11 mai 2026

Il y a des livres qui arrivent dans une vie comme des revenants. Ils ne se lisent pas ; ils vous regardent. Ils réveillent quelque chose d’ancien, d’enfoui, une mémoire que l’on croyait dissoute dans le vacarme du présent. Ce 8 mai, tandis que revenaient les images des massacres de 1945, j’ai rouvert Soliloquies and Other Poems, cette magistrale traduction anglaise de l’œuvre poétique de Kateb Yacine publiée en 2022 par Boukhalfa Laouari et Carmen Garratón Mateu, précédée d’une lumineuse préface de Joseph Ford.

Ce livre a pour moi une résonance particulière. J’ai eu l’immense privilège que Boukhalfa Laouari me l’a dédicacé lui-même à Paris, en 2023. Je revois encore cet instant avec une netteté étrange : au milieu du bruit ordinaire du monde, un livre passait discrètement de main en main comme on transmet une braise. Certains ouvrages s’achètent ; d’autres vous sont confiés.

Et ce n’est sans doute pas un hasard si cette relecture m’est venue après avoir terminé Désordre colonial, l’ouvrage essentiel publié en 2018 par Hosni Kitouni, auquel je consacre actuellement un autre travail. Entre les deux livres existe un dialogue souterrain : chez Kitouni, l’archive révèle l’architecture froide de la violence coloniale ; chez Kateb, cette violence devient vertige intérieur, hallucination poétique, cri cosmique. L’un dissèque le désastre historique ; l’autre lui donne une voix humaine.

Et peut-être est-ce cela, au fond, la grandeur des grandes œuvres algériennes : elles ne décrivent pas seulement la tragédie, elles empêchent qu’elle devienne muette.

Car le 8 mai 1945 ne fut pas uniquement une répression coloniale parmi d’autres. Ce fut une rupture ontologique. Une fracture dans l’idée même de civilisation. Tandis que l’Europe célébrait sa victoire contre le nazisme, des milliers d’Algériens étaient massacrés pour avoir cru, eux aussi, au droit des peuples à la dignité. Dans cette simultanéité terrible réside toute la vérité du siècle : les mêmes mots pouvaient servir à libérer un continent et à écraser un autre.

Sétif, Guelma, Kherrata : ces noms ne sont pas de simples lieux de mémoire. Ils sont des gouffres historiques. Des points où le langage lui-même semble insuffisant.

Alors certains prennent les armes.

D’autres prennent la parole.

Kateb Yacine fit les deux à sa manière : il transforma la langue en insurrection.

Toute son œuvre naît de cette déchirure originelle. À seize ans, il voit les massacres, connaît la prison, assiste à l’effondrement psychique de sa mère. Beaucoup auraient sombré dans le silence ou la haine. Lui choisit une voie infiniment plus difficile : métamorphoser la douleur en art.

Non pas pour l’adoucir.

Mais pour lui donner une portée universelle.

C’est ce que cette traduction de Boukhalfa Laouari et Carmen Garratón Mateu restitue avec une intensité remarquable. Traduire Kateb relevait presque de l’impossible. Son écriture n’obéit à aucune discipline classique : elle éclate, dérive, revient sur elle-même, mêle les mythes berbères, les oralités populaires, les visions tragiques, les éclats amoureux et les ruines historiques dans une même coulée verbale. Lire Kateb, c’est entrer dans une conscience blessée qui refuse pourtant de mourir.

Et c’est précisément là que réside son génie.

Il comprit avant beaucoup d’autres que le colonialisme ne détruit pas seulement des corps ou des économies ; il fracture l’imaginaire des peuples. Il vole aux hommes jusqu’à leur capacité de se raconter eux-mêmes. L’entreprise coloniale ne cherchait pas uniquement à dominer une terre, mais à remodeler la mémoire, à réécrire le réel, à fabriquer des êtres déracinés jusque dans leur propre langue.

Kateb répondit à cela par une œuvre inclassable.

Il fit du français non pas une langue de soumission, mais un territoire conquis de l’intérieur. Il le tordit, le traversa de rythmes algériens, de visions telluriques, de fragments d’oralité et de poésie archaïque. Sous sa plume, la langue coloniale cesse d’être un instrument d’autorité ; elle devient un champ de bataille hanté.

Et au milieu de ce tumulte apparaît Nedjma.

Nedjma la femme.

Nedjma l’étoile.

Nedjma la nation dispersée.

Rarement un personnage aura porté autant de dimensions symboliques sans jamais perdre sa chair poétique. Chez Kateb, la patrie n’est pas un slogan ; elle est une absence brûlante, une quête impossible, une beauté perdue que des hommes poursuivent à travers les prisons, les guerres, les exils et les ruines.

Cette profondeur explique pourquoi son œuvre demeure d’une actualité presque insupportable.

Dans un monde saturé de simplifications identitaires, de nationalismes publicitaires et de mémoires instrumentalisées, Kateb nous rappelle qu’une nation véritable ne se construit ni dans le vacarme ni dans les postures. Une nation est une densité de mémoire, de culture, de blessures sublimées et de fidélité au tragique humain.

C’est aussi ce qui rapproche profondément Kateb de Mohamed Issiakhem.

L’un peignait des corps traversés par l’incendie intérieur ; l’autre écrivait des phrases qui semblaient sortir des décombres d’une civilisation humiliée. Tous deux avaient compris que la beauté devient indispensable lorsque l’Histoire tente de défigurer l’homme.

Ils ne cherchaient pas à embellir le réel.

Ils cherchaient à sauver quelque chose de l’humain dans le réel.

Et peut-être est-ce là le véritable sens de cette commémoration.

Le 8 mai ne devrait jamais être réduit à une cérémonie de circonstance ni à une rhétorique mémorielle automatique. Une mémoire qui cesse de penser devient un décor officiel. Or les morts de 1945 exigent davantage que des slogans : ils exigent une conscience.

Ils exigent que nous transformions l’héritage du traumatisme en intelligence historique, en exigence morale, en création artistique.

Car les peuples ne meurent pas seulement sous les balles.

Ils meurent aussi lorsqu’ils cessent de créer.

C’est pourquoi relire aujourd’hui le travail immense de Boukhalfa Laouari et Carmen Garratón Mateu est si essentiel. Ce livre ne transmet pas seulement des poèmes ; il transporte une mémoire algérienne dans l’espace universel de la littérature mondiale. Il rappelle que les blessures les plus profondes peuvent devenir des œuvres capables de traverser les langues et les générations.

Et tandis que beaucoup réduisent encore l’Histoire à une bataille de chiffres, de dates ou de récits officiels, Kateb nous enseigne une vérité autrement plus vertigineuse : une nation survit réellement lorsqu’elle parvient à transformer ses ruines en imaginaire.

Le reste n’est que poussière politique.

Mohamed Mouhoubi 11 mai 2026