Le docteur et la Libye par Djamel Sahmoune *
Saïd Sadi rentre donc au bercail après plus de 07 ans passés en France, sept années qu’il justifie, dit-on, par la rédaction de mémoires en plusieurs tomes, œuvre monumentale nécessitant, semble-t-il, un exil prolongé en France.
Le comité d’accueil est déjà prévu, la virée au mausolée de sa région natale aussi, signe des temps, ou signe de l’âge, chez celui qui a fait de la laïcité à la française un étendard sans jamais comprendre que cette laïcité-là fut d’abord l’arme d’une bourgeoisie marchande montante contre le clergé et les structures de l’Ancien Régime, non un modèle transposable, hors sol, sur une société dont les rapports entre religieux et politique obéissent à une tout autre généalogie sociale et matérielle. Mais laissons cela de coté. Ce n’est pas le propos du jour, et le docteur a suffisamment de dossiers pour qu’on se concentre sur un seul.
Juste un seul, donc : la Libye, 2011. Reprenons donc les faits libyens, puisque les faits ont cette fâcheuse manie de survivre aux mémoires réécrites confortablement. En septembre 2011, Saïd Sadi adresse une longue lettre de soutien au Conseil National de Transition. Il y salue le CNT dans la phase finale de la guerre contre les troupes de Kadhafi, puis dans la phase de reconstruction d’un pays qui n’avait jamais connu d’institutions modernes et y joint aussi, pour faire bonne mesure, ses solidarités aux peuples tunisien et égyptien. Un homme politique averti, un vieux militant de la cause démocratique, dira-t-on. Bien.
Mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel, c’est le calendrier. Car en septembre 2011, il ne s’agit plus de soutenir une révolte populaire naissante, spontanée, encore incertaine de son issue. Il s’agit de soutenir une guerre déjà largement menée par d’autres car les bombardements de l’OTAN battent leur plein depuis mars, l’aviation française a ouvert le bal des frappes, l’espace aérien libyen est fermé, verrouillé, sous contrôle occidental. Notre docteur ne peut donc pas se réfugier derrière la fable du soutien désintéressé à une insurrection citoyenne assiégée par un tyran, un dictateur solitaire. Il écrit après que la mécanique de guerre a été enclenchée par des puissances dont l’intérêt pour la démocratie libyenne s’arrête généralement là où commencent les gisements.
Et de quoi ce CNT était-il composé, au juste, ce comité qu’on nous présentait en avant-garde démocratique du printemps arabe ? eh bien, D’anciens caciques du régime kadhafiste reconvertis en démocrates de la dernière heure, comme Mahmoud Jibril, docteur en sciences politiques formé aux Etats-Unis et ancien chef du Conseil de développement économique du Guide lui-même. De figures islamistes comme Abdel Hakim Belhadj, ancien activiste arrêté par les services américains et britanniques avant d’être torturé par ceux de Kadhafi, des CV qui, dans n’importe quelle grille de lecture sérieuse, aurait dû susciter la prudence plutôt que l’enrôlement enthousiaste. Voilà les démocrates que le docteur adoube dans sa lettre, voilà l’aventure qu’il envie de rejouer en Algérie, sans jamais s’attarder sur le détail qui dérange : que cette coalition disparate, tenue à bout de bras par l’argent qatari et l’aviation de l’OTAN, et le voyou parisien, n’avait de démocratique que le nom.
Et puisqu’on parle de Paris, parlons de son intermédiaire favori. Bernard-Henri Lévy, que le docteur revendique comme ami de longue date, fut de fait le véritable ministre officieux des Affaires étrangères de Sarkozy sur ce dossier, celui qui organisa dès mars 2011 la rencontre entre les représentants du CNT et l’Élysée, celui qui vendit la guerre à l’opinion française bien avant que les chancelleries ne s’accordent sur une position commune. L’homme n’a d’ailleurs jamais fait mystère de ses motivations profondes. En novembre 2011, devant le Crif réuni à Paris, il expliquera avoir porté en étendard sa fidélité au sionisme et à Israël, et précisera que c’est en tant que juif pas en tant que défenseur abstrait des droits de l’homme, en tant que juif, engagé au nom d’une cause précise contre un régime qui comptait parmi les plus hostiles à Israël du monde arabe qu’il avait pris part à cette aventure. L’homme a eu au moins cette honnêteté brutale de nommer l’intérêt qu’il servait. Le docteur, lui, savait tout cela à savoir l’identité de son ami, la nature de son engagement, la composition trouble du CNT, le calendrier des bombardements et il a choisi, en toute connaissance de cause, d’en faire la promotion en Algérie, poussant jusqu’aux autorités algériennes elles-mêmes à s’associer à l’aventure.
Le plus cruel dans cette affaire, c’est peut-être la comparaison qui s’impose d’elle-même. Bouteflika le même Bouteflika dont Sadi fut un temps le conseiller spécial, le même Bouteflika, libéral s’il en fut, signataire d’accords d’association avec l’Union européenne, brader en règle des intérêts nationaux, signataire d’une loi sur les hydrocarbures taillée pour dessaisir l’Etat de sa souveraineté sur ses propres richesses, ce Bouteflika-là, pourtant peu suspect de scrupules anti-impérialistes, a refusé de marcher avec la coalition qui détruisait la Libye. Il fallait donc que le docteur, opposant proclamé, résistant autoproclamé face au pouvoir, aille plus loin dans la soumission à l’agenda occidental que le régime qu’il prétend combattre. Il a rejoint sans vergogne la coalition improbable réunissant le Maroc, le Qatar, Israël officieusement via son avocat parisien, et tout ce que la région comptait de charognards intéressés par la dépouille libyenne.
On sait aujourd’hui, avec le recul que les années de chaos libyen imposent à quiconque garde un minimum de rigueur intellectuelle, que cette guerre fut d’abord un plan américain relayé avec un empressement calculé par Sarkozy, nullement une croisade démocratique, mais une opération de recomposition régionale dont les peuples libyen, sahélien et plus largement africains paient depuis le prix en marchés d’esclaves, en trafics d’armes et en Etat déliquescent.
Et la Libye de 2011 n’était pas un accident isolé dans le parcours du docteur ; elle s’inscrit dans une continuité qu’il a confirmée récemment, en 2025, en rejoignant les rassemblements du comité de soutien à Boualem Sansal, l’écrivain emprisonné puis gracié qui avait publiquement mis en doute, dans un média classé à l’extrême droite identitaire, l’intégrité territoriale de l’Algérie elle-même, façon polie de recycler la vieille fable coloniale d’un pays qui n’existait pas avant que la France ne le dessine, une Algérie terra nullius bonne à redécouper au gré des nostalgies pied-noir. On a ainsi vu le docteur, ancien porte-drapeau de l’algérianité berbère, apparaître aux côtés de Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France connu pour ses diatribes régulières contre Alger, et dans l’orbite d’un comité présidé par une figure ouvertement revendiquée comme proche des intérêts israéliens soit exactement la même famille politique, le même axe Paris-Tel-Aviv-nostalgie coloniale, qui avait déjà servi de caution démocratique à l’aventure libyenne quelques années plus tôt. Ce n’est plus une dérive ponctuelle, c’est une fidélité de long cours à des réseaux dont l’intérêt pour l’Algérie et pour la Libye n’a jamais eu grand-chose à voir avec la démocratie et beaucoup avec la recomposition géopolitique de la région à leur profit.
On voudrait, à ce stade, répondre au docteur non pas en polémiste mais en clinicien, puisqu’il est, après tout, psychiatre de formation, et qu’il conviendrait de le traiter avec les instruments de son propre métier. Il y a une tradition, dans la psychiatrie politique, qui n’a rien à voir avec le numéro de charité médiatique que BHL a fait de son propre engagement libyen, poitrine bombée, treillis de reporter de guerre. Cette tradition, c’est celle de Fanon, qui exerçait la psychiatrie à Blida au moment même où elle devenait un poste d’observation clinique de l’aliénation coloniale, non pas un décor pour selfies humanitaires, mais un lieu où l’on observait, dans les corps et les discours des colonisés comme dans ceux des colonisateurs, les effets pathogènes concrets d’un système de domination. Fanon y voyait des sujets colonisés pris dans une dépendance psychique à l’égard du modèle occidental, cherchant leur reconnaissance non dans l’affirmation d’une souveraineté propre mais dans l’approbation du maître, un mimétisme qui pousse à singer les catégories, les alliances et jusqu’aux guerres du centre impérial, en croyant y gagner une place à la table des puissants. Le docteur Sadi, avec son amitié revendiquée pour BHL, son adoubement du CNT, sa présence aux côtés de Driencourt et de la mouvance pro-israélienne sur le dossier Sansal, offre un cas d’école presque trop parfait de ce mécanisme : la conviction que la légitimité politique s’obtient par la validation des chancelleries occidentales et de leurs relais médiatiques, jamais par un ancrage réel dans les forces sociales du pays qu’on prétend vouloir libérer. Ce n’est pas une pathologie individuelle, Fanon aurait été le premier à récuser ce genre de réduction psychologisante, c’est une structure, celle de l’intellectuel colonisé qui a fini par intérioriser le regard du colonisateur au point de ne plus savoir juger une guerre, une coalition ou une révolution qu’à l’aune de l’assentiment qu’elles recueillent à Paris, à Washington ou au Crif. Voilà le vrai diagnostic, et il n’a besoin, pour être posé, d’aucun sensationnalisme, il suffit de relire la lettre de septembre 2011, et de la relire encore une fois en sachant, cette fois, qui l’a inspirée et qui elle a servi.
On comprend mieux, dans ces conditions, pourquoi le mausolée et le comité d’accueil sont convoqués : il est toujours plus commode de se réconcilier avec ses racines symboliques que de rendre des comptes sur ses choix réels.
Djamel Sahmoun.
*Le titre original de ce texte est tout simple : « Le docteur et la Libye ». Comme d’habitude, Djamel Sahmoune est allé à l’essentiel. J’ai voulu mettre en avant le contexte d’ébullition de ce retour, y compris le choix d’un recueillement sur la tombe de Cheikh Aheddad, estimé et respecté chef militaro-religieux de l’insurrection régionale de la Kabylie dirigée nominalement El Mokrani, entré en dissidence après l’atteinte à ses intérêts fonciers et son statut administratif abaissé de Khalifa par son père à Bachaga pour lui, par l’administration française qui l’avait nommé Bachagha dans son dispositif gouvernemental colonial régional.
Said Saidi, en se mettant sous l’égide du prestigieux Cheikh Ahhadad, le véritable chef politico-spirituel et principal pourvoyeur de combattants, revient-il en chef politico-spirituel, en néo-Aguelid d’une Kabylie à sauver du MAK et du Mehenni ?
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Pour plus de détails :
9-Plusieurs mouvements de révolte préludèrent à la grande insurrection. Le premier, qui éclata le 20 janvier 1871, est sans doute le plus significatif. Il eut, en effet, pour origine un ordre de l’autorité militaire, qu’on a pu interpréter différemment, et il mit en cause une institution sur laquelle on avait fondé beaucoup d’espoir, celle des smalas de spahis. Apparue dès la Monarchie de Juillet et considérablement développées sous le Second Empire (on en comptait seize en 1869), ces smalas comprenaient le plus souvent un bordj autour duquel s’établissaient les tentes des spahis. Ceux-ci devaient se livrer à l’agriculture (et constituer même de véritables fermes modèles) tout en se tenant prêts à répondre à l’appel de leurs chefs pour assurer la sécurité. L’ordre d’envoyer des spahis en France fut pour le moins une maladresse, les hommes mariés notamment étant dispensés de servir hors d’Algérie : d’où des mutineries dans trois smalas et un véritable soulèvement dans celle d’Aïn-Guettar (au Sud-Est de Souk-Ahras). Avec le soutien de la tribu influente des Hanencha, les insurgés pillèrent la campagne et firent pendant trois jours le siège de Souk-Ahras ; il fallut envoyer une colonne de Bône pour les réduire.
10-Moins d’un mois plus tard, le 14 février, sans cause connue, la tribu des Ouled Aïdoun attaquait le bordj d’El-Milia (au Nord/Nord-Ouest de Constantine) qui n’était dégagé que le 27. Dans d’autres secteurs plus éloignés, des foyers de révolte apparaissaient également : un des fils d’Abd-el-Kader, Mahieddine, entrait à Négrine (au Sud des Nemencha) le 9 mars ; au même moment la ville de Tébessa était cernée par les Ouled Khalifa et, dans le Sud, le chérif Bouchoucha s’emparait d’Ouargla. Il n’y avait encore aucune révolte étendue mais l’autorité française semblait incapable de maintenir l’ordre, ce qui devait encourager un homme comme le bachaga Mokrani dont l’action va déclencher la grande révolte de caractère d’abord nobiliaire puis populaire.
La révolte des djouad
11-Elle commence le 15 mars 1871 par une véritable déclaration de guerre du bachaga Mokrani. C’est là un fait décisif au point que Louis Rinn, dont le livre est de 1891, pense que l’Histoire dira, en parlant des événements de 1871 : « l’insurrection de Moqrani ».
12-El-Hadj Mohammed ben el-Hadj Ahmed el-Mokrani (Lḥaǧ Muḥend n At-Meqqran en kabyle) eut à se plaindre des autorités d’Alger et de Constantine dès le moment où il succéda à son père en 1853. Pour services rendus à la cause française, celui-ci avait reçu le titre de khalifa de la Medjana et était considéré plutôt comme un allié par les chefs militaires. À sa mort, son fils dut se contenter du titre de bachaga et devint un haut fonctionnaire sous le contrôle des Bureaux arabes, avec un pouvoir de plus en plus réduit et, en 1870, il dépendait non d’un colonel mais d’un simple capitaine. De plus il fut atteint directement dans ses intérêts matériels par la perte de certains privilèges, la confiscation d’une partie de ses terres et le départ de Mac-Mahon qui s’était porté garant du remboursement des sommes que le bachaga avait empruntées pour secourir ses administrés pendant la famine de 1867-1868.
13-L’instauration du régime civil représentait pour Mokrani une véritable catastrophe non seulement parce qu’il se sentait menacé par l’expansion prévisible de la colonisation, mais aussi parce qu’il craignait un régime dans lequel l’aristocratie ne semblait pas avoir de place. Il se crut même sur le point d’être arrêté. Dès la fin de février, il décida de démissionner de ses fonctions. Le 15 mars il lança l’appel à la révolte dans l’intention sans doute de montrer sa force pour obtenir des concessions de la part des Français en faveur des familles dirigeantes. Mais le début de cette manifestation de force fut un échec : il ne peut s’emparer de la ville de Bordj-Bou-Arreridj qui commandait la Medjana ; il ne réussit pas à prendre le bordj dans lequel s’étaient réfugiés les défenseurs et il dut lever le siège après dix jours.
Les khouan se joignent aux djouad
14-C’est en faisant appel au cheikh El-Haddad que Mokrani donna un caractère nouveau à l’insurrection. El-Haddad proclama le djihad le 8 avril. Son fils Si Aziz devint l’« émir des soldats de la guerre sainte » et les khouan de la Rahmânîya entrèrent en rébellion. Avec les khouan de la grande confrérie l’insurrection prit un caractère populaire.
15-Le cœur de l’insurrection fut la Grande Kabylie où toutes les agglomérations notables furent attaquées : Tizi-Ouzou, Fort-National, Dra-el-Mizan, Dellys, Bougie ; sur la bordure occidentale Bordj-Menaïel et Palestro Mais rapidement la grande révolte dépassa ce cadre pour s’étendre à l’Est à toute la Petite Kabylie, à l’Ouest jusqu’aux abords de la Mitija (l’Alma) et, au-delà, au massif des Beni Menasser (région de Cherchel). Au Sud, elle intéressera le pays jusqu’au chott du Hodna et Batna. Elle toucha aussi le désert, à Touggourt et Ouargla notamment. »
Pour aller plus loin :
https://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/1410?lang=en
