À la marge du centenaire de la naissance de Frantz Fanon : Palestine – Les aspects culturels et médiatiques de la colonisation par Taher Al-Mouez
Le régime colonial britannique (mandataire) (1918-1948) a eu recours à des lois d’urgence pour empêcher la publication des journaux arabes d’opposition, fermant notamment le journal « Palestine » à plusieurs reprises et imposant une censure préalable aux articles critiquant le mandat ou les vagues de migration sioniste. L’objectif était clair : réduire au silence les voix autochtone et restreindre l’espace l’écho de tout discours de résistance.
De 1948 à 1966 ( en réalité jusqu’en 1970) les palestiniens qui ont échappé aux massacres et à l’expulsion était soumis à la lois martiale, à une autorisation préalable ( délivrée par l’armée sioniste) pour chaque déplacement, jusqu’à l’achèvement du plan d’encerclement de leurs villes ou villages par des colonies, des bases militaires et des champs de tir.
Pendant la première Intifada (1987-1991), les autorités d’occupation sionistes ont fermé plus de 40 institutions culturelles et éducatives en Cisjordanie, dont l’université de Birzeit (très modérée), pour de longues périodes. Elles ont également fermé des journaux et des magazines locaux, afin de priver les Palestiniens du peu d’espace d’expression qui leur reste.
Ce processus, appelé « réduction au silence ou Silencing», s’inscrit dans la structuration du discours dominant (hégémonique) par la censure et les contrôles institutionnels et sociaux qui imposent ce qui est considéré comme « correct » ou « acceptable » et excluent tout le reste. Ainsi, la réduction au silence participe de l’équilibre des pouvoirs, définissant les limites de ce qui peut être dit et de qui a le droit de s’exprimer.
Dans les contextes coloniaux, la réduction au silence devient un axe politique central visant à soumettre les peuples et à imposer un système cognitif, culturel et politique en vue de renforcer la domination et remodeler la structure du pouvoir qui permet de dominer la société colonisée. Cette politique vise à contrôler les symboles culturels et cognitifs en contrôlant les discours et les récits, et en empêchant ou en réprimant l’expression d’idées, de sentiments ou d’opinions par des individus ou des groupes politiques et culturels locaux. Cela inclut la censure ou la suppression du récit historique des peuples colonisés, pour le remplacer par une culture dominante imposée par le colonialisme pour servir ses intérêts. La réduction au silence coloniale repose sur des pratiques répressives systématiques à l’encontre des peuples autochtones pour les asservir, les priver de leur voix et de leur droit de s’exprimer ou de faire connaître leur récit. Elle occulte également la « voix » ou la version autochtone de l’Histoire et la remplace par un récit colonial présentant le colonisateur comme un sauveur ou un créateur de civilisation. Ce processus vise à empêcher et à « réduire au silence » toute expression de résistance ou d’opposition, par le recours à la violence physique directe, ainsi qu’à des lois et une censure criminalisant tout discours remettant en cause l’hégémonie.
Le colonialisme transforme la langue, la culture populaire, les mythes et les images en champs de bataille, où le vocabulaire et les significations sont remodelés au service du projet de contrôle militaire, politique, économique, culturel et social, tandis que le discours de résistance est présenté comme « primitif », « irrationnel » ou « terroriste », prélude à la justification de son éradication. La réduction au silence n’est pas un acte conjoncturel. C’est un élément essentiel d’un projet visant à priver la société colonisée de sa capacité à résister et à s’exprimer, à la remodeler et à la soumettre à la voix du colonisateur, en parlant sa langue, comme ce qui est arrivé à l’Afrique de l’Ouest et surtout à l’Algérie où la place de la langue et la culture françaises est plus importante que l’arabe ou le berbère, soixante trois ans après l’indépendance ! Autrement dit, le colonisateur choisit de privilégier certaines voix au détriment d’autres et de les orienter au service de son projet. Il les valorise et leur confère une légitimité pour servir son agenda par l’intermédiaire d’agents – individus ou groupes sociaux – souvent issus de l’élite économique ou culturelle. Il soutient leurs voix pour qu’elles soient, selon lui, représentatives de la société, parlent son langage et promeuvent ses visées hégémoniques. Ainsi, les véritables voix (celles des peuples autochtones) sont effacées et remplacées par d’autres. C’est un plan bien étudié et préparé à l’avance pour privilégier le récit dominant et recadrer le langage dans un cadre culturel spécifique qui le rendra le récit local inaudible ou « incompréhensible », car il est considéré comme « primitif », « inapproprié », « terroristes », « extrémistes » ou « jihadiste », etc ; ce qui fournit au colonisateur un prétexte pour réduire au silence ou neutraliser la résistance, par les armes et par la propagande. Par conséquent, la réduction au silence est un processus de prévention utilisé comme outil pour remodeler la société colonisée et la priver de sa propre « voix » afin qu’elle s’identifie à la vision et au projet du colonisateur. Lorsque l’« élite » de la société commence à parler le langage du colonisateur, elle contribue à étouffer les voix et la résistance réelle et à reproduire les rapports de force de telle sorte que le colonisateur demeure au centre de la domination culturelle et idéologique, remodelant l’identité de la population autochtone et la forçant à adopter ses valeurs et ses normes.
Le processus de muselage en Palestine a pris des formes plus complexes en raison de la nature de la colonisation de peuplement sioniste, élaborée depuis la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, soutenue activement par l’impérialisme. Ce n’est pas un hasard que la naissance du mouvement sioniste coïncide avec l’apogée de l’ère coloniale, durant la seconde moitié du XIXe siècle. C’est la nature coloniale du projet sioniste qui a engendré le soutien impérialiste absolu et inconditionnel à l’entité sioniste. Ce soutien inclut la justification et le soutien au récit sioniste de l’Histoire et la censure du récit palestinien.
C’est la même logique impérialiste qui conduit aujourd’hui, à l’interdiction des activités BDS en Allemagne, en France et en Grande-Bretagne, à la criminalisation de l’utilisation de termes tels que « apartheid israélien » dans certains médias, sous prétexte d’« antisémitisme », et à l’interdiction de hisser des drapeaux palestiniens ou de porter le keffieh, entre autres ou de crier « Free Palestine » ou bien « Palestine libre, de la mer au Jourdain ».
L’impérialisme ne se limite pas à marginaliser les voix pro-palestiniennes, mais s’emploie plutôt à les effacer et à les éliminer de la sphère publique, faisant du silence asphyxiant un maillon essentiel de la lutte pour éliminer la culture de la résistance.
Le résultat final est l’imposition du discours sioniste comme seule vérité ( sous forme d’axiome, non discutable) en privant les palestiniens du droit de se représenter politiquement, et culturellement. Ce modèle de contrôle politique culturel et aussi démographique (colonialisme de peuplement) ne se limite pas au contrôle de la sphère politique, mais vise plutôt à pénétrer les consciences à travers les grands récits produits par le colonisateur. Cela pousse certains individus à remettre en question la légitimité de leurs idées, ou à s’abstenir de les exprimer, sous la pression économique ou culturelle qui étouffe le libre débat et paralyse la pensée critique. Le silence s’inscrit ainsi dans une politique d’« extinction naturelle » des populations autochtones, par la confiscation des terres, la destruction du cadre de vie et la limitation de leur capacité d’expression, contrôlant les terres, les ressources naturelles et culturelles : la langue, la culture et le récit historique. Ceci a conduit certains individus et mouvements politiques qui soutenaient le peuple palestinien à considérer les territoires occupés en 1948 comme la « propriété » de l’entité sioniste, qui acquiert ainsi une légitimité historique, puisque l’ONU a décidé d’attribuer une partie de la Patrie des palestiniens à des colons venus d’une centaine de pays : c’est ce qu’on appelle « le droit international » qui a toujours été la résultante d’un rapport de force international et rarement en faveur des peuples colonisés et opprimés. La Palestine se limite donc, selon « le droit international » aux territoires occupés en 1967, dont les terres, l’eau et les ressources sont continuellement annexées par les colonies de peuplement sionistes, en expulsant ou en déplaçant la population autochtone par la force…
Le ciblage des journalistes à Ghaza relève de la tentative d’étouffer les informations et les images de ce génocide. L’assassinat des journalistes s’inscrit dans le cadre de l’interdiction de transmettre le récit des faits et de décrire la destruction et le génocide subis par le peuple palestinien depuis la guerre de 1947-1949, qui a donné naissance à la Nakba et à la question des réfugiés dont le droit au retour ( résolution 194 de l’ONU) et (et non « ou ») l’indemnisation constitue un axe de lutte du peuple palestinien. Ces réfugiés constituent près de 85 % de la population de Gaza. Les assassinats quotidiens ont lieu, dans le cadre d’un génocide planifié, grâce au soutien direct des impérialistes et des régimes réactionnaires arabes (Émirats arabes unis ou Maroc) et indirect (Arabie saoudite et autres). L’entité sioniste ne se contente pas d’assassiner des Palestiniens, mais n’hésite pas à assassiner des citoyens de pays impérialistes (Rachel Corrie, par exemple) et à les arrêter avec le soutien des autorités de ces mêmes pays impérialistes pays, qui lancent des campagnes médiatiques et des menaces de guerre, suite à l’arrestation de leurs citoyens, dont certains sont des espions, des trafiquants de drogue et des pédophiles, par d’autres pays.
Ces pratiques de l’impérialisme visant à réduire au silence toute expression politique ou culturelle des peuples autochtones sont monnaie courante à l’intérieur de ces mêmes pays pour réduirevau silence l’expression du prolétariat, des militants syndicalistes communistes ou des couches populaires, comme le mouvement des « gilets jaunes » en France. La bourgeoisie et les groupes monopolistes dominent tous les aspects de la vie politique et imposent leur récit de l’Histoire, alors qu’ils ont tous collaboré avec l’armée d’occupation nazie…
Taher Elmouez
