
Retour sur le parcours intellectuel d’un révolutionnaire africain avec des textes tirés de Figures de la révolution africaine. De Kenyatta à Sankara, Saïd Bouamama
Le 20 janvier 1973, Amilcar Cabral né en1924 est assassiné quelques mois seulement avant l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert, pour laquelle il avait combattu, et la révolution des œillets au Portugal, qui allait consacrer la fin de ses colonies et de la dictature
En 1956, Cabral, fondateur du PAIG, d’abord urbain et pacifique, en butte à la répression, le réoriente vers la lutte armée en milieu rural. Dès la 2° 1/2 des années 1960, la majeure partie du territoire de la Guinée Bissau est libérée. 50 ans après sa mort, celui que l’on surnommait à l’époque le « Lénine africain » reste une référence sur le continent.
Parce qu’il a pleine conscience des erreurs commises par ceux qui l’ont précédé sur le chemin de la « révolution africaine », parce qu’il suit en pensée et en acte le chemin tracé par Frantz Fanon, parce qu’il est pleinement inscrit dans les luttes internationalistes des années 1960-1970, Amílcar Cabral (1924-1973) pourrait symboliser la 1° phase offensive du mouvement d’émancipation du continent africain. Au moment où se déclenche la lutte armée en Guinée « portugaise », en 1963, 2 Afriques se côtoient : l’une prépare la Tricontinentale anti-impérialiste et l’autre s’enfonce dans la trahison populaire.
Cabra bénéficie d’un certain recul depuis les 1° indépendances africaines. Sa force vient de son approche matérialiste avec sa méfiance à l’égard du dogmatisme et de l’attention qu’il porte à la pratique du pouvoir qu’il l’expérimente dans les régions libérées de Guinée-Bissau.
En 1953, il quitte Lisbonne pour son Afrique natale après plusieurs années d’études d’agronomie. La 1° tâche pour la jeunesse instruite est la « réafricanisation des esprits » :toute la politique colonialiste repose sur le déracinement du natif, l’étudiant africain doit donc se retourner vers son âme transfigurée. L’Africain doit se sentir africain et s’exprimer comme tel.
Né en 1924 à Bafatá, en Guinée portugaise, de parents originaires du Cap-Vert, Cabral appartient, à la petite bourgeoisie de couleur. Son père, Juvenal Cabral, fils d’un propriétaire rural aisé, est instituteur. Sa mère, d’abord domestique, tient un petit commerce, « une des plus importantes aspirations pour les Africains de l’époque ».
Etudiant à Lisbonne
Les natifs du Cap-Vert comme ceux de toutes les îles de l’empire sont juridiquement des indigènes assimilés. Malgré cette égalité formelle, la société cap-verdienne reste hiérarchisée selon la couleur. Juvenal Cabral est agacé cette logique assimilationniste raciste et inégalitaire. Sur l’acte de naissance de son fils, le prénom est orthographié « Hamilcar » en référence au célèbre général carthaginois. Donner des prénoms d’Africains célèbres fait partie de ces petites résistances symboliques.
Né en Guinée, Cabral poursuit sa scolarité au Cap-Vert. Il y est le témoin de la terrible sécheresse de 1941 qui, suivie d’une famine, se solde par la mort de 50 000 personnes entre 1941 et 1948 (1/3 de la population), dans l’indifférence totale des autorités portugaises. Ce n’est donc pas un lycéen naïf qui débarque au Portugal en 1945.Car il faut bien « se refaire une famille », avec l’Angolais Mário de Andrade, ils se rapprochent des Africains à Lisbonne.
Ils se retrouvent à La Casa dos Estudantes do Império (CEI). Créée en 1933, cette institution, étroitement surveillée par la police, a pour objectif d’aider les étudiants originaires des colonies, y compris les enfants de colons. S’y rencontrent les futures figures nationalistes qui commencent à se structurer et à s’accoutumer aux règles de l’action clandestine. En 1951, ils créent clandestinement le Centro de Estudos Africanos (CEA), pour promouvoir la culture des peuples noirs colonisés et de diffuser les créations artistiques africaines. Par son biais, une relation s’établie avec les courants parisiens de la « négritude ». En 1953, 5 membres du CEI contribuent au numéro spécial de la revue Présence africaine intitulé « Les Étudiant noirs parlent ».

Le choix du retour
Le retour de Cabral en Afrique est un choix politique autant qu’un choix de vie. Il renonce à un poste de chercheur à la station agronomique de Lisbonne pour un emploi d’ingénieur de 2° classe en Guinée. Il théorisera ce renoncement personnel aux avantages matériels dans une thèses célèbres, le « suicide de classe » de la petite bourgeoisie.
Son expérience du recensement, au sein des services de l’exploitation agricole et forestière, lui permet de sillonner la Guinée, pendant 2 ans, et d’observer le fonctionnement sociopolitique des populations locales grâce à l’accés à l’abondante documentation. Cabral étudie les positions des composantes de la société guinéenne à l’égard des forces coloniales. Ces matériaux s’ajoutent à ceux recueillis sur le Cap-Vert au cours d’un travail de recherche effectué à l’époque de ses études d’agronomie; il est donc profondément imprégné de la réalité et de la diversité du pays et de ses habitants. Cela lui permettra plus tard d’élaborer une stratégie de lutte adaptée à la réalité concrète.
Il est rentré au pays pour organiser un mouvement nationaliste. Dès 1954, il tente de créer une association sociale, culturelle et sportive à Bissau, capitale de la Guinée portugaise. L’administration coloniale ne s’y trompe pas : elle rejette sa demande de création de l’association et l’oblige à quitter le territoire guinéen (où il n’est autorisé à revenir qu’une fois par an). Il est contraint à l’exil à Lisbonne. Pendant 4 ans jusqu’en 1958, il travaille pour des compagnies agricoles, en Angola, en profite pour renouer avec ses anciennes connaissances.
La création du PAIGC
Hors de Guinée, Cabral ne peut pas participer, en 1955, à la création de la1° organisation nationaliste guinéenne, initiée par Rafael Barbosa, le Mouvement pour l’indépendance nationale de la Guinée (MING) qui sera éphémère. Lors de son séjour annuel en Guinée, en septembre 1956, Cabral est en revanche à l’initiative, avec 5 autres militants, de la création du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC).
La nouvelle organisation inclut d’emblée le Cap-Vert et la Guinée dans sa lutte, produisant une situation de combat binational unique en Afrique. Evidemment, le nouveau parti concentre son action sur les villes, à la recherche de ce « prolétariat » voué, selon l’orthodoxie marxiste, à diriger la lutte mais la classe ouvrière est quasi inexistante et le PAIGC ne comptait, 3 ans après sa création, 50 membres actifs, presque tous à Bissau. Peu d’entre eux avaient des liens étroits avec les villages. Suit un événement tragique: initiée par le PAIGC, une manifestation des travailleurs du port de Bissau se solde, en août 1959, par un massacre sur les docks de Pidjiguiti; 50 dockers sont tués par les forces de l’ordre portugaises, et on dénombre + de 100 blessés. La conférence du parti qui se tient un mois plus tard pour tirer le bilan de la situation, décide d’un changement radical d’orientation : le passage à la lutte armée et l’implantation dans les milieux ruraux. La nécessité d’un effort théorique ancré dans les réalités concrètes est la leçon du massacre de Pidjiguiti.
L’importance de « la réalité concrète »
Cabral reconnaît que la lecture de Lénine a contribué à la formation de sa pensée politique (Mehdi Ben Barka le surnommait le « Lénine africain »). Il en retient la nécessité d’une « analyse concrète de chaque situation concrète ». Cette formule qu’il reprend à son compte guide son travail après 1959.
Intervenant au Caire en mars 1961 à la 3° Conférence des peuples africains, tirant le bilan des indépendances acquises, il s’interroge sur la victoire du néocolonialisme. Cet échec est moins le signe d’une « crise de croissance » que d’une « crise de la connaissance », relève-t-il : trop de mouvements de libération sont coupés « de la réalité concrète » de leur pays et négligent les « expériences locales » des populations. Cabral met immédiatement en œuvre cet effort de « connaissance ». Il se replonge dans les données recueillie au cours de ses études et pour le recensement. Il exposera les résultats de son travail dans un séminaire organisé par le Centre Frantz Fanon de Milan. Il ne se contentent pas de concepts comme « peuple » ou « masse laborieuse » mais se penche sur « les divisions et les contradictions » pour comprendre concrètement ce « peuple » et ces « masses ».
La préparation à la lutte armée
Prenant en compte les structures sociales des différents groupes ethniques qui cohabitent en Guinée rurale, mais aussi les contradictions d’intérêts qui les caractérisent, Cabral élabore une analyse fine du rapport de chacune des composantes (ethnique et sociale) au pouvoir colonial. Pour la Guinée urbaine, il distingue les fonctionnaires, les salariés et les « déclassés ». Il mentionne une catégorie de « sans-classe » comptant de nombreux jeunes venant des campagnes et ayant gardé des liens avec elles. La même analyse est faite pour le Cap-Vert.
La lutte armée, déclenchée en 1963, a été précédée par 4 ans de préparation politique avec des militants, formés par Cabral, et des « sans-classe », qui ont permis les contact dans les campagnes. Les 1° bases ont été créées chez les Balante, qui apparaissent comme le groupe le plus opposé au pouvoir colonial, pendant qu’un long travail de persuasion a été mené en direction des paysans des groupes sociaux les plus exploités.
Si Cabral met toujours la théorie au service de la pratique, la décolonisation portugaise étant en retard sur les autres, Cabral peut étudier les expériences des 1° indépendances et bénéficient de l’apport politique de ceux qui les ont précédés sur le chemin de la libération. Il a pris la mesure de l’importance des réflexions de Frantz Fanon : « Sans [ces] réflexions sur la nature de la paysannerie, le pouvoir des “masses” ou le potentiel révolutionnaire des classes lumpen, l’œuvre d’Amílcar Cabral n’aurait sans doute pas pris la forme qu’elle finira par prendre. Les trajectoires de la lutte armée contre le colonialisme portugais en Guinée-Bissau, en Angola, au Zimbabwe et au Mozambique non plus ». Mais le désaccord se fait jour entre Fanon, conseiller du GPRA [Gouvernement provisoire de la République algérienne], et les responsables nationalistes des colonies portugaises à propos de l’opportunité de déclencher la lutte armée.
« Nous sommes des militants armés et non pas des militaires »
Mário de Andrade rappelle la position de Fanon au 2° Congrès des écrivains et des artistes noirs à Rome en 1959 : « Fanon était un immédiatiste, il ne faisait pas de quartiers à l’impérialisme. Il fallait ouvrir un front, immédiatement, en Angola et au Mozambique simultanément. » Alors que Fanon propose une préparation militaire pour les militants des colonies portugaises, Cabral, en pleine réorientation stratégique, défend l’idée d’un long et patient travail politique auprès de la paysannerie, préalable à la lutte armée, déclenchée seulement en 1963. Ce travail de « conscientisation » des paysans et de formation des militants ne s’est pas fait sans erreurs ni problèmes. Le 1° congrès du PAIGC en 1964, à Cassaca, en « zone libérée », est consacré à ces écueils. La 1° année de guérilla a mis en évidence des tendances au militarisme et à l’ethnisme. Alors que l’armée portugaise, qui espère encore pouvoir vaincre militairement la résistance, met une pression permanente sur les partisans, certains combattants dérapent. « Des commandants d’unités de la guérilla d’origine balante avaient lâché des porcs dans les mosquées des villages fulas », note Jean Ziegler. Cabral se prononce pour que ces actes soient sanctionnés. Pour lui, la lutte est d’abord politique avant d’être militaire d’où la formule: « Nous sommes des militants armés et non pas des militaires. »
Le besoin d’une théorie révolutionnaire est la 2° conviction de Cabral. Au cours de la1° réunion de la Tricontinentale, qui se tient en 1966 dans l’hôtel Habana Libre, au cœur de la capitale cubaine, il explique « s’il est vrai qu’une révolution peut échouer, même alimentée par des théories parfaitement conçues, personne n’a encore réalisé une révolution victorieuse sans théorie révolutionnaire ».
Universaliser l’approche marxiste
L’intervention de Cabral à La Havane, intitulée « L’arme de la théorie », avance des propositions qui ont toutes en commun d’appeler à l’émergence d’un savoir théorique et politique adapté aux réalités africaines. Devant ce cénacle de marxistes venus des 4 coins du monde, le « Lénine africain » suggère de revoir la théorie marxiste de la lutte des classes ! « Ceux qui affirment avec raison, que la force motrice de l’histoire est la lutte de classes devraient préciser cette assertion, afin de lui donner un champ d’application plus vaste en étudiant les caractéristiques essentielles de certains peuples colonisés, dominés par l’impérialisme. »
Se démarquant des analyses cherchant à identifier les « 5 phases » marxistes de l’histoire de l’humanité (le communisme primitif, l’esclavagisme, le féodalisme, le capitalisme, le socialisme), devant un public médusé, Cabral propose une périodisation de l’histoire de l’humanité prend en compte les réalités africaines. Il ne distingue que 3 étapes (une phase initiale « communautaire et pastorale » sans classes sociales, une phase caractérisée par l’existence de classes sociales et de lutte des classes, et une 3° phase, l’émergence de « sociétés socialistes et communistes »), mais postulant que ces 3 « phases » peuvent être concomitantes, du fait de l’agression coloniale :
Au niveau de l’humanité (groupes humains d’une même région, d’un ou plusieurs continents), ces phases (2 d’entre elles) peuvent être simultanées comme le prouve la réalité actuelle aussi bien que le passé à cause du développement inégal des sociétés humaines, soit pour des raisons internes, soit par l’influence accélératrice ou retardatrice de facteurs extérieurs.
Proposant donc de réfléchir plus en profondeur à la notion de « classe » et au processus de formation des antagonismes sociaux en Afrique précoloniale, le militant guinéen appelle ses camarades rassemblés au Habana Libre à une universalisation concrète de l’approche marxiste. Grâce à ce processus d’universalisation, condition sine qua non d’une révolution à l’échelle mondiale, le tiers monde retrouvera enfin sa place dans l’« Histoire ».

Lutter « contre nos propres faiblesses »
Les sociétés colonisées ont une histoire précoloniale mais, précise Cabral, la colonisation la freine, la détourne et l’atrophie en la rendant dépendante d’un facteur externe. La libération nationale ne peut plus se confondre avec l’indépendance formelle. Elle est « la reconquête de la personnalité historique de ce peuple, elle est son retour à l’histoire au moyen de la destruction de la domination impérialiste à laquelle il était soumis ». Toutes les classes sociales ne sont pas intéressées par cette destruction qui « correspond nécessairement à une révolution ».
Si les délégués réunis à La Havane font un triomphe au révolutionnaire guinéen qui ne s’arrête pas en si bon chemin; il insiste pour que la dénonciation de l’« impérialisme » ne constitue pas l’alpha et l’oméga du combat révolutionnaire et pour que son auditoire prenne conscience de cet autre combat trop souvent négligé : « la lutte contre nos propres faiblesses ». « Notre expérience nous enseigne que, dans le cadre général de la lutte quotidienne, quelles que soient les difficultés créées par l’ennemi, la lutte contre nous-mêmes est la plus difficile, aussi bien au moment présent que dans l’avenir de nos peuples. » Pour cela, Cabral livre, devant un auditoire qui, comme lui, n’est pas issu des milieux les plus défavorisés des pays dominés, sa théorie du « suicide » de classe.
Amílcar Cabral en pleine discussion avec Fidel Castro, en janvier 1966, à Cuba.
Cette théorie n’est pas totalement neuve puisque Antonio Gramsci avec la notion d’intellectuel organique, d’autres, marxistes ou non, ont réfléchi sur ce thème. Cabral entend par « petite bourgeoisie un groupe d’intellectuels qui doit se constituer en intelligentsia de la classe ouvrière en formation ». Il poursuit sa réflexion sur le rôle de cette « bourgeoisie nationale » qui sert presque toujours de canal d’influence dans les pays formellement indépendants et l’enrichit grâce à son expérience du « pouvoir » dans les zones libérées par les mouvements de libération luttant contre le colonialisme portugais. Ces propos méritent d’être médités par toutes les « élites » qui prétendent parler et agir au nom du peuple :
Pour ne pas trahir ces objectifs, la petite bourgeoisie n’a qu’un seul chemin : renforcer sa conscience révolutionnaire, répudier les tentatives d’embourgeoisement et les sollicitations naturelles de sa mentalité de classe, s’identifier aux classes laborieuses, ne pas s’opposer au développement normal du processus de la révolution. Cela signifie que, pour remplir le rôle qui lui revient dans la lutte de libération nationale, la petite bourgeoisie révolutionnaire doit être capable de se suicider comme classe pour ressusciter comme travailleur révolutionnaire, identifiée avec les aspirations du peuple auquel elle appartient. L’ alternative est: trahir la révolution ou se suicider comme classe. La crainte de Cabral est la confiscation du pouvoir par la « petite bourgeoisie même révolutionnaire. Son insistance sur l’idéologie et la formation politique, et sur le rapport des militants avec les paysans dans les zones libérées par le PAIGC, vise à l’éviter. Surtout, Cabral appelle à organiser ces zones pour qu’elles puissent assurer un passage du pouvoir des militants du parti, aux populations.
La culture comme arme
Les paysans abandonnent leur méfiance initiale, les zones libérées s’étendent dans cette Guinée de moins en moins « portugaise » (en 1966, 50 % du territoire pour 70 % à partir de 1968). Ayant tiré le bilan des affrontements fratricides, au sein du FLN algérien, entre l’armée de exil et les maquisards de l’intérieur, le secrétaire général du PAIGC refuse un gouvernement en exil. Le droit à l’indépendance doit être défendu depuis les zones libérées, y compris sur la scène internationale : « [La situation de la Guinée] est comparable à celle d’un État indépendant dont les centres urbains sont occupés par des forces militaires étrangères. »
La manière dont Cabral conçoit les « zones libérées » est indissociable d’un autre de ses apports théoriques : la culture comme arme. Après plusieurs années de vie dans les zones libérées, il entreprend d’en tirer des leçons théoriques. Il les synthétise dans 2 contributions : « Libération nationale et culture » (1970) et « La Culture et le combat pour l’indépendance » (1972). Dans le 1° texte, Cabral reprend des idées-forces de Fanon. La violence totale du colonisateur provoque une résistance chez le colonisé qui s’enracine dans la volonté farouche des milieux populaires de préserver leur dignité individuelle et collective. Cette résistance Cette résistance essentialistes de la culture africaine très en vogue en Afrique des années 60-70, sous la forme des discours sur l’« authenticité », le retour aux « sources ». Au sein d’un même continent ou d’une même société, les cultures seront aussi diverses que leurs bases matérielles et politiques
Transformer la vie concrète des hommes
Malgré l’apport incontournable de la résistance culturelle dans le processus d’émancipation, Cabral souligne ses limites. La colonisation est aussi la confiscation de l’Histoire. La culture de résistance a cessé de poursuivre son mouvement (référence à Fanon sur l’atrophie de la culture en situation coloniale). La reprise de l’initiative historique par la lutte de libération nationale doit se traduire par une opération de choix entre ce qui est encore vivant dans la culture et ce qui n’est plus qu’une trace du passé maintenue formellement . C’est dire l’opposition de Cabral à toutes les approches culturalistes atemporelles, à savoir :
les éloges sélectifs, l’exaltation systématique des vertus sans condamner les défauts ; l’acceptation aveugle des valeurs de la culture sans considération de ce qu’elle a ou peut avoir de négatif, de réactionnaire ou de régressif ; la confusion entre ce qui est l’expression d’une réalité historique objective et matérielle et ce qui semble une création de l’esprit ou le résultat d’une nature spécifique ; la liaison absurde des créations artistiques, qu’elles soient valables ou non, à de prétendues caractéristiques d’une race.
Il s’agit donc bien de reprendre la dynamique historique interrompue par la colonisation, y compris sur le plan de la culture. L’expulsion définitive de la domination qui, pour Cabral, est bien plus difficile que le départ physique du colonisateur, suppose de remettre en marche la culture. Mais une telle entreprise suppose de transformer la vie concrète des hommes donc Cabral s’obstine à faire des zones libérées, des lieux où se transforme la vie concrète, où s’expérimentent de nouveaux rapports sociaux, où se forge une nation :
La domination impérialiste étant la négation du processus historique de la société dominée [et] nécessairement de son processus culturel, la lutte de libération est avant tout un acte de culture. La dynamique de la lutte exige la pratique de la démocratie, de la critique et de l’autocritique, la participation des populations à la gestion de leur vie, l’alphabétisation, la création d’écoles et de services sanitaires, la formation de cadres issus des milieux paysans et ouvriers, qui impliquent une marche forcée de la société sur la route du progrès culturel. La lutte de libération n’est pas qu’un fait culturel, elle est aussi un facteur culturel. Dans les zones libérées, lieux de transformation sociale sans attendre l’indépendance, il s’agit de faire l’expérience d’une autre vie matérielle. Le secrétaire général du PAIGC avertit les militants :
N’oubliez jamais que les hommes ne se battent pas pour des idées, mais afin de vivre mieux et en paix, de connaître le progrès et d’assurer l’avenir de leurs enfants. La libération nationale, la lutte contre le colonialisme, la construction de la paix et du progrès, l’indépendance, sont des mots sans signification pour le peuple s’ils ne sont pas traduits en véritables améliorations dans ses conditions de vie. Cela ne sert à rien de libérer un pays si son peuple ne peut jouir des biens essentiels de la vie quotidienne. Il s’agit de mettre en place, dans ces zones, un fonctionnement politique permettant le transfert du pouvoir des « dirigeants » aux paysans. Tous les domaines de la vie sociale sont concernés, avec le souci constant d’impliquer les populations dans les prises de décision. Loin d’être seulement des bases pour le combat militaire, les zones libérées seront des anticipations de la vie future.

Penseur de la libération
De cette ambition découle la volonté d’inscrire l’action transformatrice dans le temps long, en faisant preuve de patience. « Nous devons lutter sans précipitation hasardeuse, par étapes, développer la lutte progressivement, sans faire de grand bond », insiste l’agronome militant en prenant l’image de la graine qui doit prendre le temps nécessaire pour apporter fleurs et fruits. Ayant sous les yeux le spectacle d’une Afrique maintenue sous le joug néocolonial, Cabral pense qu’il faut « faire la révolution en combattant » car « nous ne luttons pas simplement pour mettre un drapeau dans notre pays et pour avoir un hymne » mais pour que :
… plus jamais nos peuples ne soient exploités, pas seulement par des impérialistes, par les Européens blancs, parce que nous ne confondons pas l’exploitation avec la couleur de peau des hommes ; nous ne voulons plus d’exploitation chez nous, même pas par des Noirs.
Ne pas se contenter d’une indépendance formelle, avoir comme ambition une libération sociale du continent dans une vision de lutte mondiale des dominés, se donner les moyens théoriques et pratiques pour y parvenir, telles sont les conclusions de l’évolution politique d’Amílcar Cabral qui, à bien des égards, prolonge celle de Frantz Fanon.
Cela est inacceptable pour le système impérialiste dans sa globalité. Le 20 janvier 1973, Cabral est assassiné dans la banlieue de Conakry. La police secrète portugaise en est incontestablement l’instigatrice, et l’ensemble du système impérialiste, le bénéficiaire.
« La libération nationale n’est pas une marchandise d’exportation »
Ce passage est extrait du recueil de textes d’Amílcar Cabral publiés en 2021 sous le titre : Ne faites pas croire à des victoires faciles.

En janvier 1966, Amílcar Cabral se rend à La Havane afin de participer à la 1° Conférence tricontinentale, à laquelle prennent part les représentants de 82 pays du Tiers-Monde. Déjà connu pour mener la lutte anticoloniale en Guinée-Bissau et au Cap-Vert, sous domination portugaise, son discours marquera les esprits.
Il y prend la parole au nom de son mouvement, le PAIGC, mais aussi du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA) et du Front de libération du Mozambique (FRELIMO); il lui a été accordé 3 fois plus de temps de parole. Voici un extrait de ce long discours où il est question de l’idéologie socialiste et de la lutte des classe
Le manque d’idéologie, une grande faiblesse
» Quand le peuple africain affirme dans son langage simple que « pour chaude que soit l’eau de la source, elle ne cuira pas ton riz », il énonce, avec une singulière simplicité, un principe fondamental non seulement de physique, mais aussi de science politique. Nous savons en effet que le déroulement d’un phénomène en mouvement, quel que soit son conditionnement extérieur, dépend principalement de ses caractéristiques intérieures. Sur le plan politique, même si la réalité des autres est plus belle et attrayante, notre propre réalité ne peut être transformée que par sa connaissance concrète, par nos efforts et par nos propres sacrifices ».
Il est bon de se rappeler, dans cette ambiance tricontinentale où les expériences et les exemples abondent, que, si grande que soit la similitude des cas en présence et l’identité de nos ennemis, la libération nationale et la révolution sociale ne sont pas des marchandises d’exportation ; elles sont – et chaque jour davantage – le produit d’une élaboration locale, nationale, plus ou moins influencées par des facteurs extérieurs (favorables et défavorables), mais essentiellement déterminés et conditionnés par la réalité historique de chaque peuple, et consolidés par la victoire ou la solution correcte des contradictions internes entre les diverses catégories qui caractérisent cette réalité. Le succès de la révolution cubaine, qui se déroule à quelques centaines de kilomètres de la plus grande force impérialiste antisocialiste de tous les temps, nous semble être, dans son contenu et dans sa forme d’évolution, une illustration pratique et concluante de la validité, du principe déjà mentionné.
Nous devons reconnaître, toutefois, que nous-mêmes et les autres mouvements de libération africains, n’avons pas su apporter toute l’attention nécessaire à ce problème important de notre lutte commune. Le manque total d’idéologie, au sein des mouvements de libération nationale (qui se justifie par l’ignorance de la réalité historique que ces mouvements prétendent transformer) constitue la plus grande faiblesse de notre lutte contre l’impérialisme.
Cette opinion nous est dictée par notre expérience dans la lutte et l’appréciation critique d’autres expériences. À ceux qui lui voient un caractère théorique, il nous faut rappeler que toute pratique engendre une théorie. S’il est vrai qu’une révolution peut échouer, même alimentée par des théories parfaitement conçues, personne n’a encore réalisé une révolution victorieuse sans théorie révolutionnaire.
Une lutte des classes revisitée
Dans l’évolution générale de l’humanité et de chacun des peuples qui la composent, les classes n’apparaissent ni comme phénomène généralisé et simultané dans la totalité de ces groupes, ni comme un tout achevé, parfait, uniforme et spontané. La définition de classes au sein d’un ou de plusieurs groupes humains, est une conséquence du développement des forces productives et des caractéristiques de la distribution des richesses, produites par ce groupe ou dérobées à d’autres groupes. La catégorie socio-économique « classe » surgit et se développe en fonction de 2 variables essentielles et interdépendantes : le niveau des forces productives et le régime de propriété des moyens de production. Ce développement s’opère graduellement et d’une manière inégale, par des variations quantitatives et peu perceptibles des composantes fondamentales, processus qui, à partir d’un certain degré d’accumulation, aboutit à un saut qualitatif, se traduisant par l’apparition de classes et du conflit entre les classes.
Des facteurs extérieurs à un ensemble socio-économique en mouvement donné peuvent influencer, d’une manière plus ou moins significative, le processus de développement des classes, l’accélérant, le freinant, voire provoquant des régressions. Quand cesse l’influence de ces facteurs, le processus reprend son indépendance, et son rythme se détermine alors non seulement par les caractéristiques internes spécifiques de l’ensemble, mais aussi par la résultante de l’effet produit sur lui par l’action temporaire des facteurs extérieurs.
Sur le plan strictement intérieur, le rythme du processus peut varier, mais reste continu et progressif. Les progrès brusques sont possibles, seulement en fonction d’altérations violentes du niveau des forces productives ou du régime de la propriété. Ces mutations opérées à l’intérieur du processus de développement des classes, comme résultat de mutations survenues au niveau des forces productives ou dans le régime de propriété, il a été convenu de les appeler en langage économique et politique : révolutions.

Des peuples sans histoire, vraiment ?
On constate, d’autre part, que les possibilités de ce processus sont influencées, d’une façon appréciable, par des facteurs extérieurs, en particulier par l’interaction des ensembles humains, accrue par le progrès des moyens de transport et de communication qu’ont créés le monde et l’humanité, éliminant l’isolement entre les groupes humains d’une même région, entre les régions d’un même continent et entre les continents.
La question suivante est donc: est-ce que l’histoire commence seulement à partir du moment où se développe la catégorie « classe » et par conséquent la lutte de classes ? Répondre affirmativement serait situer hors de l’histoire toute la période de vie des groupes humains qui va de la découverte de la chasse, puis de l’agriculture nomade et sédentaire, à la création des troupeaux et à l’appropriation privée de la terre. Ce serait aussi ( nous nous refusons à l’accepter) considérer que des groupes humains d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine vivaient en dehors de l’histoire, au moment où ils furent soumis au joug de l’impérialisme. Ou que des populations de nos pays, telles que les Balante de Guinée, les Kouaniama d’Angola et les Maconde du Mozambique, vivent encore aujourd’hui – si nous faisons abstraction des légères influences du colonialisme auxquelles elles furent soumises – en dehors de l’histoire.
Ce refus, basé d’ailleurs sur la connaissance concrète de la réalité socio-économique de nos pays et sur l’analyse du processus de développement de la catégorie « classe », tel que nous l’avons vu antérieurement, nous porte à admettre que, si la lutte des classes est la force motrice de l’histoire, elle l’est à une certaine période historique. Cela veut dire qu’avant la lutte des classes – et après, car dans ce monde il n’y a pas d’avant sans après – un facteur fut et sera le moteur de l’histoire. Ce facteur est le mode de production – le niveau des forces productives et le régime de propriété – qui caractérise ce groupement.
L’être humain survivra aux classes
La définition de classe et la lutte des classes sont l’effet du développement des forces productives, conjugué avec le régime de propriété des moyens de production.On peut donc conclure que le niveau des forces productives, élément déterminant essentiel du contenu et de la forme de la lutte des classes, est la force motrice véritable et permanente de l’histoire.
Si nous acceptons cette conclusion, alors s’estompent les doutes qui troublaient notre esprit. Car si, d’un côté, l’existence de l’histoire avant la lutte des classes est garantie (évitant à des groupements humains de nos pays, voire de notre continent, la triste condition de peuples sans histoire), nous dégageons, d’un autre côté, la continuité de l’histoire, même après la disparition de la lutte de classes ou des classes elles-mêmes. Et comme ce n’est pas nous qui avons postulé sur des bases scientifiques, le fait de la disparition des classes comme une fatalité historique, nous sommes satisfaits de cette conclusion qui rétablit une cohérence et donne aux peuples qui, comme celui de Cuba, sont en train de construire le socialisme, l’agréable certitude qu’ils ne déboucheront pas sur la fin de leur histoire lorsque se terminera la liquidation du phénomène de la lutte des classes au sein de l’ensemble socio-économique.L’éternité n’est pas de ce monde, mais l’être humain survivra aux classes et continuera à produire et à faire l’histoire, car il ne peut se libérer du fardeau de ses besoins, de ses mains et de son cerveau, qui sont à la base du développement des forces productives. »
Amilcar Cabral : l’anticolonialisme comme « patrimoine commun à l’humanité »
Théoriser les luttes anticoloniales
La pensée d’Amílcar Cabral a été rapprochée à juste titre de celle de Frantz Fanon (1925-1961), pour leur triple focalisation sur la paysannerie, la culture et le panafricanisme, ainsi que leur critique (déjà) du néocolonialisme. Son analyse dépasse le cadre de son pays et se prête en grande partie aux pays africains et du Sud plus globalement.
La dénonciation par Cabral de la colonisation est doublement radicale, en ce qu’elle constitue un rejet global, définitif, et qu’elle s’appuie sur la résistance originelle des peuples d’Afrique. Il dit « le colonialisme, c’est l’enfer », et les peuples de Guinée Bissau et des îles du Cap Vert « se trouvent soumis à la plus violente exploitation de l’homme par l’homme, sont l’objet de la plus monstrueuse oppression nationale, sociale et culturelle, et victimes d’une barbare répression militaire et policière ». Or, la dénonciation du crime colonial a d’abord été l’œuvre des peuples colonisés eux-mêmes, qui « n’ont jamais cessé de lutter jusqu’au bout de leurs forces contre la domination étrangère » .
Pour aussi radical que soit le rejet du néocolonialisme « continuation de la domination économique impérialiste déguisée par une direction politique autochtone », Cabral n’entendait pas mettre tous les crimes de l’impérialisme « sur son large dos ». Rappelant le proverbe africain, « le riz ne cuit qu’à l’intérieur de la marmite », il analysait les désenchantements, échecs et trahisons des lendemains de la décolonisation en fonction aussi des dynamiques internes propres aux sociétés africaines « problèmes de la lutte de classes, contradictions dans la structure sociale » et aux luttes de libération nationale « rôle du Parti et d’autres institutions, des forces armées, dans le cadre d’un nouvel État indépendant », ainsi que de « la définition correcte » du rôle et de la place du peuple dans la lutte.
La mise en avant du peuple par Amilcar Cabral était contrebalancée par une analyse critique de la stratification sociale ; une analyse attentive aux ethnies, aux différences entre villes et campagnes, aux tensions et contradictions entre bourgeoisie, petite-bourgeoisie, « hauts fonctionnaires et intellectuels de profession libérale », classe laborieuse et paysannerie.
Mais, l’apport théorique le plus important d’Amical Cabral réside-t-il dans son étude de la culture, qui n’est jamais « un tout parfait et achevé », et, plus précisément, de la « liaison intime, de dépendance et de réciprocité, existant entre le fait culturel et le fait économique (et politique) ». Lors d’une conférence prononcée le 20 février 1970, il s’attarda longuement sur le lien entre libération nationale et culture.
Indépendamment de « l’existence de traits communs et spécifiques dans les cultures des peuples africains », remarque Cabral, cela « n’implique pas nécessairement qu’il existe une et une seule culture sur le continent ». Au contraire, « de la même façon que, du point de vue économique et politique, on constate l’existence de plusieurs Afrique, il y a aussi plusieurs cultures africaines ».
« Sans aucun doute, la sous-estimation des valeurs culturelles des peuples africains, prenant appui sur des sentiments racistes et sur l’intention de perpétuer leur exploitation par l’étranger, a fait beaucoup de mal à l’Afrique ». Pour autant, il estimait « nuisibles » les réactions réflexes d’affirmations homogènes et positives des valeurs et de la culture africaines : « les éloges non sélectifs, l’exaltation systématique des vertus sans condamner les défauts ; l’acceptation aveugle des valeurs de la culture sans considérer ce qu’elle a ou peut avoir de négatif, de réactionnaire ou de répressif ; la liaison absurde des créations artistiques, qu’elles soient valables ou non, à de prétendues caractéristiques d’une race ».
Et Cabral de conclure : « aussi, ce qui importe, ce n’est pas de perdre son temps dans des discussions byzantines sur la spécificité des valeurs culturelles africaines, mais d’envisager ces valeurs comme une conquête d’une partie de l’humanité pour le patrimoine commun à l’humanité, réalisée dans les phases de son évolution ».
La lutte anticoloniale participait de ce « patrimoine commun à l’humanité ». Amilcar Cabral n’a eu de cesse d’affirmer son alliance et sa solidarité avec le peuple portugais, qu’il se refusait de confondre avec son régime fasciste. « Notre lutte de libération nationale, écrivait-il en 1961, ne sert pas seulement nos peuples : elle sert également les intérêts fondamentaux de tous les peuples africains, le progrès de tous les peuples du monde, et est au service de la paix mondiale et du bonheur de tous les êtres humains ».

➞ La revue Lusotopie a consacré en 2020 un numéro spécial intitulé : « Amílcar Cabral et l’idée de la révolution anticoloniale » (sous la direction d’Aurora Almada e Santos et Víctor Barros). On y trouve plusieurs textes (en français, en anglais et en portugais), dont celui, remarquable, de Mamadou Kabirou Gano, « Amílcar Cabral, anthropologue de la tension », qui permet de saisir la complexité de la pensée de Cabral.
