Record absolu : aucun événement survenu en Chine ne fut à ce point magnifié par les belles âmes du «monde libre», aucun segment d’histoire ne s’est vu dresser un tel monument apologétique. Il faut dire que l’enthousiasme pour les «héros de Tian’anmen» était à la mesure des espérances d’un Occident qui rêvait de voir s’effondrer avec fracas le système communiste. Inscrite au frontispice d’une narration univoque, la condamnation morale du «monstre totalitaire» a aussitôt recouvert d’un voile opaque l’intégralité de cette séquence historique.

Drapé dans les plis de son manichéisme, le discours dominant ne veut voir, dans les violences de juin 1989, que les turpitudes criminelles d’un pouvoir vermoulu. Pire encore, occultant les faits sous une avalanche d’imprécations, les donneurs de leçon habituels ont pris leurs désirs pour des réalités. Pourtant crédité par la doxa d’une lucidité hors du commun, Simon Leys s’est mis à vaticiner : «Ce que Deng et ses acolytes ont confusément pressenti, – et que leur aveugle obstination n’a fait que précipiter -, c’est l’irrésistible surgissement du grand raz-de-marée qui va demain les balayer, eux et les derniers débris du communisme chinois»1. L’intellectuel belge fit ce pronostic le 3 juillet 1989. Aux dernières nouvelles, le parti communiste chinois se porte plutôt bien.

Raison de plus, on l’aura compris, pour remettre le métier à l’ouvrage et tenter de reconstituer la trame des événements historiques. Que se passe-t-il en Chine, en effet, à la fin des années 1980 ? C’est assurément une période critique. En pleine accélération, le rythme des réformes économiques génère des contradictions inédites. Comme l’atmosphère est au changement, l’équipe dirigeante débat aussi d’une éventuelle réforme politique. Conduits par Hu Yaobang, secrétaire général du parti, les réformateurs souhaitent une meilleure répartition des rôles entre le parti et l’État.

Une démarche réformatrice qui ne remet pas en cause le système socialiste : elle vise plutôt à le moderniser pour le rendre plus efficace. À la fin de l’année 1986, l’équipe dirigeante semble divisée en deux camps. D’un côté les «réformateurs» entendent poursuivre la modernisation économique tout en assouplissant progressivement le système politique. D’un autre côté les anciens compagnons de Mao craignent que l’affaiblissement des prérogatives du parti, sous prétexte de «réforme démocratique», n’ouvre la voie à une crise du système et ne compromette les acquis du socialisme.

La lutte entre les deux groupes s’intensifie en décembre 1986 lorsque des manifestations étudiantes en faveur de la «liberté» et de la «démocratie» se déroulent dans les grandes villes. Cette contestation fait écho au mouvement lancé dès 1978 par des intellectuels comme Wei Jingshen qui réclamaient une «Cinquième Modernisation», c’est-à-dire un régime démocratique à l’occidentale, en référence aux «quatre Modernisations» prônées par Zhou Enlai. Simultanément, les réformes engagées de 1980 à 1987 par Hu Yaobang sont contestées par une fraction importante du PCC.

Même s’ils comprennent la nécessité de transformer l’économie, certains responsables craignent la déstabilisation de l’ensemble de la société. Afin de résoudre cette contradiction au sommet, Deng Xiaoping fait mettre Hu Yaobang en minorité en janvier 1987 au profit de Zhao Ziyang, qui le remplace comme secrétaire général du parti après avoir été premier ministre. Au XIIIe Congrès, le nouveau dirigeant fait adopter une série de mesures en faveur d’une large décentralisation des pouvoirs, mais cette tentative de réforme politique se heurte à l’aggravation de la crise sociale.

Avec «la réforme et l’ouverture», la mutation de l’économie bâtit le socle d’une croissance sans précédent. Ce changement de paradigme, toutefois, soumet les Chinois à rude épreuve. La transition d’une économie collectivisée à une économie mixte secoue les fondements de la société. Dans le monde rural, l’introduction des mécanismes de marché souligne la surabondance de la main d’œuvre agricole. La Chine compte au moins 200 millions de paysans sans emploi permanent ou dont la productivité demeure très faible.

La libéralisation des prix provoque également des poussées inflationnistes, la population ayant tendance à consommer davantage en réaction à l’austérité de la période antérieure. Les réformes économiques creusent les inégalités sociales et provoquent une dégradation du rapport à la loi, entraînant l’explosion de la corruption, de la délinquance et de la criminalité. De surcroît, ce malaise social est aggravé par la conjoncture internationale : la crise du système soviétique suscite des interrogations sur la pérennité du système chinois.

Au printemps 1989, pour juguler l’inflation, le gouvernement doit annoncer une politique d’austérité. Alors que le pays est en pleine croissance et que la consommation s’envole, les contradictions s’accumulent : la transition vers l’économie de marché déstabilise la société, elle provoque une frénésie de consommation tout en générant de nouvelles frustrations. Dans les villes, la perspective des réformes liées à l’économie de marché inquiète les travailleurs des entreprises publiques, attachés au «bol de riz en fer» que le système maoïste leur a accordé.

Conséquence de la libéralisation des prix agricoles, l’inflation provoque un mécontentement général tout en permettant à une poignée de spéculateurs de s’enrichir. Tandis que les intellectuels qui ont effectué de longues années d’études se sentent délaissés, les marchands autrefois méprisés bénéficient de la nouvelle donne économique. En réaction, les étudiants dénoncent le pouvoir exorbitant de l’argent. Ils chantent : «Le fils de Mao est mort au combat, le fils de Lin Biao a tenté un coup d’État, le fils de Deng Xiaoping rafle les collectes de charité, le fils de Zhao Ziyang trafique des télés». Ce refrain se colporte dans une Chine en désarroi, où les valeurs dont se réclame la libéralisation économique percutent les valeurs socialistes.

Dans les milieux étudiants, le mécontentement est également nourri par les difficultés matérielles. Depuis le rétablissement du fonctionnement normal de l’enseignement supérieur, des centaines de milliers d’étudiants ont afflué dans les grandes villes. Leurs conditions de vie sont médiocres. «Les étudiants entassés à huit dans une chambre mal chauffée, les intellectuels dont le salaire n’arrive jamais à rattraper la hausse des prix, ne sont pas sans rappeler les lettrés sans emploi de l’ancienne Chine : misère et suspicion», explique Alain Peyrefitte.

«Seuls 5% de la masse des élèves sortant du secondaire, soit environ 2% d’une classe d’âge, sont admis dans l’enseignement supérieur. Ils appartiennent pour la plupart aux milieux dirigeants. Et pourtant, rien ne semble moins urgent aux dirigeants que de donner à la jeunesse de bonnes conditions de travail. La vie des campus frise l’indigence. Partout, la saleté. L’électricité est coupée fréquemment, autant par pénurie que pour décourager les veillées où les conciliabules s’échauffent».

Mais ce n’est pas tout. La frustration des étudiants s’aiguise lorsqu’ils comparent leur situation à celle des étudiants occidentaux. «Si l’on ajoute que les disciplines restent empreintes d’idéologie ennuyeuse, que les perspectives d’avenir pour l’étudiant qui réussit sont limitées aux murs pisseux des administrations de l’État ou des provinces, on conçoit que la jeunesse universitaire chinoise rêve des campus américains»2. Cette jeunesse subit aussi la rancune d’un parti dominé par des paysans, ouvriers et soldats qui continuent à lui faire payer sa «mauvaise origine de classe».

La moitié des cadres du parti ont été recrutés sous la Révolution culturelle, et ils en partagent les valeurs égalitaires. Or le rétablissement de la sélection sur des critères académiques pour entrer à l’Université a évincé les candidats d’origine populaire, nourrissant le ressentiment des membres du parti. Victime de ce déphasage social, attirée par les images séduisantes venant du monde développé, une partie de la jeunesse étudiante va réclamer des réformes démocratiques.

Le point de départ de la contestation est l’hommage que veulent rendre les étudiants à l’ancien dirigeant Hu Yaobang, écarté du secrétariat général du parti en 1987 et décédé d’une crise cardiaque le 15 avril 1989. Parce qu’il a été limogé sous la pression des conservateurs, les étudiants lui attribuent à titre posthume l’intention d’avoir tenté de mener des réformes démocratiques et manifestent lors de ses funérailles le 22 avril.

Or les autorités réagissent de façon confuse. La police a pour consigne de ne pas intervenir, ce qui donne aux contestataires l’impression qu’ils ont carte blanche pour accentuer la pression et poursuivre le mouvement. Pourtant, le 26 avril, Deng Xiaoping approuve un éditorial du Quotidien du Peuple qui accuse les manifestants de participer à une «conspiration bien planifiée pour semer la confusion dans le peuple et plonger le pays dans les troubles». Zhao Ziyang, de son côté, cherche à ramener le calme en discutant avec les porte-parole du mouvement. Mais il ne parvient pas à convaincre ses collègues de retirer l’éditorial du 26 avril et il y perd sa crédibilité.

Le 4 mai, 300 000 personnes défilent à Pékin et dans d’autres villes, et le mouvement s’amplifie. Au sommet du pouvoir, la tension monte entre Zhao Ziyang, secrétaire général du parti, et le premier ministre Li Peng, beaucoup moins enthousiaste à l’idée de négocier avec les manifestants. Place Tian’anmen, les étudiants sont calmes et la police applique les consignes : présence passive et aucune répression. Durant cette première phase, les manifestants ne demandent nullement qu’on change le système. Tout en dénonçant l’affairisme et la corruption, ils chantent l’Internationale.

Les autorités temporisent. Comment le pouvoir réprimerait-il un mouvement qui se donne les objectifs souhaités par le peuple ? Pourtant les tensions s’accroissent. Le 15 mai, Mikhail Gorbatchev arrive à Pékin pour une visite officielle d’une importance historique, puisqu’elle scelle la réconciliation sino-soviétique. C’est le moment que choisit la coordination étudiante pour lancer une grève de la faim. La presse occidentale s’en mêle et fait un portrait élogieux des porte-parole du mouvement.

La principale revendication des grévistes de la faim est le retrait de l’éditorial du Quotidien du peuple, mais le pouvoir refuse de céder à la pression de la rue. Le premier ministre Li Peng tente à son tour de dialoguer avec les manifestants devant les caméras de télévision et leur demande de ne pas perturber la visite du numéro un soviétique. Nouvel échec. Inquiet pour la suite des événements, le bureau politique décide alors de mettre fin à un mouvement qui met en péril l’autorité du parti.

Au terme d’un débat houleux, la décision de proclamer la loi martiale et de faire appel à l’armée est prise par le comité permanent du bureau politique, le 17 mai, par deux voix pour, deux voix contre et une abstention. Mais les huit «Anciens», c’est-à-dire la vieille garde du parti animée par Deng Xiaoping, sont majoritairement pour : ils emportent la décision3. Les instances dirigeantes sont divisées, aussi bien sur la nature du mouvement que sur le moyen de rétablir l’ordre, même si tous veulent éviter l’effusion de sang. Prenant l’initiative, Zhao Ziyang va à la rencontre des grévistes de la faim le 17 mai. Cette discussion n’aboutit à rien et le dirigeant fond en larmes devant les caméras.

Ce fiasco provoque une crise politique au sommet du pouvoir. Devant son incapacité à raisonner les protestataires, ses pairs vont désavouer Zhao Ziyang. À l’instigation de Deng Xiaoping et des «Anciens», il est mis en minorité au comité permanent du bureau politique et remplacé par Jiang Zemin à partir du 31 mai. Le pouvoir est déterminé à éteindre le mouvement, si possible sans violence. À la demande du gouvernement, les troupes interviennent dans la capitale avec l’ordre formel de ne pas ouvrir le feu. D’abord bloquées dans les faubourgs par une foule qui veut s’interposer, elles parviennent difficilement, après de longues négociations, jusqu’à la place Tian’anmen. Les violences éclateront seulement dans la nuit du 2 au 3 juin 1989 et dureront deux jours.

Lorsqu’elle retrace l’enchaînement des faits, la narration occidentale lui fait subir de sérieuses distorsions. Elle affirme par exemple que les manifestants exhortaient le parti communiste à démissionner et appelaient à l’instauration d’une «démocratie libérale». C’est inexact. Le mouvement comprend non seulement des étudiants, le groupe le plus bruyant, mais aussi des ouvriers d’usine et des travailleurs ruraux de la région de Pékin. Certains manifestants sont «marxistes-léninistes», d’autres «démocrates» ou «libéraux». D’un côté on scande des slogans en anglais, de l’autre on brandit des portraits de Mao. «Quand les protestations ont commencé en Chine en avril 1989, les manifestants ne demandaient pas la démocratie mais un socialisme plus pur, libéré de la corruption et des inégalités qui étaient endémiques à l’époque. Les étudiants portaient des portraits de Mao et chantaient fréquemment l’hymne national chinois», rappelle le journaliste sri-lankais Nury Vittachi.

Une autre distorsion par rapport à la réalité concerne la participation des services secrets occidentaux à la préparation de l’émeute. Dans la narration dominante, le rôle de ces officines est systématiquement occulté, comme si les événements de mai-juin 1989 n’avaient donné lieu à aucune tentative de manipulation extérieure.

«En 1988, une organisation relativement nouvelle, avec un nom innocent – National Endowment for Democracy – a installé un bureau en Chine. À l’époque, nous, journalistes, n’avions aucune idée que c’était une organisation dérivée de la CIA destinée à nouer des relations avec des militants anti-gouvernementaux à l’étranger, dans l’objectif de répandre la désinformation et de déstabiliser le pouvoir d’une manière favorable aux intérêts des États-Unis. Un acteur majeur a été le colonel Robert Helvey, vétéran des opérations de déstabilisation en Asie depuis trente ans. Il a formé, à Hong Kong, des leaders étudiants de Pékin aux techniques de manifestation de masse qui ont été utilisées plus tard dans l’incident de la Place Tian’anmen de juin 1989», relate Nury Vittachi.4

Des préparatifs clandestins qui déboucheront sur le lancement d’une vaste opération conjointe MI6-CIA, appelée Yellowbird, pour soutenir le mouvement protestataire de la place Tian’anmen. Après le drame des 3 et 4 juin, la presse occidentale fera l’éloge de cette entreprise de subversion en la faisant passer pour une intervention humanitaire destinée à exfiltrer les meneurs étudiants. Devant «l’histoire fascinante et captivante de ce réseau», la rédaction du quotidien Le Monde ne cache pas son admiration :

«Hongkong, sous souveraineté britannique, en était la plaque tournante. Des hommes d’Église, des militants, des truands, des personnalités du cinéma de la colonie britannique y participèrent. Et c’est au consulat de France qu’ils trouvèrent leurs meilleurs alliés pour permettre aux “oiseaux” pourchassés de rejoindre Paris». Liée à la pègre, une fraction de la bourgeoisie hongkongaise joue un rôle majeur dans l’exécution du plan : «Un producteur de cinéma connu va se tourner vers les triades opposées au régime communiste et présentes dans la contrebande. C’est grâce à ces réseaux mafieux que les anciens meneurs de la place Tian’anmen, placés par Pékin sur une liste de 21 personnes les plus recherchées du pays, vont pouvoir échapper aux griffes de la police».5

Selon Le Monde, il faudrait donc se réjouir non seulement de l’ingérence étrangère dans les affaires intérieures d’un État souverain, mais aussi de la collaboration du crime organisé à cette entreprise. À chacun son échelle de valeurs ! Il va de soi que la presse occidentale omettra de préciser que cette opération fut conduite, en amont des affrontements, dans le but de provoquer l’effondrement du régime communiste, l’évacuation des rescapés ne constituant que le service après-vente de cette entreprise de déstabilisation. Comment croire, en effet, qu’une telle opération d’exfiltration massive ait été subitement improvisée au lendemain du 4 juin ? C’est d’autant plus invraisemblable que l’opération fut techniquement réussie. Mais peu importent les faits. Aujourd’hui encore, l’implication des services secrets occidentaux et leur collaboration avec les bandes mafieuses font l’objet d’une omerta généralisée dans le «monde libre».

Les déclarations des porte-parole du mouvement étudiant sont également éclairantes. Comme le retrace le documentaire «The Gate of Heavenly Peace», l’une des principales porte-parole des étudiants contestataires, Chai Ling, est interviewée par le journaliste Peter Cunningham le 28 mai 1989 : «Tout le temps, je l’ai gardé pour moi parce qu’étant Chinoise, je pensais que je ne devais pas dire du mal des Chinois. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser parfois – et je pourrais aussi bien le dire – vous, les Chinois, vous ne valez pas mon combat, vous ne valez pas mon sacrifice ! Ce que nous espérons réellement, c’est une effusion de sang, le moment où le gouvernement sera prêt à massacrer effrontément le peuple. Ce n’est que lorsque la place sera inondée de sang que le peuple chinois ouvrira les yeux».

L’invitation pressante au sacrifice n’excluait pas la prudence pour soi-même : après avoir voué son peuple au martyre, l’icône féminine de Tian’anmen optera pour l’exfiltration vers les États-Unis. «De toute évidence, le leadership fabriqué par les services occidentaux pour cette protestation avait un objectif clair : créer les conditions d’un massacre sur la place Tian’anmen. La manifestation avait commencé comme une démonstration de force pacifique destinée à soutenir Hu Yaobang, mais elle a été cooptée par des agents étrangers», relate le site Mango Press dans une enquête publiée en juin 2021.6

«Comme tout le monde le sait maintenant, il y a toujours eu deux contes dramatiquement différents sur ce qui s’est passé à Beijing en 1989», explique Nury Vittachi. «L’un est le terrible conte du massacre de la Place Tian’anmen, qui raconte que des soldats sont entrés dans l’espace public et ont tiré sur dix mille étudiants pacifiques qui manifestaient pour une démocratie à l’occidentale. Ils ont écrasé les corps en roulant dessus avec des tanks avant de les empiler et de les brûler avec des lance-flammes. L’autre version dit que personne n’est mort sur la place Tian’anmen, bien qu’il y ait eu des violences ailleurs, causant la mort d’environ 300 personnes, la plupart n’étant pas des étudiants mais des soldats – ou, pour le dire autrement, le même nombre de morts violentes qu’au cours de n’importe quel week-end aux États-Unis. J’ai religieusement cru le premier conte pendant des décennies. Jusqu’à ce que je fasse des recherches et que je réalise que presque toutes les sources sérieuses, occidentales et chinoises, soutiennent désormais la deuxième version».7

Les conditions du rétablissement de l’ordre, en effet, constituent le point crucial de la controverse. À l’évidence, les forces de sécurité ont fait preuve d’une remarquable retenue jusqu’au déclenchement de l’émeute. Du 16 avril au 2 juin, les manifestations se poursuivent sans violence de part et d’autre. Le 21 mai, la loi martiale est proclamée par les autorités et les manifestants reçoivent l’ordre, via les journaux télévisés et les haut-parleurs, de rentrer chez eux.

Lorsqu’elles entrent dans la capitale, les troupes de l’Armée populaire de Libération envoyées sur place sont majoritairement désarmées et elles ont reçu l’ordre formel de ne pas ouvrir le feu. Il s’agit de faire pression sur les manifestants en envoyant au contact de jeunes militaires sans armes qui ont pour mission de persuader les manifestants d’évacuer les lieux. Le sort des centaines de grévistes de la faim préoccupe également le pouvoir qui craint de se voir reprocher son indifférence à leurs souffrances.

Afin de disperser les manifestants par la persuasion, certaines unités militaires reçoivent alors l’ordre d’entrer sur la place Tian’anmen, mais elles sont refoulées par les manifestants. Le 2 juin, l’armée opère malgré tout sa première tentative d’évacuation de la place Tian’anmen, sans user de violence et en discutant avec les manifestants. C’est à ce moment qu’en remontant vers l’ouest par l’avenue Chang’an, les troupes sont attaquées par la foule. Certains soldats sont désarmés, d’autres frappés par les émeutiers.

Les militaires finissent tout de même par se frayer un chemin jusqu’à la place Tian’anmen, où des soldats non armés persuadent les étudiants de quitter les lieux. C’est dans la nuit du 2 au 3 juin, en revanche, que tout dérape. Les violences éclatent dans les ruelles avoisinantes et le long de l’avenue Chang’an : les émeutiers qui ont confisqué leurs armes aux soldats passent à l’attaque. Des dizaines de véhicules blindés sont incendiés avec des cocktails Molotov, et de nombreux militaires désarmés sont molestés. C’est le chaos au cœur de la capitale.

Même le Wall Street Journal, en dépit de son anticommunisme et de son soutien enthousiaste au mouvement «pro-démocratie», reconnaît que «des manifestants radicalisés», dont certains étaient «armés d’armes à feu et de véhicules réquisitionnés lors d’affrontements avec l’armée», ont délibérément attaqué les militaires dépêchés sur place. «Alors que des colonnes de chars et des dizaines de milliers de soldats s’approchaient de Tian’anmen», les troupes ont été attaquées par des foules en colère. «Des dizaines de soldats ont été tirés des camions, sévèrement battus et laissés pour morts. À une intersection à l’ouest de la place, le corps d’un jeune soldat, qui avait été battu à mort, a été dépouillé et suspendu à côté d’un bus».8

Selon Nury Vittachi, «la violence a commencé quand un groupe mystérieux de voyous a attaqué des bus de l’armée avec des cocktails Molotov, en y mettant le feu, provoquant la mort des occupants. Les soldats qui ont réussi à s’enfuir des bus enflammés ont été battus à mort»9. Les photos des soldats carbonisés ayant été largement diffusées, l’occultation de cette tuerie par les médias occidentaux est un véritable tour de force : elle permet de masquer l’origine des violences et d’en attribuer la responsabilité aux dirigeants communistes, la répression d’une émeute sanglante devenant un massacre d’étudiants inoffensifs.

Pourtant, selon le Washington Post du 5 juin 1989, «les combattants antigouvernementaux sont organisés en formations de 100 à 150 personnes. Ils sont armés de cocktails Molotov et de matraques en fer, pour affronter l’APL qui n’était toujours pas armée les jours précédant le 4 juin». Devant la violence des émeutiers et le meurtre des jeunes militaires désarmés, le gouvernement ordonne à l’armée de reprendre le contrôle des ruelles. Dans la nuit du 3 au 4 juin, les troupes entrent massivement dans la ville et répriment l’émeute.

À la suite de ces affrontements, le gouvernement estime le nombre des victimes à 300 personnes, soldats et émeutiers confondus. Un bilan que le monde occidental qualifie aussitôt de mensonger, et ses médias parlent de 1000 à 3000, puis finalement de «10 000 victimes». Mais quelle est la crédibilité d’un tel bilan ? Auteur d’un ouvrage pour lequel il a réalisé deux cents entretiens avec les acteurs du drame, Alain Peyrefitte confie ses interrogations :

«J’arrivai à Pékin, au mois d’août 1989, persuadé, d’après les récits de la presse occidentale et d’après ce que j’avais vu de mes yeux parmi les images des télévisions, que les chars chinois, débouchant sur Tian’anmen, avaient massacré la foule des étudiants pris au piège : à coups de canons et de mitrailleuses lourdes, ou sous les chenilles des blindés, l’armée y avait fait un affreux carnage. Or, à ma grande surprise, les observateurs occidentaux demeurés à Pékin – diplomates ou journalistes – ainsi qu’Amnesty international ne démentaient pas la version officielle : l’armée n’aurait pas tiré sur la place, si ce n’est en l’air ; le quadrilatère occupé depuis sept semaines aurait été évacué pacifiquement. Certains disaient qu’ils ne pouvaient rien affirmer, les témoignages qu’ils avaient recueillis étant trop divergents. Depuis lors, j’ai retrouvé la trace de précieux témoins qui se trouvaient sur Tian’anmen pendant la nuit. Plusieurs s’estimaient obligés de confirmer la version officielle des autorités chinoises».10

En fait, il n’y a eu aucune violence sur la place. «Il y a bien eu quelques coups de feu, mais qui avaient pour cible les haut-parleurs juchés sur les pylônes. Qui a parlé de morts à Tian’anmen ? Ceux qui n’y étaient pas». La véritable nature des violences a bel et bien été occultée par la narration occidentale : «Sur la place Tian’anmen, des centaines de chars tirent au canon sur la foule des manifestants aux mains nues ou les broient sous les chenilles». C’est ce récit fantaisiste que la presse occidentale va colporter inlassablement, accréditant cette fiction pour masquer la réalité d’une émeute antigouvernementale.

«On n’a pas rectifié cette première information pour préciser qu’à l’aide de barricades, dressées sur les seize kilomètres de l’avenue Chang’an, depuis les faubourgs de l’est et de l’ouest jusqu’à Tian’anmen, des insurgés ont essayé d’empêcher la progression des colonnes ; que des combats de guérilla urbaine ont eu lieu toute la nuit ; que des véhicules militaires ont été enflammés à coups de projectiles incendiaires et au moins quelques-uns de leurs occupants brûlés vifs ; que l’armée a dû passer en force ; qu’aucun combat n’a eu lieu sur Tian’anmen ; que les étudiants qui y étaient encore restés ont pu évacuer la place, leurs drapeaux en tête», conclut Alain Peyrefitte.

Mais peu importe la réalité : elle passera sous les radars des médias occidentaux. En revanche, la photo de l’homme qui arrête la colonne de chars sur la place Tian’anmen va faire le tour du monde. Elle est censée illustrer la bravoure d’un homme seul, se dressant héroïquement devant des blindés qui symbolisent la brutalité de la répression. Mais sur la vidéo complète, on voit la colonne s’arrêter pour ne pas lui passer sur le corps. L’homme grimpe alors sur le premier char. Ses sacs de courses à la main, il s’entretient avec l’équipage pendant quelques secondes. Puis il redescend tranquillement du blindé et il est emmené par ses amis. Les chars continuent ensuite vers Chang’an, retournant à leur base. C’est tout. Le génie propagandiste a fabriqué un symbole planétaire avec un non événement.

«Si nous devons croire qu’une colonne de chars s’arrête pour un seul homme après en avoir assassiné 10 000, alors quels mensonges encore plus ridicules l’Occident va-t-il écrire sur la Chine ? Sur la place Tian’anmen, le 4 juin 1989, il n’y a eu aucun massacre. Il y a eu de violents combats dans les rues latérales entre les éléments armés contre-révolutionnaires, la police et l’armée. Le nombre de morts pour l’ensemble de l’événement fut de 241 au total, soldats, policiers et émeutiers confondus».

De même, il faut faire un sort à la fable de la sanglante répression qui aurait suivi les événements : «À la suite des violences, il n’y a pas eu d’exécutions. Wang Dan, leader de la protestation et incitateur à la violence, qui n’a pas réussi à fuir vers l’Ouest, a été arrêté. Il a été condamné à quatre ans de prison, plus deux ans de détention dans l’attente de son procès pour incitation à la violence contre-révolutionnaire. L’homme n’a écopé que de six ans de prison. Il vit désormais librement dans le monde merveilleux de l’Occident capitaliste», conclut l’enquête de Mango Press.11

Au terme de ce récit, on peut toujours se demander si les choses pouvaient tourner autrement. C’est peu probable. La détermination du pouvoir condamnait d’autant plus à l’échec ce mouvement protestataire qu’il a dégénéré en tentative de subversion soutenue par des puissances étrangères. Immolé sur l’autel d’une démocratie imaginaire, il n’avait aucun avenir. Les étudiants ne pouvaient guère entraîner les masses paysannes et ouvrières. Ils représentaient 2% d’une tranche d’âge et passaient pour des privilégiés aux yeux des classes populaires. Le hiatus entre la protestation étudiante et la masse du peuple était d’abord de nature sociologique. Si cette «révolution de couleur» avant la lettre a échoué à Pékin en juin 1989, c’est surtout en raison de l’étroitesse de sa base sociale.

Tout aussi décisive, la deuxième faiblesse du mouvement est précisément ce qui lui a valu sa popularité à l’Ouest. En donnant l’impression de vouloir importer le modèle occidental, il s’est coupé de ses racines chinoises. Son langage trahissait un désir d’imitation qui comblait d’extase la presse occidentale, mais heurtait le patriotisme chinois :

«Ces étudiants ont emprunté leur gestuelle à l’Occident : comme si c’était le principal bienfait retiré de leur séjour dans les universités d’outre-mer. Sit-in, happening, grève de la faim, calicots sont des bizarreries importées ; les slogans sont rédigés en anglais. Le geste illustre de Churchill, deux doigts levés en forme de V, n’a aucun sens en Chine et ne correspond même pas à un caractère chinois. Le soir venu, les jeunes allument simultanément un briquet, symbole de lumière : geste imité des fans dans les concerts-pop d’Occident. Autant de circonstances aggravantes : elles offensent l’orgueil national dont le pouvoir est dépositaire», relève Alain Peyrefitte.12

Outre son caractère minoritaire dans le pays et l’exotisme contre-productif de ses références symboliques, le mouvement étudiant, enfin, souffrait «de la posture élitiste des intellectuels chinois» et de son «incapacité à intégrer les préoccupations des citadins ordinaires». Une obsession de la pureté morale et une disposition sacrificielle qui s’accompagnaient, chez les protestataires, d’une critique des autres couches sociales, ouvrières et paysannes, soupçonnées de préférer la défense de leurs intérêts matériels au combat pour la liberté et la démocratie.

Ce mépris à peine dissimulé pour les masses laborieuses, sans nul doute, condamnait à l’impuissance une stratégie insurrectionnelle qui ressembla plutôt à «une protestation fortement théâtralisée et saturée de signification morale»«un spectacle martyrologique à l’adresse du pouvoir, dépourvu de toute réflexion institutionnelle». Figure de proue du mouvement et future idole de l’Occident, Liu Xiaobo lui-même le reconnaissait : «Nous avons été perdus par notre sens de la supériorité morale».13

Bruno Guigue

source : Bruno Guigue via Réseau International

  1. Simon Leys, Les habits neufs du président Mao, Préface de 1989, in Essais sur la Chine, Robert Laffont, 1998, p. 8.
  2. Alain Peyrefitte, La Tragédie Chinoise, in De la Chine, Omnibus, 1997, p. 1073.
  3. Gilles Guiheux, La République populaire de Chine, Belles Lettres, 2018, p. 118.
  4. Nury Vittachi, «How psy-ops warriors fooled me about Tiananmen Square : a warning», Friday, 4 juin 2022.
  5. François Bougon, «En Chine, la fascinante opération Yellow Bird»Le Monde, 27 juin 2016.
  6. «The Tian’anmen Square Massacre, The West most persuasive, most pervasive Lie»Mango Press, 4 juin 2021.
  7. Nury Vittachi, op. cit.
  8. James P. Sterba, Adi Ignatius and Robert S. Greenberger, «Class Struggle : China’s Harsch Actions Threaten to set back 10-Year Reforme Drive – Suspicions of Westernization Are Ascendant, and Army Hasq a Political Role Again- À Movement Unlikely to Die»Wall Street Journal, June 5, 1989.
  9. Nury Vittachi, op. cit.
  10. Alain Peyrefitte, op. cit., p. 1104.
  11. «The Tian’anmen Square Massacre, The West most persuasive, most pervasive Lie»Mango Press, 4 juin 2021.
  12. Alain Peyrefitte, op. cit., p. 1088.
  13. Sébastien Veg, «Les trois crises de 1989 en Chine»Esprit, juillet-août 2019.