
né le 27 mai 1332 (XIV °siècle) à Tunis
et mort à 74 ans, le 17 mars 1406 (début du XV °siècle ) au Caire
Contexte historique
Les Almohades sont d’abord un mouvement musulman berbère, littéralement en arabe « qui proclame l’unité divine » qui se structure ensuite politiquement. En 1147, la dynastie almoravide est supplantée et Marrakech devient un califat berbère qui gouverne le Maghreb et Al-Andalus jusqu’en 1269.
Mais en Al-Andalus, la pression des royaumes chrétiens, provoque l’exil de plusieurs familles notables dont celle d’Ibn Khaldoun. Puis au Maghreb, les Mérinides prennent le contrôle du Maroc, les Zianides dominent l’ Algérie et les Hafsides règnent sur laTunisie,. Ces 3 dynasties, issues des Almohades, constituent toujours les principaux organes de pouvoirs au XIVe siècle(1301-1399), sous la menace constante d’incursions de tribus arabes ou berbères, vivant à proximité et/ou à l’intérieur de leurs frontières.
La vie d’Ibn Khaldoun se déroule donc dans une époque marquée par des bouleversements socio-politiques et par d’incessantes luttes dynastiques au Maghreb. En effet, à la mort de chaque souverain s’ouvre une nouvelle crise de succession, les fils du roi s’affrontant pour accaparer le pouvoir. La conjoncture économique du Maghreb est en forte aggravation dans les années 1320. Chaque dynastie s’individualise malgré des liens d’ordre culturel et les Mérinides qui s’efforcent de réunifier le Maghreb, à la manière des Almohades. Tous ces troubles n’empêchent pas le maintien de grandes villes, qui jouent toujours un rôle religieux, culturel et politique considérable dans chaque État. Tlemcen, Constantine et Béjaïa accueillent une population de 50 000 hab, Marrakech de 60 000 et Fès et Tunis dépassent les 100 000, chiffre considérable pour l’époque.
Dans la péninsule Ibérique, l’irrésistible avancée de la Reconquista catholique galicienne et castillane avec la chute de Séville en 1248, continue au Maroc à partir de 1415. Le Moyen-Orient fait face aux invasions turco-mongoles. Les peuples turciques constituent la majeure partie des armées mongoles et contribuent à « retourner » les soldats turcs aussi des États attaqués par Gengis Khan ( fin du XIIe – début du XIIIe siècle), remportant des succès foudroyants. Tamerlan (1336-1405), empereur turco-mongol, rongé par l’ambition est issu d’un clan mongol installé en Transoxiane, une région de langue turque influencée par la culture persane. Damas, sous contrôle égyptien, tombe entre ses mains en 1401.
La Peste Noire en 1348 et son intensité fait de la vie d’Ibn Khaldoun, un siècle marqué par la dépression économique et la contraction démographique. Il a 15 ans quand elle arrive à Tunis ; il perd sa mère puis son père et ses professeurs. Elle est à la racine de l’explosion de la piraterie dans les années 1360-1370.

Le sultanat mamelouk est un royaume qui s’étendait sur l’Égypte, le Levant et le Hedjaz. Il dura de 1250, à 1517. L’État mamelouk atteignit son apogée sous la domination turque puis connut un long déclin sous la domination circassienne. La caste dirigeante du sultanat était composée de mamelouks, des soldats-esclaves originaires de Crimée, circassienne,(N-E du Caucase) oghouze,ou géorgienne. Bien que les mamelouks fussent achetés en tant qu’esclaves, leur statut était bien supérieur à celui des esclaves ordinaires et même à celui des Égyptiens.. Ils constituaient la classe dirigeante. Avant de décliner, il représenta l’apogée de l’Égypte et du Proche-Orient, aux points de vue politique, économique et culturel.
En Europe, les Croisades se terminent en 1291 (XIII°siècle). Les grandes gagnantes seront les compagnies maritimes de Venise et Gènes. La Guerre de Cent Ans de 1337 à 1453 (XIV°-XV°siècle) déchirent la France et l’Angleterre et bien plus puisque les nombreux mercenaires sont Italiens et que les duchés frontaliers sont impliqués dans le conflit, La Peste Noire décime la ½ de la population et engendre la famine comme partout.
En Europe, les Croisades se terminent en 1291 (XIII°siècle). Les grandes gagnantes seront les compagnies maritimes de Venise et Gènes. La Guerre de Cent Ans de 1337 à 1453 (XIV°-XV°siècle) déchirent la France et l’Angleterre et bien plus puisque les nombreux mercenaires sont Italiens et que les duchés frontaliers sont impliqués dans le conflit, La Peste Noire décime la ½ de la population et engendre la famine comme partout.

Qui est-il ?
Issu d’une grande famille andalouse d’origine yéménite et chassée de la péninsule ibérique par la Reconquista, Ibn Khaldoun naît à Tunis à l’époque des Hafsides alors que le Maghreb connaît une paix relative. Suivant la tradition familiale, il aspire à une carrière politique. Dans le contexte nord-africain d’une répartition des pouvoirs et de souverains changeants, il faut réussir un jeu d’équilibre, savoir former des alliances et revenir sur ses loyautés au bon moment, afin de ne pas être emporté par le déclin de règnes parfois très brefs. Dans un 1° temps, il entretient en 1347 de bonnes relations avec la cour mérinide, sa réputation allant grandissante, il parvient jusqu’au palais royal à l’âge de 18 ans, en tant que garde du sceau du sultan hafside.
Il arrive à Fès à son apogée en 1354. C’était son rêve depuis longtemps. Il est rapidement introduit à la cour du sultan dont il devient le secrétaire particulier et retrouve son professeur Al-Abuli dans le cercle de savants qui l’accompagnent. Il fréquente assidument un prince hafside de Béjaïa. Sa soif de connaissance l’emporte largement sur son intérêt pour la politique, « Je m’asseois aux pieds des grands professeurs, ceux du Maghreb comme ceux d’Espagne qui résidaient provisoirement à Fès». Il fréquente les grands maîtres de l’université Al Quaraouiyine . En 1361, il quitte son poste de secrétaire de la chancellerie pour devenir cadi malékite de Fès. Son séjour est accompagné de turbulences politiques. Alors qu’il ressent que le climat avec les hommes au pouvoir lui est hostile, il obtient l’autorisation de quitter la cour de Fès, mais pas pour Tlemcen ou Tunis car on connaît trop bien ses capacités politiques à fomenter une affaire pour le compte de prétendants mérinides exilés. Le souverain l’autorise à se rendre en Andalousie.
En 1363, Grenade est la dernière enclave musulmane dans la péninsule Ibérique. Le sultan du royaume nasride de, Mohammed V al-Ghani, est lié par une solide amitié avec lui. Il lui confie une mission diplomatique délicate et importante auprès de Pierre Ier de Castille afin de conclure un traité de paix entre le royaume de Castille et les princes musulmans. C’est un succès. Le sultan lui offre le village d’Elvira et les terres qui l’entourent, situé dans la plaine. Ce séjour en Andalousie est l’occasion pour Ibn Khaldoun de se rendre compte que partout en Europe, que ce soit en Espagne, en Italie, en France ou en Grande-Bretagne, existent des affrontements impliquant les familles au pouvoir, les vassaux et les courtisans. Des conflits de dynastie et les prises de pouvoir par assassinat se succèdent de la même manière qu’au Maghreb. Alors qu’il commence à se lasser de cette vie fastueuse, Ibn Khaldoun reçoit une invitation d’ Abou Abdallah.
En 1365, le souverain hafside de Béjaïa, lui propose de devenir son chambellan en remerciement de ses services puisqu’il l’a aidé à redevenir souverain. De plus, leur commun emprisonnement à Fès les avait déjà rapprochés. Mohammed V al-Ghani donne son accord à regrets et il s’embarque à Almería. A Béjaïa « le sultan Abou Abdallah a organisé un accueil exceptionnel à son nouveau 1° ministre . Son plus jeune frère Yahya Ibn Khaldoun est nommé vizir. Béjaïa est alors une cité prospère, l’une des villes les plus importantes de l’Afrique du Nord, où les étudiants sont nombreux.
Ibn Khaldoun s’attelle à la tâche en recevant vizirs, dignitaires, chefs de tribus, ambassadeurs. Il donne de son temps au peuple, qui vient lui porter des requêtes, ou se plaindre des percepteurs des impôts ou des commerçants malhonnêtes. Il écoute les réclamations des simples soldats et des fonctionnaires civils ou religieux. En plus, le sultan le nomme prédicateur à la grande mosquée de la Qaçba où il enseigne la jurisprudence. Il exerce alors une influence considérable sur les milieux intellectuels et religieux. Après la mort d’Abou Abdallah en 1366, tué au combat par son cousin Abou al-Abbas, souverain hafside de Constantine, la ville de Béjaïa tombe entre ses mains. Ibn Khaldoun, sachant que Béjaïa ne peut lui faire face, se rend pour éviter des « morts inutiles ».Sur le point de se faire arrêter, il prend la fuite à temps.
Il se réfugie dans la tribu des Dhawawidas. Le sultan zianide de Tlemcen, Abou Hammou Moussa II, dont le pouvoir est affaibli, le charge en secret, de recruter des soldats mercenaires auprès des tribus hilaliennes avec un poste de chambellan à la clé. « Abou Hammou sait à quel point mes relations avec les tribus du désert sont bonnes. Il connaît la confiance que me font les principaux cheikhs des Arabes Dawawida. Ibn Khaldoun refuse pour se consacrer aux études et aux recherches. Il se rend près de Biskra, dans la tribu amie des Beni Musni et reçoit des émissaires, parvient à reconstituer un groupe de tribus pour venir en aide au souverain, devenant l’intermédiaire entre les princes et les tribus , principalement les Dhawawidas. Devenu condottiere (chef d’une armée de mercenaires), son pouvoir est plus grand que lorsqu’il était ministre. Pendant 4 ans, de 1366 à 1370, il verse les subsides royaux, négocie des alliances, mène les cavaliers au combat . .
En 1370, une alliance entre les souverains de Tunis et de Tlemcen s’est constituée contre Abou al-Abbas Mérinides (Constantine et Béjaia). Puis une guerre éclate entre Tlemcen et Fès : Tlemcen est défaite Ibn Khaldoun fuit vers Fès où il retrouve son ami Ibn al-Khatib de Grenade. Mais le sultan de Fès, à la demande de celui du Grenade, inquiète Ibn al-Khatib, soupçonné de complots. Il est assassiné par strangulation, malgré les démarches entreprises par Ibn Khaldoun pour le sauver. En danger, il se place sous la protection de son ami, Wanzammar, grand chef arabe qui a une influence importante sur la cour mérinide . Abou Hammou Moussa II (Tlemcen), saisit l’intérêt qu’il a à satisfaire Wanzammar : Ibn Khaldoun est alors gracié.
A 42 ans, il est fatigué par la politique; il se réfugie chez la tribu berbère des Aouled Arif, où il vit 3 ans (1374-1377) sous leur protection dans la forteresse la Qalaa Ibn Salama, appartenant à Wanzammar, aux environs de Tiaret. Craignant pour sa vie, il ne cherche plus à avoir un rôle diplomatique ou militaire. Il a changé de camp au milieu des incertitudes et l’instabilité de l’époque. Aucun vainqueur ne pouvait émerger étant donné que toutes les victoires restaient éphémères. Ce que la pratique politique n’avait pu obtenir, la connaissance théorique allait-elle le favoriser en éclairant les souverains ?
Ibn Khaldoun commence la rédaction de la Muqaddima, introduction de son Kitab al-Ibar, traduit en français par Le Livre des exemples. Il n’a d’autre documentation que son expérience et sa mémoire. Il termine la 1° version en 5 mois, de juillet à novembre 1377.
Dans cette œuvre majeure, il raconte l’Histoire universelle à partir des écrits de ses prédécesseurs, des observations de ses voyages et de son expérience de l’administration et de la politique. L’introduction, intitulée la Muqaddima (les Prolégomènes en français), expose sa vision de la façon dont naissent et meurent les empires. Sa façon d’analyser les changements sociaux et politiques, conduit à le considérer comme un précurseur de la sociologie et de la démographie. Il est aussi historien. Dans ces 2 ouvrages résolument modernes dans leur méthode, il insiste dès le début sur l’importance des sources, de leur authenticité et de leur vérification à l’aune de critères purement rationnels.
Cependant, bien qu’il soit doué d’une mémoire impressionnante, il lui manque la littérature nécessaire à l’achèvement de son œuvre qu’il pourrait trouver à Tunis. Abou al-Abbas qui a conquis la ville lui répond favorablement. Il le reprend à son service mais doute de sa loyauté. Ibn Khaldoun part alors enseigner avec succés à l’université Zitouna, ce qui éveille la jalousie de Ibn Arafa (imam de l’Islam Malékite), devenu son rival. Son frère, vizir à Tlemcen, est assassiné en 1379. Lassé des polémiques stériles, il souhaite partir en Égypte. Sous prétexte de vouloir entreprendre son pèlerinage à La Mecque, il obtient l’autorisation de quitter Tunis en1382, pour Alexandrie ; il poursuit sa route pour Le Caire. Partout au Maghreb, les régions islamiques sont engagées dans des guerres de frontières et des luttes intestines, alors qu’en Égypte sous le règne des mamelouks, c’ est une période de prospérité économique et culturelle. Il décide d’y passer le reste de sa vie.
En 1384, le sultan Az-Zahir Saïf ad-Din Barqouq le reçoit et le nomme professeur de la médersa El Qamhiyya et grand cadi malékite. En juge scrupuleux et rigoureux, il décide de s’attaquer à la corruption et au favoritisme. Tout le monde lui reconnaît alors des qualités d’intégrité et de sévérité. Mais son attitude réformatrice rencontrant des oppositions, il est contraint d’abandonner sa fonction de juge. En tout, jusqu’en 1406, il sera démis 5 fois de ses fonctions de cadi qu’il ne conserve jamais longtemps pour des raisons très différentes mais les récupère à chaque fois.
En 1385 Tunis autorise que sa famille le rejoigne au Caire mais le navire est pris dans une violente tempête et le bateau coule. Ibn Khaldoun perd sa femme, leurs 5 filles, une suivante proche et leurs esclaves. Ses 2 garçons, qui ne les ont pas accompagnées, le rejoindront plus tard. En 1387, il est confirmé au poste de professeur de la nouvelle université Al Zahirya mais décide d’entreprendre le pèlerinage vers La Mecque où il passe du temps dans les bibliothèques (ses Prolégomènes relatent la fin de la bibliothèque d’Alexandrie). À son retour, il est nommé professeur de hadiths à la médersa Sarghatmechiya et se concentre sur son activité d’enseignement qu’il effectue dans diverses médrasas du Caire et à l’université al-Azhar.
Parallèlement à ses activités d’enseignant, il poursuit ses travaux de recherche et écrit notamment sur la asabiyya et son rôle dans l’émergence et la chute des monarchies, s’appuyant sur l’étude de l’histoire égyptienne depuis l’époque de Saladin
L’asabiyya désigne la cohésion sociale en tant que dynamique de solidarité qui met l’accent sur l’unité entre les individus et la conscience groupale. Le terme provient de la philosophie arabe de l’Ifriqiya médiévale. Concept familier dans l’époque préislamique,Ibn Khaldoun le décrit comme étant le lien fondamental de la société humaine, et la force principale de mise en mouvement de l’Histoire. L’asabiyya n’est pas nécessairement nomadique ni est fondée sur des liens de sang. À l’époque moderne, le terme peut être synonyme de solidarité.

Ibn Khaldoun définit l’asabiyya comme le lien de cohésion dans un groupe humain formant une communauté qui existe à tous les niveaux de la civilisation, allant de la société nomade aux Etats et aux empires. Mais elle est forte surtout à l’état nomade. Son influence diminue au gré de l’avancée de la civilisation. Une asabiyya plus contraignante peut remplacer la 1° en plein déclin. Ainsi, les civilisations montent en puissance et dépérissent. L’histoire décrit ces cycles au fur et à mesure qu’ils se développent et disparaissent. Ibn Khaldoun affirme que chaque dynastie (ou civilisation) possède en son sein, les germes de sa propre décadence. Les tribus dominantes où l’asabiyya est plus puissante, ont tendance à surgir dans la périphérie des grands empires dont les familles profitent pour pousser à un changement dynastique. Les nouveaux dirigeants sont ainsi considérés comme étant des barbares en comparaison avec les anciens. Une fois établis au centre de l’empire, leur pouvoir devient plus lâche, leurs réseaux de domination moins bien coordonnés, moins disciplinés et plus distraits, puisqu’ils se soucient sans cesse de se maintenir au pouvoir. Ceci implique un nouveau déclin : l’asabiyya se dissout et se brise en factions et en zones d’influence individuelles. L’ampleur du pouvoir politique diminue. Il ne s’agit plus d’une unité politique. Aussi le cycle peut-il recommencer car se donnent alors les conditions propices à l’avènement d’une nouvelle dynastie. La cohésion khaldounienne survient spontanément. Elle peut être redoublée par l’idéologie religieuse. Son analyse souligne le caractère cyclique de l’asabiyya : chaque groupe est remplacé par un autre où la cohésion est plus forte.
Le cycle de l’asabiyya décrit par Ibn Khaldoun a été un état de fait pour toutes les civilisations avant l’époque moderne. Les invasions nomadiques finissaient par adopter la religion et la culture des civilisations qu’elles conquéraient. C’est le cas des invasions arabes, berbères, turques et mongoles, qui adoptèrent la religion et la culture musulmanes. Seule exception : les 1° conquêtes musulmanes imposèrent l’Islam. Au-delà des frontières du monde musulman, le cycle de l’asabiyya s’est appliqué aussi aux autres sociétés prémodernes (en Chine, en Europe où les invasions barbares ont adopté le christianisme et la culture gréco-romane, et en Inde).
En 1394, il envoie une copie de son Livre des exemples au sultan mérinide Abou Faris Abdelaziz ben Ahmed de Fès, cherchant ainsi à rapprocher le Proche-Orient du Maghreb. En 1396, il fait aussi don d’un exemplaire à la bibliothèque de Marrakech et demande à visiter Jérusalem. Il découvre une zaouïa appelée Wakf Abou Madiane et fondée par le petit-fils d’Abou Madyane, le saint vénéré à Tlemcen. Sur le chemin du retour, il rencontre la caravane d’An-Nasir Faraj ben Barqouq qui commence son règne, revenant d’une inspection à Damas, alors sous sa tutelle (égyptienne).Il le contraint à prendre part à une campagne contre le conquérant timouride Tamerlan, qui a déjà pris Alep et se dirige vers Damas. Mais, le sultan, rentre au Caire, inquiété par des rumeurs de révolte, abandonnant son armée sur place.
Ibn Khaldoun reste à Damas, assiégée. entre décembre 1400 et janvier 1401. Dans un 1° temps, le cadi Ibn Muflih se rend chez Tamerlan pour parvenir à un accord mais, à son retour, la population de Damas refuse les termes de la négociation. Ibn Khaldoun conduit alors une délégation des citoyens de Damas pour demander à Tamerlan, à 2 ans près, son exact contemporain, d’épargner à leur ville sa destruction.
D’abord fait prisonnier, Tamerlan envisage de l’exécuter mais Ibn Khaldoun lui fournit des informations très précises sur les pays et fait un éloge détaillé de ses victoires si bien qu’il devient son hôte.. Il s’entretient avec l’émir durant 35 jours. Le dialogue entre le conquérant et l’intellectuel concerne : les héros de l’histoire, la question de la asabiyya, le califat abbasside, la chute des dynasties et les prédictions de l’avenir. Tamerlan l’interroge de manière particulièrement détaillée sur les relations entre les pays du Maghreb. Il l’invite à toutes ses audiences officielles et lui demande de rédiger un condensé sur l’histoire et la géographie de l’Afrique du Nord, qu’il compte envahir après l’Asie. Ibn Khaldoun lui rédige un long rapport traduit dans un dialecte turc. Il profite des faveurs exceptionnelles de l’émir pour intercéder en faveur des habitants assiégés. Tamerlan accepte en échange de la reddition de la ville qui a lieu ; mais il ne respecte pas l’accord et laisse ses troupes agir. Ibn Khaldoun assiste alors impuissant au massacre de la population, au saccage et à l’incendie de la ville.
Il retourne au Caire en 1401 où il est bien reçu à son retour à la cour du sultan An-Nasir Faraj ben Barqouq Il y passe 5 années où il se consacre à l’écriture et à son activité de professeur et de cadi. Son statut reste plutôt précaire. Sa 6° et dernière nomination a lieu en janvier 1406 mais meurt durant son office. Lors de ses funérailles, le cortège traverse la ville, puis franchit la porte de la Victoire pour enfin se rendre au cimetière des soufis où il est enterré
Le 1° livre d’Ibn Khaldoun, Lubab al-Muhassal (La Quintessence de la théologie), est un commentaire condensé de la théologie de Fakhr ad-Dîn ar-Râzî, disciple de l’école acharite, rédigé en 1351 sous la surveillance de son professeur Al-Abuli à Tunis.
Ibn Khaldoun écrit 5 autres manuscrits de 1351 à 1364 : un commentaire du poème Qasidat al-Burda de Bousiri, un traité sur l’arithmétique, un commentaire d’un poème d’Ibn al-Khatib et des résumés sur la pensée d’Averroès, dont l’un est rédigé pour Mohammed V al-Ghani pendant son séjour à sa cour ainsi que le dernier des 5 manuscrits, un précis de logique. Ces travaux, qui s’inscrivent tous dans la plus pure tradition théologique et philosophique de l’époque, sont aujourd’hui perdus.
Ibn Khaldoun écrit un ouvrage sur le soufisme, Shifâ’ al-sâ’il li-tahdhîb al masâ’il ( La réponse satisfaisante à celui qui cherche à élucider les questions); traduit de l’arabe par René Perez sous le titre La Voie et la Loi, ou le Maître et le Juriste, vers 1373 à Fès ; c’est plus précisément une étude de sociologie religieuse. Il répond à une controverse dans les cercles religieux d’Andalousie qui pose la question de savoir si un novice (murid) doit se diriger lui-même ou s’il a besoin d’un guide spirituel (cheikh) pour atteindre la béatitude.
Mais ses travaux les plus importants sont ceux qu’il a écrits lors de sa retraite à la forteresse des Beni Salama. Il s’agit de son autobiographie (Târif) qui tire son intérêt du fait de l’éclairage qu’elle donne sur les conditions de la réalisation de son Livre des exemples et surtout sa Muqaddima

Le Livre des exemples (Kitab al-Ibar)
Le titre intégral est Livre des enseignements et traité d’histoire ancienne et moderne sur la geste des Arabes, des Persans, des Berbères et des souverains de leur temps est l’œuvre principale et pionnière d’Ibn Khaldoun. Elle comporte 1 475 pages dans l’édition publiée au Caire en 1967. Elle est conçue à l’origine comme décrivant l’histoire des Berbères. Néanmoins, il étend le concept, si bien qu’ il présente une histoire universelle et dotée de ses propres méthodes et de son anthropologie.
Cette histoire est divisée en 7 tomes plutôt équilibrés dont le 1°, la Muqaddima, est considéré comme une œuvre à part entière. Les tomes II à V couvrent l’histoire de l’humanité jusqu’à son époque . Enfin, les tomes VI et VII traitent de l’histoire des peuples berbères et du Maghreb et représentent pour les historiens la véritable valeur de l’Histoire universelle car c’est dans cette partie qu’Ibn Khaldoun a mis en forme ses connaissances personnelles des tribus berbères d’Afrique du Nord.
Toutefois, cette œuvre se trouve considérée de loin comme moins importante que son introduction. En effet, Ibn Khaldoun y est moins précis dans ses références et ses chronologies. Il convient de rappeler qu’elle a été écrite alors qu’il était marqué par une existence difficile au Caire. Par ailleurs, il cherche à aborder toutes les interrogations de son temps, ce qui explique qu’il écrit également d’un point de vue scientifique sur la chimie et l’alchimie, l’astronomie, l’astrologie et la numérologie.
Muqaddima
Conformément à la tradition des auteurs musulmans, Ibn Khaldoun fait précéder son Histoire universelle d’une préface. Il s’agit de la Muqaddima ou Prolégomènes, une introduction en 3 volumes. Pour l’essentiel, les 2 1° volumes sont écrits entre 1375 et 1378 concernent l’histoire de l’Afrique du Nord et la méthode de l’histoire, tandis que le 3° a été rédigé plus tard en Égypte. Il est consacré à la jurisprudence, la théologie, la philosophie, aux sciences pures et appliquées, les méthodes d’enseignement, la rhétorique et la poésie.
Avec cette œuvre, Ibn Khaldoun crée pour la première fois dans la culture islamique une science reposant sur l’analyse précise des faits historiques. Il tente d’y déterminer le symptôme et les causes de la montée et du déclin des dynasties musulmanes en s’appuyant sur sa propre expérience. Les historiographes s’étaient jusqu’alors contentés de consigner les événements historiques sous forme d’annales et sur la base de récits transmis d’abord oralement puis par écrit. À l’inverse, Ibn Khaldoun s’interroge constamment sur les causes des évolutions historiques qu’il classe en facteurs sociaux, culturels, climatiques, etc.
Dans la préface, rédigée selon la tradition de l’adab en prose rimée arabe, il décrit l’historiographie comme la plus importante des branches de la science car elle traite de la création et de l’évolution de la civilisation humaine. À travers son approche, Ibn Khaldoun explique la légitimité du pouvoir par l’asabiyya, un mot d’arabe ancien qu’il réinterprète. Le comportement sociopolitique du groupe s’analyse comme suit : naissance d’une asabiyya puis identité d’intérêts et de comportements qui fonde un groupe. Ce dernier cherche à imposer sa souveraineté (mulk) qui est la base de toute civilisation ordonnée. À ce moment, entre en jeu un autre facteur de civilisation, la religion, superstructure soumise à des déterminations de base et à leurs sollicitations. À chaque phase de l’évolution sociale correspond donc un type de comportement religieux. La religion s’insère dans une situation où elle a une fonction d’ordre politique. C’est elle qui sous-tend le mouvement d’une asabiyya vers le mulk. Ibn Khaldoun ne prétend donc pas retrouver dans l’histoire quelque dessein de Dieu et note que le sentiment religieux se dénature et se dissout en même temps que se distendent les liens de solidarité de l’asabiyya. Cette doctrine heurte le rigoureux idéalisme malékite qui règne alors au Maghreb.
Son enseignement sur la civilisation et la culture, Ilm al-Umran, comprend des discussions approfondies sur les relations entre la vie rurale bédouine et la vie urbaine sédentaire qui sont, selon lui, la source d’un conflit social majeur. Dans cette perspective et à l’aide du concept de l’asabiyya, il explique aussi bien dans l’histoire islamique que non islamique la montée et le déclin des civilisations au sein desquelles la religion et la foi peuvent compléter et épauler l’effet de la asabiyya, comme lors du règne des califes. Selon lui, les Bédouins, en tant qu’habitants des régions rurales, possèdent une forte asabiyya et une foi plus solide tandis que les habitants des villes deviennent plus décadents et corrompus au fil des générations et voient ainsi l’intensité de leur asabiyya diminuer. Au bout de plusieurs générations, la dynastie implantée en milieu urbain voit donc son pouvoir (fondé sur la cohésion) s’amoindrir, devenant la proie d’une tribu agressive issue de la campagne, possédant une asabiyya plus forte, qui établit à son tour, après la conquête des villes et leur destruction partielle, une nouvelle dynastie.
L’historien andalou du XIe siècle, Al-Bakri, est le 1° à décrire Medracen, un mausolée numide datant du -IVe s, situé en l’Afrique septentrionale, en Algérie dans les Aurès, dans la wilaya de Batna. Un tumulus de pierre, de 60 m de diamètre et 20 m de haut, comporte une partie cylindrique ornée sur son périmètre, de 60 demi-colonnes doriques et 3 fausses portes. Al Bakri mentionne aussi de beaux bas-reliefs qui décoraient le mausolée représentant des animaux divers et couronné d’un arbre ou une structure, dont nulle trace ne subsiste .
Cette sépulture des rois numides tirerait son nom du roi Madghis qui serait le patriarche des Amazighs. Ibn Khaldoun cite Madghis comme un ancêtre des Berbères de la branche Botr (botr est le surnom de Madghis) : Zénètes, Ifren, Maghraouas (Aimgharen), Djerawa, Zianides,Mérinides. Il serait aussi l’ancêtre des Sanhadja (Zirides, Hammadides, Almoravides) et des autres tribus berbères Kutama, .
Les historiens des années 1990 sont plutôt d’accord avec Ibn Khaldoun sur de nombreux thèmes de l’histoire des Berbères. Ceux du Maghreb pensent que son hypothèse reste la mieux admise au sujet de Medracen

L’histoire comme science ( Smaïl Goumeziane)
Par rapport à ses prédécesseurs, si l’on excepte Hérodote et Thucydide, Ibn Khaldoun introduit une rupture épistémologique. Sa 1° démarche consiste à assigner à l’histoire une place dans l’organisation du savoir d’où elle est absente jusque-là :
« J’ai suivi un plan original, ayant imaginé une méthode nouvelle d’écrire l’histoire, et choisi une voie qui surprendra le lecteur, une marche et un système tout à fait à moi. En traitant de ce qui est relatif à la civilisation et à l’établissement des villes, j’ai développé tout ce qu’offre la société humaine en fait de circonstances caractéristiques»
Certes, certains avaient abordé quelques-unes de ces idées, mais de façon disparate : ainsi Avicenne avait déjà défini au XIe siècle la nécessité de l’organisation sociale fondée sur la coopération et le contrôle d’un régulateur. Ibn Khaldoun a rompu avec l’école historique arabe, reprochant aux historiens de son époque de reproduire des faits sans procéder à une critique des sources qu’ils utilisent, leur manque de curiosité et leurs méthodes. Les historiens arabes étaient plutôt des chroniqueurs, se limitant à établir des généalogies des familles au pouvoir. Ibn Khaldoun conteste également l’isnad qui permet d’authentifier des faits historiques en ayant recours à plusieurs garants, et dénonce la relation brute des faits dépourvue de toute explication par leur contexte social. Jusque-là, l’histoire ne s’est attachée qu’au récit des événements politiques et des successions de dynasties, présenté avec élégance. Il déclare :
« L’histoire a un autre sens. Elle consiste à méditer, à s’efforcer d’accéder à la vérité, à expliquer avec finesse les causes et les origines des faits, à connaître à fond le pourquoi et le comment des événements. L’histoire prend donc racine dans la philosophie dont elle doit être comptée comme une des branches. »
En remettant en question la pensée historique et politique traditionnelle, Ibn Khaldoun mène une réflexion qui lui permet de poser les bases sur lesquelles il compte se fonder pour répondre à ses problèmes. Il s’attache ainsi à percer les causes profondes de l’instabilité chronique qui touche les États du Maghreb et cherche à comprendre la raison de la répétition des intrigues et des assassinats. C’est en dominant l’incohérence de cette histoire événementielle et en généralisant ces faits qu’il peut y voir clair. Mais plus que cette simple étude, il souhaite proposer « une conception globale de l’histoire, une analyse des structures sociales et politiques, un examen de leur évolution ».
Il a acquis une connaissance concrète des réalités du Maghreb qui le pousse à croire que nombre de problèmes tels que les famines ou l’activité des cités ne sont pas indépendants entre eux mais constituent un tout qu’il faut étudier :
« Il y a plusieurs choses qui ont entre elles des rapports intimes, telles que l’état de l’empire, le nombre de la population ou de la race dominante, la grandeur de la capitale, l’aisance et les richesses du peuple »
Le système qu’il développe lui permet d’expliquer de manière rationnelle l’origine des troubles dont se trouve victime l’Afrique du Nord, ce qui débouche sur la conception de l’histoire comme science.
Définition et méthodes de l’histoire
« L’Histoire a pour objet l’étude de la société humaine, c’est-à-dire de la civilisation universelle. Elle traite de ce qui concerne la nature de cette civilisation, à savoir : la vie sauvage et la vie sociale, les particularismes dus à l’esprit de clan et les modalités par lesquelles un groupe humain en domine un autre. Ce dernier point conduit à examiner la naissance du pouvoir, des dynasties et des classes sociales. Ensuite, l’histoire s’intéresse aux professions lucratives et aux manières de gagner sa vie, qui font partie des activités et des efforts de l’homme, ainsi qu’aux sciences et aux arts. Enfin, elle a pour objet tout ce qui caractérise la civilisation. »
Se dessine alors la nécessité pour Ibn Khaldoun de créer une nouvelle science, dont l’objet central est la civilisation. L’histoire est une science indépendante de la philosophie et de la politique.
Ibn Khaldoun s’attache à la conformité des faits à la réalité et à la nature des choses. Il faut découvrir les lois objectives qui régissent l’évolution, au lieu de relater des faits, qui peuvent se révéler trompeurs car présentés de manière mensongère ou partisane. Le travail de l’historien consiste donc à déborder la singularité des faits pour les replacer dans la totalité qui les contient :
« Les discours dans lesquels nous allons traiter de cette matière formeront une science nouvelle […] C’est une science sui generis, car elle a d’abord un objet spécial, je veux dire la civilisation et la société humaine, puis elle traite de plusieurs questions qui servent à expliquer successivement les faits qui se rattachent à l’essence même de la société. Tel est le caractère de toutes les sciences, tant celles qui s’appuient sur l’autorité, que celles qui sont fondées sur la raison. »
Ibn Khaldoun s’attache à étudier l’évolution des sociétés. Ses recherches le mènent à la conclusion qu’il existe une triple évolution historique. Tout d’abord, il met en évidence une évolution sociale, avec le passage d’une organisation bédouine nomade à une société sédentaire. Ensuite, une évolution politique avec un régime politique qui passe du califat à la monarchie. Enfin, une évolution économique, l’économie naturelle cédant sa place à l’économie marchande.
Évolution des modes de vie
Pour Ibn Khaldoun, les hommes sont destinés à la transhumance qui leur est imposée du fait de leurs activités pastorales, le nomadisme permettant d’avoir l’espace nécessaire pour trouver les pâturages. L’inconvénient est que cette activité se limite à assurer la subsistance ; mais dès qu’ils peuvent se procurer d’autres richesses, en supplément de ce dont ils ont besoin pour survivre, ils s’installent et se sédentarisent. Ibn Khaldoun écrit qu’ils ont besoin de « plus de nourriture, de vêtements, [ils] construisent [alors] de grandes maisons et se défendent derrière les murs des villes et des cités ». Le mode de vie sédentaire tend à s’étendre avec la construction d’immeubles, de tours et de châteaux alors que des techniques de plus en plus complexes permettent entre autres d’accéder à l’eau courante : « Tels sont les sédentaires, les habitants des villes et des campagnes, qui vivent de l’exercice d’un métier, ou du commerce ».Mais la vie bédouine est à l’origine de la civilisation dans la mesure où les Bédouins se contentent de satisfaire leurs besoins tandis que les sédentaires sont attirés par le confort et le luxe. Seuls les progrès de la civilisation peuvent leur procurer ces derniers, mais il faut pour cela se sédentariser ; c’est alors que se développe l’urbanisation.
Ibn Khaldoun établit que les besoins des hommes et leur satisfaction expliquent l’évolution des modes de vie ; le passage du mode de vie bédouin au mode de vie sédentaire suppose l’évolution des métiers et des techniques. À partir de sa réflexion, il arrive à plusieurs conclusions confirmées par des recherches scientifiques ultérieures. Ces dernières expliquent comment les hommes ont d’abord transhumé partout dans le monde avant de se fixer sur des territoires. Le prix Nobel de physique Georges Charpak rejoint Ibn Khaldoun lorsqu’il rappelle l’origine rurale des citadins : « L’agriculture, avec ses mortes-saisons, laissait du champ libre qu’on pouvait consacrer au logis, aux outils et aux vêtements ; à la méditation. Les villages s’agrandissaient et certains de leurs membres se spécialisaient dans l’art de fabriquer ou de forger… Puis, le village est devenu une ville ».

Asabiyya ou esprit de clan
Les Bédouins sont jugés par Ibn Khaldoun comme le peuple le plus courageux. Leur puissance est issue de leur asabiyya, ou esprit de clan, et de la modération ou régulation de la tribu par les cheikhs(chefs) et les Anciens. La asabiyya unit le groupe autour d’une ascendance commune et permet une assistance mutuelle, la solidarité de groupe. Or, celle-ci est fondamentale pour se défendre dans cette période de luttes tribales ; un clan est plus fort si sa cohésion est forte. Enfin, le fondateur du clan le dirige, les autres membres lui obéissant car il dispose d’une asabiyya supérieure au reste du clan. Il joue le rôle de modérateur au sein de la tribu eu égard de la vénération qu’on lui porte.
Pourtant, une lignée prestigieuse mue par un fort esprit de clan, peut s’éteindre au bout de quelques générations. Il n’empêche que plusieurs clans peuvent se regrouper pour constituer un ensemble de tribus qui est dirigé par le clan le plus puissant, c’est-à-dire celui dont la asabiyya est la plus forte. Ibn Khaldoun estime même qu’« à égalité de nombre, de force et d’esprit de clan, le groupe ethnique dominant sera le plus enraciné dans la vie bédouine et le plus sauvage ». Mais, au bout de quelques générations, un autre clan peut toujours faire valoir une asabiyya plus puissante et, donc, diriger la tribu. Découlent de cette dernière règle des luttes incessantes pour accaparer le pouvoir.
La asabiyya offre une puissance et une supériorité qui entre en contradiction avec l’objectif des nomades, qui tendent au confort et au luxe. Il leur faut pour cela se sédentariser dans des villes et modifier leur rapport à la nature. Ibn Khaldoun rappelle à cet égard que « la civilisation bédouine est inférieure à la civilisation sédentaire, parce que les nomades n’ont pas toutes les nécessités de la civilisation. Ils ont un peu d’agriculture, mais sans l’outillage technique. Ils n’ont ni menuisiers, ni tailleurs, ni forgerons, ni les autres artisans qui pourraient leur fournir tout ce qui est nécessaire pour vivre de l’agriculture ». L’idéal serait de pouvoir conjuguer la asabiyya avec les possibilités qu’offre l’évolution des techniques. Seulement, il estime que ceux-ci entretiennent une relation contradictoire car si le mode de vie sédentaire conduit au développement des techniques et à la satisfaction de nouveaux besoins, il est aussi à l’origine de la perte de l’esprit de clan et incite à la paresse et aux plaisirs du luxe qui rendent docile. Ibn Khaldoun ajoute que l’urbanisation fait augmenter la mixité sociale autant que les injustices, ce qui favorise la perte de la asabiyya, qui se trouve de fait diluée. Selon sa formule, les citadins sont « détribalisés » car « quand un peuple se sédentarise dans les plaines fertiles et amasse les richesses, il s’habitue à l’abondance et au luxe, et son courage décroît de même que sa « sauvagerie » et ses usages bédouins ». En outre, le modérateur de la tribu cède sa place à l’autorité du gouvernement.
Ibn Khaldoun fonde son étude sur l’observation et la logique, avec notamment l’utilisation du raisonnement inductif. La rationalité scientifique est pour lui, l’une des caractéristiques fondamentales de l’homme. Il estime que ce dernier est plus faible que la plupart des animaux mais qu’il est doté de la « pensée et [de] la main ». Il peut fabriquer des outils de plus en plus perfectionnés qui lui permettent aussi bien de subvenir à ses besoins que de comprendre son environnement. Mais il s’agit également de connaître les limites de cette rationalité scientifique, « inhérentes à toute investigation et interprétation du réel ».
Sa critique de la philosophie arabo-musulmane de son temps est radicale ; il bannit toute attitude spéculative abstraite ou quête d’une finalité, préférant la spéculation positive connectée aux faits concrets et intégrant la dimension dialectique des phénomènes. Ibn Khaldoun arrive donc à élaborer une conception dialectique du développement humain. Par ailleurs, le réel étant la source unique de l’intelligible, il entend saisir les rapports de causalité qui régissent ce réel. Cette rationalité de la démarche, si elle ne comporte pas d’examen d’une éventuelle nature humaine, ne comporte pas non plus de recours à un fondement religieux. Ibn Khaldoun analyse les sociétés et le pouvoir central tels qu’ils sont et non pas tels qu’ils devraient être en fonction de normes religieuses], ni tels que l’on voudrait qu’ils soient]. Il aborde également la question du politique comme immanente à la société. Pour le sociologue algérien Abdelkader Djeghloul, Ibn Khaldoun se situe dans le prolongement de la pensée rationaliste arabe en opérant une nette distinction entre les « sciences religieuses » fondées sur les textes révélés et qui ont donc pour sources le Coran et la sunna et les « sciences humaines que l’homme acquiert […] par l’exercice de la réflexion » et fondés sur le discours de la rationalité. Mais il rejette catégoriquement toutes les légendes fondées sur l’astrologie et les croyances magiques, très en vogue à son époque. En somme, ses procédés méthodologiques manifestent la modernité de son œuvre.
« Certains Noirs du sud de l’Afrique », explique Ibn Khaldoun dans ses Prolégomènes, « sont plus proches des animaux que des hommes étant donné leur mode de vie primitif et barbare. ». « Au sud de ce Nil existe un peuple noir que l’on désigne par le nom de Lemlem. Ce sont des païens qui portent des stigmates sur leurs visages et sur leurs tempes. Les habitants de Ghana et de Tekrour font des incursions dans leur territoire pour y faire des prisonniers. Les marchands auxquels ils es vendent les conduisent dans le Maghreb, où la plupart des esclaves appartiennent à cette race nègre. Au-delà du pays des Lemlem, dans la direction du sud, on rencontre une population peu considérable ; les hommes qui la composent ressemblent plutôt à des animaux sauvages qu’à des êtres raisonnables. Ils habitent les marécages boisés et les cavernes ; leur nourriture consiste en herbes et en graines qui n’ont subi aucune préparation ; quelquefois même ils se dévorent les uns les autres : aussi ne méritent-ils pas d’être comptés parmi les hommes. »
L’événement désastreux de la peste noire affecte fortement Ibn Khaldoun ainsi que ses travaux. En cherchant à donner un sens à cet événement, il s’inspire de la méthode initiée par son mentore Ibn al-Khatib et lui accorde une importance cruciale dans un contexte plus élargi. Ses observations dépassent le cadre médical et intègrent directement les facteurs géopolitiques, démographiques et structurels des flux dans lesquels s’enracine la circulation de la peste. Par cette démarche, il parvient à lui donner des perspectives et permet d’identifier plusieurs signes précurseurs aux pestes.
Sa méthode d’analyse se démarque de celles pratiquées avant la peste noire. Ibn Hajar al-Asqalani et Ahmad al-Maqrîzî, 2 de ses disciples, perpétuent cette méthode en analysant d’autres pestes et famines. Cette démarche permet de concevoir la peste noire comme un phénomène total, notion qui ne sera réellement approfondie qu’au Xxe siècle par Jacques Le Goff et Robert Brunschvig. Ibn Khaldoun considère que la pandémie de 1348 est indissociable de la déroute d’Abu al-Hasan ben Uthman marquant la fin de l’unité du Maghreb connue sous les Almohades. Les 2 événements, rapprochés, l’amènent à conclure que l’unité impériale est désormais impossible et impute cet échec à la défiance entre les dynasties maghrébines et les tribus arabes.

Postérité et influence
Ibn Khaldoun demeure l’un des penseurs arabes les plus connus et les plus étudiés car il est présenté comme l’un des pères fondateurs de l’histoire en tant que science et discipline intellectuelle, de la sociologie, de la sociologie politique et de la démographie modernes. Certains ont vu en lui un précurseur de Machiavel, Montesquieu, Auguste Comte, Karl Marx ou Max Weber. Son œuvre traite aussi des sciences naturelles puisqu’il précise que la Terre a « une forme sphérique […] comme un grain de raisin », suivant Ptolémée, astronome grec du IIe siècle. Il anticipe les travaux d’Isaac Newton en affirmant que « le dessous naturel de la terre, c’est le cœur et le centre de sa sphère, vers lequel tout est attiré par la pesanteur ».
Dans l’Empire ottoman au XVIIe siècle, le savant Katip Çelebi (1609–1657) cite souvent la Muqaddima et l’historien Mustafa Naima (1655–1716) est clairement influencé par Ibn Khaldoun pour rédiger son Histoire (Tarikh) ainsi que l’historien Müneccimbaşı Ahmed Efendi (1631–1702).
Ludwig Gumplowicz, professeur de sciences politiques à l’Université de Graz, dans un ouvrage intitulé Aperçus sociologiques publié à Paris en 1900, rapporte qu’« un pieux moslem [musulman] avait étudié à tête reposée les phénomènes sociaux et exprimé sur ce sujet des idées profondes : ce qu’il a écrit est ce que nous nommons aujourd’hui sociologie ». Ibn Khaldoun a construit un modèle qui a été rapproché du modèle durkheimien de sociétés à solidarité mécanique et à solidarité organique. Toutefois, les modèles du XIXe siècle reposent sur une interprétation évolutive des sociétés alors qu’Ibn Khaldoun distingue 2 types de milieux sociaux distincts évoluant dans une même société.
Aujourd’hui, pour les partisans de l’arabisation/décolonisation de la sociologie et de son enseignement, il est considéré, notamment en Tunisie, comme le « véritable » fondateur de la sociologie et comme un élément clé de la refondation d’une sociologie arabe
Ibn Khaldoun est considéré comme l’un des 1° théoriciens de l’histoire des civilisations :« le passé explique le présent »
Il est parmi les 1° à avoir défini la période de transition comme une période charnière entre 2 civilisations, comme Karl Marx avec le passage du féodalisme au capitalisme. Il avait remarqué qu’à certains moments, les civilisations se trouvent dans des périodes charnières où elles manifestent, à la fois des signes de décadence mais aussi de renaissance, ce qui était le cas pour le Maghreb à son époque.

Éducation et pédagogie
Ibn Khaldoun est considéré par Philippe Meirieu comme l’une des figures de la pédagogie. en estimant que l’ensemble du processus d’enseignement et d’apprentissage se déroule en 3 étapes progressives : une étape préparatoire pour familiariser l’étudiant avec la discipline et le préparer à en saisir les problèmes, une étape d’approfondissement de la discipline en sortant des généralités et en exposant tous les points de vue, une étape de consolidation et de maîtrise s’attaquant aux points les plus complexes.
Il précise dans la 2° partie de la Muqaddima que pour « acquérir la faculté de diriger avec habileté ses études scientifiques, la manière la plus facile d’y parvenir, ce serait de travailler à se délier la langue en prenant part à des entretiens et à des discussions scientifiques. C’est ainsi qu’on se rapproche du but et qu’on réussit à l’atteindre. On voit beaucoup d’étudiants qui, après avoir passé une grande partie de leur vie à suivre assidûment les cours d’enseignement, gardent le silence. Ils s’étaient donnés plus de peine qu’il ne fallait pour se charger la mémoire (de notions scientifiques), mais ils n’avaient rien acquis d’utile en ce qui touche la faculté de faire valoir ses connaissances ou de les enseigner ». Dans la 3° partie de la Muqaddima, il ajoute : « Nos études ont pour objet les sciences intellectuelles, lesquelles sont du domaine de l’entendement. Or ce sont les mots qui font connaître ce que l’esprit renferme d’idées appartenant, soit à l’entendement, soit à l’imagination ; ils s’emploient pour les transmettre oralement d’une personne à une autre dans les discussions, dans l’enseignement et dans les débats auxquels donnent lieu les questions scientifiques, débats que l’on prolonge dans le but d’acquérir une parfaite connaissance de la matière dont on s’occupe. Les mots et les phrases sont les intermédiaires entre [nous et] les pensées [d’autrui] ; ce sont des liens et des cachets qui servent à fixer et à distinguer les idées ».
En fin pédagogue, Ibn Khaldoun résume ainsi sa conception de l’enseignement : « Le développement des connaissances et des compétences est atteint par la discussion, l’apprentissage collectif et la résolution des conflits cognitifs par le coapprentissage » Il semble être l’un des précurseurs de l’hypothèse de la construction sociale des connaissances, considérant l’interaction sociale entre pairs et/ou experts comme l’un des éléments clés du développement cognitif de l’individu, ce qui n’est pas sans rappeler des modèles théoriques très actuels comme le conflit sociocognitif.
