évolution ou décadence ? Réflexions sur la transition entre les modes de production à l’occasion du bicentenaire de Marx par Samir Amin
Samir Amin Samir Amin (1931-2018) était un économiste, théoricien marxiste et intellectuel altermondialiste franco-égyptien majeur, directeur du Forum du Tiers Monde à Dakar, au Sénégal, élèbre pour ses travaux sur le développement inégal, la théorie de la dépendance et l’eurocentrisme. Figure clé du tiers-mondisme, il a analysé les mécanismes de domination Nord-Sud et prôné une rupture avec la mondialisation capitaliste.
Introduction
Karl Marx est un penseur majeur, non seulement pour le XIXe siècle, mais plus encore pour comprendre notre époque. Aucune autre tentative d’analyse de la société n’a été aussi féconde, à condition que les marxistes dépassent la simple marxologie (qui consiste à répéter ce que Marx a écrit à l’aune de son temps) et appliquent sa méthode aux évolutions de l’histoire. Marx lui-même n’a cessé de développer et de réviser ses idées tout au long de sa vie.
Marx n’a jamais réduit le capitalisme à un nouveau mode de production. Il a considéré toutes les dimensions de la société capitaliste moderne, comprenant que la loi de la valeur ne régit pas seulement l’accumulation capitaliste, mais bien tous les aspects de la civilisation moderne. Cette vision unique lui a permis de proposer la première approche scientifique reliant les rapports sociaux au champ plus vaste de l’anthropologie. Dans cette perspective, il a intégré à ses analyses ce que l’on appelle aujourd’hui « écologie », redécouverte un siècle après Marx. John Bellamy Foster, mieux que quiconque, a brillamment développé cette intuition première de Marx.
J’ai privilégié une autre intuition de Marx, relative à l’avenir de la mondialisation. De ma thèse de doctorat en 1957 à mon dernier ouvrage, j’ai consacré mes efforts à l’étude du développement inégal résultant d’une formulation mondialisée de la loi d’accumulation. J’en ai tiré une explication des révolutions menées au nom du socialisme à partir des périphéries du système mondial. La contribution de Paul Baran et Paul Sweezy, qui ont introduit le concept de surplus, a été déterminante dans ma démarche.
Je partage également une autre intuition de Marx — exprimée clairement dès 1848 et reformulée jusqu’à ses derniers écrits — selon laquelle le capitalisme ne représente qu’une courte parenthèse dans l’histoire ; sa fonction historique étant d’avoir créé en peu de temps (un siècle) les conditions nécessaires pour passer au communisme, compris comme un stade supérieur de la civilisation.
Dans le Manifeste (1848), Marx affirme que la lutte des classes aboutit toujours « soit à une reconstitution révolutionnaire de la société dans son ensemble, soit à la ruine commune des classes en conflit ». Cette phrase est au cœur de ma réflexion depuis longtemps.
C’est pourquoi je propose mes réflexions sur « Révolution ou décadence ? » comme chapitre final de mon prochain livre, publié à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Marx.
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Le mouvement ouvrier et socialiste s’est toujours fondé sur la vision d’une série de révolutions prenant naissance dans les pays capitalistes avancés. Des critiques formulées par Marx et Friedrich Engels à l’encontre des programmes de la social-démocratie allemande aux conclusions tirées par le bolchevisme de l’expérience de la Révolution russe, le mouvement ouvrier et socialiste n’a jamais envisagé la transition vers le socialisme à l’échelle mondiale autrement.
Cependant, au cours des soixante-quinze dernières années, la transformation du monde a emprunté d’autres voies. La perspective d’une révolution a disparu des horizons de l’Occident avancé, tandis que les révolutions socialistes se sont cantonnées à la périphérie du système. Ces évolutions ont engendré une ambiguïté telle que certains les perçoivent comme une simple étape de l’expansion du capitalisme à l’échelle mondiale. Une analyse du système sous l’angle du développement inégal tente d’apporter une réponse différente. Partant du système impérialiste contemporain, cette analyse nous oblige également à considérer la nature et la signification du développement inégal lors des périodes historiques antérieures.
L’histoire comparée de la transition d’un mode de production à un autre invite à interroger la nature même de cette transition, tant sur le plan général que théorique. Ainsi, les similitudes entre la situation actuelle et l’époque de la chute de l’Empire romain ont conduit certains historiens, non partisans du matérialisme historique, à établir des parallèles entre les deux. Par ailleurs, une certaine interprétation dogmatique du marxisme a instrumentalisé la terminologie du matérialisme historique pour obscurcir la réflexion sur ce sujet. Ainsi, les historiens soviétiques parlaient de la « décadence de Rome », tout en présentant la « révolution socialiste » comme l’unique voie de substitution des rapports de production capitalistes à de nouveaux rapports. L’analyse comparative qui suit, portant sur la forme et le contenu des crises antique et capitaliste des rapports de production, aborde cette question. Les différences entre ces deux crises justifient-elles de traiter l’une en termes de « décadence » et l’autre en termes de « révolution » ?
Mon argument principal est qu’il existe un parallèle évident entre ces deux crises. Dans les deux cas, le système est en crise car la centralisation du surplus qu’il organise est excessive, c’est-à-dire qu’elle précède les rapports de production qui le sous-tendent. Ainsi, le développement des forces productives à la périphérie du système exige la dissolution de ce dernier et la mise en place d’un système décentralisé de collecte et d’utilisation du surplus.
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La thèse la plus communément admise au sein du matérialisme historique est celle de la succession de trois modes de production : le mode esclavagiste, le mode féodal et le mode capitaliste. Dans ce cadre, la décadence de Rome ne serait que l’expression du passage de l’esclavage au servage. Reste à expliquer pourquoi l’on ne parle pas de « révolution féodale », comme on parle de révolutions bourgeoise et socialiste.
Je considère cette formulation comme occidentalo-centrée, car elle généralise à outrance les caractéristiques spécifiques de l’histoire occidentale et rejette l’histoire des autres peuples dans toute sa singularité. Choisissant de fonder les lois du matérialisme historique sur l’expérience universelle, j’ai proposé une formulation alternative d’un mode précapitaliste, le mode tributaire, vers lequel tendent toutes les sociétés de classes. L’histoire de l’Occident – la construction de l’Antiquité romaine, sa désintégration, l’établissement de l’Europe féodale et, enfin, la cristallisation des États absolutistes à l’époque mercantiliste – exprime ainsi, sous une forme particulière, la même tendance fondamentale qui s’exprime ailleurs dans la construction, moins discontinue, d’États tributaires complets, dont la Chine est l’exemple le plus frappant. Le mode esclavagiste n’est pas universel, contrairement aux modes tributaire et capitaliste ; il est particulier et apparaît strictement en lien avec l’extension des rapports marchands. De plus, le mode féodal est la forme primitive et incomplète du mode tributaire.
Cette hypothèse considère l’établissement puis la désintégration de Rome comme une tentative prématurée de construction d’un système tributaire. Le niveau de développement des forces productives ne nécessitait pas une centralisation tributaire à l’échelle de l’Empire romain. Cette première tentative avortée fut ainsi suivie d’une transition forcée par la fragmentation féodale, sur la base de laquelle la centralisation fut de nouveau rétablie au sein des monarchies absolues d’Occident. Ce n’est qu’alors que le mode de production en Occident se rapprocha du modèle tributaire complet. De plus, ce n’est qu’à partir de cette étape que le niveau de développement antérieur des forces productives en Occident atteignit celui du modèle tributaire complet de la Chine impériale ; il ne s’agit sans doute pas d’un hasard.
Le retard de l’Occident, illustré par l’échec de Rome et la fragmentation féodale, lui a sans doute conféré un avantage historique. En effet, la combinaison d’éléments spécifiques du système tributaire antique et des systèmes communautaires barbares caractérisait le féodalisme et assurait à l’Occident sa flexibilité. Ceci explique la rapidité avec laquelle l’Europe a franchi le stade du système tributaire complet, dépassant rapidement le niveau de développement des forces productives de l’Occident, qu’elle a elle-même dépassé, et accédant au capitalisme. Cette flexibilité et cette rapidité contrastaient avec l’évolution relativement rigide et lente des systèmes tributaires complets de l’Orient.
Le cas romano-occidental n’est sans doute pas le seul exemple d’échec de construction tributaire. On peut identifier au moins trois autres cas de ce type, chacun avec ses spécificités : le cas byzantino-arabo-ottoman, le cas indien et le cas mongol. Dans chacun de ces cas, les tentatives d’instaurer des systèmes tributaires de centralisation étaient trop en avance sur les besoins du développement des forces productives pour s’établir durablement. Dans chaque cas, les formes de centralisation étaient probablement des combinaisons spécifiques de moyens étatiques, para-féodaux et marchands. Dans l’État islamique, par exemple, la centralisation marchande a joué un rôle déterminant. Les échecs successifs de l’Inde doivent être liés au contenu de l’idéologie hindoue, que j’ai opposée au confucianisme. Quant à la centralisation de l’empire de Gengis Khan, elle fut, comme nous le savons, extrêmement éphémère.
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Le système impérialiste contemporain est aussi un système de centralisation des surplus à l’échelle mondiale. Cette centralisation opère selon les lois fondamentales du mode capitaliste et dans le contexte de sa domination sur les modes précapitalistes de la périphérie. J’ai formulé la loi de l’accumulation du capital à l’échelle mondiale comme une expression de la loi de la valeur à l’œuvre à cette même échelle. Le système impérialiste de centralisation de la valeur se caractérise par l’accélération de l’accumulation et le développement des forces productives au centre du système, tandis qu’en périphérie, ces dernières sont freinées et déformées. Développement et sous-développement sont les deux faces d’une même pièce.
On constate donc que le développement des forces productives en périphérie exige la destruction du système impérialiste de centralisation des surplus. Phase nécessaire de décentralisation, l’instauration de la transition socialiste au sein des nations doit précéder la réunification à un niveau de développement supérieur, que constituerait une société planétaire sans classes. Cette thèse centrale a plusieurs conséquences pour la théorie et la stratégie de la transition socialiste.
En périphérie, la transition socialiste se confond avec la libération nationale. Il est devenu évident que cette dernière est impossible sous la direction de la bourgeoisie locale et devient ainsi une étape démocratique dans le processus de la révolution continue par étapes menée par les masses paysannes et ouvrières. Cette fusion des objectifs de libération nationale et de socialisme engendre à son tour une série de problèmes nouveaux qu’il convient d’évaluer. Car l’accent se déplace d’un aspect à l’autre, ce qui fait que le mouvement réel de la société oscille entre progrès et régression, ambivalence et aliénation, notamment sous une forme nationaliste. On peut ici encore établir une comparaison avec l’attitude des barbares envers l’Empire romain : ils étaient ambivalents à son égard, notamment dans leur imitation formelle, voire servile, du modèle romain contre lequel ils se révoltaient.
Dans le même temps, le caractère parasitaire de la société centrale s’accentue. Dans certaines régions, le tribut impérial a corrompu les plébéiens et paralysé leur révolte. Dans les sociétés du centre impérialiste, une part croissante de la population bénéficie d’emplois improductifs et de positions privilégiées, deux avantages concentrés en ce lieu par les effets de la division internationale inégale du travail. Dès lors, il devient plus difficile d’envisager un désengagement du système impérialiste et la formation d’une alliance anti-impérialiste capable de renverser l’alliance hégémonique et d’inaugurer la transition vers le socialisme.
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L’introduction de nouveaux rapports de production semble plus aisée en périphérie qu’au centre du système. Dans l’Empire romain, les rapports féodaux se sont rapidement implantés en Gaule et en Germanie, mais plus lentement en Italie et en Orient. C’est Rome qui a inventé le servage, lequel a remplacé l’esclavage. Cependant, l’autorité féodale s’est développée ailleurs et les rapports féodaux ne se sont jamais pleinement développés en Italie même.
Aujourd’hui, au centre, le sentiment de révolte latente contre les rapports capitalistes est très fort, mais impuissant. Les gens veulent « changer leur vie » mais sont incapables de changer même le gouvernement. Le progrès se manifeste donc davantage dans le domaine de la vie sociale que dans l’organisation de la production et de l’État. La révolution silencieuse des modes de vie, l’éclatement de la famille, l’effondrement des valeurs bourgeoises témoignent de cette contradiction. En périphérie, les mœurs et les idées sont souvent bien moins avancées, mais des États socialistes s’y sont néanmoins instaurés.
La tradition marxiste vulgaire a opéré une réduction mécaniste de la dialectique du changement social. La révolution – dont le contenu objectif est l’abolition des anciens rapports de production et l’instauration de nouveaux, condition préalable au développement des forces productives – est érigée en loi naturelle : l’application au domaine social de la loi selon laquelle la quantité devient qualité. La lutte des classes révèle cette nécessité objective : seule l’avant-garde – le parti – est au-dessus de la mêlée, façonne et domine l’histoire, et se déconstruit de l’aliénation. Le moment politique qui définit la révolution est celui où l’avant-garde s’empare de l’État. Le léninisme lui-même n’est pas totalement exempt du réductionnisme positiviste du marxisme de la Deuxième Internationale.
Cette théorie qui sépare l’avant-garde de la classe ne s’applique pas aux révolutions du passé. La révolution bourgeoise n’a pas pris cette forme : la bourgeoisie s’est appropriée la lutte des paysans contre les seigneurs féodaux. L’idéologie qui lui a permis d’agir ainsi, loin d’être un instrument de manipulation, était elle-même aliénante. En ce sens, il n’y a pas eu de « révolution bourgeoise » – le terme lui-même étant un produit de l’idéologie bourgeoise – mais seulement une lutte des classes menée par la bourgeoisie ou, tout au plus, parfois une révolution paysanne récupérée par elle. On peut à plus forte raison parler de « révolution féodale », où la transition s’est opérée inconsciemment.
La révolution socialiste sera d’une autre nature, présupposant une conscience désaliénée, car elle visera pour la première fois l’abolition de toute exploitation et non la substitution de nouvelles formes d’exploitation aux anciennes. Mais cela ne sera possible que si l’idéologie qui l’anime se transforme en autre chose que la conscience des exigences du développement des forces productives. Rien ne permet d’affirmer, en réalité, que le mode de production étatique, en tant que nouvelle forme de rapports d’exploitation, ne constitue pas une réponse possible aux exigences de ce développement.
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Seuls les êtres humains font leur propre histoire. Ni les animaux ni les objets inanimés ne maîtrisent leur évolution ; ils la subissent. Le concept de praxis est propre à la société, en tant qu’expression de la synthèse entre déterminisme et intervention humaine. La relation dialectique entre infrastructure et superstructure est également propre à la société et n’a pas d’équivalent dans la nature. Cette relation n’est pas unilatérale. La superstructure ne reflète pas les besoins de l’infrastructure. Si tel était le cas, la société serait toujours aliénée et je ne vois pas comment elle pourrait se libérer.
C’est pourquoi je propose de distinguer deux types de transition qualitativement différents d’un mode à l’autre. Lorsque la transition s’opère inconsciemment ou par une conscience aliénée, c’est-à-dire lorsque l’idéologie qui anime les classes ne leur permet pas de maîtriser le processus de changement, ce dernier apparaît comme un changement naturel, l’idéologie étant alors considérée comme faisant partie intégrante de la nature. On peut qualifier ce type de transition de « modèle de décadence ». En revanche, si et seulement si l’idéologie exprime la dimension totale et réelle du changement souhaité, peut-on parler de révolution ?
La révolution socialiste dans laquelle nous sommes engagés est-elle de nature décadente ou révolutionnaire ? Il est indéniable que nous ne pouvons pas encore répondre définitivement à cette question. À certains égards, la transformation du monde moderne revêt incontestablement un caractère révolutionnaire, tel que défini précédemment. La Commune de Paris et les révolutions en Russie et en Chine (et en particulier la Révolution culturelle) ont été des moments d’intense prise de conscience sociale. Mais ne sommes-nous pas engagés dans une autre forme de transition ? Les difficultés qui rendent aujourd’hui le désengagement des pays impérialistes quasi inconcevable et l’impact négatif de ce désengagement sur les pays périphériques qui suivent la voie socialiste (pouvant mener à une possible restauration du capitalisme, à une dérive étatique, à une régression, à une aliénation nationaliste, etc.) remettent en question l’ancien modèle bolchevique.
Certains s’y résignent et pensent que notre époque n’est pas celle d’une transition socialiste, mais celle d’une expansion mondiale du capitalisme qui, partant de ce « petit coin d’Europe », commence tout juste à s’étendre vers le sud et l’est. Au terme de cette transition, la phase impérialiste apparaîtra non comme le stade ultime du capitalisme, mais comme une phase transitoire vers un capitalisme universel. Et même si l’on persiste à croire que la théorie léniniste de l’impérialisme est vraie et que la libération nationale relève de la révolution socialiste et non de la révolution bourgeoise, des exceptions, c’est-à-dire l’émergence de nouveaux centres capitalistes, ne seraient-elles pas possibles ? Cette théorie met l’accent sur les restaurations ou les évolutions vers un modèle étatique dans les pays de l’Est. Elle qualifie de processus objectifs d’expansion capitaliste ce qui n’étaient que des révolutions pseudo-socialistes. Le marxisme apparaît ici comme une idéologie aliénante masquant la véritable nature de ces développements.
Ceux qui partagent cette opinion estiment qu’il faut attendre que le niveau de développement des forces productives au niveau central puisse se diffuser à l’échelle mondiale avant que la question de l’abolition des classes puisse être véritablement mise à l’ordre du jour. Les Européens devraient donc permettre la création d’une Europe supranationale afin que la superstructure étatique puisse s’adapter aux forces productives. Il sera sans doute nécessaire d’attendre l’établissement d’un État planétaire correspondant au niveau des forces productives à l’échelle mondiale avant que les conditions objectives de son dépassement ne soient réunies.
D’autres, dont moi-même, voient les choses différemment. La révolution ininterrompue par étapes reste d’actualité pour la périphérie. Les restaurations au cours de la transition socialiste ne sont pas irrévocables. Et des ruptures dans le front impérialiste ne sont pas inconcevables dans les maillons faibles du centre.
Samir Amin
- Problème:
- Vol. 70, n° 01 (mai 2018)
