Iran – encore un secret de Polichinelle -, Pékin et Moscou sont plus que jamais restés aux côtés de l’Iran.

    Le début de l’année 2012 avait ainsi vu la Russie menacer «de lever à n’importe quel moment l’embargo sur la livraison de systèmes sol-air russes S-300 à l’Iran» «en fonction de sa perception de ses intérêts nationaux». En d’autres termes, si l’Occident se hasardait à agresser l’Iran, Moscou se réserverait le droit d’intervenir…

    De même, cet été a vu le feuilleton de la centrale nucléaire de Bouchehr connaître un heureux épilogue, le réacteur n°1 ayant atteint sa pleine capacité de production le 30 août 2012, c’est-à-dire le jour de l’ouverture du sommet du mouvement des Non-alignés. Une coïncidence fortuite ? Et ce n’est qu’un début dans la mesure où les autorités iraniennes prévoient de lancer la construction du deuxième réacteur nucléaire de la centrale dès 2013. De quoi faire décupler la fureur du régime sioniste et de ses alliés dans les années à venir !…

    Les relations sino-iraniennes sont pour leur part au beau fixe, alors qu’une partie du pétrole iranien exporté vers la Chine est payé en yuans, mais aussi en biens et services importés de Chine. Une manière pour les deux parties de diminuer leur dépendance au dollar et de promouvoir la «réforme du système monétaire mondial» qu’elles appellent régulièrement de leurs vœux…

    De telles initiatives ne peuvent que déplaire à Washington et à ses alliés en ce qu’elles constituent un bien dangereux exemple s’il venait à trop se généraliser.

    Enfin, on a de nouveau pu voir une forte convergence entre Téhéran, Moscou et Pékin autour de l’affaire du drone furtif américain RQ-170 Sentinel capturé en excellent état à la fin de l’année 2011 par l’Iran via une prise de contrôle électronique alors qu’il violait l’espace aérien iranien. Comme quoi il n’y a pas que les USA qui soient rodés à la guerre électronique…

    L’affaire constitua évidemment «une perte importante pour l’armée américaine, en raison des particularités techniques de cet appareil» qui en font un «véritable bijou technologique».

    Quelques mois plus tard, au printemps 2012, les autorités iraniennes annoncèrent être parvenues à «décrypter le code» du drone et en donnèrent la preuve en dévoilant une partie de son historique GPS. Elles affirmèrent également avoir entamé la production d’une copie du drone.

    Des ambitions à ne pas prendre à la légère dans la mesure où l’Iran semble déterminé à faire appel aux compétences et à l’expérience de certains de ses alliés pour mener à bien cette tâche.

    On a ainsi récemment appris qu’un groupe de dix-sept experts chinois, composé d’experts techniques de l’APL et de l’AVIC, était arrivé en Iran quelques jours seulement après sa capture afin d’examiner le drone américain. Pékin et Téhéran discutent aujourd’hui «des détails de la coopération portant sur le reverse-engineering du RQ-170». Moscou n’a également pas caché son intérêt pour le drone américain.

    Encore un transfert de technologies dont l’impérialisme américain risque de se mordre les doigts !…

    Au contraire de l’État sioniste, dont le programme nucléaire militaire est de l’aveu même de la presse occidentale un «secret de polichinelle», l’Iran n’a de toute évidence pas besoin de la dissuasion nucléaire pour décourager d’éventuels agresseurs ou faire du chantage à ses voisins. Le Spiegel souligne ainsi que l’État sioniste dispose aujourd’hui de trois sous-marins diesel livrés par l’Allemagne déjà équipés ou sur le point d’être «équipés» «avec des missiles de croisière à têtes nucléaires», les charges nucléaires possédant une puissance unitaire de l’ordre de 5 kilotonnes, soit «la moitié d’Hiroshima».

    S’il ne fait aucun doute que l’État sioniste dispose aujourd’hui de l’arme nucléaire que lui ont fourni ses alliés occidentaux au mépris du TPN, il ne fait pas davantage de doute que l’Iran «ne cherche pas la bombe atomique». De l’aveu même de la presse bourgeoise d’Occident, «si Téhéran poursuit bien des recherches pouvant aboutir à la capacité de fabriquer une arme atomique, il ne souhaite plus s’en doter depuis 2003». Telle est la conclusion à laquelle aboutit un récent rapport des services de renseignements américains.

    Seul le lobby sioniste et ses alliés continuent aujourd’hui de prétendre le contraire pour tenter de justifier les sanctions économiques et les menaces militaires contre l’Iran, ce dernier apparaissant de plus en plus comme un dangereux opposant à la poursuite de la domination occidentale sur le Moyen-Orient. Plus que jamais, l’Iran symbolise aujourd’hui la volonté des élites bourgeoises des pays dépendants de s’affranchir de l’oppressante tutelle occidentale, leur désir de mettre en concurrence les marchandises et les investissements occidentaux avec ceux de puissances émergentes sans avoir à craindre leur fureur.

    Pour Téhéran, les récentes menaces proférées par le régime sioniste relèvent d’ailleurs davantage de la «propagande» et de la «guerre psychologique» que d’une réelle volonté d’en découdre. Téhéran n’en a pas moins réaffirmé que toute agression israélienne contre son territoire se verrait opposer une réaction «très rapide et écrasante».

    Notons que si l’État sioniste a récemment brandi la menace d’une attaque imminente des installations nucléaires iraniennes, c’est sans aucun doute conformément aux appréciations des autorités iraniennes, dans le but de saboter le 16ème sommet du mouvement des Non-alignés qui s’est tenu à Téhéran à la fin du mois d’août 2012.

    À cette occasion, Téhéran a pris la tête du mouvement des Non-alignés dont il est devenu le porte-étendard pour les trois prochaines années. Tout un symbole alors qu’à la veille du sommet le régime iranien proclamait encore que «les pays de la région» allaient «en finir prochainement avec la présence des usurpateurs sionistes sur la terre de Palestine», pressentant ainsi la disparition imminente de la «tumeur cancéreuse» que constitue «le régime sioniste».

    «[Les Occidentaux] disent qu’ils veulent un nouveau Proche-Orient, nous voulons aussi un nouveau Proche-Orient mais dans le nôtre il n’y a aura plus de traces des sionistes. (…) Les sionistes partiront et la domination américaine sur le monde prendra fin».

    Des positions réaffirmées dernièrement dans des interviews données par le président iranien au Washington Post et à CNN alors qu’il était de passage à New York à l’occasion de l’assemblée générale annuelle de l’ONU.

    «Quand nous disons [qu’Israël doit être] effacé, nous disons que l’occupation [en Palestine] doit être effacée de la surface de ce monde. Que ceux qui cherchent la guerre doivent être effacés et éradiqués».

    Pour Ahmadinejad, si les sionistes menacent l’Iran, c’est parce qu’ils «se voient dans une impasse». Pour lui, leur insistance à demander aux USA la fixation d’une «ligne rouge» revient à «imposer leurs vues aux États-Unis» et «devrait être vue comme une terrible insulte et prise comme telle par le peuple des États-Unis».

    De toute évidence, les élites iraniennes sont aujourd’hui bien conscientes de divergences croissantes entre Washington et Tel-Aviv sur le traitement de la question iranienne et semblent bien décidées à souffler sur les braises de la discorde…

    Dans ces conditions, la volonté occidentale de créer un embargo diplomatique et économique totale contre l’Iran est en train d’échouer. Sur le plan diplomatique, le dernier sommet du mouvement des Non-alignés de Téhéran a constitué pour eux un nouveau et cuisant échec, puisqu’il a réuni les délégations de 120 pays, représentées notamment par une trentaine de chefs d’État et de gouvernement ainsi que 70 ministres des Affaires étrangères.

    De l’aveu même de la presse occidentale, «force est de constater» que «l’isolement [diplomatique de l’Iran] parait relatif» alors que les pays présents au sommet de Téhéran représentent «la majorité de la population mondiale».

    «Ultime pied-de-nez, le leader iranien a eu le loisir de fustiger l’organe phare de l’ONU en face d’un invité de marque : le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, visiblement irrité. À la surprise générale, ce dernier a décidé de faire le voyage à Téhéran, en dépit des critiques américaines et israéliennes, qui l’exhortaient à ne pas servir la propagande du régime iranien. Un sérieux camouflet pour le groupe des 5 + 1 (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité + l’Allemagne)».

    Au cours de ce sommet, l’Iran ne manqua évidemment pas d’utiliser la tribune qui lui était offerte pour dénoncer la poursuite de la colonisation sioniste ainsi que les agressions coloniales occidentales. L’Iran réaffirma également son opposition à la volonté des pays impérialistes en déclin de «s’arroger un monopole sur la production de combustible nucléaire». L’Iran dénonça enfin «la structure de l’ONU» comme «injuste» et «non-démocratique» avant d’affirmer que «le monde ne devrait pas être contrôlé par une poignée de régimes dictatoriaux». Un discours qui, toujours de l’aveu de la presse des pays impérialistes en déclin, «fait mouche chez de nombreux pays en voie de développement, présents à ce sommet».

    De son côté, la presse officielle chinoise souligna qu’en organisant avec succès ce sommet, Téhéran avait «brisé le blocus diplomatique de l’Occident». Relayant les impressions de la presse américaine, l’agence de presse Xinhua remarqua que le sommet de Téhéran avait «créé un sentiment de frustration à Washington» et témoignait du fait «que l’influence occidentale au Moyen-Orient était sur le déclin». Plus que jamais, «la ferme attitude de défi» de l’Iran «[met] en péril les intérêts stratégiques américains au Moyen-Orient».

    L’impérialisme chinois en est parfaitement conscient et hésite de moins en moins à appuyer là où ça fait mal. Quelques jours à peine après la clôture du sommet de Téhéran, le président du Comité permanent de l’APN – c’est-à-dire l’une des principales figures politiques chinoises -, arrivait en Iran sur invitation du parlement iranien pour une visite officielle de quatre jours.

    Une visite à l’occasion de laquelle il pût s’entretenir longuement avec le président iranien et le président du parlement iranien, sans aucun doute dans le but de peaufiner les détails et le calendrier de leur stratégie de mise en déroute des pays impérialistes en déclin…

    De toute évidence, si les cercles dirigeants occidentaux tentent aujourd’hui de tenir en laisse l’État sioniste, c’est parce qu’ils craignent qu’une aventure militaire contre l’Iran ne dégénère et ne contribue finalement qu’à accélérer leur perte d’influence au Moyen-Orient et dans le monde entier.

    Le poids croissant du commerce et des investissements chinois sur le continent africain illustre le déplacement du centre de gravité de l’économie capitaliste mondiale de l’Occident vers l’Orient. Les derniers mois ont naturellement vu l’impérialisme chinois poursuivre son intelligente politique de séduction des élites bourgeoises-compradore du continent.

    Si la Chine ne rechigne pas à accorder des aides alimentaires d’urgence à l’Afrique – à l’instar des 70 millions de dollars d’aide alimentaire octroyée par le gouvernement chinois au début de l’automne 2011 alors que le nord-est de l’Afrique souffrait de la sécheresse et de la famine -, son levier de prédilection n’en reste pas moins celui du renforcement de la coopération agricole sino-africaine, seul moyen d’assurer la «sécurité alimentaire» du continent et de mettre un terme à sa dépendance à la philanthropie internationale.

    Dans cette optique, la Chery Heavy Industry Co., une filiale du constructeur automobile chinois, a récemment annoncé un plan d’investissement de 260 millions de $ US dans sept pays africains visant à établir des centres d’opération africains destinés à promouvoir l’utilisation du machinisme agricole. Les investissements chinois dans la promotion de l’agriculture africaine constituent naturellement une lueur d’espoir pour les peuples du continent.

    La Chine possède en effet une très riche expérience et d’indéniables compétences dans le secteur agricole. Notons au passage que celles-ci sont de plus en plus reconnues même en ce qui concerne les marchés de niche qui sont aujourd’hui l’apanage des pays impérialistes en déclin. Dans le domaine viticole, les progrès de la Chine sont ainsi sensibles, même si son ambition dans ce domaine ne sera jamais – au vu des ressources arables limitées du pays -, d’exporter de grands volumes, mais davantage de satisfaire une partie de sa consommation domestique. Aujourd’hui, les meilleurs vins du Ningxia n’ont plus rien à envier aux vins de table du vignoble bordelais.

    «Les gens doivent changer d’opinion sur les vins chinois», remarquait Fiona Sun, rédactrice de la Revue du vin de France après sa participation à une dégustation en aveugle ayant récemment opposé cinq vins chinois à cinq vins de Bordeaux. «Les Chinois s’en sortent très, très bien», remarquait un autre membre du jury.

    Mais qui sait, une fois la sécurité alimentaire du continent africain assurée, l’impérialisme chinois s’y lancera peut-être dans la production viticole à grande échelle…

    Cette parenthèse fermée, il est évident qu’à l’heure où la récolte de céréales a souffert de la sécheresse aux USA et dans le bassin de la mer Noire, à l’heure où l’Inde a enregistré une mousson tardive augurant une mauvaise récolte, il faut s’attendre à «une flambée mondiale du cours des grains» et à la perspective de possibles nouvelles «émeutes de la faim» dans les mois à venir.

    Dans ces conditions, les médias des pays impérialistes en déclin en sont réduits à dénoncer leur propre «gabegie alimentaire» et par exemple le fait que 40% de la production américaine de maïs sera convertie en carburant alors qu’à l’autre bout du monde, un milliard de «mal-nourris» luttera pour sa survie !

    Notons au passage que cette situation de déficit de la production céréalière mondiale ne devrait avoir qu’un impact très limité sur l’inflation des produits alimentaires en Chine, alors que les autorités chinoises s’attendent à enregistrer «une nouvelle bonne récolte» cette année, ce qui permettra de garantir un «marché intérieur» «stable». Le pays est en effet autosuffisant en ce qui concerne le riz, le blé et le maïs, et seule la production de viande sera impactée par la hausse des cours du soja (importé à 70%).

    Les investissements chinois dans la promotion des techniques agriculturales modernes et du machinisme agricole en Afrique permettront à l’impérialisme chinois de remplir un double objectif, à savoir en premier lieu celui d’étendre les débouchés pour ses produits industriels, et en second lieu celui de participer à la naissance d’une agriculture africaine moderne qui servira de point de départ à la future expansion des capitaux industriels chinois sur le continent africain, un phénomène de «délocalisation industrielle chinoise» aujourd’hui à l’état embryonnaire à l’heure où certaines entreprises chinoises «ont commencé à y déménager leurs chaînes de production».

    Avec la tenue à Pékin de la 5ème Conférence ministérielle du Forum sur la coopération sino-africaine, l’été 2012 a surtout fourni l’occasion à l’impérialisme chinois de réitérer son attachement à ce continent d’importance stratégique.

    A l’occasion de ce forum, l’impérialisme chinois annonça une forte hausse des crédits dédiés au développement des infrastructures, de l’agriculture et de l’industrie manufacturière africaines.

    A 20 milliards de $ US, ils représentent le double du de ceux accordés à l’occasion de la conférence trisannuelle précédente de Charm el-Cheikh, «un geste qui reflète la présence croissante de la république populaire sur ce continent». Depuis 2009, la Chine est le premier partenaire commercial du continent et en 2011, le volume du commerce bilatéral sino-africain a atteint un nouveau record à 166,3 milliards de $ US, un chiffre en hausse de 83% par rapport à 2009. Dans le même temps, le stock des IDE chinois en Afrique a progressé de 60% à 14,7 milliards de $ US.

    Alors que la crise économique mondiale «a fait tourner l’attention du Continent Noir vers l’Orient» et que ses élites sont inquiètes «du retour du colonialisme en Afrique», la Chine compte aujourd’hui «saisir cette occasion pour engager un dialogue avec l’élite africaine».

    «Après tout, la démocratie, la liberté et les droits de l’homme ne sont pas exclusifs au monde occidental. La Chine a besoin de rattraper la tendance et de discuter de la démocratie et du développement avec les pays africains qui ont subi des siècles de pillage colonial et suivent un chemin cahoteux vers le développement et la démocratie».

    Et peu importe si «l’essor des relations sino-africaines surprend l’Occident» et lui fait grincer des dents. Aujourd’hui, l’impérialisme chinois n’hésite plus à répondre du tac au tac aux «accusations de «néocolonialisme» chinois» jugées «injustes» au regard du passif de l’Occident en la matière…

    Ce fil stratégique est indéniablement à l’œuvre aujourd’hui, alors que l’impérialisme chinois prend un plaisir non dissimulé à rappeler les «crimes odieux» commis par les pays impérialistes en déclin en Afrique au cours des derniers siècles, une manière de lutter contre l’influence des «médias occidentaux» qui «passent leur temps à diaboliser la Chine et son rôle en Afrique». Il faut dire que «conscient de ses crimes», l’Occident «sait qu’à présent, il pourrait «perdre» l’Afrique», et l’unanimité de la presse bourgeoise occidentale sur la question ne démontre qu’une chose, à savoir que «le niveau de la brutalité infligée aux peuples africains par les pays européens et les États-Unis les contraint à se serrer les coudes entre coupables».

    «La Chine est «dangereuse» parce qu’elle est différente et qu’elle ne fait pas ce que les puissances occidentales ont fait en Afrique. (…) Pour l’Occident, attaquer la Chine sur des sujets concernant l’Afrique n’est rien moins qu’une lutte pour la survie – ou, plus exactement, pour la survie de son ordre mondial et de son contrôle colonial sur le continent. Puisque l’Occident défend son contrôle sur les vies des peuples d’Afrique et le pillage de leurs ressources, la Chine n’a plus aucune raison de prendre des gants.

    Elle doit parler avec plus de force et de clarté, au nom de son propre peuple et au nom de ceux qui de par le monde n’ont pas eu le droit à la parole pendant des siècles. Et elle devrait commencer à poser certaines questions inconfortables à l’Occident».

    Que faut-il retenir des évènements récents au Niger, en Côte d’Ivoire, en Libye, en Syrie, au Mali, etc. ?

    Outre des intérêts économiques et géopolitiques directs souvent évidents – tels le fait de s’accaparer le pétrole libyen ou de mettre la pression sur l’Iran en s’en prenant à la Syrie, l’un de ses alliés régionaux majeurs -, ces ingérences grossières dans les affaires intérieures de pays bourgeois-compradore permettent aux pays impérialistes en déclin de faire diversion, et notamment de faire oublier leur piteux échec et leur déroute flagrante en Afghanistan.

    Il s’agit pour eux de démontrer qu’en dépit de leur décomposition économique croissante et de la défiance elle aussi croissante de certains régimes bourgeois-compradore à leur égard, ils conservent un pouvoir de nuisance élevé et qu’il faut donc encore compter avec eux pour quelques années encore !…

    N’en déplaise aux impérialistes chinois qui dans un article du Quotidien du Peuple, déclaraient encore récemment que «l’époque de la guerre et de la violence révolutionnaire est une époque révolue et [que] notre monde est entré dans une nouvelle époque caractérisée par la paix et le développement». Il faut dire que l’impérialisme chinois voudrait bien éviter «une nouvelle guerre froide».

    Il préfèrerait évidemment voir ses concurrents malheureux se résoudre à accepter leur inexorable perte d’influence. L’impérialisme chinois craint en effet certainement qu’une telle atmosphère d’agressions coloniales, de guerres larvées et d’excitation des rivalités ethniques ne puisse à terme être favorable au soulèvement des peuples des pays dépendants…

    Aussi longtemps que l’impérialisme chinois n’aura pas rattrapé et dépassé ses concurrents en déclin en termes de développement de sa puissance militaire et en particulier de ses forces de projection, la tentation sera grande pour eux de tenter de compenser leur faiblesse économique croissante par la «diplomatie» des canons…

    De l’aveu même de la presse bourgeoise d’Occident, la «bataille pour la chute de Bachar el-Assad» est aujourd’hui un des épisodes «d’une nouvelle guerre froide «soft»» opposant «les États-Unis et l’UE avec l’Arabie saoudite et le Qatar» à «la Russie, la Chine, l’Iran et les pays qui refusent les diktats occidentaux»».

    Vincent

  • Mohamed Bouhamidi – Préface à « La révolte des saints » d’Ahmed Akkache-roman historique sur les insurrections numides

    Mohamed Bouhamidi – Préface à « La révolte des saints »   d’Ahmed Akkache-roman historique sur les insurrections numides

    Ahmed Akkache a porté, dans sa tête, le livre que vous allez lire des dizaines d’années durant. Sa construction rigoureuse, sa lecture passionnante et stimulante ne tiennent pas qu’à cela.

    Nous y retrouvons toute la vocation militante et pédagogique de l’homme, son art de la communication et de la parole fortifié par de longues années de luttes parmi les ouvriers et les paysans. Nous y retrouvons ses capacités d’aller vers le plus complexe en partant des points clés d’un problème ou d’un sujet. Mais plus que tout, sa maîtrise des questions liées à la révolte ou la révolution des circoncellions rend le propos clair, digeste, agréable, fascinant.

    Le bonheur de parcourir ce livre tient de la jubilation de la découverte. Découverte d’une époque, de son sens  historique, de la combinaison des facteurs économiques, sociaux et politiques, des facteurs internes et externes qui ont mené, sur plus d’un siècle, les circoncellions de leurs premières escarmouches contre l’ordre esclavagiste et colonial romain à la constitution difficile et sinueuse d’une organisation d’état qui mettra fin à la domination étrangère, aux latifundia et au système de l’esclavage.

    Travail remarquable par la rigueur sur un sujet tout entier soumis à une suprématie des sources latines, des sources de la puissance dominante et partie au conflit.

    Ahmed Akkache a recensé patiemment toutes les thèses nombreuses, antiques ou modernes, hostiles ou sympathiques. Il a fallu qu’il les confronte, diverses et contradictoires, aux faits rapportés par leurs auteurs eux-mêmes. Travail critique qui l’amène à déblayer le terrain, voir ce qui dans les informations rapportées relevait ou relève des luttes idéologiques ou partisanes, de la prise de position sur les moments de la révolte aux justifications a posteriori des historiens coloniaux, pour ne retenir que les faits, leur déroulement, leur agencement, leur cohérence dans le temps. Jubilation de l’âme stimulée par la découverte du sens, par la compréhension rendue possible de bribes de notre mémoire devenue connaissance.

    Comme toutes les grandes épopées, La Révolte des Saints génère la rêverie. Les similitudes des méthodes de domination coloniale, de manipulation, de division des insurgés sont frappantes. La corruption d’indigènes promus à quelques miettes ou à des avantages un peu plus conséquents pour créer des leurres et se faire les relais idéologiques et politiques actifs des maîtres étrangers à comparer les époques, les mécanismes de domination ou de lutte, les causes des victoires ou des défaites, les méthodes de mobilisation et d’affrontement politiques ou militaires. Mais ce qui passionne littéralement dans ce livre reste la reconstruction des combinaisons entre l’ensemble des sphères de l’activité humaines de l’époque : économie, finances, politique, religion et idéologie, art militaire, vie sociale etc…etc.

    Seule une profonde connaissance et une profonde compréhension des instruments critiques du marxisme pouvaient aboutir à ce résultat. On se prend à rêver devant ce tableau saisissant et, si on a le temps devant soi, ces rêveries peuvent dériver en moments épistémologiques sur les problèmes qui agitent nos débats actuels.

    Commençons d’abord par les mythes. Celui de Saint Augustin d’abord, cet idéologue et ce théologien de la soumission à la puissance romaine fraîchement passée au christianisme. Le hasard a voulu que cet ouvrage paraisse au moment où nous enregistrons de multiples tentatives de magnifier Saint Augustin, l’un des principaux acteurs idéologiques de ce long combat. Notons que la mode est à sa louange et à l’oubli de son principal adversaire religieux et politique, Saint Donat, évêque berbère, entré en confrontation directe et totale avec la domination et avec l’église romaine.

    Il est normal que cette église veuille réveiller le souvenir de ce grand propriétaire qui l’a si bien servie tout en servant Rome, qui a voulu servir Dieu en servant César. Il reste, du point théologique, un personnage considérable et probablement un personnage clé de son histoire. Il est tout aussi normal que dans le sillage des idéologies coloniales, des historiens-missionnaires cherchent à magnifier un berbère latinisé qui peut être la preuve post mortem de la grandeur latine de l’Algérie dans laquelle ils ont cherché leurs référents et leurs justifications, voire leur filiation historique.

    La colonisation française fermerait la longue parenthèse ouverte du sixième siècle à 1830 pour ramener ce pays à une situation originelle et somme naturelle de pays vacant, en tout cas inconsistant sans la présence étrangère civilisatrice. Le problème se pose quand des algériens, d’aujourd’hui, cherchent dans Saint Augustin l’image d’un intellectuel berbère au nom d’un ancrage patriotique et historique nettement mieux représenté, de ce point de vue, par son adversaire Saint Donat.

    L’interrogation sur cette mode et ses motivations devient légitime dès lors que dans le processus de l’histoire réelle l’Evêque Augustin a pris fait et cause pour Rome contre les berbères, son ethnie d’origine. Avec la plus extrême prudence, nous pouvons avancer quelques hypothèses en partant de nos données actuelles puisque cette mode relève de notre temps. Elles procèdent parfois d’une sincère, mais ignorante, volonté de construire l’image d’une Algérie plurimillénaire à laquelle Saint Augustin ajouterait du prestige. D’autres motivations prennent source dans les débats identitaires et Saint Augustin est brandi comme l’icône d’une berbérité féconde en création intellectuelle à opposer aux thèses d’une Algérie arabe et musulmane plutôt stérile. Exit le fait que Saint Augustin a précisément écrit et prêché en latin contrairement aux traditions donatistes qui ont fait un large usage du berbère. Il est paradoxal que les fondateurs de ce nouveau « patriotisme » cherchent leurs référents de gloire chez le dominateur étranger d’hier et chez des indigènes qui l’ont servi après avoir perdu tout caractère culturel et mental berbère et s’être profondément latinisé. L’ignorance de l’histoire réelle et de ses détails n’explique pas tout ce paradoxe.

    Il faut rappeler qu’entre les deux grandes guerres mondiales, des maitres auxiliaires et indigènes subjugués par la gloire française avaient trouvé les causes de la décadence algérienne dans la langue arabe et la religion musulmane et prônaient dans leur programme pro-assimilationniste un retour aux sources latines de l’Algérie, travestissant les réalisations des maîtres romains, ou de leurs relais locaux, en exploits berbères. L’oubli, dans ces mises à jours, de Saint Donat ou de Saint Cyprien, authentiques, intellectuels et résistants à l’ordre romain, qui expliquaient aux esclaves et aux fidèles qu’on ne peut adorer deux maitres à la fois « Dieu et César » est révélateur du besoin d’effacer l’histoire réelle pour construire ces mythes. Seul un retour aux textes de Fanon sur les rapports colon-colonisé peut éclairer en grande partie les fonctions de ces mythes.

    Fanon a brillamment expliqué que les colons dans leur entreprise de domination créent des mythes coloniaux qui consistent à nier aux colonisés tout passé, toute culture, tout référent historique. En réaction, les colonisés vont produire à leur tour des mythes anti-coloniaux consistant à magnifier un passé, à l’opposer aux négations du colon et même en cas de difficultés à produire des notions chargées de les contourner. C’est le cas pour la notion de négritude dans la brillante démarche d’Aimé Césaire. Pour ce qui concerne notre pays, les mythes ne sont pas plus simples par ce que l’Algérie avait un passé. Le mythe d’une Algérie heureuse, l’Algérie latine, développé par les maîtres auxiliaires (lire les passeurs de rives de Claude Liauzu) rejoignait parfaitement l’idéologie coloniale avec l’avantage de rejeter dans l’opprobre l’Algérie islamisée mais vaincue, donc coupable, et de se refaire une image originelle et gratifiante à opposer au colon, voire  lui rappeler un lointain cousinage .

    Vous connaissez les autres mythes et leurs rôles dans l’embellissement de  notre passé arabo-musulman. Mais les fonctions actuelles de ces thèses latinistes s’insèrent à la fois dans la vitesse d’inertie des luttes idéologiques qui ont préparé la guerre de libération et dans de nouvelles perspectives. Nous savons depuis les travaux de George Corm que les problèmes identitaires relèvent plus des angoisses devant l’avenir que d’un attachement désintéressé au passé.

    Car, par ignorance pure dans ce cas-là, le retour à Saint Augustin continue une bataille déjà achevée et poursuit des buts du passé. Il est complexe, cet écheveau de motivations, de raisons, de prétextes à la redécouverte de Saint Augustin, non sous l’angle d’une curiosité intellectuelle louable et légitime mais pour l’investir dans des conflits du présent qui ne s’avouent pas. Or, nous ne pouvons faire ce travail sur nous-mêmes en restant prisonniers des questions du passé.

    La lecture de ce livre peut laisser perplexe le profane en histoire sur la durée de ces luttes contre l’esclavagisme romain. Il a fallu plus d’un siècle d’accumulations pour que d’éparses, elles se combinent au fur et à mesure pour aboutir à la constitution d’une organisation politique et militaire qui a pu briser la mainmise romaine et le système esclavagiste en conjugaison avec d’autres facteurs économiques, financiers ou « internationaux » minutieusement rapportés par Akkache.

    Le livre nous ramène à cette réalité que l’histoire avance par accumulations et combinaisons successives, longues, lentes, patientes dans toutes les sphères de l’activité sociale qui rend presque infantiles les croyances actuelles qu’il suffit d’une déclaration pour changer le monde.

    La troisième rêverie à la lecture de ce livre nous ramène à un sujet d’une brûlante actualité philosophique, celle de la lutte des classes. Elles sont mortes ! dit-on. Nous apprenons au fil de l’analyse et de la découverte des faits que les luttes de classes ne sont jamais pures. Elles n’opposent jamais deux classes entre elles dans une confrontation isolée mais s’insèrent dans des luttes sociales beaucoup plus complexes mettant en œuvre des groupes, des structures, des intérêts qui convergent et qui obscurcissent le conflit fondamental tout en le fructifiant. Entre l’esclave évadé d’un latifundium, un donatiste en lutte pour l’indépendance de l’église locale, un nomade en reconquête de ses parcours perdus, un aguelid des montagnes éloignées des centres nerveux de la présence romaine se sont tissés des synergies. Avec la fin de la présence romaine prenaient fin et l’esclavagisme et la puissance qui rejetait les tribus au-delà des terres fertiles, au-delà du lime.

    La fin de l’esclavagisme et le passage à des formes féodales combinées aux structures tribales et à l’élevage : voilà le contenu historique de la révolte des saints, qui a succédé aux autres luttes engagés deux à trois siècles plutôt contre la colonisation romaine. Tout comme dans ce lointain passé, les luttes de classes n’ont pas disparu mais se retrouvent obscurcies, presque englouties dans d’autres luttes complexes intégrants intérêts nationaux, locaux, ethniques, linguistiques et culturels en travail depuis l’avènement des grandes guerres de décolonisation et des processus connexes qu’elles ont impulsés.

    Cela nous a amené irrésistiblement à deux questions clés de la vie des nations. La révolte des saints qui a pris tant de décennies et concerné tant de générations nous renvoie à la relativité du temps. Il existe finalement un temps politique qui concerne une génération autour des questions immédiates du pouvoir ou de la politique. Au mieux, ce temps peut concerner deux générations. Mais les transformations de la société se déroulent sur une autre échelle, celle du temps historique, celui de l’accumulation qui va, en présence de facteurs favorables, induire les changements dans la société, dans l’état et dans la politique. Nul mouvement révolutionnaire, c’est à dire nul mouvement qui aspire à changer la société ne peut se satisfaire du temps politique ou s’y contenir. Et si l’heure du changement n’a pas sonné, le travail des révolutionnaires consiste à favoriser l’accumulation, à la hâter. Encore faut-il avoir en tête les buts réels de l’histoire ou du moins avoir dans la tête les objectifs qui les servent car, c’est bien connu, « Les hommes font l’histoire à leur insu » (Karl Marx). Notre passé le plus récent et le plus douloureux nous renseigne combien les mouvements sociaux qui se réclament du temps historique ou même du temps encore plus long, le temps religieux ou de la civilisation, peuvent dominer les partis ou les programmes qui se conçoivent sur la durée politique. Annie Kriegel a analysé dans « Le pain et les roses » comment les anciennes strates culturelles et idéologiques résistent le mieux dans les grandes crises contrairement aux idéologies récentes qui se « cassent » et s’effritent, quand se produisent de grandes bouleversements.

    L’autre question clé qui semble d’une brûlante actualité concerne la relation de la dynamique à la structure. Toujours les études des mouvements historiques ont montré que la dynamique crée la structure qui, à son tour, va l’organiser, lui donner force et cohérence. Jamais la création d’une structure n’a pu déboucher sur une dynamique et encore moins sur une dynamique sociale. Evidemment il s’agit ici des structures qui se donnent pour but les changements de société. Est-ce à dire que les hommes animés d’une volonté de changement doivent renoncer à créer des structures et attendre timidement que des dynamiques débouchent naturellement sur les structures qui les animeront avec plus de cohésion ? Pas du tout ! Mais de là à croire que la création de la structure fait l’histoire ou la génère, il y a le pas de l’illusion politique. Dans ces cas, les hommes politiques mettent ces structures à l’écoute des dynamiques éventuelles, en recherche les ressorts profonds, et se mettent au service de leur maturation. Sinon nous retrouvons comme pour la notion de temps politique ou historique dans des situations de rente : avoir le résultat sans effort, avoir le capital sans l’accumulation. Il n’est pas nouveau pour la philosophie de constater l’effet des modes de vie sur les modes de pensée et il n’est pas étonnant que dans un pays porté par la rente, les conduites, les pensées, les méthodes s’imprègnent de la réalité de la reproduction sociale en cours y compris et peut-être surtout pour ceux qui font profession de combattre l’état réel de l’économie, de la société, de la culture et des idéologies. L’hypothèse que nous sommes imprégnés, « imbibés » par la situation de rente jusque dans nos moindres réflexes intellectuels reste une piste à explorer pour la sociologie. Ce livre en tout cas nous le rappelle avec force.

    Cette préface ne peut indiquer de ce livre toutes les pistes et toutes les perspectives qu’il ouvre : universitaires, historiques, culturelles, philosophiques. Qu’elle soit perçue pour ce qu’elle est : un hommage à un travail de grande qualité et à un homme dont la vie et les engagements nous sont une fierté.

    Mohamed Bouhamidi – Mai 2005

    La révolte des saints. La révolte des saints. Ahmed Akkache. ISBN : 9961 64 583 9. 16×24 cm. 160 pages. 400 DA. La révolte des saints» est un travail …

  • Bruno Guigue- Mao et la dialectique

    Bruno Guigue- Mao et la dialectique

    Chef révolutionnaire dont le rôle historique considérable est unanimement reconnu – par ses partisans comme par ses détracteurs – Mao Zedong n’est pas passé à la postérité, dans nos contrées, avec la réputation d’un grand théoricien. Alors que sa pensée fait toujours partie du corpus théorique du parti communiste chinois, et ce en dépit des évolutions doctrinales qu’il a connues depuis cinquante ans, son apport dans ce domaine demeure largement méconnu dans le monde occidental, y compris dans les milieux marxistes, et il est généralement mal compris. Ses interventions philosophico-politiques, pourtant, ne présentent pas seulement un intérêt historique. Si elles éclairent tout particulièrement le cours tumultueux de la révolution chinoise, les thèses de Mao sur “la pratique” et “la contradiction” représentent aussi un véritable enrichissement de la théorie marxiste. C’est pourquoi leur relecture, dans le temps présent, me parait toujours riche d’enseignements.

    Afin d’orienter cette réflexion sur la pensée de Mao, voici les principales questions auxquelles je vais modestement tenter de répondre :

    1. La façon dont Mao élabore ou ré-élabore les concepts issus du marxisme s’accompagne-t-elle de véritables innovations théoriques ?

    2. Dans ce travail de clarification théorique, quels rapports la pensée de Mao entretient-elle avec la pensée traditionnelle chinoise

    3. Dans quelle mesure le travail théorique de Mao contribue-t-il à souligner la spécificité de la dialectique marxiste par rapport à la dialectique hégélienne ?

    Les commencements ne sont jamais anodins : lorsque Mao, en 1937, entreprend le travail de clarification théorique qui fait l’objet de la présente étude, le parti communiste chinois est à un tournant de son histoire. Ayant pris l’ascendant sur la direction du parti lors de la conférence de Zunyi en 1935, Mao a fait entériner les orientations essentielles qui mèneront les communistes à la victoire finale : rôle-clé de la mobilisation paysanne pour libérer le pays du féodalisme et de l’impérialisme, stratégie de la guerre populaire prolongée à défaut d’une insurrection urbaine improbable, priorité absolue à la libération nationale et Front uni avec le Guomindang pour chasser les Japonais. Or ces orientations pratiques bousculent les certitudes doctrinales des marxistes chinois. Tout problème théorique appelant une solution théorique, Mao se livre alors à un exercice pédagogique dans des textes qui sont, encore aujourd’hui, d’une importance cruciale pour la compréhension du marxisme sinisé.

    Cet effort d’élucidation a été initié par Mao Zedong en 1937 dans la base rouge du Shaanxi.

    Il aboutira à trois innovations théoriques majeures.

    Le premier de ces textes, De la pratique, a été exposé dans un cycle de conférences à l’École militaire et politique anti-japonaise de Yan’an en juillet 1937. Il s’agit pour Mao d’éclairer ses camarades sur un point de méthode essentiel : qu’est-ce qu’apprendre, comment progresse-t-on dans la connaissance, quel est le rôle respectif de la théorie et de la pratique dans l’acquisition du savoir ? Si l’élucidation de cette question revêt une importance particulière, c’est qu’il s’agit de réfuter un dogmatisme qui, “après avoir rejeté l’expérience de la Révolution chinoise, a nié cette vérité que le marxisme n’est pas un dogme, mais un guide pour l’action”. Contre cette tendance idéologique, Mao entend montrer que “la théorie se fonde sur la pratique” et que “la vérité d’une théorie est déterminée non par une appréciation subjective, mais par les résultats objectifs de la pratique sociale”.

    Autrement dit, “si l’on veut acquérir des connaissances, il faut prendre part à la pratique qui transforme la réalité. Si l’on veut connaître le goût d’une poire, il faut la transformer : en la goûtant. Si l’on veut connaître la structure et les propriétés de l’atome, il faut procéder à des expériences physiques et chimiques, changer l’état de l’atome. Si l’on veut connaître la théorie et les méthodes de la révolution, il faut prendre part à la révolution”. Car l’essentiel n’est pas de “comprendre les lois du monde objectif pour être en état de l’expliquer, mais d’utiliser la connaissance de ces lois pour transformer activement le monde”. Certes, du point de vue marxiste, la théorie est importante, car, comme dit Lénine : “Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire”. Il n’empêche que si “le marxisme accorde une grande importance à la théorie”, c’est “justement parce qu’elle peut être un guide pour l’action. Si, étant arrivé à une théorie juste, on se contente d’en faire un sujet de conversation pour la laisser ensuite de côté, sans la mettre en pratique, cette théorie, si belle qu’elle puisse être, reste sans intérêt”.

    C’est pourquoi, dans la conduite du processus révolutionnaire, il faut bien prendre soin d’éviter un double écueil. Ne pas tomber, d’abord, dans l’erreur de ces “entêtés” dont “les idées ne suivent pas le rythme des modifications de la situation objective” et qui s’adonnent à “l’opportunisme de droite”. Car “ces gens ne savent pas marcher devant le char de la société pour le guider, ils ne font que se traîner derrière, se plaignant qu’il aille trop vite et essayant de le ramener en arrière ou de le faire rouler en sens inverse. Mais il ne faut pas tomber, non plus, dans l’erreur des “phraseurs de gauche”. Comme “leurs idées s’aventurent au-delà d’une étape de développement déterminée du processus objectif, soit ils prennent leurs fantaisies pour des réalités, soit ils essaient de réaliser de force, dans le présent, des idéaux qui ne sont réalisables que dans l’avenir”. Contre ces deux avatars du dogmatisme idéologique, il faut ajuster la théorie sur la pratique. La stratégie de l’insurrection urbaine ayant échoué, par exemple, il ne fallait pas s’obstiner à la mener coûte que coûte. Cet aventurisme de gauche menait à une impasse dont seule la pratique de la guérilla paysanne a permis de sortir.

    A chaque étape du processus historique, ce sont les enseignements de la pratique qui commandent une inflexion de la stratégie. Car la pratique est fondée sur l’analyse de la situation objective, et la situation objective est elle-même sujette au changement. Si la théorie révolutionnaire peut démontrer sa validité, c’est toujours à l’épreuve de la pratique révolutionnaire. Cette adaptation constante aux réalités, toutefois, atteindra-t-elle un jour un terme définitif, une sorte d’achèvement du processus de connaissance, la vérité s’imposant une fois pour toutes ? Non, répond Mao : “Puisque la pratique des hommes, qui transforme la réalité objective suivant des idées, des théories, des plans, des projets déterminés, avance toujours, leur connaissance de la réalité objective n’a pas de limites. Le mouvement de transformation, dans le monde de la réalité objective, n’a pas de fin, et l’homme n’a donc jamais fini de connaître la vérité dans le processus de la pratique. Le marxisme-léninisme n’a nullement épuisé la vérité ; sans cesse, dans la pratique, il ouvre la voie à la connaissance de la vérité”. Processus sans fin assignable, le progrès dans la connaissance (et dans l’action) est une quête dont le marxisme lui-même, loin de s’ériger en savoir suprême, porte l’interrogation sans limites. En bref, et c’est une conclusion qui vaut d’être méditée, ceux qui identifient le marxisme à une idéologie dogmatique en sont pour leurs frais.

    Si la théorie doit sans cesse se nourrir de la pratique, c’est bien parce qu’il y a une pratique, et que cette pratique affronte une réalité elle-même en mouvement. Dans la transformation ininterrompue qui affecte les formations sociales, on peut sans doute repérer des constantes, des structures permanentes. Mais comme elles sont elles-mêmes affectées par le changement, elles recèlent des contradictions multiples, et c’est en démêlant cet écheveau complexe de contradictions qu’on peut non seulement accéder à la connaissance rationnelle d’une formation sociale, par la théorie, mais aussi et surtout contribuer à sa transformation révolutionnaire, par la pratique. Mais pour y parvenir, il faut toujours “chercher la vérité dans les faits”. C’est pourquoi, au cours d’un nouveau cycle de conférences à l’École militaire et politique anti-japonaise de Yan’an, en août 1937, Mao a élaboré une théorie exposée dans un nouveau texte, De la contradiction.

    A la suite de Marx, Engels et Lénine, Mao adopte le “point de vue de la dialectique matérialiste” selon lequel ”les changements qui interviennent dans la société proviennent surtout du développement des contradictions qui existent à l’intérieur de la société, c’est-à-dire des contradictions entre les forces productives et les rapports de production, entre les classes, entre le nouveau et l’ancien”. C’est l’approfondissement de ces contradictions qui “fait avancer la société et amène le remplacement de la vieille société par la nouvelle”. Tout processus réel, en effet, est de nature contradictoire : “Les contradictions, inhérentes aux choses et aux phénomènes, sont la cause fondamentale de leur développement, alors que leur liaison mutuelle et leur action réciproque n’en constituent que les causes secondes”. Cela signifie-t-il que “la dialectique matérialiste exclut les causes externes ?” Non, mais elle considère “que les causes externes constituent la condition des changements, que les causes internes en sont la base, et que les causes externes opèrent par l’intermédiaire des causes internes”.

    Si le mouvement de l’histoire suit le rythme du déploiement des contradictions existantes, ces contradictions, toutefois, ne sont pas de même nature : elles sont “qualitativement différentes”, et elles ne peuvent se résoudre que “par des méthodes qualitativement différentes”. Par exemple, “la contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie se résout par la révolution socialiste ; la contradiction entre les masses populaires et le régime féodal, par la révolution démocratique ; la contradiction entre les colonies et l’impérialisme, par la guerre révolutionnaire nationale ; la contradiction entre la classe ouvrière et la paysannerie, dans la société socialiste, par la collectivisation et la mécanisation de l’agriculture ; les contradictions au sein du Parti communiste se résolvent par la critique et l’autocritique ; les contradictions entre la société et la nature, par le développement des forces productives”. Selon qu’il s’agit de contradictions de classes, de contradictions politiques, ou encore de contradictions entre différentes formations sociales, “les processus changent, les anciens processus et les anciennes contradictions disparaissent, de nouveaux processus et de nouvelles contradictions naissent, et les méthodes pour résoudre celles-ci sont en conséquence différentes elles aussi”.

    Mais s’il y a des contradictions qualitativement différentes, c’est précisément parce qu’il y a une pluralité de contradictions. Il n’y a jamais une seule contradiction, mais plusieurs contradictions, et c’est ce qui fait toute la difficulté de l’analyse. C’est pourquoi il faut discerner, dans enchevêtrement des contradictions, ce que chacune d’entre elles a de spécifique. Ainsi, “dans le processus de la révolution démocratique bourgeoise en Chine, il existe une contradiction entre les classes opprimées de la société chinoise et l’impérialisme ; une contradiction entre les masses populaires et le régime féodal ; une contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie ; une contradiction entre la paysannerie et la petite bourgeoisie urbaine d’une part, et la bourgeoisie d’autre part ; des contradictions entre les diverses cliques réactionnaires dominantes”. C’est ce qui fait que “la situation est extrêmement complexe”. Parce qu’elle est spécifique, chacune de ces contradictions doit faire l’objet d’un mode de résolution spécifique. Or c’est ce caractère spécifique de la contradiction qui est, “pour nombre de camarades, en particulier les dogmatiques, une question où ils ne voient pas encore clair”. Leur erreur, c’est qu’ils ne comprennent pas que “l’universel existe dans le spécifique” et qu’il faut “étudier le caractère spécifique de la contradiction avec une attention particulière”.

    Mais ce n’est pas tout. Si l’on veut résoudre la contradiction dans sa spécificité, il faut aussi saisir correctement “les deux aspects de chaque contradiction” en tenant compte de leurs particularités. Ne pas saisir comme il convient les deux aspects de la contradiction, c’est tomber dans le travers de “l’examen unilatéral” qui consiste à “ne pas savoir envisager les questions sous tous leurs aspects”. C’est ce qui arrive, par exemple, “lorsqu’on comprend seulement la Chine et non le Japon, seulement le Parti communiste et non le Guomindang, seulement le prolétariat et non la bourgeoisie, seulement la paysannerie et non les propriétaires fonciers, seulement les situations favorables et non les situations difficiles, seulement le passé et non l’avenir, seulement le détail et non l’ensemble, seulement les insuffisances et non les succès”, bref, lorsqu’on ne comprend pas les particularités des deux aspects d’une contradiction. Cette attitude revient à “envisager les questions d’une manière unilatérale”, à “voir la partie et non le tout”, à “voir les arbres et non la forêt”.

    Lorsqu’on parle de la contradiction, il est donc important de préciser de quelle contradiction on parle. Car “les contradictions existent dans tous les processus” et on peut dire en un sens que “tout est contradiction”. En sorte que “nier la contradiction dans les choses et les phénomènes, c’est tout nier”. Mais si la contradiction est universelle, “valable pour tous les temps et tous les pays”, elle a toujours un caractère spécifique, et il faut distinguer soigneusement “la contradiction principale et l’aspect principal de la contradiction “. Dans le processus de développement d’un phénomène, en effet, il y a toujours une “contradiction principale”, dont l’existence et le développement déterminent l’existence et le développement des autres contradictions. Dans la société capitaliste, par exemple, “les deux forces en contradiction, le prolétariat et la bourgeoisie, forment la contradiction principale”. Quant aux autres contradictions, comme “la contradiction entre la classe féodale et la bourgeoisie”, la “contradiction entre le prolétariat et la petite bourgeoisie paysanne”, la “contradiction entre la démocratie et le fascisme au sein de la bourgeoisie”, les “contradictions entre les pays capitalistes et les contradictions entre l’impérialisme et les colonies”, elles sont déterminées par la contradiction principale.

    Comment se présente la contradiction principale dans la Chine actuelle ? “Dans ce pays semi-colonial, la relation entre la contradiction principale et les contradictions secondaires forme un tableau complexe”. A quoi tient cette complexité ? “Quand l’impérialisme lance une guerre d’agression contre un tel pays, les diverses classes de ce pays peuvent s’unir temporairement dans une guerre nationale contre l’impérialisme : la contradiction entre l’impérialisme et le pays considéré devient alors la contradiction principale, et toutes les contradictions entre les diverses classes à l’intérieur du pays (y compris la contradiction, qui était la principale, entre le régime féodal et les masses populaires) passent temporairement au second plan et à une position subordonnée”. C’est cette analyse, pour Mao, qui fonde sur le plan théorique la stratégie du Front Uni anti-japonais. Et c’est cette stratégie du Front Uni dont la validité sera également vérifiée par la pratique, puisqu’elle aboutira à la victoire contre l’envahisseur japonais.

    Ainsi, dans un processus historique, toutes les contradictions ne se valent pas : elles sont inégales, et il faut toujours distinguer la contradiction principale des contradictions secondaires. Mais il y a une seconde inégalité. Qu’il s’agisse de la contradiction principale ou des contradictions secondaires, “dans toute contradiction, les aspects contradictoires se développent d’une manière inégale”. Même lorsqu’elle donne une impression d’équilibre, c’est une illusion. “La règle générale, c’est le développement inégal”. Des deux aspects contradictoires, l’un est nécessairement principal, l’autre secondaire, et le principal est “celui qui joue le rôle dominant dans la contradiction”. Mais ce n’est pas parce qu’un aspect de la contradiction est dominant qu’il va le rester indéfiniment. Pas plus qu’elle n’atteint magiquement un point d’équilibre, la contradiction n’est vouée à demeurer statique. Car l’aspect principal et l’aspect secondaire de la contradiction peuvent “se convertir l’un en l’autre”, ce qui change radicalement la nature du processus. Comment cette inversion des rôles est-elle possible ? Aucun mystère. Elle résulte de l’évolution des rapports de forces : elle est “fonction du degré de croissance ou de décroissance atteint par la force de chaque aspect dans sa lutte contre l’autre”.

    C’est ce qui explique le “remplacement de l’ancien par le nouveau” qui constitue “la loi générale et imprescriptible de l’univers”. Dans tout phénomène, “la contradiction entre le nouveau et l’ancien engendre une série de luttes au cours sinueux”. Il résulte de ces luttes que “le nouveau grandit et s’élève au rôle dominant ; l’ancien, par contre, décroît et finit par dépérir”. Et dès que le nouveau l’emporte sur l’ancien, “l’ancien phénomène se transforme qualitativement en un nouveau phénomène”. C’est pourquoi on peut dire que “la qualité d’un phénomène est déterminée par l’aspect principal de la contradiction”, celui qui occupe “la position dominante “. Lorsque l’aspect principal de la contradiction, l’aspect dont la position est dominante, change, la qualité du phénomène subit un changement correspondant. Par exemple le capitalisme, qui occupait dans l’ancienne société féodale une position subordonnée, devient “la force dominante dans la société capitaliste”. Le caractère de la société subit une transformation correspondante : de féodale, “elle devient capitaliste”.

    Résumons, à ce stade, la pensée de Mao : non seulement il y a des contradictions multiples, une contradiction principale et des contradictions secondaires ; non seulement il y a un aspect principal et un aspect secondaire pour chaque contradiction, mais ces contradictions se développent de façon inégale. Autrement dit, une contradiction peut s’accentuer alors qu’une autre contradiction peut s’atténuer, et cette hétérogénéité dans le développement respectif des contradictions est dans la nature des choses. “Rien au monde ne se développe d’une manière absolument égale, et nous devons combattre la théorie du développement égal ou la théorie de l’équilibre”. Le développement de la base économique, par exemple, n’a pas le même rythme que celui de la superstructure idéologique, ou inversement. Le parti révolutionnaire doit donc étudier les différentes contradictions dans leur développement inégal et en tenir compte, à chaque étape du processus, pour déterminer sa stratégie politique et militaire.

    C’est pourquoi Mao pose une nouvelle question qui est essentielle pour la conduite de l’action politique : l’unité dialectique des contraires étant admise, peut-on dire pour autant que toute contradiction est de nature antagoniste ? “À cette question, nous répondons que l’antagonisme est l’une des formes et non l’unique forme de la lutte des contraires. Dans l’histoire de l’humanité, l’antagonisme entre les classes existe en tant qu’expression particulière de la lutte des contraires. La classe des exploiteurs et celle des exploités coexistent pendant une période prolongée dans la même société, qu’elle soit esclavagiste, féodale ou capitaliste”. Mais c’est seulement lorsque la contradiction entre les deux classes a atteint un certain stade de son développement qu’elle prend “la forme d’un antagonisme ouvert et aboutit à la révolution”. Si les contradictions sont universelles, “les méthodes pour les résoudre, c’est-à-dire les formes de lutte, varient selon le caractère de ces contradictions : certaines contradictions revêtent le caractère d’un antagonisme déclaré, d’autres non”

    Suivant le développement historique, “certaines contradictions initialement non antagonistes se développent en contradictions antagonistes, alors que d’autres, primitivement antagonistes, se développent en contradictions non antagonistes”. Les contradictions entre les conceptions justes et les conceptions erronées au sein du parti communiste, par exemple, n’iront jusqu’à l’antagonisme que si les camarades ne savent pas corriger leurs erreurs. C’est pourquoi “le Parti doit mener une lutte sérieuse contre les conceptions erronées, mais donner aussi la possibilité aux camarades qui ont commis des erreurs d’en prendre conscience”.

    La distinction entre la contradiction antagoniste et la contradiction non antagoniste, en effet, est fondamentale, et c’est pourquoi Mao lui donne un vigoureux développement, vingt ans plus tard, dans De la juste résolution des contradictions au sein du peuple (1957). Alors que l’édification du socialisme bat son plein, Mao souligne la multiplicité des contradictions existantes et le caractère spécifique de chacune de ces contradictions. Avec la victoire de la révolution, “la division du pays et le chaos, abhorrés par le peuple, appartiennent à un passé définitivement révolu”. Grâce aux succès remportés dans l’édification socialiste, “l’unification de notre pays, l’unité de notre peuple et l’union de toutes nos nationalités” garantissent la victoire finale de notre cause. “Mais cela ne signifie nullement qu’il n’existe plus aucune contradiction dans notre société”, et il serait naïf de”se détourner de la réalité objective”. Nous sommes en présence, en effet, de “deux types de contradictions sociales” : il y a les “contradictions entre nous et nos ennemis” et les “contradictions au sein du peuple”.

    Aujourd’hui, durant “la période de l’édification socialiste”, “les classes sociales qui soutiennent cette édification forment le peuple”, alors que les forces sociales qui s’opposent à la révolution socialiste sont “les ennemis du peuple”. Naturellement, “les contradictions entre nous et nos ennemis sont des contradictions antagonistes”. En revanche, au sein du peuple, “les contradictions entre travailleurs ne sont pas antagonistes”. Quant aux ”contradictions entre classe exploitée et classe exploiteuse”, elles présentent, “outre leur aspect antagoniste, un aspect non antagoniste”. Les contradictions entre le peuple et ses ennemis, chacun les perçoit aisément. Mais “au sein du peuple”, de quoi s’agit-il ? “Dans les conditions actuelles de notre pays, les contradictions au sein du peuple comprennent les contradictions au sein de la classe ouvrière, les contradictions au sein de la paysannerie, les contradictions parmi les intellectuels, les contradictions entre la classe ouvrière et la paysannerie, les contradictions qui opposent les ouvriers et les paysans aux intellectuels, les contradictions qui opposent les ouvriers et les autres travailleurs à la bourgeoisie nationale, les contradictions au sein de la bourgeoisie nationale elle-même, etc.”

    Prenons l’exemple des contradictions entre la classe ouvrière et la bourgeoisie nationale. “Dans la période de la révolution socialiste”, cette fraction de la classe possédante “exploite la classe ouvrière et en tire des profits”, mais elle est disposée à “accepter la transformation socialiste”. Certes, les contradictions qui l’opposent à la classe ouvrière sont des “contradictions entre exploiteurs et exploités”, elles sont “de nature antagoniste”. Mais, “dans les conditions concrètes de notre pays”, ces contradictions antagonistes peuvent se transformer en contradictions non antagonistes et “recevoir une solution pacifique” si elles sont “traitées de façon judicieuse”. C’est ce qu’indiquait Mao dans un passage antérieur, lorsqu’il disait que “les contradictions entre classe exploitée et classe exploiteuse présentent, outre leur aspect antagoniste, un aspect non antagoniste”. En 1957, la majorité des entreprises est socialisée, l’État contrôle l’économie et les capitalistes ont dû renoncer à leurs privilèges. C’est pourquoi la bourgeoisie nationale, rentrée dans le rang, fait partie des classes sociales associées à l’édification du socialisme. Pour résoudre une contradiction non antagoniste, il convient donc de le faire de façon judicieuse, c’est-à-dire d’employer la persuasion, et non la violence.

    En clair, lorsque la contradiction n’est pas antagoniste, il est préférable qu’elle ne le devienne pas. Et pour éviter qu’elle le devienne, les communistes doivent recourir à des “méthodes démocratiques”, plutôt qu’à “l’autoritarisme ou à la contrainte”. “Nous avons toujours soutenu qu’il faut, sous le régime de la dictature démocratique populaire, adopter deux méthodes différentes – la dictature et la démocratie – pour résoudre les deux types de contradictions, différents par leur nature, que sont les contradictions entre nous et nos ennemis et les contradictions au sein du peuple”. Le problème, au sein du parti communiste, vient de l’incapacité de certains camarades à “reconnaître ouvertement qu’il existe encore au sein de notre peuple des contradictions, alors que ce sont précisément elles qui font avancer notre société”. Dans la société socialiste, “les contradictions fondamentales” demeurent comme par le passé “la contradiction entre les rapports de production et les forces productives”, d’une part, “la contradiction entre la superstructure et la base économique” d’autre part. Bien sûr, ces contradictions se distinguent foncièrement des contradictions dans l’ancienne société. “Le régime social actuel de notre pays” étant de loin supérieur à celui d’autrefois, “les rapports de production socialistes correspondent mieux au développement des forces productives”.

    Les progrès accomplis, toutefois, ne doivent pas masquer l’ampleur des problèmes encore non résolus. “Le régime socialiste vient d’être instauré dans notre pays, et il n’est pas encore complètement établi”. Une grande partie de l’activité économique demeure dans l’orbite du secteur privé. Dans les villes comme dans les campagnes, l’exploitation n’a pas totalement disparu. Les “rapports de production socialistes” sont déjà institués, mais ils sont encore loin d’être parfaits, et “cette imperfection est en contradiction avec le développement des forces productives”. Or cette contradiction persistante entre les rapports de production et le développement des forces productives se double d’une autre contradiction : “entre la superstructure et la base économique”. La superstructure, c’est le système étatique régi par “la dictature démocratique populaire” et “l’idéologie socialiste guidée par le marxisme-léninisme”. Certes, elle “joue un rôle positif en contribuant au succès des transformations socialistes”, et elle correspond à la base économique socialiste, c’est-à-dire aux rapports de production socialistes. Mais “l’idéologie bourgeoise” n’a pas disparu, “le style bureaucratique de travail” exerce ses méfaits, et “les insuffisances de nos institutions d’État” entrent en contradiction avec la base économique socialiste.

    Ces nouvelles contradictions, il faut évidemment s’employer à les résoudre. “Mais ces contradictions une fois résolues, de nouveaux problèmes viendront se poser”. Dans la planification économique, par exemple, il faut répartir de façon judicieuse l’excédent de la production entre l’investissement productif et la consommation populaire. Mais “l’équilibre se transforme parfois en déséquilibre, et il faut établir de nouveau l’équilibre pour l’année suivante”. Lorsque “nos mesures subjectives ne correspondent pas à la réalité objective”, des contradictions se font jour et l’équilibre est rompu : “c’est ce que nous appelons commettre une erreur”. Il faut donc prendre la mesure des contradictions existantes, les résoudre de façon appropriée, et ne pas confondre “les contradictions entre nous et nos ennemis” et “les contradictions au sein du peuple”. En Chine, malgré les progrès de la transformation socialiste, “la lutte de classes n’est nullement arrivée à son terme”. Et il faudra encore beaucoup de temps pour “décider de l’issue de la lutte idéologique entre le socialisme et le capitalisme”.

    En 1937, on l’a vu, Mao lance une sorte d’offensive intellectuelle : il s’adresse à l’auditoire restreint de Yan’an, cherchant à consolider le parti en proie à une tendance déviationniste, mais il s’adresse aussi à l’ensemble des Chinois. En 1957, la Chine qui a été réunifiée sous l’égide du parti communiste se voit secouée par des remous contraires, et Mao s’appuie de nouveau sur la théorie pour clarifier la situation. À ces deux moments cruciaux, la dialectique matérialiste marxiste sert de tremplin à une élaboration doctrinale d’un nouveau genre.

    Lorsqu’il effectue ce travail philosophico-politique, Mao s’appuie expressément sur les conceptions de Marx, Engels et Lénine, et il se situe délibérément dans le droit fil de la pensée marxiste classique. On sait qu’il disposait à Yan’an de l’Anti-Dühring d’Engels, de Que faire ? et des Cahiers philosophiques de Lénine, ainsi que des Fondements du léninisme de Staline. C’est pourquoi de nombreux passages de son essai De la contradiction sont directement inspirés de Marx (une référence), Engels (deux références) et surtout Lénine (onze références), dont Mao a visiblement copié des passages entiers des Cahiers philosophiques, et notamment du chapitre “A propos de la dialectique”. Le long développement sur “l’identité des contraires”, en particulier, est directement emprunté à Lénine. En revanche, les références à des œuvres chinoises sont peu nombreuses (quatre au total), d’une faible portée philosophique et empruntées à des classiques de la littérature ancienne. Visiblement, Mao s’est contenté de reconduire la pratique traditionnelle de la citation littéraire à finalité ornementale, et n’a fait aucune référence précise au corpus de la philosophie politique chinoise, qui est pourtant extrêmement vaste et d’une très grande richesse.

    Après cet inventaire rapide des sources textuelles des écrits de Mao, on peut tenter de répondre à la question suivante :

    Partons tout d’abord d’un fait lexical qui est, nous le verrons, lourd de signification. Pour traduire la notion de “contradiction” inhérente à la pensée marxiste, Mao n’eut pas à forger de néologisme : le répertoire du chinois classique lui offrait un choix varié d’expressions, la plus connue étant yin-yang, laquelle désigne dans la pensée traditionnelle chinoise ce couple d’opposés complémentaires qui, dans un processus sans origine ni fin, rythment le mouvement universel. Or il est significatif que Mao, négligeant cette formule classique, ait plutôt choisi une expression moins connue qui n’a pas l’ampleur cosmique du yin-yang : l’expression mao-dun, “lance-bouclier”.

    D’abord, parce que l’origine de l’expression mao-dun appartient à l’histoire, voire à la “petite histoire”, celle des luttes quotidiennes, tandis que l’expression yin-yang n’appartient pas à l’histoire, elle ne dérive pas de l’histoire, puisque le yin et le yang tissent l’étoffe même de l’histoire : “yin et yang s’échangent et produisent les 10 000 êtres”, “yin et yang font naître le monde”. En choisissant une expression historique et non une formule cosmologique pour désigner un concept aussi fondamental que la contradiction, Mao signifie qu’il situe sa réflexion sur le plan des réalités humaines, qu’il intervient par la théorie sur le plan des luttes historiques, et nulle part ailleurs.

    Certes, à première vue, Mao semble reprendre la thèse cosmologique traditionnelle lorsqu’il soutient que, dans le processus de développement de chaque chose, il existe, du commencement à la fin, “un mouvement des contraires”, et que, “sans contradiction, il n’y a pas d’univers”. Certains commentateurs se sont d’ailleurs laissé abuser par cette apparence. Pour Jacques Andrieu, “la plus grosse pépite que ramène Mao de sa quête du Graal idéologique est la loi de l’unité des contraires, dont le garant en orthodoxie n’est autre que Lénine, comme dans ce commentaire que Hegel inspire à ce dernier, et que Mao cite intégralement : “la dialectique est la théorie de la façon dont les contraires peuvent être et sont habituellement (dont ils deviennent) identiques, des conditions dans lesquelles ils sont identiques en se changeant l’un en l’autre, des raisons pour lesquelles l’esprit humain ne doit pas prendre ces contraires pour morts, figés, mais pour vivants, conditionnés, mobiles, se changeant l’un en l’autre”. “La contradiction et sa loi de l’unité des contraires sitôt dénichée par Lénine”, poursuit Andrieu, “Mao en fait l’idée fondamentale de son système de pensée”.

    Concernant cette première partie du commentaire, et hormis le ton ironique, on ne peut être que d’accord. La suite, en revanche, trahit un grossier contre-sens interprétatif : “En réalité, le génial apport de Mao au marxisme-lénisme, sa loi de l’unité des contraires, n’est qu’une simple variante lexicographique de la charte du yin et du yang, dite du Faite suprême, telle qu’elle a été exposée 12 siècles avant Jésus-Christ, dans le Livre des transformations qui est au cœur de la civilisation chinoise”.

    Interprétation totalement fausse, et pour une raison très simple : les contraires dont parle Mao ne sont pas yin et yang, ce sont “lance et bouclier”, c’est-à-dire deux absolus qui ne peuvent ni aller de pair, ni coexister dans une même réalité. L’absolu d’une lance qui pénètre tout et celui d’un bouclier absolument impénétrable ne se rencontrent que pour s’affronter dans un duel à mort, chacun poursuiet pour une raison très simple : les contraires dont parle Mao ne sont pas yin et yang, ce sont “lance et bouclier”, c’est-à-dire deux absolus qui ne peuvent ni aller de pair, ni coexister dans une même réalité. L’absolu d’une lance qui pénètre tout et celui d’un bouclier absolument impénétrable ne se rencontrent que pour s’affronter dans un duel à mort, chacun poursuivant son propre triomphe. Or une telle conception est hétérogène à la tradition classique chinoise, elle bouscule la vision traditionnelle d’une harmonie toujours restaurée, de façon immanente, par le jeu des complémentarités. Lance-bouclier : comment deux énergies mutuellement destructrices, en effet, pourraient-elles accomplir ensemble un geste créateur ? Comment pourraient-elles maintenir un processus de développement en chaque chose et sous-tendre la transformation permanente qui assure la pérennité du monde ?

    Dans la même veine, ce commentateur affirme que “la logique de l’universelle médiation qui sous-tend la loi maoïste de l’unité des contraires est clairement antinomique de toute notion de classe qui se poserait en s’opposant. Chez Mao, en fait, l’union est première, et la lutte dérivée et conditionnée par rapport à elle (…) Mao reconstruit une lutte des classes qui est la conséquence d’un processus de différenciation progressive au sein d’une union qui s’approfondit à mesure qu’elle se décante…” Interprétation erronée, encore une fois, car l’antinomie universelle des contraires, Mao ne la déduit pas métaphysiquement d’une unité première : il la formule d’un point de vue historique, sur le plan des réalités sociales, et c’est pourquoi elle revêt les traits de l’antagonisme entre les classes. Dans son essai De la contradiction, Mao range le taoïsme traditionnel dans la catégorie des “conceptions du monde” périmées, car métaphysiques et non dialectiques : “En Chine, la pensée métaphysique qui s’exprimait dans les mots ‘Le Ciel est immuable, immuable est le Tao’ a été défendue longtemps par la classe féodale décadente au pouvoir”.

    Rabattre la signification de la pensée de Mao sur la cosmologie traditionnelle en la qualifiant arbitrairement d’“organiciste”, “pré-scientifique” et “mystique” (Andrieu dixit) relève donc d’un travestissement douteux et trahit une approche typiquement culturaliste. (2) Si l’on interprète correctement la pensée de Mao, c’est-à-dire en respectant l’esprit et la lettre des textes, au contraire, une vérité saute aux yeux : Mao a choisi la dialectique marxiste pour mieux se défaire d’une pensée traditionnelle historiquement liée à cette vieille classe dominante dont il voulait débarrasser la Chine. Et en choisissant l’expression “lance-bouclier” pour exprimer la contradiction dialectique, Mao délivre deux enseignements de premier plan à ses interlocuteurs qui, parce qu’ils sont chinois, partagent les présupposés de la pensée classique :

    1. La dialectique des contraires se situe dorénavant sur le plan des luttes historiques, et non sur le plan purement cosmologique.

    2. La contradiction ne sera pas résolue par le jeu spontané du yin-yang, mais par la lutte des classes et l’action révolutionnaire.

    On mesure mieux la profondeur de l’écart théorique entre Mao et la pensée traditionnelle. Pour la cosmologie chinoise classique, yin et yang sont “les souffles dont la concentration et la séparation produisent le ciel, la terre et les 10 000 êtres” qui composent l’univers dans sa pluralité. Le Un, le yin et le yang demeurent les trois éléments essentiels du phénomène cosmique : ils s’étendent à tous les domaines et fondent toute connaissance objective. Yin a besoin de yang et yang de yin pour accomplir parfaitement cet Un qui les constitue et vers lequel ils tendent : “un yin un yang, c’est le dao”. Ils ne s’anéantissent jamais mutuellement, l’irréductibilité de leur en soi demeure sans compromettre la vie de l’univers : jamais yang le subtil ne peut se perdre dans son propre élan au mépris de yin, jamais yin, le cristallisant, ne peut se complaire dans sa propre solidité aux dépens de yang. Ensemble, ils produisent les 10 000 êtres et manifestent ainsi la puissance du dao, ce point d’absolu, toujours absent et toujours présent. Dans cette conception cosmologique, yin et yang s’ordonnent à une origine qui les dépasse, les réunit et les finalise.

    En utilisant l’expression “lance-bouclier”, Mao prend ses distances avec cette conception traditionnelle sans en renier l’idée fondamentale : l’opposition des complémentaires. Mais tandis que la pensée traditionnelle cherche l’harmonie de façon immanente, la dialectique de Mao se développe de tout autre façon : les deux pôles n’y émergent plus d’un point absolu auquel revient toujours le mouvement rotatif universel. En choisissant mao-dun, Mao impose une discontinuité dans la routine intellectuelle de la pensée chinoise : le point d’absolu auquel tout se ramène est désormais hors d’usage. Mieux, Mao exige un abandon de la vieille tradition d’harmonie : le passage de la société d’hier à la société de demain se fera par une rupture. La Chine immémoriale n’offre plus l’image de l’harmonie, mais du désordre social et de la sclérose nationale. Lorsque Mao adopte le vocabulaire confucéen (“la rectification des cœurs”, “le retour aux idées justes”), c’est pour le retourner contre le conservatisme : les idées justes ne sont pas innées, elles ne tombent pas du ciel, elles ne peuvent venir que de la pratique sociale, et même de “trois sortes de pratiques sociales : la lutte pour la production, la lutte des classes et l’expérimentation scientifique”. (3)

    On en conviendra aisément à ce stade de l’analyse : véritable théoricien marxiste, et non prédicateur “mystique”, Mao a contribué à l’enrichissement du marxisme. En approfondissant les concepts de “pratique” et de “contradiction”, il a donné un nouvel élan à la pensée dialectique. Cela étant dit, encore faut-il préciser en quoi consiste cet apport théorique, quelle est l’inflexion donnée par Mao à l’héritage doctrinal de Marx, Engels et Lénine. Autrement dit, le moment est venu de répondre à la question suivante :

    On sait que, pour Marx, “la dialectique chez Hegel est la tête en bas, et pour découvrir dans la gangue mystique le noyau rationnel, il faut la renverser”. (4) Comment définit-il sa propre méthode dialectique ? “Ma méthode n’est pas seulement distincte de la méthode hégélienne, mais elle en est le contraire direct”. En effet, “pour Hegel, le processus de la pensée qu’il va, sous le nom d’Idée, jusqu’à transformer en sujet autonome, est le démiurge du réel qui n’en représente que le phénomène extérieur. Chez moi, au contraire, l’idéal n’est rien d’autre que le matériel transposé et traduit dans la tête de l’homme”. Aussi, commente Louis Althusser, si “la dialectique marxiste est dans son principe même l’opposé de la dialectique hégélienne”, si elle est rationnelle et non mystique, “cette différence radicale doit se manifester dans son essence, c’est-à-dire dans ses déterminations propres”. Pour parler clair, cela implique que “des structures fondamentales de la dialectique hégélienne, telles que la négation, la négation de la négation, l’identité des contraires, le dépassement, la transformation de la qualité en quantité, la contradiction, etc. possèdent chez Marx, dans la mesure où il les reprend, une structure différente de celle qu’elles possèdent dans Hegel”.

    De ce point de vue, indique Althusser, “la brochure de Mao De la contradiction rédigée en 1937 contient toute une série d’analyses où la conception marxiste de la contradiction apparaît sous un jour étranger à la perspective hégélienne. On la chercherait en vain dans les concepts essentiels de ce texte : contradiction principale et contradictions secondaires, aspect principal et aspect secondaire de la contradiction, contradiction antagoniste et non antagoniste, loi de l’inégalité de développement des contradictions”. Même s’il juge le texte de Mao, “inspiré par la lutte contre le dogmatisme dans le parti chinois”, un peu trop “descriptif et par contrecoup abstrait à certains égards”, Althusser se livre à une démonstration sur l’essence de la dialectique marxiste dans laquelle il recourt abondamment aux concepts innovants de Mao. Il en est ainsi, en particulier, lorsqu’il invite à réfléchir sur le concept marxiste de contradiction à propos du “thème léniniste du maillon le plus faible”. (5)

    A première vue, Lénine lui donnait avant tout un sens pratique : qui veut contrôler une situation donnée veillera, en général, à ce qu’aucun point faible ne rende vulnérable l’ensemble du système. Qui veut au contraire l’attaquer, même si les apparences de la puissance sont contre lui, devra découvrir l’unique faiblesse qui rend toute cette force précaire. La théorie du maillon le plus faible, chez Lénine, inspire alors une réflexion profonde sur la révolution elle-même. Pourquoi, en effet, la révolution a-t-elle été possible en Russie ? Pourquoi y a-t-elle été victorieuse ? Parce qu’avec le déchaînement de la guerre impérialiste, l’humanité était entrée dans une situation objectivement révolutionnaire. L’impérialisme avait bouleversé le visage pacifique du vieux capitalisme. La concentration des monopoles industriels et la soumission des monopoles industriels aux monopoles financiers avaient accru l’exploitation ouvrière et coloniale. La concurrence des monopoles rendait la guerre inévitable. Mais cette même guerre enrôlant, dans des souffrances interminables, des masses immenses, jetait sa gigantesque piétaille non seulement dans les massacres, mais aussi dans l’histoire. La guerre devait donc servir de point de fixation à la révolution en lui donnant les moyens effectifs de l’action. Si elle triompha seulement en Russie, en 1917, c’est précisément parce que l’Empire des Tsars était, dans le système impérialiste, le maillon le plus faible, et parce que cette faiblesse, la Grande Guerre fut l’élément déclencheur qui l’a précipitée et aggravée.

    Or cette faiblesse de la Russie tsariste, avant la guerre, résultait bel et bien d’un trait spécifique : l’accumulation et l’exaspération de toutes les contradictions historiques possibles en un seul État. Elle cumulait la plus grande somme de contradictions historiques possibles, en effet, parce qu’elle était à la fois la plus attardée et la plus avancée, contradiction que ses classes dominantes ne pouvaient ni éluder, ni résoudre. La Russie se trouvait en retard d’une révolution bourgeoise tout en étant à la veille d’une révolution prolétarienne. Elle était grosse de deux révolutions, et elle s’avérait incapable, même en ajournant l’une, de contenir l’autre. Ce que montre le succès d’Octobre 1917, c’est donc que l’exaspération de toutes les contradictions ouvrait la voie à la révolution : la contradiction principale entre la bourgeoisie et le prolétariat était surdéterminée par une série de contradictions secondaires qui en exaspéraient l’intensité et créaient les conditions d’une crise révolutionnaire. Et ce que souligne Althusser avec cet exemple célèbre, c’est que les innovations théoriques de Mao permettent de saisir la spécificité de la contradiction marxiste qui n’est jamais une contradiction simple, qui est toujours articulée à d’autres contradictions et, par conséquent, toujours “surdéterminée”.

    Si tel est le cas de la contradiction au sens marxiste, laquelle s’accompagne toujours de contradictions multiples, il n’en va jamais de même, en revanche, avec la contradiction hégélienne, Toute société historique, pour Hegel, est constituée d’une infinité de déterminations concrètes, du système politique à la religion en passant par le régime économique, les mœurs, les arts, la philosophie, etc. Pourtant, “aucune de ces déterminations n’est en son essence extérieure aux autres, non seulement parce qu’elles constituent toutes ensemble une totalité organique originale, mais parce que cette totalité se réfléchit dans un principe interne unique qui est la vérité de toutes ces déterminations concrètes”. Ainsi, Rome, sa gigantesque histoire, ses institutions, ses crises et ses entreprises ne sont rien d’autre que la manifestation dans le temps, puis la destruction du principe interne de la “personnalité juridique abstraite”. La simplicité de la contradiction hégélienne n’est donc possible que par la simplicité du principe interne qui constitue l’essence de toute période historique, tous les éléments qui font la vie concrète d’un monde historique (institutions économiques, sociales, politiques, juridiques, etc.) n’étant que l’expression multiforme de ce principe unique.

    Toute la complexité de Rome ne surdétermine donc en rien la contradiction du principe simple de Rome, qui n’est que l’essence intérieure de cette infinie richesse historique. “Si les phénomènes de mutation historique sont pensés par Hegel dans ce concept simple de contradiction, c’est parce qu’il est possible de tenir toute la vie concrète d’un peuple pour l’extériorisation-aliénation d’un principe spirituel interne qui n’est jamais rien d’autre que la forme la plus abstraite de la conscience de soi de ce monde : sa conscience religieuse ou philosophique, c’est-à-dire sa propre idéologie”. Chez Marx et Lénine, au contraire, toute contradiction se présente dans la pratique historique comme une contradiction surdéterminée, et c’est cette surdétermination qui constitue, en face de la contradiction hégélienne, la spécificité de la contradiction marxiste. Dans la dialectique marxiste, c’est la lutte des classes qui constitue le véritable moteur de l’histoire, et non la conscience de soi. L’apport théorique de Mao réside précisément dans la formulation, dans sa généralité, du caractère toujours complexe, toujours surdéterminé de la contradiction. Et si cette contradiction est toujours complexe et toujours surdéterminée, c’est précisément parce qu’elle opère au sein même d’une formation sociale concrète, caractérisée par des rapports sociaux déterminés.

    Dans leur multiplicité, les contradictions ne sont donc pas de simples phénomènes d’une totalité prédéfinie : elles constituent la structure même du tout social déterminé dans lequel elles s’exercent, précisément parce qu’elles sont inséparables de ses conditions réelles d’existence. Tandis que la contradiction hégélienne reflète une “conception du monde”, c’est-à-dire une philosophie spéculative, la contradiction marxiste n’est autre que celle du cours réel de l’histoire. Ce qu’enseigne Mao, “c’est que, dans la réalité, nous n’avons jamais affaire à l’existence pure de la simplicité, mais à l’existence de processus concrets, complexes et structurés”. À la place d’une philosophie des origines et des fins, “le marxisme établit la reconnaissance du donné de la structure complexe de tout objet concret, structure qui commande et le développement de l’objet, et le développement de la pratique théorique qui produit sa connaissance”, résume Louis Althusser. (6)

    C’est pourquoi nous n’avons plus d’unité simple, mais une unité complexe structurée, nous n’avons plus d’unité simple originaire, mais “le toujours-déjà-donné d’une unité complexe structurée”. Dans tout processus complexe de développement des phénomènes, dit Mao, il existe toute une série de contradictions parmi lesquelles il y en a toujours une qui est la contradiction principale. Car “il n’est rien dans ce monde qui se développe d’une manière absolument égale”. Qu’une contradiction domine les autres suppose, à la fois, que la complexité où elle figure soit une unité structurée, et que cette structure implique un rapport de domination entre les contradictions. “La domination d’une contradiction sur les autres, par conséquent, ne saurait être le fait d’une distribution contingente de contradictions différentes dans un rassemblement qu’on prendrait pour un objet”. La complexité implique la domination comme essentielle à soi, elle est inscrite dans sa structure : la domination est le mode d’organisation et d’articulation de la complexité.

    D’abord et avant tout, ce qui est indéniable : les écrits philosophico-politiques de Mao représentent un enrichissement conséquent de la théorie marxiste. Que ce travail théorique ait été généralement méconnu ou incompris en Occident, à vrai dire, ne change rien à l’affaire. Car cette méconnaissance et cette incompréhension traduisent une insuffisance plus sérieuse : l’incapacité d’une fraction significative du marxisme occidental à s’affranchir de son provincialisme et à admettre que la révolution socialiste s’est accomplie ailleurs qu’en Occident. Certes, la faute en revient à ce “développement inégal” qui a propulsé les peuples coloniaux sur la scène de l’histoire : ce que représente Mao, en effet, c’est le démenti historique infligé à la conception occidentalo-centrée et à ses prétentions théoriques. Et il faut admettre que, du point de vue matérialiste des réalisations concrètes, c’est surtout sous son nom que s’est produit l’accomplissement historique, à une échelle sans précédent, d’un marxisme qui continue d’exercer ses effets aujourd’hui.

    Ce “marxisme concret”, ce “marxisme guide pour l’action” dont j’emprunte l’expression à Mao lui-même, en quoi consiste-t-il ? C’est, d’abord, “l’analyse concrète d’une situation concrète” comme disait Lénine, autrement dit l’étude des contradictions et de leur enchevêtrement complexe, l’évaluation des rapports de forces et l’appréciation, dans sa singularité, d’une conjoncture historique donnée. C’est, ensuite, le choix d’un mode d’organisation politique et d’une stratégie révolutionnaire adaptée aux conditions objectives. C’est, bien entendu, le projet d’une conquête effective du pouvoir politique, grâce à l’organisation révolutionnaire et à la mobilisation des masses. Enfin, ce marxisme concret, qui suit le fil rouge historique Marx-Engels-Lénine-Staline-Mao et connaît ses développements les plus marquants dans les pays qui se débattent encore aujourd’hui avec les problèmes concrets du socialisme réel (Chine, Vietnam, Laos, Corée du Nord, Kérala, Népal, Cuba, Venezuela, Nicaragua, etc), c’est la conduite d’une transition particulièrement longue, difficile et semée d’embûches. En bref, le marxisme concret, c’est cette pensée qui anticipe, accompagne, et critique le processus de construction du socialisme, qui oriente la transformation effective des conditions d’existence, grâce à une intervention de longue durée sur les structures sociales. Bref, le marxisme concret, c’est la détermination à influer sur le cours des choses, l’acceptation du sérieux de la politique et du tragique de l’histoire. (7)

    Bruno Guigue

    Notes :

    (1) Marie-Ina Bergeron, “La lance et le bouclier, essai sur la dialectique de Mao Tse-Toung”, Etvdes, 1972.

    (2) Jacques Andrieu, “L’Université des vertes forêts et la philosophie des armes : Mao à l’épreuve du second front uni (1937-1945)”, Études chinoises, vol. XXVI, 2007.

    (3 )Mao Zedong, “D’où viennent les idées justes ?”, mai 1963.

    (4) Karl Marx, Postface de la Seconde édition allemande du Capital, 1873.

    (5) Louis Althusser, “Contradiction et surdétermination”, Pour Marx, Maspero, 1965.

    (6) Louis Althusser, “Sur la dialectique matérialiste”, Pour Marx, Maspero, 1965.

    (7) Pour ceux que la postérité de la dialectique de Mao à partir de 1978 et son influence sur la doctrine actuelle du PCC intéressent, je les invite à consulter ma brochure publiée en 2025 aux Éditions “Le Café marxiste” : “Le socialisme à la chinoise est-il marxiste ?”, 73 p. Ce texte est également disponible en ligne.

  • Pepe Escobar- La réécriture du système d’exploitation mondial

    Pepe Escobar- La réécriture du système d’exploitation mondial

    (28 mars 2026).

    « Ce qui est en train de se produire en ce moment, c’est la réécriture du système opératoire mondial. Et le nouveau système opératoire fonctionne avec le pétroyuan.La machine infernale de l’escalade est en train d’atteindre la ligne du désespoir. Le secrétaire aux Guerres éternelles, employé par le Babouin de Barbarie — « Nous sommes tellement fatigués de gagner » — est en train d’envisager plusieurs scénarios « d’invasion terrestre » parallèlement à une campagne de bombardements dévastatrice afin, soi-disant, de porter le « coup final » à l’Iran. L’île de Kharg est une manœuvre de diversion : elle est trop éloignée du centre de l’action. Capturer des navires du côté oriental du détroit d’Ormuz est irréalisable : cela provoquerait inévitablement une pluie de missiles antinavires. Il ne reste donc que deux scénarios :

    * s’emparer d’Abu Musa et des îles Grande et Petite Tunb, au nord des Émirats arabes unis (et revendiquées par eux) ;

    * ou bien de la petite île stratégique de Larak (à l’est de la plus grande, Qeshm), qui fait partie du corridor maritime où la marine des Gardiens de la révolution contrôle le passage des pétroliers s’acquittant du péage dans le détroit d’Ormuz.

    Les Émirats arabes unis rejettent même la possibilité d’un cessez-le-feu avec l’Iran. Leur ambassadeur aux États-Unis, Yousef al Otaiba, a publié une tribune belliciste appelant à une « issue décisive » à la guerre, c’est-à-dire au démantèlement de la « menace iranienne ». Il a ensuite confirmé qu’Abu Dhabi voulait diriger une « coalition de volontaires » afin de rouvrir le détroit d’Ormuz (qui n’est pas fermé ; seulement pour les nations hostiles à l’Iran).

    Ce qui compte vraiment, c’est l’approche « suivez l’argent » : Yousef al Otaiba a réaffirmé l’engagement d’investissement de 1 400 milliards de dollars des EAU dans l’Empire du Chaos, couvrant de multiples accords dans l’énergie, les infrastructures d’IA, les semi-conducteurs et l’industrie manufacturière.

    La machine infernale de l’escalade fonctionne à plein régime. Téhéran a étudié soigneusement chaque cas d’implication directe des EAU, non seulement dans le déclenchement de la guerre, mais aussi dans l’escalade actuelle. Abu Dhabi n’héberge pas seulement des bases militaires américaines, mais a aussi permis aux États-Unis d’utiliser certaines de ses propres bases aériennes pour frapper l’Iran, et a aidé des entités hostiles à développer leur base de données de cibles en utilisant l’infrastructure d’IA des Émirats. C’est plus que prévisible, car Abu Dhabi est, de facto, un allié clé de l’axe sioniste dans le golfe Persique.

    Dans les faits, les Émirats arabes unis sont en train d’entrer en guerre contre l’Iran. Il n’est donc pas surprenant que Téhéran ait déjà identifié cinq cibles clés pour sa contre-attaque létale, comme l’a révélé l’agence de presse Fars :

    1. le complexe énergétique et de dessalement de Jebel Ali à Dubaï ;

    2. la centrale nucléaire de Barakah à Abu Dhabi ;

    3. la centrale électrique d’Al Taweelah ;

    4. la station M de Dubaï ;

    5. le parc solaire Mohammed bin Rashid.

    Frapper ces cinq cibles confirmées provoquerait des coupures de courant généralisées, paralyserait le dessalement et fermerait les centres de données dans l’ensemble des Émirats. Téhéran rend le service de montrer à Abu Dhabi, avant que cela ne se produise, l’autoroute certifiée vers l’enfer si les Marines américains lancent leur expédition vers Ormuz depuis le sol des Émirats arabes unis.

    Abu Dhabi ne saura même pas ce qui l’aura frappée. Et une cible supplémentaire pourrait être — une fois encore — l’oléoduc Habshan-Fujairah : 380 km terrestres reliant les champs pétrolifères d’Abu Dhabi au port de Fujairah sur le golfe d’Oman, transportant 1,5 million de barils par jour sur une production totale de 3,4 millions de barils quotidiens, tout en contournant le détroit d’Ormuz.

    Pour Abu Dhabi, il est devenu un impératif catégorique de s’aligner sur la démence de l’Empire du Chaos à cause de ces 1 400 milliards de dollars déjà engagés. Jebel Ali doit fonctionner à plein régime, car les Émirats arabes unis sont un nœud clé de l’IMEC — désormais en voie de disparition : le corridor économique Inde–Moyen-Orient–Europe, qui est en réalité le corridor d’Israël entre l’Europe et l’Inde en passant par les Émirats arabes unis.

    Le AD Ports Group d’Abu Dhabi dispose d’une concession de 30 ans à Aqaba, le seul port de fret de la Jordanie. DP World, de Dubaï, possède une concession de 30 ans et de 800 millions de dollars à Tartous, en Syrie, dans l’est méditerranéen stratégique. Cela signifie que les EAU sont un acteur maritime majeur dans les corridors clés entre l’Asie et l’Europe.

    En l’état actuel des choses, les EAU sont, dans les faits, en train d’être expulsés de l’IMEC déjà problématique. Le fret précieux à destination de l’Asie et en provenance de celle-ci ne passe plus par Jebel Ali ; il transite par des ports d’Oman, puis vers l’Arabie saoudite (corridor ferroviaire de fret vers la Jordanie, puis la Syrie, la Turquie et l’Europe) et/ou le Qatar (transit terrestre vers l’Arabie saoudite). Un corridor logistique totalement différent.

    Jusqu’à présent, Jebel Ali profitait de sa promotion comme principal et incontournable hub de transbordement d’Asie occidentale, tirant une rente facile et précieuse d’un commerce annuel de 1 000 milliards de dollars. Ce modèle économique est en train de s’effondrer, tout comme l’ostentatoire machine de blanchiment d’argent de Dubaï.

    L’Empire du Chaos comptait — et compte peut-être encore — sur le fait d’utiliser le refus prévisible de Téhéran d’engager des « négociations » indirectes au Pakistan sur la guerre pour justifier la prochaine offensive de bombardements comme « coup final ».

    Rien de tout cela ne semble perturber la planification méticuleuse de Téhéran, car les objectifs principaux demeurent inchangés : créer une nouvelle équation géopolitique et sécuritaire en Asie occidentale ; maintenir la dissuasion iranienne — acquise sous le feu — ; et établir sa domination à la fois sur les pétromonarchies arabes et sur le culte de la mort en Asie occidentale. Les Émirats arabes unis veulent entrer en guerre ? Du point de vue de Téhéran, c’est parfait : la justification idéale et totale pour la destruction de l’ensemble de leurs infrastructures clés. Il était plus que prévisible que le plan en 15 points présenté à l’Iran par les sbires de l’équipe Trump via le Pakistan soit un échec dès le départ. Après tout, il s’agissait d’une capitulation imposée : un document de reddition déguisé en « négociation ».

    Pour commencer, Téhéran a refusé de reparler à Heckle et Jeckle, le pathétique duo Witkoff-Kushner, décrit par les diplomates iraniens comme des traîtres. Le duo n’a même pas été capable de comprendre les propositions généreuses de l’Iran esquissées à Genève et traduites par des diplomates omanais dans un anglais rudimentaire. Il a donc fallu changer instantanément de discours : le nouveau « non-plan » de la Maison-Blanche devait être discuté par le vice-président J.D. Vance, qui, en théorie, devait rencontrer ce week-end à Islamabad le président du Parlement iranien, Ghalibaf. Puis tout s’est effondré. Essentiellement parce qu’il est impossible de faire confiance à l’actuelle junte militaire pakistanaise.

    Le Babouin de Barbarie a affirmé que l’Iran lui avait offert huit pétroliers remplis de brut. Ils naviguaient sous pavillon pakistanais, et c’est ainsi qu’ils ont traversé le détroit d’Ormuz. Ce n’est qu’ensuite qu’ils ont été « offerts » aux Américains. Il n’est pas surprenant que l’Iran ait désormais suspendu le transit pétrolier vers le Pakistan via le détroit d’Ormuz.

    Quoi de neuf d’autre ? Le principal atout de Langley au Pakistan est le chef de l’armée, le général Asim Munir, membre de la bande du changement de régime qui a renversé l’ancien Premier ministre Imran Khan et l’a jeté en prison. Munir a Trump en accès direct. Ils avaient récemment parlé en détail de l’Iran, Munir instrumentalisant les canaux secrets entre Téhéran et le duo Witkoff-Kushner, le tout enveloppé dans le subterfuge des « négociations ». Munir est violemment anti-chiite ; presque un djihadiste salafiste dans sa tête ; et très proche de l’Arabie saoudite, qui veut que Trump aille jusqu’au bout contre l’Iran.

    Tout cela est arrivé après que les canaux de renseignement russes ont transmis au CGRI des informations vérifiées selon lesquelles la guerre « éclair » du Syndicat d’Epstein, centrée sur un changement de régime à Téhéran, bénéficiait du soutien total de l’Arabie saoudite, avec des financements douteux débloqués par l’Arabie saoudite, les ÉAU et le Qatar.

    Ajoutons maintenant à cela le fait que la plupart des missiles lancés par le Syndicat d’Epstein n’ont qu’une portée de 200 à 300 miles. Traduction : ils ont tous été lancés contre l’Iran depuis les pétromonarchies du CCG. Et cela nous mène à ce que l’avenir pourrait réserver, en termes extrêmement désagréables, au Conseil de coopération du Golfe — à l’exception possible du Qatar et d’Oman : tous deux ont compris dans quel sens souffle le vent et se sont déjà déclarés essentiellement neutres, et non comme base d’attaques contre l’Iran.Le Koweït est une fiction. Il pourrait bien finir absorbé par l’Arabie saoudite ou — justice poétique de l’Histoire — par l’Irak. Il n’y a pas d’autre option.

    Bahreïn abrite une énorme base militaire américaine qui a été détruite en temps réel. Si la majorité chiite passe à l’action, avec l’aide de l’Iran, elle pourrait finir absorbée dans la sphère iranienne. L’autre option est une annexion de facto par l’Arabie saoudite.

    Les Émirats arabes unis, dirigés par le gangster MbZ, aligné sur les sionistes, sont un projet ostentatoire en voie d’extinction. Le modèle de Dubaï est déjà mort : port, escroqueries financières, capitale mondiale du blanchiment d’argent. Le pays pourrait finir absorbé par Oman, revenant à la situation de 1971.

    Les érudits irakiens, avec leur sens aigu de l’Histoire, débattent déjà avec enthousiasme du fait que Bahreïn — qui appartenait à l’Iran — finira par revenir à l’Iran ; que le Koweït reviendra à l’Irak ; que les Émirats retourneront à Oman, retour à leurs origines ; et que l’Arabie saoudite pourrait aussi récupérer le Qatar. L’Arabie saoudite, bien sûr, est le joker du jeu. Il est assez révélateur que Riyad ne fasse pas partie du trio qui a tenté de se positionner comme médiateur entre les États-Unis et l’Iran : la Turquie, l’Égypte et le Pakistan.

    En laissant de côté toute la propagande stratosphérique, MbS a encouragé les États-Unis à s’en prendre à l’Iran avant la guerre, et il pourrait maintenant envisager d’y entrer lui aussi : si cela se produit, l’Iran détruira simplement l’ensemble des infrastructures énergétiques saoudiennes, pendant que les Houthis bloqueront la mer Rouge pour empêcher toute exportation énergétique saoudienne.

    En l’état actuel des choses, il existe une possibilité claire que le CCG devienne un facteur décisif dans l’implosion du système financier international, car il devra retirer des fonds massifs du marché américain afin de miser sur sa propre survie précaire.

    La Chine observe tout ce qui précède avec une grande attention. Pékin est parfaitement conscient que la chute d’Assad a coupé le nœud terrestre absolument critique qui reliait les Nouvelles Routes de la Soie / BRI à la Méditerranée orientale. La Chine misait fortement sur la ligne ferroviaire trilatérale reliant l’Iran, l’Irak et la Syrie, ce qui aurait été une merveille pour contourner les goulets d’étranglement navals impériaux. Cependant, le contrôle de l’Iran sur le détroit d’Ormuz devrait constituer le début d’une contre-offensive géoéconomique.

    Après tout, l’Iran vient d’institutionnaliser le pétroyuan comme système de paiement du péage d’Ormuz. Étant donné que 80 % de ses revenus pétroliers étaient déjà réglés en yuans via le CIPS, le système inclut désormais aussi les frais d’expédition, contournant simultanément le dollar américain, les sanctions américaines et le SWIFT, et cela au sein du goulet d’étranglement le plus décisif de l’économie mondiale. Les Émirats arabes unis sont en train de rater le train qui compte réellement. Ce qui se produit en ce moment, c’est la réécriture du système d’exploitation mondial.

  • Philippe Tancelin – 28 mars/journée de la terre de Palestine et d’autres…

    Philippe Tancelin – 28 mars/journée de la terre de Palestine et d’autres…

    Terre

                                             à bout de maux

    des Hommes

                                                             à bout de mots

    En ce jour célébrant

    frères damnés

    de la faim de la soif

    à la merci des bombes

    sous le joug tortionnaire

    des usurpateurs

    en Palestine

    au Liban en Iran

    en Ukraine au Soudan

    ailleurs et à l’instant…

    Vous êtes debout

    Au détour de minuit

    dans le calme sauvage

    que dirons-nous encore que n’ayons déjà dit… !

    Que hurler par nos voix rases

                                                   sous le plomb des silences !

    Que gravir de nos pas exilés !

    Que lever pour lumière

                                         depuis l’obscur des temps !

    Que rêver les roses

                                   dans des sables captifs !

    Quel souffle offrir aux lointains horizons

                                                                    pour changer de ciel…

    Quand ce monde du chaos

    de la ruine et des camps

    sur les routes des siècles

                                                    verse dans l’abîme

    les déplacés les pourchassés

                                                    brise les plumes

                                                    brûle les cahiers

                                                    plonge dans la boue

    le verbe incandescent

                                                   jette la mémoire dans les puits d’abandon

                                                   ensanglante les mains

    les pieds aux quatre vents

                                                   change le bois des berceaux

    en linceuls

                                                   recouvre de gravats

    les morts et leur chiffre

                                                  prend l’arc-en-ciel

    dans les chaînes

                                                  tranche la main

    pour ses lignes d’étoile….

    Terre sous les hardes

    Terre des calomniateurs

    Terre souillée

    en tes visages d’antan

    Terre

    de décharge

    sous l’aile des bombardiers

    nos cris de voie perdue

    errent de tombeaux en tombeaux

    sur tes légendes

    La face que te dévorent les hommes

    n’a plus de cache

    dans les yeux de la lune

    des blés

    disputés aux ténèbres

    Terre

    détournée de tes plus beaux rivages

    nous avons profané le foyer de tes rêves

                       brisé le cou de la gazelle

                       abandonné tes lèvres aux médisants

                       flétri tes seins sous nos doigts infidèles

                       laissé perdre ton lait au mépris des naissances

                       peigné ta chevelure jusqu’au sang

    Terre

    la tête nous tourne

    du désir obsédant

    de fondre d’amour sous tes soleils

    tandis qu’à chaque pas

    en limite de l’ombre

    abordent tes ravisseurs

    au goût de lame

    affûtée de leur haine.

    Terre

    pour nos mots

    vacillant sous tes maux

    pardon !

    Philippe TANCELIN (Mars 2026)

  • Vijay PRASHAD – Cuba n’a pas peur

    Vijay PRASHAD – Cuba n’a pas peur

    Le 13 mars 2026, le président Miguel Díaz-Canel Bermúdez a tenu une conférence de presse à La Havane, Cuba. Le pays a été ravagé par une crise de carburant et d’électricité qui s’aggrave, provoquée par le blocus illégal américain de longue date, que l’administration Trump a renforcé début 2026 en coupant effectivement les livraisons de pétrole vers l’île. Le 29 janvier, Trump a publié un décret exécutif rempli de fanfaronnades – dont l’affirmation selon laquelle Cuba « accueille les groupes terroristes transnationaux, tels que le Hezbollah et le Hamas » – et a menacé de payer des tarifs douaniers contre tout pays tentant d’envoyer du pétrole à Cuba.

    Cuba produit environ 40 % du carburant dont elle a besoin et importe le reste – principalement du Mexique et du Venezuela. Après l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro, le Venezuela a été contraint d’arrêter les expéditions vers Cuba, tandis que le Mexique a suspendu les expéditions sous la menace des tarifs américains. Cuba n’a pas reçu de pétrole depuis la première semaine de janvier. Début février, le vice-Premier ministre Oscar Pérez-Oliva Fraga a déclaré que le gouvernement cubain destinerait le combustible restant aux services essentiels – éducation, santé, ainsi que l’approvisionnement en eau et en nourriture. C’est dans ce contexte que Díaz-Canel a annoncé que Cuba et les États-Unis avaient entamé « un processus très sensible » de pourparlers visant à résoudre les problèmes bilatéraux et à prendre « des actions concrètes au bénéfice des peuples des deux pays ».

    Quelques jours avant la conférence de presse, une délégation de l’Assemblée internationale des peuples a rencontré Díaz-Canel, qui nous a dit que la situation à Cuba est très difficile mais que son gouvernement fait tout son possible pour atténuer les difficultés rencontrées par le peuple cubain. En même temps, a-t-il dit, la révolution n’abandonnerait pas ses principes socialistes de souveraineté et de dignité. La conviction discrète avec laquelle Díaz-Canel s’exprimait nous réconfortait, et ses paroles reflétaient ce que nous entendions des personnes à qui nous parlions à travers La Havane (nous ne pouvions pas voyager au-delà de la capitale à cause de la crise du carburant provoquée par le blocus pétrolier).

    La dernière attaque de Trump contre Cuba est la continuation du blocus illégal américain qui a commencé le 7 février 1962, lorsque le président américain John F. Kennedy a signé la proclamation 3447 en vertu de l’article 620(a) de la Foreign Assistance Act de 1961, et qui a ensuite été consolidée en juillet 1963 sous l’autorité de la loi Trading with the Enemy Act de 1917. La décision de Kennedy a élargi les restrictions commerciales imposées en 1960 et les a transformées en une interdiction générale de presque toutes les relations commerciales et financières entre les États-Unis et Cuba. La portée extraterritoriale du blocus s’est approfondie avec le temps, surtout après 1991 : la loi Torricelli de 1992 a interdit aux filiales étrangères d’entreprises américaines de commercer avec Cuba et a imposé une restriction de 180 jours aux navires impliqués dans le commerce avec l’île, et la loi Helms-Burton de 1996 a encore – et illégalement – étendu la portée du blocus aux pays tiers et aux entreprises étrangères.

    Cette politique, alors comme aujourd’hui, vise explicitement à affaiblir une Cuba qui avait cherché à tracer une voie souveraine pour sortir de la subordination, d’abord à l’Europe puis, après 1898, aux États-Unis. Les États-Unis ont utilisé le blocus pour punir Cuba pour sa défiance au contrôle américain et pour l’exemple que Cuba avait commencé à représenter pour d’autres pays du tiers-monde. Dès le départ, l’intention du blocus allait au-delà de la diplomatie : des documents internes du gouvernement américain révèlent une stratégie explicitement destinée à générer « insatisfaction économique et difficultés » à Cuba pour provoquer un changement politique. Le blocus devint plus complexe et punitif au fil du temps. Plutôt que d’alléger la pression pendant la période spéciale de Cuba, qui suivit la chute de l’Union soviétique lorsque l’île avait perdu son principal partenaire commercial, les États-Unis renforcèrent encore davantage leur politique. Une telle application extraterritoriale entre directement en conflit avec les normes commerciales internationales et les droits souverains des autres États Le blocus américain de Cuba est largement reconnu comme illégal selon le droit international car il viole les principes fondamentaux de la souveraineté des États, de la non-intervention et du droit des autres États à exercer un commerce légal. Ces principes sont inscrits dans le système des Nations Unies et, surtout, dans la Charte des Nations Unies de 1945, qui affirme l’égalité souveraine des États, interdit la menace ou l’usage de la force contre leur intégrité territoriale ou leur indépendance politique, et interdit toute intervention dans des affaires relevant essentiellement de leur juridiction nationale. Pour plus de clarté, il convient de se référer aux principaux principes et instruments juridiques que les États-Unis ont bafoués depuis 1962 :

    * Les articles 2(1), 2(4) et 2(7) de la Charte des Nations Unies de 1945 affirment la souveraineté des États, interdisent la menace ou l’usage de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique, et interdisent toute ingérence dans les affaires intérieures.

    * La Déclaration de 1970 sur les principes du droit international concernant les relations amicales et la coopération entre les États, conformément à la Charte des Nations Unies, déclare qu’aucun État ne peut utiliser de mesures économiques, politiques ou autres pour contraindre un autre gouvernement à subordonner l’exercice de ses droits souverains.

    * Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (adopté en 1966 et entré en vigueur en 1976) et le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (adopté en 1966 et entré en vigueur en 1976) reconnaissent le droit des peuples à l’autodétermination, y compris le contrôle de leurs systèmes économiques.

    Outre ces traités explicites dans le système des Nations Unies, il existe aussi une tradition plus ancienne de droit international coutumier qui protège la liberté de commerce international et interdit la juridiction extraterritoriale sur des États tiers. Le blocus viole les principes d’égalité souveraine en tentant de dicter le système politique et économique interne de Cuba. Son intention explicite de causer des difficultés économiques constitue une intervention illégale et une coercition. L’application extraterritoriale des sanctions américaines interfère illégalement avec les droits souverains des pays tiers et de leurs ressortissants. L’absence de toute autorisation du Conseil de sécurité des Nations Unies souligne encore davantage le caractère unilatéral et coercitif du blocus.

    Chaque année depuis 1992 (sauf en 2020, lorsque le Covid a empêché un vote), l’Assemblée générale des Nations Unies a massivement voté pour condamner le blocus de Cuba, le qualifiant de contraire au droit international et à la Charte des Nations Unies. Ces résolutions soulignent que cette politique viole le droit de Cuba à l’autodétermination et entrave les relations économiques normales entre les États.

    Bien que les résolutions de l’Assemblée générale ne soient pas juridiquement contraignantes, leur cohérence et leur soutien quasi universel démontrent un fort consensus international sur l’illégalité de la mesure. Lorsque l’Assemblée générale a tenu son dernier vote en octobre 2025, 165 des 193 États membres ont voté pour mettre fin au blocus. Parmi eux figuraient certains des pays les plus peuplés du monde, tels que le Brésil, la Chine, le Nigeria, l’Inde, l’Indonésie et le Pakistan. Pris ensemble, les pays qui ont voté en faveur représentent environ 92 % de la population mondiale. Sous tous les plans, la majorité des peuples du monde s’opposent à ce blocus illégal.

    Une infirmière de l’Institut de neurologie et neurochirurgie de La Havane m’a dit qu’il lui faut plus de deux heures pour aller travailler depuis chez elle, mais qu’elle considère cet inconvénient comme faisant partie de sa mission au sein de la Révolution cubaine. Cela m’a donné envie de pleurer d’entendre le personnel de l’hôpital parler de leur engagement envers leurs patients et envers le processus révolutionnaire cubain. En raison du blocus pétrolier et des fluctuations de puissance qui en résultent, les chirurgiens et infirmiers s’inquiètent de réaliser une chirurgie cérébrale délicate. Leurs patients – certains souffrant d’épilepsie ou de tumeurs cérébrales – doivent tout simplement attendre.

    Source : https://arretsurinfo.ch/cuba-na-pas-peur/ 23 mars 2026

Note : 5 sur 5.

« Commencer mon rôle en tant qu’administrateur WordPress a été un plaisir, grâce à son interface intuitive, sa gestion des médias, sa sécurité et son intégration des extensions, rendant la création de sites Web un jeu d’enfant. »

– Keiko, Londres

Note : 4 sur 5.

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– Sarah, New York

Note : 5 sur 5.

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– Olivia, Paris