Lettre ouverte à Madame Catherine Russell, Directrice générale de l’UNICEF

Qui de nous n’a pas eu le cœur révulsé par les images venues de Gaza ? Des parents portant le corps écrabouillé de leurs enfants. Des orphelins hurlant dans les décombres. Des nourrissons mourant de froid sous des tentes inondées. Des hôpitaux rasés alors que des enfants y agonisent sans soins. Des écoles bombardées alors qu’elles abritaient des familles déplacées. Ce ne sont pas des « dommages collatéraux ». Ce sont des crimes documentés en temps réel sous nos yeux.

Nous avons partagé, protesté, appelé à l’aide. Sans résultat. Parce que le système international est conçu pour permettre ces massacres : les États-Unis bloquent chaque résolution de cessez-le-feu au Conseil de sécurité. L’Europe continue d’exporter des armes vers Israël. Et l’UNICEF ? L’UNICEF distribue des kits de dessin et des vaccins – des gestes nécessaires, certes, mais qui ressemblent à un pansement sur une artère tranchée tant que les bombes continuent de tomber.

L’UNICEF a failli à sa mission. Pas faute d’efforts humanitaires – mais par refus de franchir la ligne politique. Par peur de nommer les responsables. Par soumission au dogme de la « neutralité » qui, dans ce contexte, n’est qu’une complicité déguisée.

À quoi sert de vacciner des enfants dont le système immunitaire est détruit par le stress, la faim et un environnement toxique ? À quoi sert de purifier l’eau quand les réservoirs sont systématiquement visés par l’armée israélienne ? À quoi sert un « retour à l’apprentissage » sous des tentes détrempées, pour des enfants traumatisés, grelottant de froid et mourant de faim ? On dirait qu’on s’agite à fournir l’accessoire, le secondaire, faute de pouvoir assurer ce qui est vital : la sécurité, la nourriture et un toit pour survivre.

La justification habituelle – « l’UNICEF ne fait pas de politique » – est une lâcheté institutionnalisée. Refuser de dénoncer publiquement les bombardements d’écoles, les attaques contre les hôpitaux, les blocages d’aide humanitaire, c’est choisir son camp : celui des criminels. La neutralité face au massacre des enfants n’est ni une politique institutionnelle ni une vertu. C’est une trahison.

Et cette trahison s’explique en partie par la structure même de votre organisation. Vous, Madame Russell, êtes une diplomate américaine nommée à ce poste avec le soutien de l’administration Biden. Votre mari, Thomas Donilon, ancien conseiller à la sécurité nationale des États-Unis, est aujourd’hui vice-président de BlackRock – l’un des plus grands investisseurs mondiaux dans l’industrie de l’armement, y compris dans les entreprises qui fournissent les bombes utilisées à Gaza. BlackRock détient des parts significatives dans Lockheed Martin, Boeing, Raytheon – les fabricants des armes qui tuent les enfants que vous prétendez protéger.

Comment croire à votre indépendance morale quand votre cercle familial immédiat est imbriqué dans l’appareil qui alimente cette guerre ? Comment prendre au sérieux vos demandes formelles et timides de cesser le feu, quand votre mari contribue, par ses fonctions, à financer l’industrie qui tire profit des bombardements ? Ce n’est pas une question de « morale personnelle ». C’est un conflit d’intérêts structurel qui disqualifie moralement votre leadership dans cette crise.

Pendant ce temps, l’impunité règne partout. L’affaire Epstein – réseau de traite sexuelle de mineures impliquant des élites politiques et financières – révèle l’ampleur de la corruption qui protège les puissants. Nous ne sommes pas face à une simple perversion individuelle, mais à un système où la pédophilie devient un instrument de pouvoir : constitution de réseaux d’influence, chantage, corruption au plus haut niveau. Au profit de qui ?! Et l’UNICEF dans tout ça ? Silencieuse. Comme si protéger les enfants ne concernait que les pauvres des pays du Sud, pas les enfants violés dans les villas de Palm Beach. Comme si l’exploitation systémique des enfants à des fins politiques était une affaire triviale et marginale dont il ne faut pas parler.

Madame la Directrice,

Votre organisation possède sur Gaza les preuves, les témoignages, les données satellites. Elle pourrait publier chaque semaine la liste des écoles, hôpitaux et tentes bombardées avec leurs coordonnées GPS et les modèles d’armes utilisés. Elle pourrait exiger publiquement des États-Unis qu’ils suspendent leurs livraisons d’armes. Elle pourrait soutenir les recours devant la Cour pénale internationale et la cour internationale de justice. Elle pourrait mobiliser les opinions publiques occidentales et israélienne contre la poursuite du génocide sous des formes diverses.

Elle ne le fait pas. !

Qu’allez-vous faire demain quand le blocus du carburant sur cuba, ou la guerre sur l’Iran vont provoquer des milliers de victimes ? est-ce que vous allez réagir à ça comme une fatalité et détourner les yeux de l’immense responsabilité de votre pays dans ces catastrophes et considérer la hausse de la mortalité infantile juste comme un accident qu’on ne pouvait pas éviter comme c’était le cas en Irak et ailleurs ?

Madame la directrice

L’humanitaire sans courage politique est une mascarade. Défendre les enfants exige de briser les chaînes du pouvoir – pas de mendier des couloirs humanitaires aux criminels ou de parachuter des aides sur la tête des affamés.

Force est de constater que vous n’êtes pas à la hauteur de cette exigence politique et morale.

Face au déchaînement de l’hubris – cette démesure, cet orgueil, cette arrogance qui poussent certains à défier les valeurs universelles et mettent en péril notre humanité – on doit sortir des pièges tendus par l’immobilisme technocratique qui divise et isole. On doit assumer nos responsabilités. La mission de l’UNICEF est noble et exigeante : défendre les enfants ne doit pas se faire dans les limites imposées par les puissants, les criminels et les violeurs.

Le choix est simple : ou vous assumez pleinement le mandat de l’UNICEF – quitte à déplaire aux puissants – ou bien vous cédez la place à quelqu’un qui osera nommer les crimes, briser le silence, et placer les enfants avant les intérêts géopolitiques et les carrières personnelles.

La neutralité face au génocide n’est pas une vertu ou juste une obligation de réserve. C’est une complicité.

Démissionnez – ou agissez.

11/02/2026

Semar Redouane Algérie

– ancien cadre de l’Unicef Alger chargé du programme éducation entre 1999 et 2000