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  • Laure Lemaire- Le Soudan en cartes

    Laure Lemaire- Le Soudan en cartes

    Avant le massacre géographique des colonisateurs avec des frontières arbitraires et géométriques pour se partager le continent (accords de Berlin), les occidentaux distinguaient vaguement 3 « pays »: la Guinée (tout le golf), le Congo (toute l’Afrique centrale), et le Soudan (jusqu’au Mali) + l’Afrique du sud ou australe, ce qui explique que plusieurs d’entre eux portent le même noms. Les guerres entre l’empire britannique et la république française (1885-1898), les 2 plus puissantes armées du monde, y ont été sanglantes mais elles ont cessées pour être remplacées par l’omniprésence des USA. Le Darfour fait partie du Soudan. Observez la toute petite frontière entre le Darfour et la Lybie.

    En 1994, le Darfour fut divisé en 3 États fédérés au sein de la république fédérale du Soudan : Nord (Chamal), Sud (Janoub), et Ouest (Gharb) Darfour. Les capitales sont dans l’ordre : Al-Fachir, Nyala et Al-Djounaïnah

    Le Darfour est une charnière stratégique avec le Tchad. Dans les années 1980, alors qu’il cherchait à renverser le régime tchadien de Hissène Habré, le colonel Mouammar Kadhafi parvint à s’allier avec Sadiq Al-Mahdi : il l’aida à gagner les élections de 1986, en échange de bases militaires au Darfour contre le Tchad. Kadhafi y envoya ses soldats, et arma des tribus arabes, qui adhérèrent à la Légion islamique que Tripoli venait de créer. Or les leaders arabes du Darfour (nomades) avaient créé une Union islamique qui militait pour la domination régionale des tribus arabes ; les armes et l’argent leur servirent plus tard contre les tribus noires sédentaires. Le conflit fit + de 10 000 morts en 16 ans.

    Dans le même temps, l’élite de la province centrale du Darfour recruta les habitants ( Arabes et Noirs confondus) pour aller combattre les sudistes chrétiens, au nom de l’islam et de l’arabité. Mais les soldats darfouris se sentirent plus de points communs avec leurs « ennemis » sudistes qu’avec leurs maîtres de Khartoum. Les désertions se multiplièrent et la guérilla s’organisa au Darfour, avec l’aide des rebelles sudistes, qui y virent l’occasion de gagner des alliés musulmans.

    Doc. issu de la conférence de Marie-Louise Benoit: « Les grands enjeux de l’eau »

    Dans cet environnement aride, la 1° richesse du Soudan est l’eau. L’accès à la mer Rouge est de 1° importance; s’y trouve Port Soudan. Il permet d’emprunter la route (anciennement swahilie jusqu’à Madagascar en passant par Zanzibar). C’est celle de exportations, notamment vers Israël et les Emirats Arabes Unis aujourd’hui.

    La capitale du Soudan, Khartoum se trouve à la jonction du Nil Blanc et du Nil Bleu, ce qui constitue un vaste réseau de communications dans toute l’Afrique de l’Est. Si le Nord du pays est plutôt désertique, il arrose les terres fertiles du Sud.

    Le barrage de Sabaloka, sur la 6° cataracte ferait disparaître un des rares paradis du Nord-Soudan, une zone verte à la flore et la faune luxuriante, enclavée dans des montagnes arides au milieu d’un désert de blocs erratiques. Le barrage de Kajbar, sur la 3 e cataracte, effacerait non seulement le paysage magnifique des rapides du Nil en Moyenne Nubie, mais il engloutirait des sites importants comme le Wadi Sabo, un oued asséché dont les rives escarpées abritent la plus belle collection de gravures rupestres du Soudan. Enfin, le barrage de Dal, entre la 2° et la 3° cataracte, s’il venait à se réaliser, détruirait les principaux sites pharaoniques de Nubie soudanaise : Amara et sa colonie égyptienne de la XIX° dynastie, l’île de Saï et ses vestiges étagés du paléolithique à l’époque ottomane disparaîtraient complètement sous les eaux tandis que les temples d’Aménophis III et de la reine Tiyi à Soleb et à Sedeinga seraient gravement touchés et devraient être déplacés malgré leur fragilité.

    Aux destructions infligées au patrimoine archéologique s’ajouteraient le terrible coût humain de populations déracinées, réimplantées forcément loin du Nil où la densité est déjà maximale. Les plus touchés seraient les Rubatab, sur la 5° cataracte et surtout les Nubiens du Mahas et du Sukkot, en aval de la 3°. Ils ont en mémoire la tragédie de leurs cousins nubiens, tant Soudanais qu’Égyptiens, en amont de la 1° cataracte, dont l’habitat millénaire a été rayé de la carte lors de l’érection du barrage d’Assouan. Ils sont tous fortement opposés aux barrages en Nubie. Des heurts dans la région de Kajbar, lors des études de faisabilité il y 4 ans, ont fait plusieurs morts.

    En Éthiopie, la situation est « instable », ce qui n’attire pas les investisseurs, dont beaucoup ont suspendu leurs activités ; tandis que le FMI et la Banque mondiale, qui contrôlent une grande partie de sa dette, après avoir favorisé sa déstabilisation financière, s’agitent en criant que c’est insoutenable. Au moment où les travaux du GERD ont commencé en 2011, l’Éthiopie était encore dirigée par le TPLF (Tigray People’s Liberation Front) de Meles Zenawi. Abiy Ahmed, à la tête du PP (Prosperity Party) est arrivé au pouvoir en 2018, remportant le prix Nobel de la paix pour avoir décidé de mettre fin à la situation « ni guerre ni paix » qui opposait son pays à l’Érythrée. En 1998, l’Éthiopie dirigée par le TPLF déclare la guerre à l’Érythrée jusqu’en 2000, quand les 2 pays ont mis fin aux hostilités avec les accords d’Alger. Mais pendant les 18 années qui ont suivi, l’Éthiopie dirigée par le TPLF n’a pas voulu respecter ces accords, continuant à occuper des zones frontalières et se livrant à des affrontements réguliers. L’arrivée d’Abiy a débloqué la situation, ouvrant la voie à un 1° processus d’intégration régionale qui, impliquant l’Érythrée, Djibouti et la Somalie, semblait très prometteur. Le déclenchement de la guerre de sécession en 2020 dans l’État du Tigré, au nord de l’Éthiopie (l’Éthiopie est une république fédérale, basée sur l’ethnicité), gouverné par le TPLF, a interrompu cette voie avec un nouveau conflit qui a duré jusqu’en 2022.

    Après ce conflit, tout a changé : les accords de Pretoria qui étaient censés le résoudre n’ont été appliqués ni par le gouvernement fédéral d’Abiy Ahmed ni par le TPLF, et Addis-Abeba a commencé à changer ses positions régionales. D’acteur « montante » du multipolarisme, elle est redevenue un pion du néocolonialisme occidental, et pas seulement : elle est certes membre des BRICS, mais ça ne veut pas dire qu’elle est un acteur géopolitique « à contre-courant », non aligné sur le soi-disant consensus de Washington (on pourrait dire la même chose d’autres acteurs du BRICS)

    Les problèmes du GERD ne sont pas tant d’ordre technique parce que dans un cadre d’harmonie régionale, son utilisation pourrait être facilement régulée entre l’Éthiopie et les autres pays en aval, le Soudan et l’Égypte. Après tout, à Khartoum, il y a souvent de graves inondations et une gestion coordonnée du réservoir pourrait permettre au Soudan de mieux y faire face ; mais pour y arriver, il faudrait d’abord que la guerre civile qui déchire le Soudan, et maintenant l’Éthiopie, s’arrête. Pour ça, l’Éthiopie devrait se libérer du contrôle que les États-Unis, Israël et les Émirats arabes unis lui ont imposé, pour qu’ils ne puissent plus l’utiliser comme bélier dans la région: c’est pas facile à imaginer pour l’instant, même si le régime d’Abiy s’effondre jour après jour.

    Le GERD a un potentiel pour le développement du pays et, par conséquent pour la région, vu que la vente d’électricité à bas prix serait avantageuse pour l’économie des 2 et du Kenya, etc. ; mais sans se perdre dans une grande rhétorique anticolonialiste, si on veut parler d’« anticolonialisme », et de « panafricanisme », il faut alors accepter que les pays d’un même continent puissent discuter de leurs problèmes et intérêts communs, entre eux et sans ingérence extérieure; donc, sans penser à s’approprier les terres d’autrui comme le fait encore le gouvernement d’Abiy, en s’adressant au Soudan, à la Somalie et à l’Érythrée.

    En plus de 10 ans, l’Éthiopie n’a pas été capable de fournir à l’Égypte et au Soudan la moindre documentation sur l’utilisation et l’impact réel du GERD, tout en continuant à élever le niveau du bassin avec l’eau du Nil Bleu. Le Caire et Khartoum ont signé en 1959 un accord sur l’exploitation des eaux du Nil, qui révisait ceui de 1929 ; sa validité est reconnue par la Cour internationale de justice (CIJ) des Nations unies, selon le principe que les traités entre États sur l’eau sont équivalents à ceux sur les frontières. Les 3 pays auraient donc pu en discuter, en s’accordant sur des outils politiques et diplomatiques, selon le principe que toute question concernant la Corne de l’Afrique, la vallée du Nil ou les Grands Lacs doit toujours être traitée uniquement par les pays qui en font partie, entre eux, de manière pacifique, sans ingérence d’autres pays.

    Après tout, il existe des autorités intergouvernementales spécifiques pour le faire, dont l’IGAD (Autorité intergouvernementale pour le développement, qui comprend le Soudan, le Soudan du Sud, l’Éthiopie, l’Érythrée, la Somalie, Djibouti, le Kenya et l’Ouganda), qui, a été mise de côté, paralysée par des vetos et des sabotages qui ne sont qu’apparemment internes. Elle aurait aussi pu être internationalisée, mais toujours par la voie diplomatique, en se tournant vers la Cour internationale de justice des Nations unies : c’est ce qui se fait pour discuter des frontières, de l’accès à la mer et pour obtenir d’autres arbitrages politiques et territoriaux.

    Rien de tout cela ne s’est jamais produit. Le gouvernement d’Abiy a préféré poursuivre son unilatéralisme habituel, sachant que devant la CIJ, ses revendications ne seraient jamais acceptées ; il a donc préféré continuer à menacer ses voisins. Pour l’utilisation des eaux du Nil Bleu avec le Soudan et l’Égypte, il a attisé les tensions militaires contre eux .

    Pourquoi cette situation est-elle bloquée ? Alors que l’inflation continue de grimper, rongeant la valeur du birr, de plus en plus de soldats et d’officiers se mutinent au sein de l’armée fédérale éthiopienne, beaucoup fuyant même vers l’Érythrée. Les gens et même les autorités des États du nord de l’Éthiopie, le Tigré, l’Amhara et l’Afar, continuent à suivre la politique de fraternité et de bon voisinage, Tsimdo, avec l’Érythrée. Les peuples veulent la paix, alors qu’Abiy veut les pousser à la guerre.

    Les conditions déplorables de sécurité dans les mines et la très faible rentabilité du secteur (faible qualité du minerai), la corruption et la contrebande sont de mise. Une agence gouvernementale dépendant du ministère des Mines est créée dans le but de superviser l’ensemble du secteur..

    La production est très inégalement répartie entre les « sociétés minières traditionnelles », l’orpaillage artisanal, qui produit 4/5 de l’or soudanais ( les sociétés minières pour le reste), et qui font vivre dès 2016, 1/2 M de personnes.5 ans plus tard, 2 M d’habitants en dépendent ; une proposition d’interdire cette pratique a dû être abandonnée, tant le secteur aurifère dépend massivement de l’exploitation individuelle. Elle a fait place à une mesure de conciliation avec contrôle drastique du commerce.

    Les mines artisanales, si elles sont relativement mécanisées, elles restent extrêmement accidentogènes. En 2013, un effondrement au Darfour a fait 100 victimes. et en 2021, 31 mineurs sont ensevelis sous l’effondrement d’une mine. Et bien-sûr, pour éviter les comptes au fisc soudanais, de nombreux prospecteurs travaillent sous l’égide de seigneurs de guerre locaux ou de fonctionnaires corrompus

    Les 100 T d’or produites en 2017 apportent à l’État soudanais un revenu de 400 M de dollars, selon Hashim Ali Salem, ministre soudanais des minerais ; les observateurs économiques ne manquent pas de souligner qu’aux cours d’alors sa valeur devrait être 10 fois supérieure et expliquent cette distorsion par la nature de la production, la faible qualité du minerai et la contrebande. Ainsi, alors que le Soudan conserve un rôle de 1° plan dans la production et l’exportation d’or en Afrique, les réserves de la banque centrale sont très faibles

    Et voici la 3° richesse: le pétrole. On constate que les gisements se trouvent au Sud et que les raffineries au Nord conduisent à Port Soudan.

    Le secteur pétrolier et gazier du Soudan est marqué par les conséquences profondes de la sécession du Soudan du Sud en 2011 et les conflits internes persistants. Historiquement vital pour l’économie soudanaise, le secteur a transformé le Soudan d’un producteur majeur en un pays de transit essentiel.

    Actuellement, les réserves de pétrole brut pour les 2 Soudan s’élèvent à 5 milliards de barils. (Les réserves de gaz naturel sont estimées à 3 billions de pieds cubes, bien que le gaz ne soit ni produit ni consommé). La production a montré une légère baisse, fin 2023. L’infrastructure pétrolière pourtant robuste, souffre d’une sous-utilisation massive et de vulnérabilités accrues par les conflits, comme en témoignent les récentes perturbations de pipelines et les dommages aux raffineries.

    Les défis sont multiples et interconnectés : un sous-investissement chronique, des problèmes de gouvernance endémiques, des subventions énergétiques coûteuses, et l’impact dévastateur des conflits armés sur les opérations et les revenus. Ces facteurs ont non seulement entravé la croissance économique, mais ont également eu de graves implications sociales et environnementales ( déplacements forcés de populations et une pollution accrue).

    Malgré ces obstacles, des opportunités émergent. La reprise partielle des exportations de pétrole du Soudan du Sud via les pipelines soudanais offre une perspective de stabilisation des revenus de transit.

    Parallèlement, le Soudan possède un potentiel considérable en énergies renouvelables, notamment solaire et éolienne, qui attire l’intérêt d’investisseurs et de partenaires internationaux, signalant une voie possible vers la diversification énergétique et une plus grande résilience économique. La réalisation de ces perspectives dépendra crucialement de l’établissement d’une stabilité politique durable et d’une gouvernance transparente.

    La 2° guerre civile achevée en 2005 par l’Accord de Paix Global (APG) qui a conduit à la création du Soudan du Sud en 2011, a profondément modifié le paysage énergétique et économique du Soudan.

    Le pays est actuellement confronté à des défis macroéconomiques aigus, exacerbés par les conflits internes. L’économie est marquée par une inflation élevée et d’importants déficits budgétaires. Le conflit en cours au Soudan a fortement perturbé les routes commerciales et entraîné un afflux de + 1 M de réfugiés et de rapatriés au Soudan du Sud. Historiquement, le secteur pétrolier a joué un rôle central dans la politique et l’économie du Soudan, façonnant sa trajectoire de développement. Avant la sécession du Sud, il était un exportateur de pétrole important en Afrique mais la perte de ses réserves a transformé son rôle, le pays devenant un corridor de transit. Malgré cette transformation, le secteur reste d’une importance capitale pour les revenus du gouvernement, notamment grâce aux redevances de transit, et pour la sécurité énergétique intérieure, bien que la production nationale ne suffise plus à couvrir la demande. La stabilité du secteur pétrolier est donc intrinsèquement liée à la capacité du Soudan à gérer ses relations avec le Soudan du Sud et à stabiliser sa propre situation interne.  

    Il est essentiel de comprendre la liaison géographique et opérationnelle entre les secteurs pétroliers des 2 pays. La plupart des actifs de production pétrolière sont situés près de leur frontière commune ou en travers. Le Sud, bien que riche, est enclavé et entièrement dépendant de l’infrastructure du Nord pour l’exportation de son brut vers les marchés mondiaux. Cette dépendance mutuelle a établi une relation symbiotique mais instable. Le Soudan compte sur les frais de transit pour ses revenus , tandis que le Sud dépend des pipelines Nord pour sa survie économique. Cette interdépendance crée une vulnérabilité régionale partagée, constamment mise à l’épreuve par l’instabilité politique et les conflits internes qui affectent les 2 nations.

    Pétrole Brut

    Début de 2024, le Soudan et le Soudan du Sud détenaient collectivement des réserves prouvées de pétrole brut estimées à 5 milliards de barils, un chiffre inchangé par rapport à l’année précédente, ce qui indique une stagnation des efforts d’exploration et de développement.  

    En 2023, la baisse atteint 206 052 Mb/j ce qui souligne les défis persistants du sous-investissement et de l’instabilité politique, qui empêchent le pays de maximiser son potentiel de production. malgré les réserves existantes. Sa viabilité à long terme est incertaine.

    Les Soudan produisent 3 mélanges de pétrole brut : le Dar, le Nil et le Fula. Le mélange Dar est un pétrole brut lourd qui pose problème pour l’entretien des pipe lines des coûts de maintenance plus élevés, ce qui accentue la fragilité du secteur.  

    Le mélange Nil est un brut moyen; ses caractéristiques le rendent plus attrayant pour les raffineurs en raison de ses rendements élevés en carburant et en gazole. Le mélange Fula, un brut très acide, traité pour la consommation intérieure.  

    Gaz Naturel

    Le Soudan et le Soudan du Sud détenaient collectivement des réserves prouvées de gaz naturel estimées à 3 billions de pieds cubes au début de 2024. Malgré ces réserves, ni l’un, ni l’autre n’en produisent ou n’en consomment. Cette situation met en évidence une lacune critique dans le développement des infrastructures et l’investissement pour son exploitation. Cela suggère une opportunité manquée pour la diversification énergétique et la consommation intérieure, d’autant plus que le Soudan est confronté à un grave déficit énergétique. Le développement de ces réserves de gaz pourrait offrir une voie viable pour réduire la dépendance aux importations de pétrole, améliorer la sécurité énergétique nationale et potentiellement générer de nouvelles sources de revenus, offrant un avenir plus stable que le secteur pétrolier en déclin.  

    Le Soudan est doté d’une « infrastructure pétrolière robuste » , bien que son état opérationnel actuel soit fortement affecté par les conflits et le sous-investissement.  

    Le réseau de pipelines est étendu : 1510 km + 1472 km + 716 km soit 3700 km, avec une capacité combinée de 1,5 M de barils de pétrole par jour, et une capacité totale de stockage des terminaux maritimes de 4,8 M de barils.  

    Les exportations de pétrole brut se font principalement depuis Port-Soudan sur la mer Rouge, vers les marchés asiatiques via le détroit stratégique de Bab el-Mandeb. Les Forces armées soudanaises (SAF) contrôlent ce terminal d’exportation.  

    La capacité nominale des infrastructures de pipeline et de traitement du Soudan est supérieure à la production intérieure actuelle et aux volumes d’exportation du Soudan du Sud. Cette disparité met en évidence leur sous-utilisation massive. Si la stabilité revenait, il y aurait une infrastructure existante suffisante pour soutenir une augmentation substantielle du débit, surtout pour le Sud, Cette capacité latente représente un atout significatif pour le futur commerce énergétique régional et la reprise économique.

    La situation, combinée aux perturbations des raffineries, entraîne une dépendance croissante aux importations de carburant, avec 50 % de l’essence, + de 60 % du diesel et 50 % du GPL importés en 2019. Cela crée un goulot d’étranglement critique dans la chaîne d’approvisionnement énergétique du Soudan, rendant le pays vulnérable aux chocs des prix mondiaux et aux perturbations de l’approvisionnement.

    La dépendance excessive au pétrole et la vulnérabilité des infrastructures de transit créent une vulnérabilité fiscale chronique pour les 2 pays. Les revenus gouvernementaux sont directement liés à la stabilité des flux pétroliers, ce qui rend les budgets nationaux extrêmement sensibles aux chocs de production et aux perturbations des pipelines, ce qui empêche une planification budgétaire stable et entrave la capacité à fournir des services publics essentiels, créant un cercle vicieux d’instabilité économique et sociale.

    Historiquement, le géant pétrolier américain Chevron a été la 1° entreprise étrangère à investir à partir de 1974, mais a suspendu ses opérations en 1984 en raison de la 2° guerre civile et s’est retiré en 1992 suite à la pression du gouvernement américain. La détérioration des relations entre Khartoum et Washington (les sanctions américaines), a dissuadé d’autres grandes compagnies pétrolières d’investir. Ce vide a été comblé par des entreprises asiatiques, dont la CNPC, la société d’État malaisienne Petronas et l’ONGC indienne, qui dominent le marché pétrolier soudanais depuis 1995.

    La Sudan National Petroleum Corporation est une entité étatique qui gère les ressources pétrolières et les infrastructures nationales, supervisant l’exploration et le développement des ressources. La CNPC est un acteur clé dans l’exploration et la production, avec un accent sur les partenariats stratégiques et des opérations étendues en amont, y compris le développement de pipelines.

    L’exploitation pétrolière à grande échelle au Soudan a été inextricablement liée à l’intensification du conflit civil et à de graves violations des droits humains. Le pétrole est devenu un objectif principal et une cause majeure de la guerre, avec les revenus utilisés par le gouvernement pour acquérir des armes et des munitions, intensifiant ainsi le conflit. Le cycle de financement de la guerre par le pétrole, (qui permet de sécuriser les zones pétrolières), crée un environnement où les populations locales sont les principales victimes de l’exploitation des ressources naturelles. On estime qu’en mars 2002, 174 200 civils restaient déplacés en raison du conflit dans les champs pétroliers de l’État du Nil supérieur occidental/Unité.

    Source: Petrole Africa by Tanokanpetrol

  • Zohra Mahi – Yahya Sinwar Al Ghazaoui, prince des Martyrs : (bonnes feuilles du livre)

    Zohra Mahi – Yahya Sinwar Al Ghazaoui, prince des Martyrs : (bonnes feuilles du livre)

    « Yahya Sinwar en homme de son temps donne la prééminence au réel  et quoique musulman pratiquant, les mouvements contemplatifs d’où l’action sociale et politique était absente ou qui se limitaient à l’émission de fatwas sur la longueur des abayas et de la barbe, ne l’attiraient qu’à demi.

    Certes, on l’a vu participer à des joutes verbales avec des échanges musclés à coups de citations coraniques mais cela ne l’enthousiasmait pas plus que ça au point d’en faire une activité à plein temps.

    C’est ainsi qu’en 1985 et avant même la formation du Hamas par Cheikh Yassine, Yahya Sinwar a participé à la création d’un groupement politique  al-Majd (en arabe : « Gloire » ; acronyme de Munaẓẓamat al-Jihād wa al-Daʿwah, « Organisation pour le jihad et la Daʿwah [prédication et ] ») en souvenir du nom arabe du berceau de sa famille , Asqalan-Majdat.

      Ce Majd était un réseau de jeunes musulmans, convaincus de l’excellence de la voie islamique, qui se préoccupaient de la sécurité dans leur ville et qui avaient pour objectif la mission de rechercher et dénoncer le nombre croissant d’informateurs palestiniens recrutés par Israël pour espionner les Palestiniens, et pas seulement à Gaza, du berceau au tombeau.

    Une députée à la Knesset, le lieu parait-il de la démocratie et donc de la vertu, n’a pas craint de soutenir que ces informateurs étaient tellement utiles qu’il fallait affamer toute la population pour créer des vocations de traitres et multiplier leur nombre afin qu’eux, les sionistes, puissent dormir sur leurs deux oreilles sans crainte des révoltes !!

    A l’âge de 27 ans, Yahya adhère au Hamas du Cheikh Yassine et du Docteur al Rantissi, qui était à l’origine un mouvement caritatif religieux sans lien avec la politique de quelque bord que ce soit comme il en existe à peu près dans tous les pays arabes et musulmans sous d’autre noms.

    Ce mouvement évoluera vers le réformisme en opposition avec les Wahabites et autres salafistes qui sont plus rigoureux dans l’exercice du culte et plutôt parcimonieux dans le partage des richesses au profit des pauvres musulmans du monde.

    En 1984, Ahmed Yassine adhère au mouvement des Frères musulmans.  Il est arrêté par l’occupant sioniste pour une prétendue participation à de la  contrebande d’armes et condamné à  7 ans de prison par les tribunaux sionistes.

    Agé de 62 ans, il est libéré par suite d’un accord dit «  Jibril » qui a consisté en l’échange de plus d’un millier de détenus arabes palestiniens contre trois Israéliens tueurs du Mossad, des pieds nickelés qui ont été emprisonnés en Jordanie à la suite de l’échec à Amman de la tentative d’assassinat de Khaled Mechaal, autre dirigeant du Hamas. Mechaal ne mourra pas du poison qui lui a été inoculé dans l’oreille par les deux idiots dépêchés par Netanyahou pour accomplir leur mission criminelle, car Hussein, furieux que cet assassinat se déroule  chez lui alors qu’un accord de paix avec Israël était en cours de signature sous la garantie des USA, avait exigé le contre-poison et Netanyahou le gribouille, a bien été obligé de le fournir.

    Toutes ces libérations pléthoriques (1israélien pour 1000 palestiniens) indiquent qu’Israël emprisonne à tort et à travers juste pour remplir ses prisons et maintenir les Palestiniens dans un état permanent de terreur et d’insécurité et faire durer l’occupation avec la conviction que plus le temps passe et plus cette colonisation illégale se transformera en propriété perpétuelle.

    En 1987, Cheikh Yassine crée le mouvement « Al-Moujamma al-Islami »  qui deviendra Hamas avec le docteur Abdel Aziz al-Rantissi, et en fera la déclaration auprès des autorités israéliennes  puissance occupante. Le Cheikh Yassine a des ambitions politiques pour cette organisation à Gaza 

    Il s’agit au départ, dans un cadre  d’œuvres sociales, de prodiguer des soins dans des dispensaires médicaux, ouvrir  des écoles pour alphabétiser  etc. La base du mouvement est donc caritative, ce qui lui confère une grande popularité dans le petit peuple car l’objectif est de s’adresser aux plus démunis qu’Israël maintient volontairement comme tous les colonialistes dans la misère et !’arriération. Cette dimension obligera le Hamas à chercher des financements auprès des frères Arabes, ce qui n’était  que justice.

    En 1989 à l’issu d’un procès à charge, sans véritable défense comme toujours en Israël quand il s’agit de Palestiniens, Yahya Sinwar a été reconnu coupable du meurtre de Palestiniens accusés de collaboration, dont ce Shteiwi, avec Israël et a été condamné à quatre fois la peine de prison à perpétuité.

    Emprisonné à Beer-Sheva, dans un complexe situé dans le Néguev  sous le matricule 73333351, il  se prépare à subir une longue période de privation de liberté. Il mettra à profit cette incarcération sans fin pour faire des études d’histoire jusqu’à obtenir un diplôme et à apprendre l’hébreu et surtout la mentalité tordue de ses cerbères pour mieux les combattre à sa sortie car il n’a jamais désespéré de la miséricorde divine et de sa libération par la grâce d’Allah.

    Dès le début de son incarcération il a été astreint à un interrogatoire permanent par le dénommé  Yuval Bitton, un juif Marocain parlant parfaitement l’arabe, se prétendant dentiste et médecin de la prison mais en réalité comme tous les Israéliens, il était l’officier du Mossad désigné pour le soumettre à une espèce d’analyse freudienne, un viol de conscience, certainement pour en faire un Mohamed Dahlan et un informateur de haut vol qui le renseignerait sur les décisions prises au sommet du Hamas. 

    Ce Dahlan ressortira, en effet, de prison tout à fait acquis à la cause du sionisme et infatigable traitre, il continuera à œuvrer pour être nommé Gauleiter de Gaza. Il a dû renoncer à ses ambitions car il en a été chassé avec pertes et fracas lorsque les enquêteurs du Hamas ont trouvé sa maison bourrée de correspondances et autres preuves de son allégeance à l’état voyou d’Israël et notamment la preuve de son implication dans la mort de Yasser Arafat.

    Mais avec Yahya Sinwar il en a été autrement. C’est l’agent-analyste qui a craqué et est devenu obsédé, au point  dit-il qu’il  pensait à Sinwar matin, midi, et soir. Non seulement il ne l’a donc pas « retourné » comme il avait mission de le faire mais c’est lui qui a servi de cobaye à Yahya qui a eu tout le loisir d’étudier le cerveau tordu d’un sioniste et de s’en souvenir pour ses actions futures. Par la même occasion, il se faisait remettre des journaux sionistes par ce même psychanalyste et en a profité pour apprendre l’hébreu et prendre connaissance du délire de leurs grands esprits.

    Le dentiste-agent du Mossad, présumant de ses forces et de son intelligence, jouait le rôle du sioniste sympathique et avait donc ces fréquents entretiens « amicaux » pour s’en servir dans l’analyse de son sujet mais il a fini par  avouer que « le client » qu’il avait devant lui était coriace et intelligent sans pour autant lui reconnaitre aucune autre qualité comme celles par exemple d’être loyal et dévoué à son peuple et incorruptible alors qu’il cumulait toutes ces qualités et bien plus, comme le courage, la résilience et la simplicité des braves.

    Zohra Mahi

    Toute ma gratitude à Zohra pour ces bonnes feuilles. (Mohamed Bouhamidi)

    Yahya Sinwar Al Ghazaoui -Zohra Mahi – Paris- auto-édition- Paris – 147 pages – 20 euros

  • Philippe Tancelin – Quoi donc qu’on ne saurait prétendre…. (Sur Ghaza et la Palestine )

    Philippe Tancelin – Quoi donc qu’on ne saurait prétendre…. (Sur Ghaza et la Palestine )

    Photo Ernest Puerta – Palestine résistante

    Que de mots n’ai-je pas écrit, publié depuis cinq décennies en l’honneur des palestiniennes.iens qu’ils soient des camps oubliés, de Ghaza la suppliciée, de Jordanie, de Cisjordanie occupée ou de la diaspora….Qu’ils soient enfants, adultes, à quelque classe qu’ils appartiennent…Qu’ils soient artistes, poètes ou non, pourvu que j’entende et sache reconnaître leur pas dans la commune histoire de libération des peuples.

    Chaque fois j’ai cherché, j’ai espéré, j’ai voulu sculpter des mots à la taille des résonances de leur ferveur en moi.

    Aujourd’hui, cinquante ans plus tard, tandis que « l’inchangé » de leur vie d’opprimés, de pourchassés demeure par toute l’étendue criminelle du colonialisme et des néo-colonialistes de ce monde,je persévère sans réserve dans une expression librement consentie en soutien certes et solidarité avec la justesse de leur cause…Mais pas seulement… !… ?

    Je m’exclame et je me, nous pose questions :

    Depuis tous ces ans, nous artistes, poètes, indignés devant cette hypocrisie politique, morale,intellectuelle d’un Occident dans le déni de ses fondamentaux,…NOUS:qu’en reflétons-nous encore qui nous place au mieux dans les rangs d’un humanisme orphelin de la lumière voire trop souvent d’un humanitarisme avilissant ?

    Qu’est-ce qui dans nos écritures, notre travail de la langue, nos multiples expressions-expériences artistiques y compris critiques, résonne profondément avec les valeurs en devenir pour la libération et toutes leurs représentations d’avenir lointain comme de futurs proches ?

    En quelle proximité nôtre avec la liberté parfois lointaine de l’autre, situons-nous contenus et formes de nos expressions-créations ?

    A-travers les nombreuses œuvres de résistance culturelle artistique que les palestiniens créent depuis la « Nakba » qu’est-ce qui dans nos propres formes de solidarité artistique avec eux a changé ? Qu’est-ce qui s’est transformé, voire, fut bouleversé dans nos œuvres et les représentations que nous nous faisons et livrons de la chair sensible de leur combat ?

     A quelle figure de compassion renonçons-nous, tandis que les artistes palestiniens ne s’expriment avec aucun des accents victimaires qu’on voudrait insolemment leur prêter ?

    Qu’est-ce qui depuis leur être de sérénité dans l’épreuve de l’intolérable, bouleverse nos propres catégories esthétiques-politiques ?

    Qu’est-ce que d’un poème du poète Refaat Alareer (assassiné par l’occupant) et de tant d’autres artistes disparus sous les décombres ou survivants ce jour, retenons-nous par cette citation « Que ma mort apporte l’espoir » ?

    Quel espoir dressons-nous en « Commune » aspiration de nos œuvres pour les leurs, de sorte que vivions tous hors des cendres, hors de la mort programmée par l’usurpateur  ?

    Ces quelques interrogations sans prétention de réponse mais plutôt de recherche, s’adressent à nous, artistes musiciens, plasticiens, sculpteurs, danseurs, gens de théâtre, poètes, cinéastes…, nous tous et chacun.e depuis une confrontation sincère des effets de résonances de nos écritures avec la liberté défendue là-bas chairs à chairs..

    Que ne considérons-nous la montagne depuis la surrection nos propres œuvres !

    En serais-je là, moi-même à l’instant de l’ECRIRE,…Il faudrait que sitôt s’en suive l’autre poème, poèmement autre….

    Photo Ernest Puerta – Palestine résistante

    Philippe Tancelin

    2 Décembre 2025

    Illustrations Ernest Puerta

  • Tinhinane Hadji – Malgré les nuits qui tremblent (poème)

    Tinhinane Hadji – Malgré les nuits qui tremblent (poème)

    Malgré les nuits qui tremblent

    Et les jours qui se brisent,

    Malgré les voix du monde

    Qui dictent ce qu’on doit être,

    Il reste en toi une flamme,

    Fine, fragile, mais vraie.

    Les doutes te traversent,

    Les échecs te secouent,

    Pourtant ton cœur avance

    Même quand tes pas reculent.

    Tu n’es pas faite pour plaire,

    Mais pour te rencontrer.

    Chaque épreuve t’a forgée,

    Comme la mer polit la pierre.

    Chaque chute t’a appris

    À te relever différemment.

    Et même quand tu vacilles,

    Ta lumière ne s’éteint pas.

    Crois en toi, encore.

    Pas parce que tout va bien,

    Mais parce que tu vaux

    Bien plus que tes combats.

    Et un jour, sans t’en rendre compte.

    Illustration : La dame coquelicot peinture de Tinhinane Hadji

  • Laure Lemaire- Madagascar: vers sa seconde Indépendance et la souveraineté populaire ?

    Laure Lemaire- Madagascar: vers sa seconde Indépendance et la souveraineté populaire ?

    1° partie- Inspirée d’ INITIATIVE COMMUNISTE (Revue mensuelle du Pôle Renaissance du Communisme en France)- De Hubbard-

    Le texte ci-dessous ( en 2° partie) nous a été transmis par des représentants au sein de la diaspora malgache du Mouvement GenZ. Ce mouvement, plutôt spontané, semble s’être inspiré par l’émulation des évènements au Népal. Il travaille bien heureusement à son organisation. Quelques éléments apparaissent indispensables à la bonne compréhension des évènements

    La décolonisation inachevée se manifeste sur le plan économique. Madagascar figure parmi les seuls pays au monde à s’être appauvris sans discontinuer ces dernières décennies. Aujourd’hui, + de 60% de sa population vit sans électricité et 80% sous le seuil de pauvreté.

    Son économie présente les traits typiques d’une néo-colonie. Elle reste majoritairement agricole (4/5 malgaches sont paysans). Son agriculture est largement tournée vers l’exportation: girofle, vanille (1° producteur mondial), cacao (non transformé sur l’île) , sucre,  poivre, café. Elle peine à assurer la subsistance de sa propre population, ce qui oblige l’Etat à importer du riz de qualité douteuse alors que la plupart des Malgaches ne mangent qu’ une fois par jour, du riz juste accompagné de sel. La pêche aussi et l’élevage crevettiers – les fameuses “crevettes roses de Madagascar” – sont en grande partie tournée vers l’exportation.

    Le désengagement de l’Etat dans les raffineries de sucre en a fait chuter la productivité, et en 2019 la production locale ne couvrait qu’à peine 50% de la demande. Sous la pression des institutions financières impérialistes, le secteur du coton a été privatisé en 2004, Il n’y a pas d’ entreprise malgache, même privée, pour s’occuper de l’exploitation minière d’un sous-sol bien garni…

    Donc, les 2 personnages politico-financiers (Andry Rajoelina, président de la République et Mamy Ravatomanga, 2e plus riche du pays, très proches), fustigés par les manifestants ont fini par prendre leurs jambes à leur cou: Les Malgaches ne s’y sont pas trompés en ciblant ces classiques relais de l’impérialisme, qui parlent de développement mais qui ont bien pris soin d’éviter l’industrialisation, pour se consacrer soit au tertiaire, soit à la gestion locale de l’exploitation des petits paysans.

    Avant de devenir maire d’Antanarivo, la capitale, en 2007, puis président de la République, Andry Rajoelina était DJ, puis s’occupait d’affichage publicitaire, avant de lancer sa propre chaîne de télévision. Mais, il se heurte à la fermeture de sa chaîne de télévision par le gouvernement, ce qui le poussera à s’associer à un mouvement de contestation dont le caractère composite empêchait toute rupture sérieuse, mais qui le portera au pouvoir une 1° fois, dans un scénario typique de confrontation entre 2 factions de bourgeoisie compradore, le président de l’époque étant plutôt proche des américains et Andry Rajoelina des français. Il acquiert donc la nationalité française en 2014, ce qui lui a beaucoup coûté en terme de popularité, peut-être par la prévoyance d’un départ forcé… Rajoelina a instauré un système autoritaire avec emprisonnement arbitraire politique, basé sur une corruption intégrale et une garde prétoriennene issue de la Gendarmerie – celle qui a tué les manifestants.

    Mamy Ravatomanga est à la tête d’un empire financier s’occupant aussi bien de sous-traitance pétrolière, de BTP, de presse, d’hôtellerie, de tourisme et de santé (poly-cliniques privées, monopole du transport routier, et d’aérodromes. Ses pratiques monopolistes dans l’exportation agricole de rente rendent toute production concurrente impossible, le marché lui est fermé, ce qui achèvent de le faire détester par une population majoritairement paysanne. Il a également été dans le viseur des justices malgaches et françaises, et aujourd’hui dans celui de la justice mauricienne, pour divers délits financiers et de la fraude fiscale. L’enquête ouverte à son encontre par le Parquet National Financier (français) a été annulée en 2023…Pierre Bleue, comme on l’appelle à Mada(gascar), a placé rien qu’à Maurice, 28 milliards d’euros volés au peuple tandis que la dette Malgache est de 10 milliards.

    On comprend donc que la plaine était prête à s’embraser à la moindre étincelle! Ce furent les insuffisances aberrantes de la Jirama, la compagnie nationale de production d’eau. Le lobby des importateurs de carburant avait forcé la JIRAMA, à s’en tenir aux couteuses et peu écologiques centrales thermiques aux dépens des centrales hydrauliques plus économes. L’État devait ainsi subventionner la JIRAMA qui devint un gouffre financier dans lequel puisaient ces prédateurs incarnés par Rajoelina au pouvoir. La JIRAMA, sensée fournir eau et électricité à la population de Madagascar ( à une partie), mais qui soumettait le peuple à des coupures de plus en plus longues, jusqu’à 12 heures par jour!

    A Madagascar comme dans beaucoup de pays d’Afrique soumis à la poigne de fer impérialiste, subsiste une entreprise publique chargée de fournir l’énergie; ce qui peut paraître fantaisiste au regard de la frénésie privatisante des organismes financiers qui dictent leur loi, mais qui s’explique aisément par 2 fonctions:1-Fournir en énergie les monopoles étrangers opérant sur le territoire à un prix d’autant plus sympathique qu’il est subventionné par l’Etat 2-Offrir une source d’enrichissement aux membres de la clique dirigeante compradore à qui l’on confie l’entreprise, qui peuvent détourner une partie des fonds d’aide internationaux destinés à financer le développement promis….

    La Gen Z est constituée des – de 30 ans (nés entre 1990 et 2010), soit la majorité de la population. L’équipe initiatrice de la Gen Z fait partie des classes moyennes prolétarisées, les étudiants des universités qui vivent et travaillent dans des conditions misérables. Un des signes visibles de cette misère sont les coupures d’électricité et d’eau dont sont victimes 30 % de Malgaches qui y ont accès, soit tous des citadins.

    Le chef de l’État voyant ses réseaux sociaux se retourner contre lui, chaque ministère en vint à alimenter de faux comptes pour désinformer ou attaquer les facebookers rebelles. Ces derniers ne manquèrent pas de révéler les scandales de plus en plus nombreux causés par les tenants du régime : l’arrestation en flagrant délit à Londres de Romy Voos, la chef du cabinet du président, accusée de tentative de corruption ; les certificats de complaisance accordés aux Iraniens pour l’achat de 5 Boeings américains, impliquant l’un des fils du Président ; sans parler des frasques d’une sénatrice qui fit emprisonner son propre mari…

    C’est dans ce contexte que les amateurs de réseaux sociaux suivirent à partir du 8 septembre les pérégrinations de la GenZ népalaise. Un petit groupe de jeunes étudiants et lycéens appelèrent à manifester dans les rues des grandes villes contre les coupures d’électricité et d’eau. Les étudiants furent les premiers à répondre à l’appel. La répression fut brutale.

    La situation se tend rapidement et la présidence, arguant de très louches pillages nocturnes effectués tranquillement sous les yeux de la police, fait donner la troupe: + de 22 morts, et des dizaines de blessés. Le tournant sera la participation de certaines divisions de l’armée à des manifestations: le 11 Octobre, la CAPSAT refuse de tirer et rejoint le cortège, le lendemain Rajoelina est exfiltré par l’armée française.

    “Encore” les militaires ! disent les « Occidentaux ». Oui mais dans un pays où la bourgeoisie a renoncé à toute dignité nationale, où les artisans, qui compose avec le manque d’électricité qui fait tourner ses archaïques outils de travail, où il ny a pas d’organisation nationaliste populaire, les masses peuvent certes déclencer la crise; mais pour la sortie, c’est le coup d’Etat militaire ou l’intervention étrangère (les 2 ne s’excluant pas). L’ ex président, déjà hors du territoire, annonce prendre un décret dissolvant une Assemblée où il dispose d’une large majorité. En réponse, elle décide de le destituer par 130 voix sur 163 députés..et lui a retiré sa nationalité Malgache en vertu de la Constitution, il n’a donc même plus le droit de revenir ! 

    Alors, Hourra! pour les fils du peuple, ces militaires qui ont arraché le pouvoir au tyran.

    N’oublions pas que c’est de Madagascar que Sankara était revenu initié au marxisme à l’occasion d’une formation militaire; où le bouillonnement révolutionnaire agitait le milieu des sous-officiers à l’époque. Le nouvel homme fort du régime, Michael Randrianirina, a étudié à l’Université d’Antsirabe, la même que le dirigeant burkinabé avait fréquenté. Michael Randrianirina avait été sanctionné en 2023 pour incitation à la mutinerie et préparation d’un Coup d’Etat. Pourtant il avait été nommé à la tête de la fameuse CAPSAT grâce à sa forte popularité au sein de l’armée et, en 2009, avait joué le même rôle pour l’installer à la tête du pays. D’ailleurs, il n’y a pas eu d’affrontement entre factions des forces armées suite à sa prise de pouvoir en tant que chef d’Etat-Major puis en tant que dirigeant national.

    Néanmoins, il va falloir manoeuvrer avec tact pour garder à la fois le soutien populaire sans brusquer un appareil d’Etat quasi intact. La rapidité du processus de rupture des 2 derniers mois laisse des lignes de front politiques chaotiques. Le nouveau dirigeant a pu montrer d’ores et déjà une certaine habileté puisqu’il a obtenu sa nomination à la tête de la “Transition” par la Haute Cour Constitutionnelle après avoir menacé de la dissoudre. Il a en revanche du donner des gages aux institutions politiques internationales, comme l’Union Européenne ou l’Union Africaine, qui agitent la menace d’une suspension de l’aide internationale. Bref, les recettes habituelles de l’impérialisme pour reprenne la main.

    Les militants de la GenZ ont donc raison de s’activer pour leur organisation et de revendiquer une vigilance sourcilleuse envers le pouvoir dit “de Transition”. Comme on dit: “la confiance n’exclut pas le contrôle”.

    2° partie- Repela Manankasy-Madagascar : une décolonisation inachevée

    (25 octobre 2025)

    65 ans après son indépendance, Madagascar reste prisonnière des structures héritées du colonialisme français. Si la décolonisation a bien été amorcée, elle n’a jamais été pleinement accomplie. Derrière l’image d’une souveraineté retrouvée, persiste une dépendance profonde — politique, économique et intellectuelle.

    L’histoire coloniale de Madagascar commence officiellement le 6 août 1896, lorsque la France met fin à la monarchie malgache et installe son administration. Cette île, riche en ressources naturelles et stratégiquement très bien située, a depuis toujours attiré les convoitises.

    À la fin des années 1950, alors que soufflent les vents des mouvements anti-impérialistes et anticoloniaux, le général Charles de Gaulle comprend que la France ne peut contenir à la fois la guerre d’Indochine et la montée des revendications dans ses colonies africaines. Il choisit alors de promouvoir une indépendance négociée, sous la forme d’une continuité institutionnelle: la Communauté française. Le référendum du 14 octobre 1958 marque l’entrée de Madagascar dans cette Communauté, une autonomie sous tutelle où la France conserve la haute main sur l’économie, la défense et la diplomatie.

    Les colonisateurs avaient déjà préparé des élites locales à prendre la relève. Ces collaborateurs, formés ou encadrés par l’administration française, prennent le pouvoir lors de l’accession à l’ indépendance. Les observateurs et chercheurs de la Françafrique parleront de « gouverneurs noirs » : les colons s’en vont, mais leurs relais demeurent.

    Philibert Tsiranana en est l’exemple emblématique. Il a lui-même dit avec fierté qu’il était formé par le Général De Gaulle. Il fut l’un des fondateurs du PADESM, un parti politique soutenu par la France pour rivaliser avec le MDRM, mouvement nationaliste réprimé lors de l’insurrection de 1947. Derrière la façade de l’indépendance, la France maintient son influence à travers une série d’accords de coopération dans des secteurs clés : défense, justice, ressources stratégiques, enseignement supérieur et politique étrangère.

    Le 26 juin 1960, Madagascar proclame son indépendance. Mais, comme le soulignait Frantz Fanon dans Les Damnés de la Terre (1961), « la violence est nécessaire à la libération totale ». Autrement dit, il n’y a pas de rupture véritable sans conflit de fond. Or, l’indépendance malgache fut négociée, pacifique, et donc incomplète. Il ne faut pas non plus oublier le détachement arbitraire des Îles Éparses, acté par décret le 1er avril 1960? la veille même de la signature des accords d’indépendance. Cet épisode, souvent passé sous silence, montre combien cette indépendance fut juridiquement et symboliquement incomplète. Les luttes populaires, de 1947 à la révolution de 1972, ont exprimé le désir d’émancipation, sans toutefois renverser les structures profondes de dépendance. Même après la signature de nouveaux accords par Didier Ratsiraka en 1973, la présence française demeure visible dans la vie politique, économique et culturelle du pays. Madagascar continue d’évoluer dans un cadre institutionnel et mental largement hérité du modèle colonial. Cette dépendance, parfois invisible, s’est simplement adaptée aux temps modernes.

    Au-delà de la domination politique, la colonisation a profondément marqué les mentalités. Elle a ancré dans la conscience collective une hiérarchie symbolique : le colon “supérieur”, le colonisé “inférieur”. Cette fracture, transmise de génération en génération, se manifeste encore dans la culture, la langue et les représentations. Les penseurs postcoloniaux, tels qu’Edward Saïd (L’Orientalisme, 1978), ont appelé à une décolonisation intellectuelle : déconstruire le regard occidental, redonner voix et dignité à ceux qui ont été réduits au silence. Il faut déconstruire le regard binaire qui fixe de façon déséquilibrée et inégalitaire les identités entre l’Occident et l’Ailleurs. Comme le rappelait Saïd, les intellectuels ont la responsabilité de retrouver la mémoire, de réhabiliter l’histoire et de transmettre un savoir libéré des logiques coloniales. Fanon, de son côté, parle de désaliénation : un processus qui exige l’abandon du mode de pensée hérité du colon. Les intellectuels doivent combattre l’oppression culturelle et psychologique en changeant radicalement de perspective, en s’ancrant aux côtés du peuple dans sa lutte pour l’émancipation. Ce n’est qu’à cette condition que les séquelles psychosociales laissées par le système colonial, véritables pathologies de la domination, pourront être surmontées.

    Pour la philosophe Seloua Luste Boulbina, spécialiste en études post-coloniales, « l’hégémonie n’a pas disparu : l’indépendance n’a pas mis fin à l’inégalité entre les nations ». Elle rappelle que « l’indépendance n’est pas la fin de la décolonisation, mais le début ». Cette réflexion souligne que la décolonisation n’est pas un événement ponctuel mais un processus, une transformation lente, politique, économique, culturelle et psychologique.

    Comme le rappellent plusieurs juristes, la décolonisation véritable consiste à bâtir les conditions d’une souveraineté effective, et non une indépendance formelle. Le juriste Carré de Malberg affirmait déjà en 1920 que la souveraineté externe est «en essence, synonyme d’indépendance». Pourtant, comme l’a montré Stephen Krasner (1999), cette conception relève d’une « hypocrisie organisée » : les États invoquent la souveraineté dans le discours, mais son application dépend toujours des rapports de force et des intérêts stratégiques.

    Les anciennes puissances coloniales, dont la France, conservent une influence mondiale durable, par leur rôle au Conseil de sécurité de l’ONU ou à travers leurs réseaux économiques et culturels. On parle de leur puissance pérenne. Mais cette asymétrie ne saurait condamner Madagascar à la soumission. Si le monde est régi par un rapport de forces, Madagascar doit s’allier avec une puissance capable d’équilibrer celle de la France sur le plan géopolitique, mais dans un esprit de coopération équitable.

    La colonisation fut violente, et le néocolonialisme l’est encore, sous des formes plus subtiles. La France continue de tirer profit de la faiblesse institutionnelle, du désintérêt des élites intellectuelles et de la corruption des responsables politiques, tandis que la majorité du peuple reste enfermée dans la pauvreté et le désenchantement. Ainsi, la révolution actuelle à Madagascar, depuis le 25 septembre 2025, s’inscrit dans une volonté profonde de rupture totale, tant vis-à-vis du colonisateur que de ses relais locaux. Il est temps de prendre une décision claire et ferme : réaliser enfin cette rupture totale.

    L a conscience populaire se réveille. Les Malgaches réclament aujourd’hui une libération réelle, fondée sur la dignité, la mémoire et la justice. L’avenir du pays dépendra de sa capacité à penser par lui-même, à coopérer sans se soumettre, et à bâtir une force collective capable d’imposer le respect. Ce n’est qu’à ce prix que Madagascar pourra tourner la page du passé colonial et écrire enfin sa propre histoire, libre et souveraine.

    3° partie-Les îles Éparses : un enjeu géopolitique crucial entre la France et Madagascar

    Les Îles Éparses, un archipel méconnu de l’océan Indien, sont aujourd’hui au cœur d’une intense crise diplomatique entre la France et Madagascar. Véritables trésors géographiques, ces îlots inhabités cachent des enjeux stratégiques, environnementaux et économiques considérables. Ce territoire, sous administration française depuis les années 1960, suscite des revendications de souveraineté de la part de Madagascar qui s’appuie sur des arguments historiques et juridiques. Alors que la France prône une cogestion des îles, Madagascar demande leur restitution complète. En effet, les ressources maritimes abondantes associées sont récemment qualifiées par les Malgaches d’« or bleu », révélateur de la valeur économique, écologique et politique de ces espaces marins.

    Les Îles Éparses englobent plusieurs îlots : Europa, Juan de Nova, Bassas da India et les Glorieuses. Chacune de ces îles présente des caractéristiques uniques qui participent à leur attrait géopolitique et leur valeur stratégique. Administrées par la France dans le cadre des Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF), ces îles sont situées stratégiquement dans le canal du Mozambique, à proximité de la route maritime principale entre l’Afrique et l’Asie.

    • Europa : S’étendant sur environ 30 km², cet îlot est particulièrement connu pour sa biodiversité et son écosystème fragile. Peu de personnes y résident, sauf pour des missions scientifiques et des patrouilles militaires.
    • Juan de Nova : Avec une superficie d’environ 5 km², cet îlot est également une réserve naturelle qui abrite une faune marine diversifiée, notamment des espèces migratrices.
    • Bassas da India : Cet atoll, difficile d’accès en raison de ses récifs coralliens, soulève des questions de sécurité maritime. Sa localisation est favorable pour la surveillance des voies maritimes.
    • Les Glorieuses : Ce groupe d’îles, bien moins connu, est d’une importance cruciale pour les recherches maritimes et abrite un nombre diversifié d’espèces d’oiseaux et de poissons.

    L’intérêt de la France pour ces îles n’est pas seulement d’ordre militaire, mais également économique. Les zones économiques exclusives (ZEE) liées à ces îlots couvrent environ 640 000 km², faisant de cet espace un lieu privilégié pour l’exploitation des ressources maritimes. À ce titre, le thon représente une ressource vitale pour la pêche à Madagascar, mais également pour l’économie française, renforçant ainsi la tension entre les deux pays.

    Les Îles Éparses se trouvent au cœur de préoccupations environnementales croissantes. La majorité de ces îlots sont classés comme réserves naturelles, représentant ainsi une immense valeur en matière de biodiversité. Des espèces tropicales protégées ainsi que des récifs coralliens y sont présents, éléments cruciaux pour l’équilibre écologique de la région.

    À ce titre, la gestion durable de ces territoires est impérative. La protection des écosystèmes menacés est l’un des principaux arguments pour la cogestion entre la France et Madagascar. Les associations de protection de l’environnement à Madagascar craignent que la pêche excessive et l’exploitation des ressources maritimes, si ces îles étaient intégralement sous contrôle français, entraînent une destruction potentielle des habitats marins et d’importantes pertes de biodiversité.

    Un rapport de 2025 spécialement sur l’impact des actions humaines sur ces îles souligne l’importance d’une approche collaborative. Les experts avertissent que sans un dialogue constructif, les maigres ressources naturelles pourraient devenir un fardeau économique pour les générations futures. L’inclusion d’expertises locales dans la gestion de ces îles est indispensable pour assurer la pérennité de leur environnement fragile.

    Le cœur du contentieux entre la France et Madagascar réside dans la question de la souveraineté. Alors que le gouvernement français évoque une gestion partagée, Madagascar revendique fermement le retour des îles au sein de son intégrité territoriale. Ce clash est alimenté par un enracinement historique des luttes anticoloniales et des principes de souveraineté nationale.

    Les deux parties s’appuient sur des arguments juridiques pour défendre leurs positions. Pour Madagascar, les résolutions de l’ONU des années 1970 ayant traité de la décolonisation sont une référence clé. Ces résolutions ont en effet demandé la restitution des territoires séparés lors de la colonisation, renforçant leur revendication sur les îles Éparses. En réponse, la France cite les accords bilatéraux qui, selon elle, donnent à Paris le droit d’administrer ces territoires.

    Cette dispute trouve également un écho dans la mobilisation de la société civile malgache, de plus en plus active. Environ 800 ONG se sont fédérées pour marquer leur opposition à la présence française sur ces îles. Ces organisations exigent non seulement la reconnaissance de la souveraineté d’Antananarivo, mais aussi une prise en compte de la voix des Malgaches dans les discussions concernant ces territoires.

    La mobilisation pour la restitution des îles Éparses à Madagascar a gagné en intensité ces dernières années. La société civile, comprenant des acteurs variés allant des ONG aux syndicats de pêcheurs, a exprimé son indignation face à la position de la France. Le constat des inégalités flagrantes en matière d’exploitation des ressources maritimes a alimenté ce mécontentement général et a ainsi fait émerger des critiques profondes à l’égard de la persistance des structures néocoloniales.

    Les luttes pour la reconnaissance de la souveraineté se manifestent également au sein de campagnes médiatiques et auprès des réseaux sociaux. Les auditions organisées par des groupes de réflexion et des forums académiques à Madagascar sont devenues courantes, favorisant une prise de conscience collective sur les enjeux relatifs aux Îles Éparses.

    ÉvénementDateImportance
    Visite d’État d’Emmanuel Macron à MadagascarAvril 2025Évaluation des relations bilatérales
    Réunion de la commission mixte30 juin 2025Discussion sur la souveraineté des îles
    Mobilisation de la société civile2025Pression sur le gouvernement malgache

    Les îles Éparses sont souvent qualifiées d’or bleu pour les richesses maritimes qu’elles recèlent. Les ressources halieutiques de cette zone sont considérables, variant des poissons de fonds aux crustacés. Ce potentiel a conduit à des investissements croissants des deux côtés de la dispute, accentuant encore les tensions.

    Pour Madagascar, la récupération du contrôle sur les îles revêt une importance capitale. La pêche, un secteur clé de l’économie malgache, est directement affectée par le statut des ZEE. La présence de la France dans ces eaux est perçue comme un frein à l’exploitation durable des ressources, limitant ainsi les revenus potentiels pour les pêcheurs malgaches.

    • Pêche durable : La possibilité de réglementer l’exploitation halieutique dans la ZEE augmente si Madagascar obtient la restitution de ces îles.
    • Tourisme écologique : Le développement d’un tourisme responsable pourrait s’épanouir si les îles sont gérées par Madagascar, attirant des investissements et générant des revenus.
    • Exploitation des hydrocarbures : Des gisements potentiels de pétrole et de gaz offshore pourraient être découverts, représentant une opportunité économique majeure pour le pays.

    La France, de son côté, se positionne comme un acteur clé dans la région, cherchant à maintenir sa présence pour sécuriser ses intérêts économiques et stratégiques. Le contrôle des ressources maritimes dans ce secteur est vital pour garantir la continuité des approvisionnements en produits de la mer tant pour le marché intérieur que pour l’exportation.

    RessourcesImportanceImpact sur l’économie malgache
    Poissons (thon, crustacés)Ressources halieutiques majeuresEssentielles pour la subsistance
    HydrocarburesPorteurs de revenus économiquesPouvant transformer l’économie nationale
    Tourisme écologiqueValorisation des ressources naturellesAmélioration de la visibilité internationale

    Alors que la situation actuelle semble stagnante, des voies d’apaisement pourraient émerger à travers des négociations permanentes combinées à un engagement authentique des deux gouvernements. Un dialogue constructif est essentiel pour permettre une gestion multipartite de ces îles, prenant en compte tant les intérêts économiques que les préoccupations environnementales.

    Des propositions de cogestion des Îles Éparses pourraient offrir un compromis viable, bien que ces discussions devront pleinement intégrer les avis et les aspirations de la société civile malgache. L’implication de parties prenantes variées dans ces décisions pourrait également enrichir le processus, prévenant des tensions futures.

    Parallèlement, il est impératif pour Madagascar de renforcer ses capacités et d’accroître ses compétences en termes d’expertise environnementale et de gestion des ressources. Des collaborations avec des centres de recherche internationaux pourraient conduire à des solutions innovantes adaptées aux spécificités locales.

    Les tensions entourant les Îles Éparses illustrent bien plus qu’une simple dispute territoriale. Elles relèvent de problématiques liées à la géopolitique, à la mémoire coloniale ainsi qu’à la construction d’un avenir durable pour les générations futures. Le chemin reste semé d’embûches, mais les choix qui seront faits dans les années à venir façonneront non seulement l’avenir de ces îles, mais aussi les relations entre la France et Madagascar sur une scène internationale fluctuante.

    Stratégies de résolutionActeurs impliquésObjectifs
    Négociations bilatéralesFrance et MadagascarAtteindre un accord sur la souveraineté
    Cogestion des îlesSociété civile, gouvernementsAssurer une gestion durable et équitable
    Partenariats en rechercheUniversités, centres de rechercheApporter des solutions scientifiquement fondées

  • Ghania Mouffok – A propos de Fanon vu d’Alger par Mouffok contre Shatz et Drareni 

    Ghania Mouffok –  A propos de Fanon vu d’Alger par Mouffok contre Shatz et Drareni 



    Pour information.

    L’agitée du bocal n’a pas la mémoire d’un poisson rouge.

    Les “deux agités” que Khaled Drareni ne prend pas la peine de nommer portent des noms, ils s’appellent Nourredine Amara, historien, spécialiste des questions de nationalité et des violences coloniales, et moi, Ghania Mouffok, journaliste.

    “Deux agités”: Khaled Drareni, à la manière d’un infirmier colonial, invente le syndrome de l’agité décolonial, bientôt la camisole de force ?

    Il nous accuse d’avoir troublé sa fête à la manière d’un bourgeois provincial qui aurait invité un écrivain célèbre et célébré venant d’Amérique pour donner un peu de grandeur à son salon et qui, n’ayant pas pris la peine de le lire, reproche à ses cousines qui n’ont pas été invitées de ne pas savoir se tenir dans le grand monde, provoquant des polémiques inutiles sur son écriture.

    Mais quelle importance de s’instruire, de faire de la dispute sur ce qui s’écrit quand il ne s’agit que de passer les plats, dans le vide et le silence poli.

    Le salon était froid, la lumière blanche et le soir tombait, les invités étaient d’un certain âge, cheveux blancs, des gens qui s’ennuient, présents-absents, des gens familiers de ce lieu que l’on appelle à Alger les Glycines, et qui maintient vaillamment la tradition de l’intelligence qui se réunit, et se partage des cycles de conférences.

    Ce lieu n’est pas sans intérêt, fondé par Monseigneur Teissier, il participe à témoigner pour les chrétiens d’Algérie, algériens ou étrangers résidents ou de passage, de notre histoire chrétienne qui remonte au moins à St Augustin, un algérien.

    Ce soir-là donc, l’invité était Adam Shatz, un journaliste new yorkais, auteur de “Frantz Fanon, une vie en révolutions, réédité par les éditions Barzakh, interviewé par Khaled Drareni.

    Ce fut pénible d’écouter cet échange un 6 novembre à Alger.

    Une torture paisible, l’air de rien, je devais me taire, alors que ma cervelle au bord de l’explosion enregistrait : Fanon était “un soldat”, Pierre Chaulet, “un chrétien progressiste”, Abane Ramdane “un kabyle”, Fanon “a échoué”, “Fanon était un homme contradictoire”, Fanon est” tombé “amoureux” de la révolution algérienne, follement amoureux il a écrit un roman d’amour, malheureusement “il a échoué”, le pauvre, il voulait “une Algérie démocratique” et en passant, j’allais oublier, perfide, il affirme que ce sont dans les bagages de la CIA que Fanon a été soigné aux Amériques, dans tous les cas ils ont échoué à le sauver.

    Mettez vous à ma place, à chacune de ses phrases, de ses réponses, mon corps de colonisée première génération à avoir grandi dans l’Algérie débarrassée de ce récit colonial qui installe les gens dans un cortex asphyxiant, en vous disant voilà ta place de crucifié pour l’éternité, avait envie non seulement de s’agiter, mais mieux encore de rentrer en transe pour exorciser le malheur de vivre ça en 2025 à Alger, dans mon pays, où est enterré Frantz Fanon, pendant que ma raison n’avait qu’une envie, celle de lui demander : mais de quoi tu parles, l’américain, à qui tu parles, mais qui es tu pour avoir une telle ignorance de ton arrogance ?

    L’honnêteté commande de dire aussi que l’auteur n’a pas été servi par les questions de Drareni qui se posait là comme un élève qui attend les réponses du maître, que dis-je, de l’oracle, entre l’absurde et le ridicule.

    Du genre : “ Quelles étaient les relations entre le GPRA et F. Fanon ?” Mais qu’est ce qu’il en sait, serait-il l’héritier caché des archives de ton propre pays, pauvre aliéné ?

    Ou encore, en guise de chute, pour clore poliment le débat entre un ignorant et un savant : “Pourriez vous nous faire le portrait d’Olivier Fanon” et puis, puisque je suis maître de cérémonie à la fête de la connerie, faites nous aussi, rapidement, un portrait de Josie Fanon.

    On sera servis : “je crois qu’il vit en France, il est diplomate et puis il a une sœur aussi, elle s’appelle Mireille”. Josie: “Elle est restée fidèle à Fanon (sic), elle était plus à gauche que lui, elle n’était pas du genre à rester dans sa cuisine” A me tirer une balle dans la tête.

    Mettez vous à ma place, à peine avaient ils fini d’être si fiers de leurs performances que mon corps se soulève pour ouvrir le bal des questions, la première, histoire d’en finir, au plus vite, avec ce langage de la dépossession de ma propre histoire par un journaliste qui reconnaît que tout ce délire il l’expose, l’écrit depuis son imaginaire.

    C’est son droit incontestable, en contrepartie je me donne le droit à mon propre imaginaire, à une autre grammaire, un autre langage, un autre récit de Fanon et…de Pierre Chaulet, mon beau père, présenté dans cette conférence comme “chrétien progressiste”, alors qu il est algérien et chrétien, militant du FLN, pendant la guerre de libération nationale, document à l’appui, ancien moudjahid d’un parti dont le nom, les initiales ne seront jamais prononcé dans cette enceinte, ni pour Fanon, ni pour Pierre, un nom tabou alors que nous célébrons le 1er novembre, l’insurrection des damnés de la terre, mise en mouvement par un Front de Libération Nationale.

    J’avais hésité, pour tout vous dire, à venir à cette torture dont je savais déjà l’évidence, je savais dans quel vortex j’étais condamnée à me glisser, le savant parle, le public sans qualité et sans expertise, puisque sans nom, pour Khaled Drareni, “des agités”, pose des questions, rapidement, s’assoit et ferme sa gueule…quand il sait tenir sa place, surtout quand c’est une femme.

    Et c’est exactement ce qui c’est passé, mais finalement, je ne regrette pas d’y être allée.

    En plus, je trouvais ce lieu, les Glycines, parfait pour démolir la vision raciste, coloniale de A. Shatz dans sa définition de la nationalité algérienne qui, en plus, nous enferme contre notre volonté, nous autres algériens et algériennes, dans une incompétence atavique, culturelle et cultuelle à partager une nationalité avec une appartenance religieuse qui ne serait pas celle de la majorité, reproduisant ainsi le discours de l’extrême droite française en plein délire néo colonial, aujourd’hui.

    Dans son livre, lui ai je rappelé, il écrit, sans hésiter que si Fanon voulait être algérien, c’était impossible parce qu’il “n’était pas musulman et il ne parlait pas l’arabe”.

    Ce qui était facile à démonter en lui rappelant que le centre des Glycines avait

    été fondé par Monseigneur Teissier qui, comme chacun sait, se considérait et était considéré par l’état de notre pays, indépendant et souverain, au titre d’Algérien par son passeport et ses missions et peut être également français, dans son droit à la double nationalité, reconnu en Algérie.

    J’ajoute, ici, et entre nous, que Teissier, était un ami très proche de Pierre Chaulet et qu’il célébra dans une église, en public et non pas dans des catacombes, la messe de Pierre à Alger avant de le porter en terre au cimetière Chrétien de Diar El Mahçoul avec les honneurs que l’Etat algérien a souhaité lui accorder.

    J’avais également choisi de lui lire la première phrase de son ouvrage ouvrant à son imaginaire que je cite : “ En novembre 1960, un voyageur d’origine ambiguë, à la peau très brune mais n’ayant pas l’air d’un africain débarqua au Mali.”

    Et je lui demande : Comme vous le savez, l’Algérie est un pays africain, pouvez vous nous dire qui selon vous, dans cette salle qui vous regarde, semble avoir “l’air d’un africain” et lequel ou laquelle d’entre nous rangeriez vous dans la case pas bien nette d’ une “origine ambiguë”. Et je lui ai aussi demandé pour qui il se prenait, le maître des horloges et du temps quand il écrit que l’Algérie était devenue indépendante, “trop tôt, ou trop tard”. Étant née en 1957, en colonie, je trouvais pour ma part que le timing comme disent les Yankees relevait de la perfection pour mes cinq ans, à l’indépendance.

    Bien entendu, ceci était juste une introduction à d’autres questions avant que le serveur de la soupe à l’injure ne me coupe la question : “laissez le répondre”.

    Soit, c’est la règle du jeu, comme vous l’aurez deviné, je me moquais royalement des réponses de l’imaginaire du sachant. Mais là, j’avoue que je ne m’attendais pas à sa réponse.

    Cet homme qui parle comme il écrit, de miel fourré de fiel, commence ainsi, je revois son visage ricanant, sa tête rasée, ses lunettes démesurées, il a vraiment l’air d’un homme blanc quand il me répond : “ Je comprends votre émotion quand vous parlez de l’indépendance…un truc dans ce genre… Et là, dans ma tête, c’est volcanique : j’enregistre, non, ce n’est pas vrai, je rêve, il n’a pas osé me faire le plan du psychiatre en colonie qui renvoie la femme algérienne, cette indigène, à ses émotions, incapable d’une pensée rationelle, lui qui prétend m’expliquer Fanon qui n’a pas “trouvé sa place” sur la terre toute entière, en fait c’est là la thèse centrale de l’imaginaire colonial de cet homme que je suis censée traiter poliment comme s’il était mon invité, alors qu’il me pathologise de la même manière que son valet de coeur quand il me diagnostique agitée, dans son post provocateur, en guise de clôture de sa fête du consensus, dans la détestation de la pensée de la gauche décoloniale sur le corps de Fanon qui n’est pas là pour se défendre, dans le pays auquel il a consacré ses plus belles pages, il a achevé de construire sa pensée du “Syndrôme nord Africain” jusqu’à “l’An V de la révolution” en passant par “Les damnés de la terre”, jusqu’à devenir maquisard.

    Je me lève, je crois, et je lui dis : “je ne vous permets pas de me parler comme ça avec condescendance… quand Khaled Drareni m’interrompt à la manière d’une puissance invitante : “ça suffit maintenant, taisez vous, écoutez les réponses”, un truc dans le genre.

    Pauvre idiot, comme si je ne venais pas d’avoir la réponse que je connaissais déjà.

    Qu’est ce que je fais, je les insulte ou je me casse ?

    Je me casse, et j’abandonne mon ami Nourredine Amara, micro à la main, pour planter son “mesmar djeha” dans la maison des vendus.

    Il se présente, historien, pour moi l’un des meilleurs de sa génération, sa thèse est brillante, il lui a consacré 10 ans de travail, d’archives et de sueurs.

    J’ai le temps d’admirer son calme, il me dira plus tard, j’ai appris ça de l’université américaine, alors que je sais que de l’intérieur il bouillonne, et de manière académique il questionne A. Shatz sur sa lecture de la violence, selon Fanon.

    Et lui demande, selon ma propre mémoire de ce moment : “Ne craignez vous pas, sous couvert de votre choix narratif, du genre littéraire dont vous vous réclamez et depuis Fanon, d’entretenir un flou sur cette question centrale de la violence qu’il a résolue depuis ses écrits et ses actes et ce faisant, de réduire la portée historique de la résistance armée des colonisés, à l’heure de la Palestine”.

    Puis il questionne sa méthode quand il qualifie de “faits divers”, “les cas cliniques” que présente, décrit, analyse Fanon en psychiatre, comme des effets complexes et dévastateurs de la violence, enfin bref, je résume à ma manière : comme si Fanon avait écrit des romans policiers pour nourrir son imaginaire.

    Et là encore, devinez ce que le grand journaliste new yorkais lui a répondu, depuis j’imagine son imaginaire colonial, en substance : “vous êtes un mal lisant, vous n’avez pas su me lire”.

    En clair, il renvoie Nourredine Amara à l’école pour recommencer à apprendre à lire.

    Historien et Algérien, invité par des universités de tous les continents pour élucider, (dans l’égalité et dans la reconnaissance de son savoir universitaire), la puissance de la pensée fanonienne, il est ainsi disqualifié de sa lecture critique, interdit d’égalité en savoir, en subjectivité également interdite de son propre imaginaire et le pire, dans son propre pays, en novembre, et du centenaire de la naissance de Frantz Fanon.

    C’est ce que Khaled Drareni appelle, dans son post, véritable provocation, “deux agités incapables d’écouter”.

    Pour la petite histoire, quand il s’adresse à moi, Khaled Drareni me vouvoie comme si j’étais étrangère à son pays, comme s’il était étranger à lui même : Je nous revois, Luc et moi même, cherchant dans les archives de Claudine et Pierre la photo de son oncle Mohamed Drareni, mort chahid au champ d’honneur en 1957, que son neveu, devenu influenceur vendant une marchandise sans même avoir pris la peine d’en lire sa composition, voilà pour l’oubli et la mémoire. Sur cette photo, ils sont tous les trois à la plage, ils se connaissent depuis qu’ils ont commencé, tout jeunes, à s’engager, côte à côte, dans leur combat anticolonial radical, ce qui tresse, parfois, de belles amitiés, l’oncle porte un slip de bain qui date une époque, pendant que Claudine, en maillot de bain une pièce, le regarde dans un sourire lumineux.

    Je n’en veux pas à Adam Shatz, ni même à mes amis de Barzakh d’avoir édité cet ouvrage en Algérie, sans aucune précaution, lui, il est dans son histoire, dans sa grammaire du monde de grand admirateur de Kamel Daoud et Camus, et je sais que les décoloniaux d’Amérique, de toutes religions lui ont déjà, et pas qu’une fois, porté la contradiction, quelle que soit la couleur de leurs peaux, leurs origines, ceux qu’il appelle avec détestation “la gauche décoloniale”, “les islamo gauchistes” grands adorateurs, selon lui, de la violence pendant que lui appelle” à la poésie”, c’est ainsi qu’il défendra son écriture, prônant l’oubli et le regret, en nous demandant, dans le calme d’un Dieu descendant de l’Olympe : qu’avez vous fait de l’indépendance?

    Comment ils disent déjà les américains et les américaines à cette police de la pensée qui tue aussi ? What the Fuck.

    En revanche, je ne pardonne pas à tous les Drareni d’Algérie de se laisser déposséder ainsi de leur propre histoire, de leur propre récit, qu’importe qu’il soit critique ou complaisant, je ne sais plus quel auteur français a écrit : “il n’est de passé que conté”.

    Et je ne regrette absolument pas d’avoir été là pour troubler la fête du consensus néo libéral, néo colonial, à l’heure du martyre sans sépulture du peuple palestinien. Ce consensus qui, comme l’écrit avec justesse le philosophe français Jacques Rancière, transforme l’agressé en bourreau et son agresseur en victime.

    Et qui depuis Alger, transforme, à la manière du post de K.Drareni, le terrible voyage de l’histoire en riviera du futur, sous la menace des bombes, entre “Fanon, Alger, New York”. Pour ce faire, il suffirait d’abandonner en chemin Fanon, “sur la frontière”, là où il serait toujours enterré pour l’éternité plus un jour comme un palestinien sans terre, selon A.Shatz.

    Que la honte soit sur ceux qui ont cru intelligent depuis je ne sais quel calcul d’inviter cet homme qui utilise Fanon pour nous insulter avec la caution de l’Algérie que ces néos aliénés méprisent. Rarement je ne me suis sentie autant à ma place, juste pour leur rappeler que l’histoire s’écrit souvent par la marge et le grain de sable qui gâche la fête de ceux qui se pensent puissants, à ceux là Fanon écrit, plein de poésie, “je t’emmerde”.

    Ghania Mouffok.

    Source : https://www.facebook.com/ghania.mouffok/posts/pfbid026giRpBX4rKQT8FKbnoV8F7SFYqLBmANvRxxjZpsvAi1mwpm66fSoZjfdqorurT45l

  • Fanon sur violence et décolonisation : citations des « damnés de la terre » présentées par Mohamed Bouhamidi.

    Fanon sur violence et décolonisation : citations des « damnés de la terre » présentées par Mohamed Bouhamidi.

    Ce travail sur les textes de Fanon que je commence par Les damnés de la terre est lié au supplice du peuple palestinien. Tout au long de cette fièvre ghazaoui dans le long génocide du peuple palestinien il m’a semblé que les gens parlaient des atrocités, des horreurs, des jouissances sadiques des colons sionistes et de leurs chefs à tuer, exterminer, profaner dans des rituels et des attitudes clairement pathologiques comme une nouveauté, une invention maléfique. Or, tout ce que nous avons vu, entendu, constaté en images et en paroles et en direct, mais absolument tout a déjà été perpétré dans les différentes entreprises coloniales. Parjures, ruses, mensonges, traitrises, meurtres par le feu, le couteau, la faim, vol des terres et des ressources, génocides par épisodes et selon les capacités des génocidaires à aller jusqu’au bout de l’anéantissement ou non. Aucune entreprise coloniale ne s’est développée sans alliance avec des chefferies ou des féodalités internes. Ce qui change avec les sionistes est que cette colonisation de la Palestine, dès le départ, a été une projection plurinationale, franco-anglaise, à qui les chefs sionistes ont promis de fournir les cohortes humaines et l’argent nécessaires. Cette colonisation a été une opération à l’échelle d’une région et les alliances internes dont les pays coloniaux ont eu besoin ont été des alliances régionales aussi bien des féodalités Ottomanes qui ont facilité la vente des terres que des féodalités vassales des Ottomans, alléchées par le contrôle des routes commerciales que le déclin Ottoman rendait possible à condition d’accepter la suzeraineté anglaise principalement et française secondairement. Peu importe que le contrôle de cette région soit passé entre les mains des américains. Le projet franco-anglo-sioniste est devenu dès la fin de la deuxième guerre mondiale l’affaire du colonialisme planétaire mais dont le maître c’est les multinationales comme le montre ce livre de Fanon.

    la colonie sioniste est donc la première colonie multinationale, tous les pays capitalistes. Et la caractère principal de cet Etat est que son ontogénèse est le résume de la phylogénèse du colonialisme.

    Il m’a paru urgent de permettre à ceux qui n’ont pas lu Fanon de leur faciliter sa lecture en sélectionnant des passage de ses livres, de souligner les passages qui me paraissent mener le mieux vers ses concepts, de les rattacher aux faits et événements qu’il analyse de façon synthétique car dans ce livre il diagnostique en direct un phénomène extraordinairement important : la mutation du colonialisme en néocolonialisme. Il le découvre et l’étudie à vif si j’ose dire. Je vais aborder thématiquement tout le livre.

    J’espère que souligner les phrases et expressions qui me semblent importantes ne gênera ni elimitera votre lecture.



    Libération nationale, renaissance nationale, restitution de la nation au peuple, Commonwealth, quelles que soient les rubriques utilisées ou les formules nouvelles introduites, la décolonisation est toujours un phénomène violent. À quelque niveau qu’on l’étudie : rencontres inter-individuelles, appellations nouvelles des clubs sportifs, composition humaine des cocktails-parties, de la police, de conseils d’administration des banques nationales ou privées, la décolonisation est très simplement le remplacement d’une « espèce » d’hommes par une autre « espèce » d’hommes. Sans transition, il y a substitution totale, complète, absolue (a). Certes, on pourrait également montrer le surgissement d’une nouvelle nation, l’installation d’un État nouveau, ses relations diplomatiques, son orientation politique, économique. Mais nous avons précisément choisi de parler de cette sorte de table rase (a) qui définit au départ toute décolonisation. Son importance inhabituelle est qu’elle constitue, dès le premier jour, la revendication minimum du colonisé. À vrai dire, la preuve du succès réside dans un panorama social changé de fond en comble. L’importance extraordinaire de ce changement est qu’il est voulu, réclamé, exigé. La nécessité de ce changement existe à l’état brut, impétueux et contraignant, dans la conscience et dans la vie des hommes et des femmes colonisés. Mais l’éventualité de ce changement est également vécue sous la forme dun avenir terrifiant dans la conscience d’une autre « espèce » d’hommes et de femmes : les colons. (b)

    La décolonisation, qui se propose de changer l’ordre du monde, est, on le voit, un programme de désordre absolu. Mais elle ne peut être le résultat d’une opération magique, d’une secousse naturelle ou d’une entente à l’amiable (b). La décolonisation, on le sait, est un processus historique (c) : c’est-à-dire qu’elle ne peut être comprise, qu’elle ne trouve son intelligibilité, ne devient translucide à elle-même que dans l’exacte mesure où l’on discerne le mouvement historicisant (c) qui lui donne forme et contenu. La décolonisation est la rencontre de deux forces congénitalement antagonistes qui tirent précisément leur originalité de cette sorte de substantification (a) que sécrète et qu’alimente la situation coloniale. Leur première confrontation s’est déroulée sous le signe de la violence et leur cohabitation – plus précisément l’exploitation du colonisé par le colon – s’est poursuivie à grand renfort de baïonnettes et de canons. Le colon et le colonisé sont de vieilles connaissances. Et, de fait, le colon a raison quand il dit « les » connaître. C’est le colon qui a fait et qui continue à faire le colonisé (e). Le colon tire sa vérité, c’est-à-dire ses biens, du système colonial.

    La décolonisation ne passe jamais inaperçue car elle porte sur l’être (d), elle modifie fondamentalement l’être, elle transforme des spectateurs écrasés d’inessentialité (d) en acteurs privilégiés, saisis de façon quasi grandiose par le faisceau de l’Histoire. Elle introduit dans l’être un rythme propre , apporté par les nouveaux hommes, un nouveau langage, une nouvelle humanité (d). La décolonisation est véritablement création d’hommes nouveaux. Mais cette création ne reçoit sa légitimité d’aucune puissance surnaturelle : la « chose » colonisée devient homme dans le processus même par lequel elle se libère.

    a- Il faut revenir constamment à cette observation de Fanon d’un milieu colonial en émulsion où colons et colonisés restent séparés, non miscibles . 
    b- c'est une loi générale que le nombre de colons résidents en colonie pousse à la création de milices comme en Afrique du Sud, en Irlande. Mais dans les colonies de peuplement comme l'Algérie ou la Palestine occupée il y a fusion entre leaders politiques coloniaux et armée de d'occupation. Cela a donné l'OAS pour l'Algérie alors qu'en Palestine occupée c'est l'Etat sioniste qui est devenu un Etat-OAS.
    c- La décolonisation n’est pas un passage d’un état à un autre comme l’eau peut passer de l’état liquide à l’état gazeux ou solide. Les anciennes colonies ne cessent pas de l’être par proclamation mais par la transformation des rapports économiques et politiques avec la puissance colonisatrice
    c- c'est ce que nous observons de façon déformée et différé pour les puissances occidentales et leur créature sioniste. Le coût en termes économiques et de contrôle des routes hyper stratégiques de cette région oblige les puissances occidentales à imposer à l'Etat sioniste des limites qui garantissent les intérêts à long terme des multinationales dont elles servent les intérêts.   
    d- il y a rejet chez Fanon d’une relation dialectique, sur le mode « dialectique du maître et de l’esclave » entre colon et colonisé,. Ils sont deux substances, c’est dire deux réalités existantes par elles-mêmes, sans nécessité de l’autre. La relation colon-colonisé ne peut être ainsi un cas particulier de la dialectique du maitre et de l’esclave. 
    e- présence d’une influence existentialiste (Sartre : « c’est l’antisémite qui fait le juif » ou «« Le Juif est un homme que les autres tiennent pour juif » )

    ***

    Dans décolonisation, il y a donc exigence d’une remise en question intégrale de la situation coloniale. Sa définition peut, si on veut la décrire avec précision, tenir dans la phrase bien connue : « Les derniers seront les premiers. » La décolonisation est la vérification de cette phrase. C’est pourquoi, sur le plan de la description, toute décolonisation est une réussite.

    Présentée dans sa nudité, la décolonisation laisse deviner à travers tous ses pores, des boulets rouges, des couteaux sanglants. Car si les derniers doivent être les premiers, ce ne peut être qu’à la suite d’un affrontement décisif et meurtrier des deux protagonistes. Cette volonté affirmée de faire remonter les derniers en tête de file, de les faire grimper à une cadence trop rapide, disent certains) les fameux échelons qui définissent une société organisée, ne peut triompher que si on jette dans la balance tous les moyens, y compris, bien sûr, la violence.

    . Le colonisé qui décide de réaliser ce programme, de s’en faire le moteur, est préparé de tout temps à la violence. Dès sa naissance il est clair pour lui que ce monde rétréci, semé d’interdictions, ne peut être remis en question que par la violence absolue .

    Le monde colonial est un monde compartimenté (a). Sans doute est-il superflu, sur le plan de la description, de rappeler l’existence de villes indigènes et de villes européennes, d’écoles pour indigènes et d’écoles pour Européens (a), comme il est superflu de rappeler l‘apartheid en Afrique du Sud. Pourtant, si nous pénétrons dans l‘intimité de cette compartimentation, nous aurons au moins le bénéfice de mettre en évidence quelques-unes des lignes de force qu’elle comporte. Cette approche du monde colonial, de son arrangement, de sa disposition géographique va nous permettre de délimiter les arêtes à partir desquelles se réorganisera la société décolonisée (f).

    Le monde colonisé est un monde coupé en deuxLa ligne de partage, la frontière en est indiquée par les casernes et les postes de police.  Aux colonies, l’interlocuteur valable et institutionnel du colonisé, le porte-parole du colon et du régime d’oppression est le gendarme ou le soldat. Dans les sociétés de type capitaliste, l’enseignement, religieux ou laïque, la formation de réflexes moraux transmissibles de père en fils, lhonnêteté exemplaire d’ouvriers décorés après cinquante années de bons et loyaux services, l’amour encouragé de l’harmonie et de la sagesse, ces formes esthétiques du respect de l’ordre établi, créent autour de l’exploité une atmosphère de soumission et d’inhibition qui allège considérablement la tâche des forces de l’ordre. Dans les pays capitalistes, entre l’exploité et le pouvoir s’interposent une multitude de professeurs de morale, de conseillers, de « désorientateurs ». Dans les régions coloniales, par contre, le gendarme et le soldat, par leur présence immédiate (a), leurs interventions directes et fréquentes, maintiennent le contact avec le colonisé et lui conseillent, à coups de crosse ou de napalm, de ne pas bouger. On le voit, l’intermédiaire du pouvoir utilise un langage de pure violence. L’intermédiaire n’allège pas l’oppression, ne voile pas la dominationIl les expose, les manifeste avec la bonne conscience des forces de l’ordre. L’intermédiaire porte la violence dans les maisons et dans les cerveaux du colonisé.

    La zone habitée par les colonisés n’est pas complémentaire de la zone habitée par les colons. …La ville du colon est une ville en dur, toute de pierre et de fer. C’est une ville illuminée, asphaltée, où les poubelles regorgent toujours de restes inconnus, jamais vus, même pas rêvés. Les pieds du colon ne sont jamais aperçus…Des pieds protégés par des chaussures solides alors que les rues de leur ville sont nettes, lisses, sans trous, sans cailloux. ..

    La ville du colonisé, ou du moins la ville indigène, le village nègre, la médina, la réserve est un lieu mal famé, peuplé d’hommes mal famés. On y naît n’importe où, n’importe comment. On y meurt n’importe où, de n’importe quoi. C’est un monde sans intervalles, les hommes y sont les uns sur les autres, les cases les unes sur les autres . La ville du colonisé est une ville affamée, affamée de pain, de viande, de chaussures, de charbon, de lumière. La ville du colonisé est une ville accroupie, une ville à genoux, une ville vautrée. C’est une ville de nègres, une ville de bicots. Le regard que le colonisé jette sur la ville du colon est un regard de luxure, un regard d’envie. Rêves de possession. Tous les modes de possession : s’asseoir à la table du colon, coucher dans le lit du colon, avec sa femme si possible (h). Le colonisé est un envieux. Le colon ne l’ignore pas qui, surprenant son regard à la dérive, constate amèrement mais toujours sur le qui-vive : « Ils veulent prendre notre place.» C’est vrai, il n’y a pas un colonisé qui ne rêve au moins une fois par jour de s’installer à la place du colon.

    Ce monde compartimenté, ce monde coupé en deux est habité par des espèces différentes. L’originalité du contexte colonial, c’est que les réalités économiques, les inégalités, l’énorme différence des modes de vie ne parviennent jamais à masquer les réalités humaines (f). Quand on aperçoit dans son immédiateté le contexte colonial, il est patent que ce qui morcelle le monde c’est d’abord le fait d’appartenir ou non à telle espèce, à telle race. Aux colonies, l’infrastructure économique est également une superstructure (g)La cause est conséquence : on est riche parce que blanc, on est blanc parce que riche (g)C’est pourquoi les analyses marxistes doivent être toujours légèrement distendues chaque fois qu’on aborde le problème colonial. Il n’y a pas jusqu’au concept de société précapitaliste, bien étudié par Marx, qui ne demanderait ici à être repensé. Le serf est d’une essence autre que le chevalier, mais une référence au droit divin est nécessaire pour légitimer cette différence statutaire (a). Aux colonies, l’étranger venu d’ailleurs s’est imposé à l’aide de ses canons et de ses machines. En dépit de la domestication réussie, malgré l’appropriation le colon reste toujours un étranger. Ce ne sont ni les usines, ni les propriétés, ni le compte en banque qui caractérisent d’abord la « classe dirigeante ». L’espèce dirigeante est d’abord celle qui vient d’ailleurs, celle qui ne ressemble pas aux autochtones, « les autres » (g et a).

    La violence qui a présidé à l’arrangement du monde colonial, qui a rythmé inlassablement la destruction des formes sociales indigènes, démoli sans restrictions les systèmes de références de l’économie, les modes d’apparence, d’habillement, sera revendiquée et assumée par le colonisé au moment où, décidant d’être l’histoire en actes, la masse colonisée s’engouffrera dans les villes interdites (h). Faire sauter le monde colonial est désormais une image d’action très claire, très compréhensible et pouvant être reprise par chacun des individus constituant le peuple colonisé. Disloquer le monde colonial ne signifie pas qu’après l’abolition des frontières on aménagera des voies de passage entre les deux zones. Détruire le monde colonial c’est ni plus ni moins abolir une zone, l’enfouir au plus profond du sol ou l’expulser du territoire (a et h).

    La mise en question du monde colonial par le colonisé n’est pas une confrontation rationnelle des points de vue. Elle n’est pas un discours sur l’universel, mais l’affirmation échevelée dune originalité posée comme absolue (a) . Le monde colonial est un monde manichéiste. Il ne suffit pas au colon de limiter physiquement, c’est-à-dire à l’aide de sa police et de sa gendarmerie, l’espace du colonisé. Comme pour illustrer le caractère totalitaire de l’exploitation coloniale, le colon fait du colonisé une sorte de quintessence du mal [1]La société colonisée n’est pas seulement décrite comme une société sans valeurs. Il ne suffit pas au colon d’affirmer que les valeurs ont déserté, ou mieux n’ont jamais habité, le monde colonisé. L’indigène est déclaré imperméable à l’éthique, absence de valeurs, mais aussi négation des valeurs. Il est, osons l’avouer, l’ennemi des valeurs. En ce sens, il est le mal absolu . Élément corrosif, détruisant tout ce qui l’approche, élément déformant, défigurant tout ce qui a trait à l’esthétique ou à la morale, dépositaire de forces maléfiques, instrument inconscient et irrécupérable de forces aveugles. Et  M. Meyer pouvait dire sérieusement à l’Assemblée nationale française qu’il ne fallait pas prostituer la République en y faisant pénétrer le peuple algérien. Les valeurs, en effet, sont irréversiblement empoisonnées et infectées dès lors qu’on les met en contact avec le peuple colonisé. Les coutumes du colonisé, ses traditions, ses mythes, surtout ses mythes, sont la marque même de cette indigence (i), de cette dépravation constitutionnelle. C’est pourquoi il faut mettre sur le même plan le DDT qui détruit les parasites, vecteurs de maladie, et la religion chrétienne qui combat dans l’œuf les hérésies, les instincts, le mal. Le recul de la fièvre jaune et les progrès de l’évangélisation font partie du même bilan. Mais les communiqués triomphants des missions renseignent en réalité sur l’importance des ferments d’aliénation introduits au sein du peuple colonisé. Je parle de la religion chrétienne, et personne n’a le droit de s’en étonner. L’Église aux colonies est une Église de Blancs, une église d’étrangers. Elle n’appelle pas l’homme colonisé dans la voie de Dieu mais bien dans la voie du Blanc, dans la voie du maître, dans la voie de l’oppresseur. Et comme on le sait, dans cette histoire il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus.

    Parfois ce manichéisme va jusqu’au bout de sa logique et déshumanise le colonisé. À proprement parler, il l’animalise. Et, de fait, le langage du colon, quand il parle du colonisé, est un langage zoologique (j). On fait allusion aux mouvements de reptation du jaune, aux émanations de la ville indigène, aux hordes, à la puanteur, au pullulement, au grouillement, aux gesticulations. Le colon, quand il veut bien décrire et trouver le mot juste, se réfère constamment au bestiaire (j). L’Européen bute rarement sur les termes « imagés ». Mais le colonisé, qui saisit le projet du colon, le procès précis qu’on lui intente, sait immédiatement à quoi l’on pense. Cette démographie galopante, ces masses hystériques, ces visages d’où toute humanité a fui, ces corps obèses qui ne ressemblent plus à rien, cette cohorte sans tête ni queue, ces enfants qui ont l’air de n’appartenir à personne, cette paresse étalée sous le soleil, ce rythme végétal, tout cela fait partie du vocabulaire colonial. Le général de Gaulle parle des « multitudes jaunes » et M. Mauriac des masses noires, brunes et jaunes qui bientôt vont déferler. Le colonisé sait tout cela et rit un bon coup chaque fois qu’il se découvre animal dans les paroles de l’autre. Car il sait qu’il n’est pas un animal. Et précisément, dans le même temps qu’il découvre son humanité, il commence à fourbir ses armes pour la faire triompher.

    a- Il faut revenir constamment à cette observation de Fanon d’un milieu colonial en émulsion où colons et colonisés restent séparés, non miscibles .

    f- ces arêtes prendront la forme en Algérie après 1962 dans le travail colossal d’une politique de libération et de développement économiques, de la lutte pour la généralisation de l’enseignement, contre l’exode rural accéléré par la répression, les zones interdites et les camps de regroupement qui était une sorte de désertification des campagnes. Boumediene désignera ses tâches par le cryptique des trois révolutions : Agraire, Industrielle et Culturelle en désignant quelles forces étaient capables de les accomplir en tant que forces sociales effectives ou potentielles : fellahs, travailleurs, intellectuels révolutionnaires.   Le courant communiste, représenté par le PAGS les appuiera puissamment mais les appellera Tâches de l’Edification Nationale (T.E.N) pour les distinguer des tâches de la construction socialiste proprement dite.

    g-En arrière-plan de cette affirmation existait en Algérie, particulièrement, une lutte autour de la validité théorique des analyses : est-ce que l’analyse marxiste de classe pouvait rendre compte de la réalité coloniale ? Ou alors le clivage fondamental ou la contradiction fondamentale se situerait ailleurs ?

    h- c’est à la fois un moment du complexe du colonisé (dormir dans son lit), un élément survivant du passé et un moment de libération des muscles, de cette tension décrite par Fanon. L’Algérie a été le lieu où s’est le plus pleinement réalisée ce phénomène, cette abolition de la zone coloniale avec l’occupation des logements des européens laissés vacants. Fanon est visionnaire pour son propre pays aussi l’Algérie forme extrême du colonialisme avec l’Afrique du Sud et la Palestine. Il est probable aussi que Fanon fasse allusion aux manifestations de décembre 1960  qui ont mis fin aux illusions réformistes d’un Ferhat Abbes qui recevaient les présidents des indépendances octroyées (Ahmadou Ahidjo, l’Abbé Fulbert Youlou par exemple)

    i- plus tard après les indépendances politiques en général et en liaison avec la phase deux du complexe du colonisé (s’en prendre à ses congénères) les modernistes poursuivront cette tâche politique de sortir leurs sociétés de leurs cultures, croyances et « archaïques » pour ouvrir la voie à la modernité, entendue comme préalable idéologique au développement. En Algérie c’est d’autant plus cocasse que cet idéalisme historique, ce primat de la conscience sur l’être social, cette croyance que la réalité historique procède de la réforme des idées est devenue la doctrine officielle de la dernière métamorphose du Parti de l’Avant-Garde Socialiste (PAGS)

    j- pour exemple de cette déshumanisation des colonisés, ce bestiaire sioniste : le bestiaire d’Israël : « Les Palestiniens sont comme des cancrelats dans un bocal », (1979…), Rafael Eitan, ex-chef d’état-major de l’armée israélienne, 1979. « Les Palestiniens sont des bêtes qui marchent sur deux pieds », « des criquets qui devraient être écrasés », Menahem Begin, ex-Premier ministre, 1982. « Lorsque nous aurons colonisé le pays, il ne restera plus aux Arabes que de tourner en rond comme des cafards drogués dans une bouteille », (Rafael Eitan ex chef d’état-major et ex-vice-premier ministre israélien, New York Times, 14 avril 1983). « Les Palestiniens seront écrasés comme des criquets … leurs têtes éclatées contre les rochers et les murs », Yitzhak Shamir, ex-Premier ministre, 1er avril 1988. « Les Palestiniens sont comme les crocodiles, plus vous leur donnez de viande, plus ils en veulent », Ehud Barak, ex-Premier ministre, ex-ministre de la Défense, Jerusalem Post du 30 avril 2000.

    ***

    Dans la décolonisation, il y a donc exigence d’une remise en question intégrale de la situation coloniale. Sa définition peut, si on veut la décrire avec précision, tenir dans la phrase bien connue : « Les derniers seront les premiers. » La décolonisation est la vérification de cette phrase. C’est pourquoi, sur le plan de la description,toute décolonisation est une réussite.

    Présentée dans sa nudité, la décolonisation laisse deviner à travers tous ses pores, des boulets rouges, des couteaux sanglants. Car si les derniers doivent être les premiers, ce ne peut être qu’à la suite d’un affrontement décisif et meurtrier (k) des deux protagonistes. Cette volonté affirmée de faire remonter les derniers en tête de file, de les faire grimper les fameux échelons qui définissent une société organisée, ne peut triompher que si on jette dans la balance tous les moyens, y compris, bien sûr, la violence.

    k- dans la dialectique du maître et de l'esclave, l'affrontement décisif a eu lieu avant la relation maître-esclave. Même soumis, même réduit en esclavage, le colonisé ne peut être subsumé sous cette formule. 

    ***

    . Le colonisé qui décide de réaliser ce programme, de s’en faire le moteur, est préparé de tout temps à la violence. Dès sa naissance il est clair pour lui que ce monde rétréci, semé d’interdictions, ne peut être remis en question que par la violence absolue.

    Le monde colonial est un monde compartimenté (d). Sans doute est-il superflu, sur le plan de la description, de rappeler l’existence de villes indigènes et de villes européennes, d’écoles pour indigènes et d’écoles pour Européens (a),comme il est superflu de rappeler lapartheid en Afrique du Sud. Pourtant, si nous pénétrons dans l’intimité de cette compartimentation, nous aurons au moins le bénéfice de mettre en évidence quelques-unes des lignes de force qu’elle comporte. Cette approche du monde colonial, de son arrangement, de sa disposition géographique va nous permettre de délimiter les arêtes partir desquelles se réorganisera la société décolonisée.

    Le monde colonisé est un monde coupé en deux. La ligne de partage, la frontière en est indiquée par les casernes et les postes de police. Aux colonies, l’interlocuteur valable et institutionnel du colonisé, le porte-parole du colon et du régime d’oppression est le gendarme ou le soldat. Dans les sociétés de type capitaliste, l’enseignement, religieux ou laïque, la formation de réflexes moraux transmissibles de père en fils, lhonnêteté exemplaire d’ouvriers décorés après cinquante années de bons et loyaux services, l’amour encouragé de l’harmonie et de la sagesse, ces formes esthétiques du respect de l’ordre établi, créent autour de l’exploité une atmosphère de soumission et d’inhibition qui allège considérablement la tâche des forces de l’ordre. Dans les pays capitalistes, entre l’exploité et le pouvoir s’interposent une multitude de professeurs de morale, de conseillers, de « désorientateurs ». Dans les régions coloniales, par contre, le gendarme et le soldat, par leur présence immédiate (f), leurs interventions directes et fréquentes, maintiennent le contact avec le colonisé et lui conseillent, à coups de crosse ou de napalm, de ne pas bouger (g). On le voit, l’intermédiaire du pouvoir utilise un langage de pure violence. L’intermédiaire n’allège pas l’oppression, ne voile pas la domination. Il les expose, les manifeste avec la bonne conscience des forces de l’ordre. L’intermédiaire porte la violence dans les maisons et dans les cerveaux du colonisé.

    La zone habitée par les colonisés n’est pas complémentaire de la zone habitée par les colons (a). La ville du colon est une ville en dur, toute de pierre et de fer. C’est une ville illuminée, asphaltée, où les poubelles regorgent toujours de restes inconnus, jamais vus, même pas rêvés. Les pieds du colon ne sont jamais aperçus…Des pieds protégés par des chaussures solides alors que les rues de leur ville sont nettes, lisses, sans trous, sans cailloux. ..

    La ville du colonisé, ou du moins la ville indigène, le village nègre, la médina, la réserve est un lieu mal famé, peuplé d’hommes mal famés. On y naît n’importe où, n’importe comment. On y meurt n’importe où, de n’importe quoi. C’est un monde sans intervalles, les hommes y sont les uns sur les autres, les cases les unes sur les autres (j-).La ville du colonisé est une ville affamée, affamée de pain, de viande, de chaussures, de charbon, de lumière. La ville du colonisé est une ville accroupie, une ville à genoux, une ville vautrée. C’est une ville de nègres, une ville de bicots. Le regard que le colonisé jette sur la ville du colon est un regard de luxure, un regard d’envie. Rêves de possession. Tous les modes de possession : s’asseoir à la table du colon, coucher dans le lit du colon, avec sa femme si possible (g). Le colonisé est un envieux. Le colon ne l’ignore pas qui, surprenant son regard à la dérive, constate amèrement mais toujours sur le qui-vive : « Ils veulent prendre notre place.(j) » C’est vrai, il n’y a pas un colonisé qui ne rêve au moins une fois par jour de s’installer à la place du colon.

    Ce monde compartimenté, ce monde coupé en deux est habité par des espèces différentes. L’originalité du contexte colonial, c’est que les réalités économiques, les inégalités, l’énorme différence des modes de vie ne parviennent jamais à masquer les réalités humaines . Quand on aperçoit dans son immédiateté le contexte colonial, il est patent que ce qui morcelle le monde c’est d’abord le fait d’appartenir ou non à telle espèce, à telle race. Aux colonies, l’infrastructure économique est également une superstructure . La cause est conséquence :on est riche parce que blanc, on est blanc parce que riche. C’est pourquoi les analyses marxistes doivent être toujours légèrement distendues chaque fois qu’on aborde le problème colonial. Il n’y a pas jusqu’au concept de société précapitaliste, bien étudié par Marx, qui ne demanderait ici à être repensé. Le serf est d’une essence autre que le chevalier, mais une référence au droit divin est nécessaire pour légitimer cette différence statutaire. Aux colonies, l’étranger venu d’ailleurs s’est imposé à l’aide de ses canons et de ses machines. En dépit de la domestication réussie, malgré l’appropriation le colon reste toujours un étranger. Ce ne sont ni les usines, ni les propriétés, ni le compte en banque qui caractérisent d’abord la « classe dirigeante ». L’espèce dirigeante est d’abord celle qui vient d’ailleurs, celle qui ne ressemble pas aux autochtones, « les autres » .

    La violence qui a présidé à l’arrangement du monde colonial, qui a rythmé inlassablement la destruction des formes sociales indigènes, démoli sans restrictions les systèmes de références de l’économie, les modes d’apparence, d’habillement, sera revendiquée et assumée par le colonisé au moment où, décidant d’être l’histoire en actes, la masse colonisée s’engouffrera dans les villes interdites (h). Faire sauter le monde colonial est désormais une image d’action très claire, très compréhensible et pouvant être reprise par chacun des individus constituant le peuple colonisé. Disloquer le monde colonial ne signifie pas qu’après l’abolition des frontières on aménagera des voies de passage entre les deux zones. Détruire le monde colonial c’est ni plus ni moins abolir une zone, lenfouir au plus profond du sol ou l’expulser du territoire.

    La mise en question du monde colonial par le colonisé n’est pas une confrontation rationnelle des points de vue. Elle n’est pas un discours sur l’universel, mais l’affirmation échevelée d’une originalité posée comme absolue . Le monde colonial est un monde manichéiste. Il ne suffit pas au colon de limiter physiquement, c’est-à-dire à l’aide de sa police et de sa gendarmerie, l’espace du colonisé. Comme pour illustrer le caractère totalitaire de l’exploitation coloniale, le colon fait du colonisé une sorte de quintessence du mal [1]. La société colonisée n’est pas seulement décrite comme une société sans valeurs. Il ne suffit pas au colon d’affirmer que les valeurs ont déserté, ou mieux n’ont jamais habité, le monde colonisé. L’indigène est déclaré imperméable à l’éthique, absence de valeurs, mais aussi négation des valeurs. Il est, osons l’avouer, l’ennemi des valeurs. En ce sens, il est le mal absolu . Élément corrosif, détruisant tout ce qui l’approche, élément déformant, défigurant tout ce qui a trait à l’esthétique ou à la morale, dépositaire de forces maléfiques , instrument inconscient et irrécupérable de forces aveugles. Et M. Meyer pouvait dire sérieusement à l’Assemblée nationale française qu’il ne fallait pas prostituer la République en y faisant pénétrer le peuple algérien. Les valeurs, en effet, sont irréversiblement empoisonnées et infectées dès lors qu’on les met en contact avec le peuple colonisé. Les coutumes du colonisé, ses traditions, ses mythes, surtout ses mythes, sont la marque même de cette indigence, de cette dépravation constitutionnelle (i). C’est pourquoi il faut mettre sur le même plan le DDT qui détruit les parasites, vecteurs de maladie, et la religion chrétienne qui combat dans l’œuf les hérésies, les instincts, le mal. Le recul de la fièvre jaune et les progrès de l’évangélisation font partie du même bilan. Mais les communiqués triomphants des missions renseignent en réalité sur l’importance des ferments d’aliénation introduits au sein du peuple colonisé. Je parle de la religion chrétienne, et personne n’a le droit de s’en étonner. L’Église aux colonies est une Église de Blancs, une église d’étrangers. Elle n’appelle pas l’homme colonisé dans la voie de Dieu mais bien dans la voie du Blanc, dans la voie du maître, dans la voie de l’oppresseur. Et comme on le sait, dans cette histoire il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus.

    Parfois ce manichéisme va jusqu’au bout de sa logique et déshumanise le colonisé. À proprement parler, il l’animalise. Et, de fait, le langage du colon, quand il parle du colonisé, est un langage zoologique . On fait allusion aux mouvements de reptation du jaune, aux émanations de la ville indigène, aux hordes, à la puanteur, au pullulement, au grouillement, aux gesticulations. Le colon, quand il veut bien décrire et trouver le mot juste, se réfère constamment au bestiaire. L’Européen bute rarement sur les termes « imagés ». Mais le colonisé, qui saisit le projet du colon, le procès précis qu’on lui intente, sait immédiatement à quoi l’on pense. Cette démographie galopante, ces masses hystériques, ces visages d’où toute humanité a fui, ces corps obèses qui ne ressemblent plus à rien, cette cohorte sans tête ni queue, ces enfants qui ont l’air de n’appartenir à personne, cette paresse étalée sous le soleil, ce rythme végétal, tout cela fait partie du vocabulaire colonial. Le général de Gaulle parle des « multitudes jaunes  »et M. Mauriac des masses noires, brunes et jaunes qui bientôt vont déferler Le colonisé sait tout cela et rit un bon coup chaque fois qu’il se découvre animal dans les paroles de l’autre. Car il sait qu’il n’est pas un animal. Et précisément, dans le même temps qu’il découvre son humanité, il commence à fourbir ses armes pour la faire triompher.

    h-. Il est probable aussi que Fanon fasse, aussi,  allusion aux manifestations de décembre 1960  qui ont mis fin aux illusions réformistes d'un Ferhat Abbes qui recevaient les présidents des indépendances octroyées (Ahmadou Ahidjo, l'Abbé Fulbert Youlou par exemple) 
    d-  il y a rejet chez Fanon d’une relation, sur le mode « dialectique du maître et de l’esclave » entre colon et colonisé, ce sont deux substances, c’est dire deux réalités existantes par elles-mêmes, sans nécessité de l’autre. La relation colon-colonisé ne peut être ainsi un cas particulier de la dialectique du maitre et de l’esclave.
    i- plus tard après les indépendances politiques en général et en liaison avec la phase deux du complexe du colonisé (s'en prendre à ses congénères) les modernistes poursuivront cette tâche politique de sortir leurs sociétés de leurs cultures, croyances et "archaïques" pour ouvrir la voie à la modernité, entendue comme préalable idéologique au développement. En Algérie c'est d'autant plus cocasse que cet idéalisme historique, ce primat de la conscience sur l'être social, cette croyance que la réalité historique procède de la réforme des idées est devenue la doctrine officielle de la dernière métamorphose du Parti de l'Avant-Garde Socialiste (PAGS)  
    j- pour exemple de cette déshumanisation des colonisés, ce bestiaire sioniste : le bestiaire d’Israël :   « Les Palestiniens sont comme des cancrelats dans un bocal », (1979…), Rafael Eitan, ex-chef d’état-major de l’armée israélienne, 1979. « Les Palestiniens sont des bêtes qui marchent sur deux pieds », « des criquets qui devraient être écrasés », Menahem Begin, ex-Premier ministre, 1982. « Lorsque nous aurons colonisé le pays, il ne restera plus aux Arabes que de tourner en rond comme des cafards drogués dans une bouteille », (Rafael Eitan ex chef d’état-major et ex-vice-premier ministre israélien, New York Times, 14 avril 1983). « Les Palestiniens seront écrasés comme des criquets … leurs têtes éclatées contre les rochers et les murs », Yitzhak Shamir, ex-Premier ministre, 1er avril 1988. « Les Palestiniens sont comme les crocodiles, plus vous leur donnez de viande, plus ils en veulent », Ehud Barak, ex-Premier ministre, ex-ministre de la Défense, Jerusalem Post du 30 avril 2000.

    ***

    Le problème de la vérité doit également retenir notre attention. Au sein du peuple, de tout temps, la vérité n’est due qu’aux nationaux. Aucune vérité absolue, aucun discours sur la transparence de l’âme ne peut effriter cette position. Au mensonge de la situation coloniale, le colonisé répond par un mensonge égal. La conduite est ouverte avec les nationaux, crispée et illisible avec les colons. Le vrai, c’est ce qui précipite la dislocation du régime colonial, c’est ce qui favorise l’émergence de la nation. Le vrai, c’est ce qui protège les indigènes et perd les étrangers. Dans le contexte colonial il n’y a pas de conduite de vérité. Et le bien est tout simplement ce qui leur fait du mal.

    On voit donc que le manichéisme premier qui régissait la société coloniale est conservé intact dans la période de décolonisation . C’est que le colon ne cesse jamais d’être l’ennemi, l’antagoniste, très précisément l’homme à abattre. L’oppresseur, dans sa zone, fait exister le mouvement, mouvement de domination, d’exploitation, de pillage. Dans l’autre zone, la chose colonisée lovée, pillée, alimente comme elle peut ce mouvement, qui va sans transition de la berge du territoire aux palais et aux docks de la « métropole ». Dans cette zone figée, la surface est étale, le palmier se balance devant les nuages, les vagues de la mer ricochent sur les galets, les matières premières vont et viennent, légitimant la présence du colon, tandis qu’accroupi, plus mort que vif, le colonisé s’éternise dans un rêve toujours le même. Le colon fait l’histoire. Sa vie est une épopée, une odyssée. Il est le commencement absolu : « Cette terre, c’est nous qui l’avons faite. » Il est la cause continuée : « Si nous partons, tout est perdu, cette terre retournera au Moyen Âge. (k)» En face de lui, des êtres engourdis, travaillés de l’intérieur par les fièvres et les « coutumes ancestrales », constituent un cadre quasi minéral au dynamisme novateur du mercantilisme colonial.

    Le colon fait l’histoire et sait qu’il la fait. Et parce qu’il se réfère constamment à l’histoire de sa métropole, il indique en clair qu’il est ici le prolongement de cette métropole. L’histoire qu’il écrit n’est donc pas l’histoire du pays qu’il dépouille mais l’histoire de sa nation en ce qu’elle écume, viole et affame (l). L’immobilité à laquelle est condamné le colonisé ne peut être remise en question que si le colonisé décide de mettre un terme à l’histoire de la colonisation, à l’histoire du pillage, pour faire exister l’histoire de la nation, l’histoire de la décolonisation.

    Monde compartimenté, manichéiste, immobile, monde de statues : la statue du général qui a fait la conquête, la statue de l’ingénieur qui a construit le pont. Monde sûr de lui, écrasant de ses pierres les échines écorchées par le fouet. Voilà le monde colonial. L’indigène est un être parqué, l’apartheid n’est qu’une modalité de la compartimentation du monde colonial. La première chose que l’indigène apprend, c’est à rester à sa place, à ne pas dépasser les limites. C’est pourquoi les rêves de l’indigène sont des rêves musculaires, des rêves d’action, des rêves agressifs. Je rêve que je saute, que je nage, que je cours, que je grimpe. Je rêve que j’éclate de rire, que je franchis le fleuve d’une enjambée, que je suis poursuivi par des meutes de voitures qui ne me rattrapent jamais. Pendant la colonisation, le colonisé n’arrête pas de se libérer entre neuf heures du soir et six heures du matin.

    Cette agressivité sédimentée dans ses muscles, le colonisé va la manifester d’abord contre les siens (g). C’est la période où les nègres se bouffent entre eux et où les policiers, les juges d’instruction ne savent plus où donner de la tête devant l’étonnante [54] criminalité nord-africaine. Nous verrons plus loin ce qu’il faut penser de ce phénomène [2]. Face à l’arrangement colonial le colonisé se trouve dans un état de tension permanente. Le monde du colon est un monde hostile, qui rejette, mais dans le même temps c’est un monde qui fait envie. Nous avons vu que le colonisé rêve toujours de s’installer à la place du colon. Non pas de devenir un colon, mais de se substituer au colon (m). Ce monde hostile, pesant, agressif, parce que repoussant de toutes ses aspérités la masse colonisée, représente non pas l’enfer duquel on voudrait s’éloigner le plus rapidement possible mais un paradis à portée de main que protègent de terribles molosses.

    k- cette affirmation survit sous différentes formes mais la plus courante est la question récurrente « qu’avez-vous fait de votre indépendance ? » aussi bien des anciens colons et leurs descendants politiques que des colonisés atteints du complexe du colonisé (phase 2). 
    l- la démarche de la mémoire partagée et la ruse de Stora et Macron est d'effacer la réalité du pillage et du viol pour transformer la colonisation en acte de "bonne foi"    
    m-une grande part du succès de la contre-révolution qui a suivi la mort de Boumediene, tient à ce facteur d'autant plus effectif qu'on remonte la hiérarchie du pouvoir. Comme toutes les pulsions inconscientes, se substituer au colon multiplie ses masques pour franchir les garde-fous du sur-moi, aussi bien pour les biens matériels du colon que pour les statuts moraux et culturels substitutifs (dont la manie algérienne de croire à la supériorité du scripteur maquillée sous l'admiration de l'écrivain quoiqu'il écrive (parce qu'aucune des formes économiques et sociales de classe n'a imposé son hégémonie sur notre société et permis l'émergence de visions de classe) jusqu'au jour où les Daoud et Sansal dévoilent leur rôles d'informateurs indigènes.

    Les rapports colon-colonisé sont des rapports de masse. Au nombre, le colon oppose sa force. Le colon est un exhibitionniste. Son souci de sécurité l’amène à rappeler à haute voix au colonisé que « Le maître, ici, c’est moi ». Le colon entretient chez le colonisé une colère qu’il stoppe à la sortie. Le colonisé est pris dans les mailles serrées du colonialisme. Mais nous avons vu qu’à l’intérieur le colon n’obtient qu’une pseudo-pétrification. La tension musculaire du colonisé se libère périodiquement dans des explosions sanguinaires : luttes tribales, luttes de çofs, luttes entre individus (g).

    g- c’est la deuxième phase du complexe du colonisé, celle de s’en rendre à son congénère. C’est la plus durable des phases au-delà même de l’indépendance, elle est tenace et se renouvelle dans chaque situation où apparait n’importe quelle supériorité de n’importe quel pays perçu comme partie du monde colonial 

    Toutefois, dans la lutte de libération, ce peuple autrefois réparti en cercles irréels, ce peuple en proie à un effroi indicible mais heureux de se perdre dans une tourmente onirique (k), se disloque, se réorganise et enfante dans le sang et les larmes des confrontations très réelles et très immédiates (g). Donner à manger aux moudjahidines, poster des sentinelles, venir en aide aux familles privées du nécessaire, se substituer au mari abattu ou emprisonné : telles sont les tâches concrètes auxquelles le peuple est convié dans la lutte de libération.

    On assistera au cours de la lutte de libération à une désaffection singulière pour ces pratiques. Le dos au mur, le couteau sur la gorge ou, pour être plus précis, l’électrode sur les parties génitales, le colonisé va être sommé de ne plus se raconter d’histoires (n).

    Après des années d’irréalisme, après s’être vautré dans les phantasmes les plus étonnants, le colonisé, sa mitraillette au poing, affronte enfin les seules forces qui lui contestaient son être : celles du colonialisme (n). Et le jeune colonisé qui grandit dans une atmosphère de fer et de feu peut bien se moquer – il ne s’en prive pas – des ancêtres zombies, des chevaux à deux têtes, des morts qui se réveillent, des djinns qui profitent d’un bâillement pour s’engouffrer dans le corps (o). Le colonisé découvre le réel et le transforme dans le mouvement de sa praxis, dans l’exercice de la violence, dans son projet de libération.

    Nous avons vu que cette violence, pendant toute la durée de la période coloniale, quoique à fleur de peau, tourne à vide. Nous l’avons vue canalisée par les décharges émotionnelles de la danse ou de la possession. Nous l’avons vue s’épuiser en luttes fratricides. Le problème se pose maintenant de saisir cette violence en train de se réorienter. Alors qu’elle se complaisait dans les mythes et qu’elle s’ingéniait à découvrir des occasions de suicide collectif, voici que des conditions nouvelles vont lui permettre de changer d’orientation.

    Sur le plan de la tactique politique et de l’Histoire, un problème théorique d’une importance capitale est posé à l’époque contemporaine par la libération des colonies ; quand peut-on dire que la situation est mûre pour un mouvement de libération nationale ? Quelle doit en être l’avant-garde ? Parce que les décolonisations ont revêtu des formes multiples, la raison hésite et s’interdit de dire ce qui est une vraie décolonisation et ce qui est une fausse décolonisation. Nous verrons, que, pour l’homme engagé, il y a urgence à décider des moyens, de la tactique, c’est-à-dire de la conduite et de l’organisation. Hors cela, il n’y a plus que volontarisme aveugle avec les aléas terriblement réactionnaires qu’il comporte.

    Quelles sont les forces qui, dans la période coloniale, proposent à la violence du colonisé de nouvelles voies, de nouveaux pôles d’investissement ? Ce sont d’abord les partis politiques et les élites intellectuelles ou commerciales. Or ce qui caractérise certaines formations politiques, c’est le fait qu’elles proclament des principes mais s’abstiennent de lancer des mots d’ordre. Toute l’activité de ces partis politiques nationalistes dans la période coloniale est une activité de type électoraliste, c’est une suite de dissertations philosophico-politiques sur le thème du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, du droit des hommes à la dignité et au pain, l’affirmation ininterrompue du principe « un homme-une voix ». Les partis politiques nationalistesn’insistent jamais sur la nécessité de l’épreuve de force, parce que leur objectif n’est pas précisément le renversement radical du système. Pacifistes, légalistes, en fait partisans de l’ordre… nouveau, ces formations politiques posent crûment à la bourgeoisie colonialiste la question qui leur est essentielle : « Donnez-nous plus de pouvoir. » Sur le problème spécifique de la violence, les élites sont ambiguës. Elles sont violentes dans les paroles et réformistes dans les attitudes. Quand les cadres politiques nationalistes bourgeois disent une chose, ils signifient sans ambages qu’ils ne la pensent pas réellement.


    o- première de la phase du complexe du colonisé : l'évitement, faire comme si le colon n'existait pas, opposer à sa force et sa puissance celles des ancêtres ou des êtres surnaturels indigènes, celle des ancêtres. Cette phase est elle-même très dialectique, dans le cas où on oppose au mythe colonial d'une terre sans peuple et sans passé, la mémoire des civilisations indigènes deviennent des "contre-mythes", un moment de résistance et d'opposition.


    n- c'est la pratique de la libération qui libère des mythologies et entraîne le colonisé dans le processus de sa transformation. Une fois de plus Fanon nous rappelle que c'est l'Être social qui détermine la conscience et que c'est la transformation de cet Être qui transforme à la conscience jusqu'au point permis par cette transformation. Aucune leçon de rationalisme n'aura d'effet sur l'Être social, mesurez le au succès d'un intellectuel de bonne foi comme Arkoun.

    ***

    La paysannerie est laissée systématiquement de côté par la propagande de la plupart des partis nationalistes. Or il est clair que, dans les pays coloniaux, seule la paysannerie est révolutionnaire (l). Elle n’a rien à perdre et tout à gagner. Le paysan, le déclassé, l’affamé est l’exploité qui découvre le plus vite que la violence, seule, paie. Pour lui, il n’y a pas de compromis, pas de possibilité d’arrangement. La colonisation ou la décolonisation, c’est simplement un rapport de forces. L’exploité s’aperçoit que sa libération suppose tous les moyens et d’abord la force. Lorsqu’en 1956, après la capitulation de M. Guy Mollet devant les colons d’Algérie, le Front de libération nationale, dans un tract célèbre, constatait que le colonialisme ne lâche que le couteau sur la gorge, aucun Algérien vraiment n’a trouvé ces termes trop violents. Le tract ne faisait qu’exprimer ce que tous les Algériens ressentaient au plus profond d’eux-mêmes : le colonialisme n’est pas une machine à penser, n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence.

    Au moment de l’explication décisive, la bourgeoisie colonialiste, qui était jusque-là restée coite, entre en action. Elle introduit cette nouvelle notion qui est à proprement parler une création de la situation coloniale : la non-violence. Dans sa forme brute cette non-violence signifie aux élites intellectuelles et économiques colonisées que la bourgeoisie colonialiste a les mêmes intérêts qu’elles et qu’il devient donc indispensable, , de parvenir à un accord pour le salut commun (j).La non-violence est une tentative de régler le problème colonial, autour d’un tapis vert avant tout geste irréversible, toute effusion de sang, tout acte regrettable. Mais si les masses, sans attendre que les chaises soient disposées autour du tapis vert, n’écoutent que leur propre voix et commencent les incendies et les attentats, on voit alors les « élites » et les dirigeants des partis bourgeois nationalistes se précipiter vers les colonialistes et leur dire : « C’est très grave ! On ne sait pas comment tout cela va finir, il faut trouver une solution, il faut trouver un compromis. »

    l- question-clé qui suscitera bien des débats, dans les premières années postindépendance, chez quelques jeunes communistes algériens, dont moi, sur la primauté révolutionnaire en paysannerie et classe ouvrière. La qualification de Fanon de « paysanniste » par nos aînés m’apparaît maintenant comme un blocage de la réflexion dur la résistance et la guerre populaire qu’explorera plus tard Ahmed Akkache dans ses textes.

    ***

    Il est vrai que les instruments sont importants dans le domaine de la violence, puisque tout repose en définitive sur la répartition de ces instruments. Mais il se trouve que, dans ce domaine, la libération des territoires coloniaux apporte un éclairage nouveau. On a vu par exemple que pendant la campagne d’Espagne, cette authentique guerre coloniale, Napoléon, malgré des effectifs qui ont atteint, pendant les offensives du printemps 1810, le chiffre énorme de 400 000 hommes, fut contraint de reculer. Pourtant l’armée française faisait trembler toute l’Europe par ses instruments de guerre, par la valeur de ses soldats, par le génie militaire de ses capitaines. Face aux moyens énormes des troupes napoléoniennes, les Espagnols qu’animait une foi nationale inébranlable, découvrirent cette fameuse guérilla que, vingt-cinq ans plus tôt les miliciens américains avaient expérimentée contre les troupes anglaises. Mais la guérilla du colonisé ne serait rien comme instrument de violence opposé à d’autres instruments de violence, si elle n’était pas un élément nouveau dans le processus global de la compétition entre trusts et monopoles.

    Au début de la colonisation, une colonne pouvait occuper des territoires immenses : le Congo, le Nigéria, la Côte-d’Ivoire, etc. Mais aujourd’hui la lutte nationale du colonisé s’insère dans une situation absolument nouvelle. Le capitalisme, dans sa période d’essor, voyait dans les colonies une source de matières [premières qui, manufacturées, pouvaient être déversées sur le marché européen. Après une phase d’accumulation du capital, il en arrive aujourd’hui à modifier sa conception de la rentabilité d’une affaire. Les colonies sont devenues un marché. La population coloniale est une clientèle qui achète. Dès lors, si la garnison doit être éternellement renforcée, si le commerce se ralentit, c’est-à-dire si les produits manufacturés et industrialisés ne peuvent plus être exportés, c’est la preuve que la solution militaire doit être écartée. Une domination aveugle de type esclavagiste n’est économiquement pas rentable pour la métropole. La fraction monopoliste de la bourgeoisie métropolitaine ne soutient pas un gouvernement dont la politique est uniquement celle de l’épée. Ce que les industriels et les financiers de la métropole attendent de leur gouvernement, ce n’est pas qu’il décime les peuplades mais qu’il sauvegarde, à l’aide de conventions économiques, leurs « intérêts légitimes ».

    Il existe donc une complicité objective du capitalisme avec les forces violentes qui éclatent dans le territoire colonial . De plus, le colonisé n’est pas seul face à l’oppresseur. Il y a, bien sûr, l’aide politique et diplomatique des pays et des peuples progressistes. Mais il y a surtout la compétition, la guerre impitoyable que se livrent les groupes financiers. Une conférence de Berlin avait pu répartir l’Afrique déchiquetée entre trois ou quatre pavillons. Actuellement, ce qui est important, ce n’est pas que telle région africaine soit terre de souveraineté française ou belge : ce qui importe, c’est que les zones économiques soient protégées. Le pilonnage d’artillerie, la politique de la terre brûlée ont fait place à la sujétion économique. Aujourd’hui on ne mène plus de guerre de répression contre tel sultan rebelle. On est plus élégant, moins sanguinaire, et on décide la liquidation pacifique du régime castriste. On essaie d’étrangler la Guinée, on supprime Mossadegh. Le dirigeant national qui a peur de la violence a donc tort s’il s’imagine que le colonialisme va « tous nous massacrer ». Les militaires, bien sûr, continuent à jouer avec les poupées datant de la conquête, mais les milieux financiers ont vite fait de les ramener à la réalité.

    C’est pourquoi il est demandé aux partis politiques nationalistes raisonnables d’exposer le plus clairement possible leurs revendications et de chercher avec le partenaire colonialiste, dans le calme et l’absence de passion, une solution qui respecte les intérêts des deux parties.

    m- c’est le cœur du concept de néocolonialisme que construit en direct Franz Fanon, le rappel que si les Etats procèdent aux conquêtes et à l’occupation des territoires, ce sont les entreprises privées qui colonisent(relisez Lénine) et dictent à l’Etat colonial quelle forme de colonisation correspond le mieux à leurs intérêts. Le plan Trump, variante développée du Grand Moyen Orient (du Pakistan à notre pays inclus dans la zone MENA) Orient et du Nouveau Moyen Orient de Barack Obama et Netanyahu (qui concerne aussi notre pays inclus dans la zone MENA) poursuit ce but de reconfigurer la région pour les intérêts du Grand Capital

    Le peuple utilise également pour se maintenir en forme, pour entretenir sa capacité révolutionnaire, certains épisodes de la vie de la collectivité. Le bandit, par exemple, qui tient la campagne pendant des journées face aux gendarmes lancés à ses trousses, celui qui, dans un combat singulier, succombe après avoir abattu quatre ou cinq policiers, celui qui se suicide pour ne pas « donner » ses complices constituent pour le peuple des phares, des schèmes d’actions, des « héros ». Et il ne sert à rien, évidemment, de dire que tel héros est un voleur, une crapule ou un dépravé. Si l’acte pour lequel cet homme est poursuivi par les autorités colonialistes est un acte exclusivement dirigé contre une personne ou un bien colonial, alors la démarcation est nette, flagrante. Le processus d’identification est automatique.

    Il faut signaler également le rôle que joue, dans ce phénomène de maturation, l’histoire de la résistance nationale à la conquête. Les grandes figures du peuple colonisé sont toujours celles qui ont dirigé la résistance nationale à l’invasion. Béhanzin, Soundiata, Samory, Abdel Kader revivent avec une particulière intensité dans la période qui précède l’action. [Boumediene] C’est la preuve que le peuple s’apprête à se remettre en marche, à interrompre le temps mort introduit par le colonialisme, à faire l’Histoire.

    Le surgissement de la nation nouvelle, la démolition des structures coloniales sont le résultat soit d’une lutte violente du peuple indépendant, soit de l’action, contraignante pour le régime colonial, de la violence périphérique assumée par d’autres peuples colonisés.

    Le peuple colonisé n’est pas seul. En dépit des efforts du colonialisme, ses frontières demeurent perméables aux nouvelles, aux échos. Il découvre que la violence est atmosphérique, qu’elle éclate çà et là, et çà et là emporte le régime colonial. Cette violence qui réussit a un rôle non seulement informateur mais opératoire pour le colonisé. La grande victoire du peuple vietnamien à Dien-Bien-Phu n’est plus, à strictement parler, une victoire vietnamienne. À partir de juillet 1954, le problème que se sont posé les peuples coloniaux a été le suivant : « Que faut-il faire pour réaliser un Dien-Bien-Phu ? Comment s’y prendre ? » De la possibilité de ce Dien-Bien-Phu, aucun colonisé ne pouvait plus douter. Ce qui faisait le problème, c’était l’aménagement des forces, leur organisation, leur date d’entrée en action. Cette violence ambiante ne modifie pas les seuls colonisés mais également les colonialistes qui prennent conscience de Dien-Bien-Phu multiples. C’est pourquoi une véritable panique ordonnée va s’emparer des gouvernements colonialistes. Leur propos est de prendre les devants, de tourner à droite le mouvement de libération, de désarmer le peuple : vite, décolonisons. Décolonisons le Congo avant qu’il ne se transforme en Algérie. Votons la loi-cadre pour l’Afrique, créons la Communauté, rénovons cette Communauté mais, je vous en conjure, décolonisons, décolonisons… On décolonise à une telle allure qu’on impose l’indépendance à Houphouët-Boigny. À la stratégie du Dien-Bien-Phu, définie par le colonisé, le colonialiste répond par la stratégie de l’encadrement… dans le respect de la souveraineté des États.

    Mais revenons à cette violence atmosphérique, à cette violence à fleur de peau. Nous avons vu dans le développement de sa maturation que beaucoup de courroies la prennent en charge et la mènent à la sortie. En dépit des métamorphoses que le régime colonial lui impose dans les luttes tribales ou régionalistes, la violence s’achemine, le colonisé identifie son ennemi, met un nom sur tous ses malheurs et jette dans cette nouvelle voie toute la force exacerbée de sa haine et de sa colère. Mais comment passons-nous de l’atmosphère de violence à la violence en action  ? Qu’est-ce qui fait exploser la marmite ? Il y a le fait, d’abord, que ce développement ne laisse pas inentamée la béatitude du colon. Le colon qui « connaît » les indigènes s’aperçoit à plusieurs indices que quelque chose est en train de changer. Les bons indigènes se font rares, les silences s’étendent à l’approche de l’oppresseur. Quelquefois les regards se font durs, les attitudes et les propos carrément agressifs. Les partis nationalistes s’agitent, multiplient les meetings et, dans le même temps, les forces de police sont augmentées, des renforts de troupe arrivent. Les colons, les agriculteurs surtout, isolés dans leurs fermes, sont les premiers à s’alarmer. Ils réclament des mesures énergiques.

    Les autorités prennent en effet des mesures spectaculaires, arrêtent un ou deux leaders, organisent des défilés militaires, des manœuvres, des vols aériens. Les démonstrations, les exercices belliqueux, cette odeur de poudre qui, maintenant, charge l’atmosphère, ne font pas reculer le peuple. Ces baïonnettes et ces canonnades renforcent son agressivité. Une atmosphère de drame s’installe, où chacun veut prouver qu’il est prêt à tout. C’est dans ces circonstances que le coup part tout seul car les nerfs sont fragilisés, la peur s’est installée, on est sensible de la gâchette. Un incident banal et le mitraillage commence : c’est Sétif en Algérie, ce sont les Carrières centrales au Maroc, c’est Moramanga à Madagascar.

    Les répressions, loin de briser l’élan, scandent les progrès de la conscience nationale (n). Aux colonies, les hécatombes, à partir d’un certain stade de développement embryonnaire de la conscience, renforcent cette conscience, car elles indiquent qu’entre oppresseurs et opprimés tout se résout par la force. Il faut signaler ici que les partis politiques n’ont pas lancé le mot d’ordre de l’insurrection armée, n’ont pas préparé cette insurrection. Toutes ces répressions, tous ces actes suscités par la peur ne sont pas voulus par les dirigeants. Les événements les prennent de court. C’est alors que le colonialisme peut décider d’arrêter les leaders nationalistes. Mais aujourd’hui les gouvernements des pays colonialistes savent parfaitement qu’il est très dangereux de priver les masses de leur leader. Car alors le peuple, n’étant plus bridé, se jette dans la jacquerie, les mutineries et les « meurtres bestiaux ». Les masses donnent libre cours à leurs « instincts sanguinaires » et imposent au colonialisme la libération des leaders, auxquels reviendra la tâche difficile de ramener le calme. Le peuple colonisé, qui avait spontanément investi sa violence dans la tâche colossale de destruction du système colonial, va se retrouver en peu de temps avec le mot d’ordre inerte, infécond : « Libérez X ou Y [4]. » Alors le colonialisme libérera ces hommes et discutera avec eux. L’heure des bals populaires a commencé.

    Dans un autre cas, l’appareil des partis politiques peut rester intact. Mais à la suite de la répression colonialiste et de la réaction spontanée du peuple les partis se trouvent débordés par leurs militants. La violence des masses s’oppose vigoureusement aux forces militaires de l’occupant, la situation se détériore et pourrit. Les dirigeants en liberté restent alors sur la touche. Devenus soudain inutiles avec leur bureaucratie et leur programme raisonnable, on les voit, loin des événements, tenter la suprême imposture de « parler au nom de la nation muselée ». En règle générale, le colonialisme se jette avec avidité sur cette aubaine, transforme ces inutiles en interlocuteurs et, en quatre secondes, leur donne l’indépendance, à charge pour eux de ramener l’ordre

    On voit donc que tout le monde est conscient de cette violence et que la question n’est pas toujours d’y répondre par une plus grande violence mais plutôt de voir comment désamorcer la crise.

    Qu’est-ce donc en réalité que cette violence ? Nous l’avons vu, c’est l’intuition qu’ont les masses colonisées que leur libération doit se faire, et ne peut se faire que par la force. Par quelle aberration de l’esprit ces hommes sans technique, affamés et affaiblis, non rompus aux méthodes d’organisation, en arrivent-ils, face à la puissance économique et militaire de l’occupant, à croire que seule la violence pourra les libérer ? Comment peuvent-ils espérer triompher ?

    Car la violence, et c’est là le scandale, peut constituer, en tant que méthode, le mot d’ordre d’un parti politique. Des cadres peuvent appeler le peuple à la lutte armée. Il faut réfléchir à cette problématique de la violence. Que le militarisme allemand décide de régler ses problèmes de frontières par la force ne nous surprend point,mais que le peuple angolais, par exemple, décide de prendre les armes, que le peuple algérien rejette toute méthode qui ne soit pas violente, prouve que quelque chose s’est passé ou est en train de se passer. Les hommes colonisés, ces esclaves des temps modernes, sont impatients. Ils savent que seule cette folie peut les soustraire à l’oppression coloniale. Un nouveau type de rapports s’est établi dans le monde. Les peuples sous-développés font craquer leur chaîne et l’extraordinaire, c’est qu’ils réussissent. On peut prétendre qu’à l’heure du spoutnik il est ridicule de mourir de faim, mais pour les masses colonisées l’explication est moins lunaire. La vérité, c’est qu’aucun pays colonialiste n’est aujourd’hui capable d’adopter la seule forme de lutte qui aurait une chance de réussir : l’implantation prolongée de forces d’occupation importantes. (v)

    Sur le plan intérieur, les pays colonialistes se trouvent confrontés à des contradictions, à des revendications ouvrières qui exigent l’emploi de leurs forces policières. De plus, dans la conjoncture internationale actuelle, ces pays ont besoin de leurs troupes pour protéger leur régime. Enfin l’on connaît le mythe des mouvements de libération dirigés de Moscou. Dans l’argumentation paniquarde du régime, cela signifie : « Si cela continue, les communistes risquent de profiter de ces troubles pour s’infiltrer dans ces régions. »

    v c'est ce que nous observons de façon déformée et différé pour les puissances occidentales et leur créature sioniste. Le coût en termes économiques et de contrôle des routes hyper stratégiques de cette région oblige les puissances occidentales à imposer à l'Etat sioniste des limites qui garantissent les intérêts à long terme des multinationales dont elles servent les intérêts.  c'est le cœur du concept de néocolonialisme que construit en direct Franz Fanon, le rappel que si les Etats procèdent aux conquêtes et à l'occupation des territoires, ce sont les entreprises privées qui colonisent(relisez Lénine)  et dictent à l'Etat colonial quelle forme de colonisation correspond le mieux à leurs intérêts.  Le plan Trump, variante développée du Grand Moyen Orient (du Pakistan à notre pays inclus dans la zone MENA) Orient et du Nouveau Moyen Orient de Barack Obama et Netanyahu (qui concerne aussi notre pays inclus dans la zone MENA) poursuit ce but de reconfigurer la région pour les intérêts du Grand Capital . intérêts.   

    Cette compétition donne une dimension quasi universelle aux revendications les plus localisées. Chaque meeting, chaque acte de répression retentit dans l’arène internationale. Les meurtres de Sharpeville ont secoué l’opinion pendant des mois. Dans les journaux, sur les antennes, dans les conversations privées, Sharpeville est devenu un symbole. C’est à travers Sharpeville que des hommes et des femmes ont abordé le problème de l’apartheid en Afrique du Sud. Et l’on ne peut prétendre que seule la démagogie explique le soudain intérêt des Grands pour les petites affaires des régions sous-développées. Chaque jacquerie, chaque sédition dans le tiers monde s’insère dans le cadre de la guerre froide. Deux hommes sont matraqués à Salisbury, et voici que l’ensemble d’un bloc se met en branle, parle de ces deux hommes et, à l’occasion de ce matraquage, soulève le problème particulier de la Rhodésie – le reliant à l’ensemble de l’Afrique et à la totalité des hommes colonisés. Mais l’autre bloc, également, mesure, à l’ampleur de la campagne menée, les faiblesses locales de son système. Les peuples colonisés se rendent compte qu’aucun clan ne se désintéresse des incidents locaux. Ils cessent de se limiter à leurs horizons régionaux, saisis qu’ils sont dans cette atmosphère de secousse universelle .

    Lorsque, tous les trois mois, on apprend que la 6e ou la 7e flotte fait mouvement vers telle côte, lorsque Khrouchtchev menace de sauver Castro à coups de fusées, lorsque Kennedy, à propos du Laos, décide d’envisager les solutions extrêmes, le colonisé ou le nouvel indépendant a l’impression que, bon gré, mal gré, il est entraîné dans une sorte de marche effrénée. En fait, il marche déjà. Prenons, par exemple, le cas des gouvernements de pays récemment libérés. Les hommes au pouvoir passent les deux tiers de leur temps à surveiller les alentours, à prévenir le danger qui les menace, et l’autre tiers à travailler pour le pays. En même temps, ils se cherchent des appuis. Obéissant à la même dialectique, les oppositions nationales se détournent avec mépris des voies parlementaires. Elles cherchent des alliés qui acceptent de les soutenir dans leur entreprise brutale de sédition. L’atmosphère de violence, après avoir imprégné la phase coloniale, continue de dominer la vie nationale. Car, nous l’avons dit, le tiers monde n’est pas exclu. Bien au contraire, il est au centre de la tourmente. C’est pourquoi, dans leurs discours, les hommes d’État des pays sous-développés maintiennent indéfiniment le ton d’agressivité et d’exaspération qui aurait dû normalement disparaître. L’on comprend également l’impolitesse si souvent signalée des nouveaux dirigeants. Mais ce que l’on voit moins, c’est l’extrême courtoisie de ces mêmes dirigeants dans leurs contacts avec les frères ou les camarades. L’impolitesse est d’abord une conduite avec les autres, avec les anciens colonialistes qui viennent voir et enquêter. L’ex-colonisé a trop souvent l’impression que la conclusion de ces enquêtes est déjà rédigée. Le déplacement du journaliste est une justification. Les photographies qui illustrent l’article apportent la preuve qu’on sait de quoi l’on parle, qu’on y est allé. L’enquête se propose de vérifier l’évidence : tout va mal là-bas depuis que nous n’y sommes plus. Les journalistes se plaignent souvent d’être mal reçus, de ne pas travailler dans de bonnes conditions, de trouver un mur d’indifférence ou d’hostilité. Tout cela est normal. Les dirigeants nationalistes savent que l’opinion internationale est forgée uniquement par la presse occidentale. Or, quand un journaliste occidental nous interroge, c’est rarement pour nous rendre service. les reporters français les plus libéraux n’ont pas cessé d’utiliser des épithètes ambiguës pour caractériser notre lutte. Quand on leur en fait le reproche, ils répondent en toute bonne foi qu’ils sont objectifs. Pour le colonisé, l’objectivité est toujours dirigée contre lui. On comprend également ce nouveau ton qui a submergé la diplomatie internationale à l’Assemblée générale des Nations unies en septembre 1960. Les représentants des pays coloniaux étaient agressifs, violents, outranciers, mais les peuples coloniaux n’ont pas trouvé qu’ils exagéraient. Le radicalisme des porte-parole africains a provoqué le mûrissement de l’abcès et a permis de mieux voir le caractère inadmissible des veto, du dialogue des Grands, et surtout le rôle infime réservé au tiers monde.

    La diplomatie telle qu’elle a été inaugurée par les peuples nouvellement indépendants n’est plus en nuances, en sous-entendus, en passes magnétiques. C’est que ces porte-parole sont chargés par leurs peuples de défendre à la fois l’unité de la nation, le progrès des masses vers le bien-être et le droit des peuples à la liberté et au pain.

    C’est donc une diplomatie en mouvement, en furie, qui contraste étrangement avec le monde immobile, pétrifié, de la colonisation. Et quand M. Khrouchtchev brandit son soulier à l’ONU et en martèle la table, aucun colonisé, aucun représentant des pays sous-développés ne rit. Car ce que M. Khrouchtchev montre aux pays colonisés qui le regardent c’est que lui, le moujik, qui par ailleurs possède des fusées, traite ces misérables capitalistes comme ils le méritent. De même, Castro siégeant en tenue militaire à l’ONU ne scandalise pas les pays sous-développés. Ce que montre Castro, c’est la conscience qu’il a de l’existence du régime continué de la violence. L’étonnant, c’est qu’il ne soit pas entré à l’ONU avec sa mitraillette ; mais peut-être s’y serait-on opposé ? Les jacqueries, les actes désespérés, les groupes armés de coutelas ou de haches trouvent leur rationalité dans la lutte implacable qui dresse l’un contre l’autre le capitalisme et le socialisme.

    En 1945, les 45 000 morts de Sétif pouvaient passer inaperçus ; en 1947, les 90 000 morts de Madagascar pouvaient faire l’objet d’un simple entrefilet dans les journaux ; en 1952, les 200 000 victimes de la répression au Kenya pouvaient rencontrer une indifférence relative. C’est que les contradictions internationales n’étaient pas suffisamment tranchées. Déjà la guerre de Corée et la guerre d’Indochine avaient inauguré une nouvelle phase. Mais c’est surtout Budapest et Suez qui constituent les moments décisifs de cette confrontation.

    Forts du soutien inconditionnel des pays socialistes, les colonisés se lancent avec les armes qu’ils ont contre la citadelle inexpugnable du colonialisme. Si cette citadelle est invulnérable aux couteaux et aux poings nus, elle ne l’est plus quand on décide de tenir compte du contexte de la guerre froide.

    Dans cette conjoncture nouvelle, les Américains prennent très au sérieux leur rôle de patron du capitalisme international. Dans un premier temps, ils conseillent aux pays européens de décoloniser à l’amiable. Dans un deuxième temps, ils n’hésitent pas à proclamer d’abord le respect puis le soutien du principe : l’Afrique aux Africains. Les États-Unis ne craignent pas aujourd’hui de dire officiellement qu’ils sont les défenseurs du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le dernier voyage de M. Mennen-Williams n’est que l’illustration de la conscience qu’ont les Américains que le tiers monde ne doit pas être sacrifié. On comprend dès lors pourquoi la violence du colonisé n’est désespérée que si on la compare in abstracto à la machine militaire des oppresseurs. Par contre, si on la situe dans la dynamique internationale, on s’aperçoit qu’elle constitue une terrible menace pour l’oppresseur. La persistance des jacqueries et de l’agitation Mau-Mau déséquilibre la vie économique de la colonie mais ne met pas en danger la métropole. Ce qui est plus important aux yeux de l’impérialisme, c’est la possibilité pour la propagande socialiste de s’infiltrer dans les masses, de les contaminer. C’est déjà un grave danger dans la période froide du conflit ; mais que deviendrait, en cas de guerre chaude, cette colonie, pourrie par les guérillas meurtrières ?

    Le capitalisme se rend compte alors que sa stratégie militaire a tout à perdre au développement des guerres nationales. Aussi, dans le cadre de la coexistence pacifique, toutes les colonies sont-elles appelées à disparaître et, à l’extrême, le neutralisme à être respecté par le capitalisme. Ce qu’il faut éviter avant tout, c’est l’insécurité stratégique, l’ouverture des masses sur une doctrine ennemie, la haine radicale de dizaines de millions d’hommes. Les peuples colonisées sont parfaitement conscients de ces impératifs qui dominent la vie politique internationale. C’est pourquoi même ceux qui tonnent contre la violence décident et agissent toujours en fonction de cette violence planétaire. Aujourd’hui la coexistence pacifique entre les deux blocs entretient et provoque la violence dans les pays coloniaux. Demain, peut-être verrons-nous se déplacer ce domaine de la violence après la libération intégrale des territoires coloniaux. Peut-être verrons-nous se poser la question des minorités. Déjà certaines d’entre elles n’hésitent pas à prôner des méthodes violentes pour résoudre leurs problèmes et ce n’est pas par hasard si, nous dit-on, des extrémistes nègres aux États-Unis forment des milices et s’arment en conséquence. Ce n’est pas par hasard non plus si, dans le monde dit libre, il y a des comités de défense des minorités juives en URSS et si le général de Gaulle, dans l’un de ses discours, a versé quelques larmes sur les millions de musulmans opprimés par la dictature communiste.Le capitalisme et l’impérialisme sont convaincus que la lutte contre le racisme et les mouvements de libération nationale sont purement et simplement des troubles télécommandés, fomentés de « l’extérieur ».Aussi décident-ils d’utiliser cette tactique efficace : Radio-Europe libre, comité de soutien des minorités dominées… Ils font de l’anticolonialisme, comme les colonels français en Algérie faisaient de la guerre subversive avec les SAS ou les services psychologiques. Ils « utilisaient le peuple contre le peuple ». On sait ce que cela donne.

    Cette atmosphère de violence, de menace, ces fusées brandies n’effraient pas et ne désorientent pas les colonisés. Nous avons vu que toute leur histoire récente les dispose à « comprendre » cette situation. Entre la violence coloniale et la violence pacifique dans laquelle baigne le monde contemporain il y a une sorte de correspondance complice, une homogénéité. Les colonisés sont adaptés à cette atmosphère. Ils sont, pour une fois, de leur temps ( o). On s’étonne quelquefois que les colonisés, plutôt que d’offrir une robe à leur femme, achètent un poste à transistors. On ne devrait pas. Les colonisés sont persuadés que leur destin se joue maintenant. Ils vivent dans une atmosphère de fin du monde et ils estiment que rien ne doit leur échapper. C’est pourquoi ils comprennent très bien Phouma et Phoumi, Lumumba et Tschombé, Ahidjo et Moumié, Kenyatta et ceux qu’on jette périodiquement en avant pour le remplacer. Ils comprennent très bien tous ces hommes car ils démasquent les forces qui sont derrière eux. Le colonisé, l’homme sous-développé sont aujourd’hui des animaux politiques au sens le plus planétaire du terme.

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    Mais revenons au combat singulier du colonisé et du colon. Il s’agit, on le voit, de la lutte armée franche. Les exemples historiques sont : l’Indochine, l’Indonésie, et, bien sûr, l’Afrique du Nord. Mais ce qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est qu’elle aurait pu éclater n’importe où, en Guinée comme en Somalie, et encore aujourd’hui elle peut éclater partout où le colonialisme entend encore durer, en Angola par exemple. L’existence de la lutte armée indique que le peuple décide de ne faire confiance qu’aux moyens violents. Lui à qui on n’a jamais cessé de dire qu’il ne comprenait que le langage de la force, décide de s’exprimer par la force. En fait, depuis toujours, le colon lui a signifié le chemin qui devait être le sien, s’il voulait se libérer. L’argument que choisit le colonisé lui a été indiqué par le colon et, par un ironique retour des choses, c’est le colonisé qui, maintenant, affirme que le colonialiste ne comprend que la force. Le régime colonial tire sa légitimité de la force et à aucun moment n’essaie de ruser avec cette nature des choses. Chaque statue, celle de Faidherbe ou de Lyautey, de Bugeaud ou du sergent Blandan, tous ces conquistadors juchés sur le sol colonial n’arrêtent pas de signifier une seule et même chose : « Nous sommes ici par la force des baïonnettes… » On complète aisément. Pendant la phase insurrectionnelle, chaque colon raisonne à partir d’une arithmétique précise. Cette logique n’étonne pas les autres colons mais il est important de dire qu’elle n’étonne pas non plus les colonisés. Et d’abord, l’affirmation de principe : « C’est eux ou nous » ne constitue pas un paradoxe, puisque le colonialisme, avons-nous vu, est justement l’organisation d’un monde manichéiste, d’un monde compartimenté. Et quand, préconisant des moyens précis, le colon demande à chaque représentant de la minorité qui opprime de descendre 30 ou 100 ou 200 indigènes, il s’aperçoit que personne n’est indigné et qu’à [82] l’extrême tout le problème et de savoir si on peut faire ça d’un seul coup ou par étapes [5]. [Palestine à chaque massacre on reproche à Israël de tuer trop d’un coup]

    Ce raisonnement qui prévoit très arithmétiquement la disparition du peuple colonisé ne bouleverse pas le colonisé d’indignation morale. Il a toujours su que ses rencontres avec le colon se dérouleraient dans un champ clos. Aussi le colonisé ne perd-il pas son temps en lamentations et ne cherche-t-il presque jamais à ce qu’on lui rende justice dans le cadre colonial. En fait, si l’argumentation du colon trouve le colonisé inébranlable, c’est que ce dernier a pratiquement posé le problème de sa libération en des termes identiques : « Constituons-nous en groupes de deux cents ou de cinq cents et que chaque groupe s’occupe d’un colon. » C’est dans cette disposition d’esprit réciproque que chacun des protagonistes commence la lutte.

    Pour le colonisé, cette violence représente la praxis absolue. Aussi le militant est-il celui qui travaille. Les questions posées au militant par l’organisation portent la marque de cette vision des choses : « Où as-tu travaillé ? Avec qui ? Qu’as-tu fait ? » Le groupe exige que chaque individu réalise un acte irréversible. En Algérie, par exemple, où la presque totalité des hommes qui ont appelé le peuple à la lutte nationale étaient condamnés à mort ou recherchés par la police française, la confiance était proportionnelle au caractère désespéré de chaque cas. Un nouveau militant était sûr quand il ne pouvait plus rentrer dans le système colonial. Ce mécanisme aurait, paraît-il, existé au Kenya chez les Mau-Mau qui exigeaient que chaque membre du groupe frappât la victime. Chacun était donc personnellement responsable de la mort de cette victime. Travailler, c’est travailler à la mort du colon. La violence assumée permet à la fois aux égarés et aux proscrits du groupe de revenir, de retrouver leur place, de réintégrer. La violence est ainsi comprise comme la médiation royale. L’homme colonisé se libère dans et par la violence. Cette praxis illumine l’agent parce qu’elle lui indique les moyens et la fin.

    p – Les 6 dirigeants de terrain du 1er novembre et leurs camarades des vingt-deux et du CRUA. Sinwar pour Ghaza, tout récemment

    Dans les luttes armées, il y a ce qu’on pourrait appeler le point de non-retour. C’est presque toujours la répression énorme englobant tous les secteurs du peuple colonisé qui le réalise. Ce point fut atteint en Algérie en 1955 avec les 12 000 victimes de Philippeville et en 1956 avec l’installation par Lacoste des milices urbaines et rurales [7]. Alors il devint clair pour tout le monde et même pour les colons que « ça ne pouvait plus recommencer » comme avant. Toutefois, le peuple colonisé ne tient pas de comptabilité. Il enregistre les vides énormes faits dans ses rangs comme une sorte de mal nécessaire. Puisque aussi bien il a décidé de répondre par la violence, il en admet toutes les conséquences. Seulement il exige qu’on ne lui demande pas non plus de tenir de comptabilité pour les autres. À la formule « Tous les indigènes sont pareils », le colonisé répond : « Tous les colons sont pareils [8]. » Le colonisé, quand on le torture, qu’on lui tue sa femme ou qu’on la viole, ne va se plaindre à personne. Le gouvernement qui opprime pourra bien nommer chaque jour des commissions d’enquête et d’information. Aux yeux du colonisé, ces commissions n’existent pas. Et, de fait, bientôt sept ans de crimes en Algérie et pas un Français qui ait été traduit devant une cour de justice française pour le meurtre d’un Algérien. En Indochine, à Madagascar, aux colonies, l’indigène a toujours su qu’il n’y avait rien à attendre de l’autre bord . Le travail du colon est de rendre impossibles jusqu’aux rêves de liberté du colonisé. Le travail du colonisé est d’imaginer toutes les combinaisons éventuelles pour anéantir le colon. Sur le plan du raisonnement, le manichéisme du colon produit un manichéisme du colonisé. À la théorie de « l’indigène mal absolu » répond la théorie du « colon mal absolu. »

    L’apparition du colon a signifié syncrétiquement mort de la société autochtone, léthargie culturelle, pétrification des individus. Pour le colonisé, la vie ne peut surgir que du cadavre en décomposition du colon . Telle est donc cette correspondance terme à terme des deux raisonnements.

    Mais il se trouve que pour le peuple colonisé cette violence, parce qu’elle constitue son seul travail, revêt des caractères positifs, formateurs. Cette praxis violente est totalisante, puisque chacun se fait maillon violent de la grande chaîne, du grand organisme violent surgi comme réaction à la violence première du colonialiste. Les groupes se reconnaissent entre eux et la nation future est déjà indivise. La lutte armée mobilise le peuple, c’est-à-dire qu’elle le jette dans une seule direction, à sens unique.

    La mobilisation des masses, quand elle se réalise à l’occasion de la guerre de libération, introduit dans chaque conscience la notion de cause commune, de destin national, d’histoire collective. Aussi la deuxième phase, celle de la construction de la nation, se trouve-t-elle facilitée par l’existence de ce mortier travaillé dans le sang et la colère. On comprend mieux alors l’originalité du vocabulaire utilisé dans les pays sous-développés. Pendant la période coloniale, on conviait le peuple à lutter contre l’oppression. Après la libération nationale, on le convie à lutter contre la misère, l’analphabétisme, le sous-développement [w]. La lutte, affirme-t-on, continue. Le peuple vérifie que la vie est un combat interminable.

    La violence du colonisé, avons-nous dit, unifie le peuple. De par sa structure en effet, le colonialisme est séparatiste et régionaliste. Le colonialisme ne se contente pas de constater l’existence de tribus, il les renforce, les différencie. Le système colonial alimente les chefferies et réactive les vieilles confréries maraboutiques (s). La violence dans sa pratique est totalisante, nationale. De ce fait, elle comporte dans son intimité la liquidation du régionalisme et du tribalisme. Aussi les partis nationalistes se montrent-ils particulièrement impitoyables avec les caïds et les chefs coutumiers. La liquidation des caïds et des chefs est un préalable à l’unification du peuple.

    Au niveau des individus, la violence désintoxique. Elle débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité, de ses attitudes contemplatives ou désespérées. Elle le rend intrépide, le réhabilite à ses propres yeux. Même si la lutte armée a été symbolique et même s’il est démobilisé par une décolonisation rapide, le peuple a le temps de se convaincre que la libération a été l’affaire de tous et de chacun, que le leader n’a pas de mérite spécial. La violence hisse le peuple à la hauteur du leader. D’où cette espèce de réticence agressive à l’égard de la machine protocolaire que de jeunes gouvernements se dépêchent de mettre en place. Quand elles ont participé, dans la violence, à la libération nationale, les masses ne permettent à personne de se présenter en « libérateur ». Elles se montrent jalouses du résultat de leur action et se gardent de remettre à un dieu vivant leur avenir (r), leur destin, le sort de la patrie. Totalement irresponsables hier, elles entendent aujourd’hui tout comprendre et décider de tout. Illuminée par la violence, la conscience du peuple se rebelle contre toute pacification. Les démagogues, les opportunités, les magiciens ont désormais la tâche difficile. La praxis qui les a jetées dans un corps à corps désespéré confère aux masses un goût vorace du concret. L’entreprise de mystification devient, à long terme, pratiquement impossible.

    q- 8 mai 1945 en Algérie, Madagascar en 1947-48, Ghaza 2023-2025.

    r- la lutte contre le culte de la personnalité (revenu en puissance dès les années 2000 dans notre pays) était un axe central de la préparation du 1er novembre.

    s- l’Infitah puis le néolibéralisme dans nos pays ont réactivé ces pratiques corollaires du néocolonialisme

    [1]    Nous avons montré dans Peau noire, Masques blancs (éditions du Seuil) le mécanisme de ce monde manichéiste.

    [2]    Guerres coloniales et troubles mentaux, chapitre 5.

    [3]    Friedrich Engels, Anti-Dühring, 2e partie, chapitre III, « Théorie de la violence », Éditions Sociales, p. 199. [Livre disponible dans Les Classiques des sciences sociales. JMT.]

    [4]    Il peut arriver que le leader soit l’expression authentique des masses colonisées. Dans ce cas, le colonialisme va profiter de sa détention pour essayer de lancer de nouveaux leaders.

    [5]    Il est évident que ce nettoyage par le vide détruit la chose qu’on voulait sauver. C’est bien ce que signale Sartre quand il dit : « En somme par le fait même de les répéter (il s’agit des idées racistes) on révèle que l’union simultanée de tous contre les indigènes est irréalisable, qu’elle n’est que récurrence tournante et que d’ailleurs cette union ne pourrait se faire comme groupement actif que pour massacrer les colonisés, tentation perpétuelle et absurde du colon, qui revient, si elle était d’ailleurs réalisable, à supprimer d’un coup la colonisation. » Critique de la raison dialectique, p. 346.

    [6]    Aimé Césaire, Les Armes miraculeuses (Et les chiens se taisaient), Gallimard, p. 133 à 137.

    [7]    Il faut revenir à cette période pour mesurer l’importance de cette décision du pouvoir français en Algérie. Ainsi, dans le n˚4 du 28.3.1957 de Résistance algérienne, on peut lire : « Répondant au vœu de l’Assemblée générale des Nations unies, le Gouvernement français vient de décider en Algérie la création de milices urbaines. Assez de sang versé, avait dit l’ONU, Lacoste répond: Constituons des milices. Cessez-le-feu, conseillait l’ONU, Lacoste vocifère: Armons les civils. Les deux parties en présence sont invitées à entrer en contact pour s’entendre sur une solution démocratique et pacifique recommandait l’ONU, Lacoste décrète que dorénavant tout Européen sera armé et devra tirer sur quiconque lui paraîtra suspect. La répression sauvage, inique, confinant au génocide devra avant toutes choses être combattue par les autorités, estimait-on alors. Lacoste répond : Systématisons la répression, organisons la chasse aux Algériens. Et symboliquement il remet les pouvoirs civils aux militaires, les pouvoirs militaires aux civils. Le cercle est fermé. Au milieu l’Algérien, désarmé, affamé, traqué, bousculé, frappé, lynché, bientôt abattu parce que suspect. Aujourd’hui, en Algérie, il n’y a pas un Français qui ne soit autorisé, invité à faire usage de son arme. Pas un Français, en Algérie, un mois après l’appel au calme de l’ONU, qui n’ait la permission, l’obligation de découvrir, de susciter, de poursuivre des suspects.

                « Un mois après le vote de la motion finale de l’Assemblée générale des Nations unies, pas un Européen, en Algérie, à être étranger à la plus épouvantable entreprise d’extermination des temps modernes. Solution démocratique ? D’accord concède Lacoste, commençons par supprimer les Algériens. Pour cela, armons les civils et laissons faire. La presse parisienne dans son ensemble, a accueilli avec réserve la création de ces groupes armés. Milice fascistes, a-t-on dit. Oui. Mais, à l’échelle de l’individu et du droit des gens, qu’est le fascisme sinon le colonialisme au sein de pays traditionnellement colonialistes ? Assassinats systématiquement légalisés, recommandés, a-t-on avancé. Mais la chair algérienne ne porte-t-elle pas depuis cent trente ans des blessures de plus en plus ouvertes, de plus en plus nombreuses, de plus en plus radicales ? Attention, conseille M. Kenne-Vignes, parlementaire MRP, ne risque-t-on pas, en créant ces milices, de voir se creuser bientôt un abîme entre les deux communautés d’Algérie ? Oui. Mais le statut colonial n’est-ce pas l’asservissement organisé de tout un peuple ? La Révolution algérienne est précisément la contestation affirmée de cet asservissement et de cet abîme. La Révolution algérienne s’adresse à la nation occupante et lui dit : « Enlevez vos crocs de la chair algérienne meurtrie et blessée ! Donnez voix au peuple algérien ! »

                « La création de ces milices, dit-on, permettra d’alléger les tâches de l’Armée. Elle libérera des unités dont la mission sera de protéger les frontières tunisienne et marocaine. Une armée forte de six cent mille hommes. La quasi-totalité de la Marine et de l’Aviation. Une police énorme, expéditive, au palmarès ahurissant, ayant absorbé les ex-tortionnaires des peuples tunisien et marocain. Des unités territoriales fortes de cent mille hommes. Il faut alléger l’Armée. Créons des milices urbaines. Tant il est vrai que la frénésie hystérique et criminelle de Lacoste en impose, même aux Français clairvoyants. La vérité est que la création de ces milices porte dans sa justification sa propre contradiction. Les tâches de l’Armée française sont infinies. Dès lors qu’on lui fixe comme objectif la remise du bâillon à la bouche algérienne se ferme toujours la porte sur l’avenir. Surtout, on s’interdit d’analyser, de comprendre, de mesurer la profondeur et la densité de la Révolution algérienne ; chefs d’arrondissements, chefs d’îlots, chefs de rues, chefs de buildings, chefs d’étages… Au quadrillage en surface s’ajoute aujourd’hui le quadrillage en hauteur.

                « En 48 heures deux mille candidatures sont enregistrées. Les Européens d’Algérie ont immédiatement répondu à l’appel au meurtre de Lacoste. Désormais, chaque Européen devra recenser dans son secteur les Algériens survivants. Renseignements, « réponse rapide » au terrorisme, détection de suspects, liquidation de « fuyards », renforcement des services de police. Certainement, il faut alléger les tâches de l’Armée. Au ratissage en surface s’ajoute aujourd’hui le ratissage en hauteur. Au meurtre artisanal s’ajoute aujourd’hui le meurtre planifié. Arrêtez l’écoulement de sang, avait conseillé l’ONU. Le meilleur moyen d’y parvenir, réplique Lacoste, est qu’il n’y ait plus de sang à verser. Le peuple algérien après avoir été livré aux hordes de Massu est confié aux bons soins des milices urbaines. En décidant la création de ces milices, Lacoste signifie nettement qu’il ne laissera pas toucher à SA guerre. Il prouve qu’il existe un infini dans le pourrissement. Certes, le voici maintenant prisonnier, mais quelle jouissance de perdre tout le monde avec soi.

                « Le peuple algérien après chacune de ces décisions augmente la contracture de ses muscles et l’intensité de sa lutte. Le peuple algérien, après chacun de ces assassinats sollicités et organisés, structure davantage sa prise de conscience et solidifie sa résistance. Oui. Les tâches de l’Armée française sont infinies. Car l’unité du peuple algérien est, ô combien, infinie !! »

    [8]    C’est pourquoi, au début des hostilités, il n’y a pas de prisonniers. C’est seulement par la politisation des cadres que les dirigeants arrivent à faire admettre aux masses : 1) que les gens qui viennent de la métropole ne sont pas toujours volontaires et quelquefois même sont écœurés par cette guerre ; 2) que l’intérêt actuel de la lutte veut que le mouvement manifeste dans son action le respect de certaines conventions internationales ; 3) qu’une armée qui fait des prisonniers est une armée, et cesse d’être considérée comme un groupe d’écumeurs de routes ; 4) qu’en tout état de cause la possession des prisonniers constitue un moyen de pression non négligeable pour protéger nos militants détenus par l’ennemi.

     

  •  Maïssa Nadine Sidhoum – Samia Zennadi, éditrice des flammes et des marges.

     Maïssa Nadine Sidhoum – Samia Zennadi, éditrice des flammes et des marges.

    Elle n’était pas seulement éditrice. Elle était une combattante. Une passeuse de voix insurgées, une bâtisseuse de récits libres.

    Toute sa vie, elle a lutté avec ardeur, avec constance contre les formes insidieuses de l’impérialisme culturel. Elle refusait les silences imposés, les hiérarchies coloniales du goût, les exclusions déguisées en normes.

    Son engagement littéraire était radical : elle croyait que chaque langue, chaque mémoire, chaque territoire avait droit à sa dignité narrative. Elle a porté la littérature algérienne comme on porte une cause, une promesse, une révolte. Elle a défendu les écritures du Sud, celles que l’on marginalise, que l’on folklorise, que l’on oublie non pas comme curiosités, mais comme puissances de pensée et de beauté.

    Elle a ouvert des chemins là où il n’y avait que des murs. Elle a publié des textes que l’on disait « trop bruts », « trop locaux », « trop engagés » et c’est justement pour cela qu’elle les aimait. Elle savait que la littérature n’est jamais neutre, qu’elle peut être un acte de résistance, un geste de réparation, une manière de reprendre possession de soi.

    Son travail éditorial était un acte politique, un refus des dominations, une célébration des voix plurielles. Elle nous laisse une œuvre invisible mais essentielle : celle d’avoir permis à tant d’écrivains de dire, enfin, leur monde.

    Samia travaillait dans ce silence solennel. Le silence rare des êtres dont seul le travail parle pour eux et d’eux. Elle n’avait pas besoin de se dire : les livres qu’elle a fait naître parlent pour elle, avec une justesse que nul hommage ne saurait égaler.

    Son silence n’était pas retrait. Une manière de refuser le vacarme des postures creuses, des discours qui étouffent la littérature sous des couches de convenu.

    Face à la cacophonie des voix qui prétendent penser à notre place, qui nous empêchent de voir la littérature, de la lire vraiment, elle a opposé la patience, la rigueur, la fidélité aux textes. Elle a rendu possible ce qui semblait impossible : faire entendre l’inouï.

    Que son travail continue de résonner dans chaque page qu’elle a portée, dans chaque voix qu’elle a révélée, dans chaque lecteur qu’elle a éveillé.

    Et moi, notamment, la lectrice modeste dont la pensée et la conscience que je porte aujourd’hui sont traversées par cette littérature vivante, je le dois en grande partie, à Samia Zennadi et à Djawad Rostom Touati , à Apic éditions. Il a été publié, il a été entendu grâce à celles et ceux, comme Samia, qui ont su reconnaître dans son écriture une nécessité. Grâce à elle, il a pu dire. Et grâce à lui, j’ai pu comprendre. Un écrivain parmi tant d’autres, certes, mais dont la voix m’a éveillée, dont les livres m’ont déplacée, dont la parole m’a appris à lire autrement, à penser autrement.

    Qu’elle repose en paix, notre chère Samia.

     Maïssa Nadine Sidhoum

    le 28 octobre 2025, à l’occasion du 28ème Salon International du Livre d’Alger (29 octobre au 8 novembre 2025)

Note : 5 sur 5.

« Commencer mon rôle en tant qu’administrateur WordPress a été un plaisir, grâce à son interface intuitive, sa gestion des médias, sa sécurité et son intégration des extensions, rendant la création de sites Web un jeu d’enfant. »

– Keiko, Londres

Note : 4 sur 5.

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– Sarah, New York

Note : 5 sur 5.

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– Olivia, Paris