Russell Gmirkin et la fin de l’illusion biblique par Laurent Guyénot

J’entends parler des travaux de Russell Gmirkin depuis quelques années, mais ce n’est que très récemment que j’ai décidé de m’y plonger. Ce que j’avais entendu de ses théories me semblait tellement extravagant que j’avais supposé qu’il ne pouvait s’agir d’un travail académique sérieux. Eh bien, je peux désormais affirmer qu’il s’agit bel et bien d’un travail académique sérieux… et révolutionnaire. J’ai été tellement captivé que j’ai lu ses trois livres d’affilée. Je vais maintenant faire de mon mieux pour vous en donner un aperçu. La matière est si riche et les implications si vastes que j’aurai besoin de quatre parties : deux pour son premier livre, et une pour chacun de ses deuxième et troisième livres.

La théorie de Gmirkin n’est pas sortie de nulle part. Son intuition novatrice et ses arguments se sont développés dans un milieu académique connu sous le nom de « minimalisme biblique », regroupant des chercheurs qui vont plus loin que leurs pairs dans la révision à la baisse de l’âge de la Bible hébraïque. Ces minimalistes bibliques sont également connus sous le nom d’école de Copenhague, car en 1993, deux d’entre eux, le Danois Niels Peter Lemche et l’Américain d’origine (aujourd’hui danois) Thomas L. Thompson, ont fondé le Séminaire international de Copenhague, hébergé par l’Université de Copenhague. Ce séminaire, en partenariat avec l’éditeur universitaire britannique Routledge, est aujourd’hui un forum de discussion majeur pour les spécialistes de l’Ancien Testament.

Un mot sur Thomas Thompson : avant d’être recruté par l’université de Copenhague, il avait subi une forme d’ostracisme après la controverse déclenchée par son premier ouvrage publié en 1974, The Historicity of the Patriarchal Narratives: The Quest for the Historical Abraham — une quête qui ne mène nulle part puisque, selon Thompson, les histoires d’Abraham, d’Isaac et de Jacob sont de pures inventions. Cet ouvrage, ainsi qu’un autre publié l’année suivante, Abraham in History and Tradition, par le Canadien John Van Seters, a marqué un changement de paradigme auquel s’est opposée la vieille garde des savants biblistes, mais qui a progressivement gagné un large soutien.

La polémique n’a pas pour autant pris fin. Lorsque Thompson a publié The Bible in History: How Writers Create a Past en 1999, le journal israélien Ha’aretz a publié une critique virulente signée par Hershel Shanks, rédacteur en chef de la Biblical Archaeology Review, qui l’accusait, lui et d’autres chercheurs « minimalistes », d’être « antisionistes », « anti-Bible » et « anti-Israël », ajoutant : « À la limite, ils peuvent même être considérés comme antisémites. » Comme Thompson le raconte lui-même avec plus d’amusement que d’indignation, The Jerusalem Post a, de son côté, cité l’ancien directeur du Département israélien des antiquités déclarant : « Une connaissance commune m’a dit que Thompson lui avait confié qu’il croyait fermement aux Protocoles des Sages de Sion. »[1]

Pourquoi un tel tollé ? Parce que le récit biblique est le socle de l’identité juive, ainsi que la justification de l’existence d’Israël. Les minimalistes ne se contentent pas d’affirmer que la Bible hébraïque contient très peu d’histoire réelle ; ils dénoncent également la supercherie de sa prétention à l’ancienneté. Car s’ils ont raison, le peuple du Livre n’avait pas encore de livre à une époque où l’on pouvait en trouver plus de 200 000 dans une seule bibliothèque. Si les minimalistes ont raison, alors les Juifs ont « inventé » Dieu à une époque où tous les philosophes « païens » parlaient de Lui. Pire encore, les minimalistes dévoilent de nombreuses preuves que ces érudits juifs qui écrivaient sous le nom de Moïse utilisaient en fait la littérature grecque comme modèle.

C’est là que Russell Gmirkin excelle. S’appuyant sur les disciplines universitaires que sont les études comparatives et la critique des sources, il soutient que le Pentateuque hébreu a été composé dans son intégralité vers 273-272 av. JC, et que ses auteurs ont puisé dans des ouvrages qu’ils ont très probablement consultés à la grande Bibliothèque d’Alexandrie : parmi ces ouvrages figuraient des histoires de l’Égypte et de Babylone en grec, ainsi que des cosmogonies et des traités juridiques grecs, les plus célèbres étant ceux de Platon.

La diffusion de la culture hellénistique, et la fondation de la Bibliothèque d’Alexandrie en particulier, ont fortement stimulé la rédaction, la copie, la compilation et la traduction d’ouvrages provenant des quatre coins du monde, y compris des récits nationalistes sur les gloires passées des civilisations égyptienne (par Hécatée d’Abdère et Manéthon) et babylonienne (par Bérossos). Cette compétition, décrite par un auteur comme une « guerre des livres »,[2] a constitué le contexte de la création des Écritures juives. On a toujours su qu’elle avait été de contexte de la version grecque, la Septante, mais Gmirkin soutient que la version hébraïque a été rédigée à peu près à la même époque, probablement par le même groupe :

« Le financement d’une traduction de la loi hébraïque en grec par Ptolémée II Philadelphe a été considéré par les érudits juifs comme une occasion en or de présenter un récit complet des origines juives au monde grec. Ce récit ambitieux visait à démontrer que les Juifs, à l’instar des Égyptiens et des Babyloniens, possédaient des traditions remontant à la nuit des temps. »[3]

La création du Pentateuque hébreu a été présentée comme une simple traduction (par soixante-dix érudits) de lois et de traditions mosaïques existant depuis la nuit des temps. Si des chroniques préexistantes ont probablement servi à rédiger les livres de Samuel, des Rois et des Chroniques, l’essentiel du Pentateuque (Torah) a été inventé de toutes pièces, en empruntant à des sources grecques (dans les domaines du droit, de la cosmogonie et de l’histoire narrative), mais en les reformulant suffisamment pour faire paraître la version juive comme plus ancienne que les textes grecs. Le travail de composition a été camouflé en travail de traduction.

Ce type de tromperie est assez caractéristique des Juifs dans le monde antique. À la même époque, un Juif rédigea la Lettre d’Aristée à Philocrate, se faisant passer pour un philosophe grec chantant les louanges de la sagesse ancestrale des JuifsCe texte, cité par Flavius Josèphe dans ses Antiquités judaïques, est la source la plus ancienne de la légende des soixante-dix traducteurs juifs travaillant à l’invitation du roi grec Ptolémée Philadelphe. Il raconte comment, après avoir lu le résultat de leur travail, Ptolémée tomba en extase et s’écria que cela « venait de Dieu ». On peut citer au moins deux autres livres écrits par des Juifs sous une fausse identité grecque pour faire l’éloge des Juifs : Sur les Juifs du pseudo-Hécatée (IIe ou Ier siècle av. JC), cité par Josèphe,[4] et le troisième livre des Oracles sibyllins (milieu du IIe siècle av. JC), dans lequel l’oracle de Delphes glorifie le peuple juif et lui promet le monde.

Gmirkin s’abstient de qualifier les auteurs du Pentateuque de plagiaires, mais je pense que c’est là une description juste et objective du résultat de son analyse. Car ces auteurs ne se sont pas contentés de recycler des sources grecques ; ils ont prétendu que leur version était plus ancienne que l’original. Comme par un accord tacite, cette affirmation a été reprise dans toute la littérature juive. Le Juif Aristobule de Panéas, dans ses Explications des Écritures de Moïse (vers 170 av. JC), affirmait qu’Homère, Hésiode, Pythagore, Socrate et Platon avaient été inspirés par Moïse. À peu près à la même époque, le Juif Artapan d’Alexandrie, dans Sur les Juifs, présente Joseph et Moïse comme les « premiers inventeurs » qui ont enseigné aux Égyptiens tout ce qu’ils savaient et ont ensuite transmis aux Grecs, de l’astronomie et de l’agriculture à la philosophie et à la religion.[5] Au début du Ier siècle de notre ère, Philon d’Alexandrie affirmait que les législateurs grecs avaient en réalité plagié la loi mosaïque, et qu’Héraclite avait volé sa théorie des contraires à Moïse. Flavius Josèphe a répété des mensonges similaires, en réponse à l’Égyptien hellénisé Apion qui contestait l’ancienneté du peuple juif et de ses Écritures. Josèphe a en effet utilisé des parallèles entre les œuvres législatives de Platon (Les Lois et La République) et la Loi mosaïque pour affirmer que Platon avait « imité » Moïse (Contre Apion 2.257). Bien qu’aucun érudit grec ou romain n’ait pris ces déclarations au sérieux, les Pères de l’Église les ont acceptées et relayées.

Dans son deuxième ouvrage, Plato and the Creation of the Hebrew Bible, Gmirkin renverse l’argument et donne raison à Apion : « il apparaît désormais évident que les écrits mosaïques s’inspirent de ceux de Platon et non l’inverse. »[6] Comme le dit Brado : « Tout comme Jacob a trompé son frère au sujet de son droit d’aînesse, nous avons nous aussi été trompés quant à l’ancienneté du peuple hébreu dans l’Antiquité. » Et d’ailleurs, si cette histoire de Jacob et Ésaü a été inventée au IIIe siècle av. JC, alors Ésaü, alias Édom, représente les Iduméens, le peuple arabe qui occupait alors Pétra, et nous avons ici une allégorie des Israélites (Juifs) volant le droit d’aînesse des Iduméens (Arabes) par leur revendication farfelue d’ancienneté, d’élection divine et tout le reste.

Mais procédons par ordre et commençons par le premier ouvrage de Russell Gmirkin, Berossus and Genesis, Manetho and Exodus: Hellenistic Histories and the Date of the Pentateuch, T&T Clark, 2006.

Source : https://reseauinternational.net/russell-gmirkin-et-la-fin-de-lillusion-biblique-partie-1-berossos-et-genese-1-11/

Avant d’examiner le récit de l’Exode, il nous faut commencer par son prologue, l’histoire de Joseph en Genèse 47. Passé du statut d’esclave à celui de chancelier du pharaon, Joseph favorise ses frères (bien qu’ils l’aient vendu comme esclave) et leur obtient « des terres en Égypte, dans la meilleure partie du pays ». Chargé de gérer les réserves nationales de céréales, il en stocke de grandes quantités pendant les années d’abondance ; puis, lorsque la famine frappe, il les vend à un prix élevé et « accumula ainsi tout l’argent que l’on trouvait en Égypte et en Canaan ». L’année suivante, après avoir provoqué une pénurie monétaire, il oblige les paysans à céder leurs troupeaux en échange de céréales : « Remettez-moi votre bétail et je vous donnerai de la nourriture en échange de votre bétail. » Un an plus tard, les paysans se plaignent de n’avoir plus rien « sauf nos corps et nos terres », et se retrouvent ainsi réduits à mendier, puis contraints de se vendre pour survivre : « Prenez-nous, nous et nos terres, en échange de nourriture, et nous deviendrons, avec nos terres, les serfs du Pharaon ; donnez-nous seulement des semences, afin que nous puissions survivre et ne pas mourir, et que la terre ne redevienne pas un désert ! » C’est ainsi que les Hébreux, après s’être installés en Égypte, « y acquirent des biens ; ils furent féconds et devinrent très nombreux » (Genèse 47,11-27), signe indéniable de la bénédiction de Dieu.

Bien qu’elle se situe à une époque pré-mosaïque, l’histoire de Joseph trahit un contexte hellénistique reconnaissable. Elle reflète la situation très favorable des Juifs sous les premiers Ptolémées, ces pharaons grecs qui régnaient sur l’Égypte sans trop se soucier de la paysannerie égyptienne. Le Joseph biblique est d’ailleurs très similaire à un autre Joseph dont l’histoire est racontée par Flavius Josèphe (Antiquités judaïques 12.4) et se déroule explicitement sous les Ptolémées. Ce Joseph-là, neveu du grand-prêtre Onias II, fut nommé percepteur d’impôts de la Judée par Ptolémée après avoir promis de rapporter le double des recettes fiscales de ses concurrents. Joseph remplit son contrat en assassinant plusieurs citoyens éminents et en confisquant leurs biens. Il devint lui-même extrêmement riche et put ainsi favoriser ses coreligionnaires. Par conséquent, conclut l’historien juif, Joseph « était un homme bon, d’une grande magnanimité ; il fit sortir les Juifs d’un état de pauvreté et de misère pour les mener vers une vie plus fastueuse ». La proximité des deux récits sur Joseph suggère qu’ils proviennent d’une même source. Notons en outre l’affirmation de Flavius Josèphe selon laquelle la communauté juive d’Égypte était originellement constituée d’esclaves importés de Judée et de Samarie, et que 200 000 d’entre eux avaient été affranchis par Ptolémée II (Antiquités judaïques 12.7-11). Les historiens ne savent pas trop quoi penser de cette affirmation, l’origine de la population juive d’Alexandrie restant partiellement énigmatique ; mais ils s’accordent à dire qu’il y avait environ un million de Juifs à Alexandrie, jouissant de privilèges et d’une richesse qui suscitaient même la colère des Grecs.

À l’histoire du Joseph biblique, qui culmine dans l’ascension sociale et démographique de sa tribu, se rattache directement Exode 1,7-10 :

« les Israélites furent féconds et se multiplièrent, ils devinrent de plus en plus nombreux et puissants, au point que le pays en fut rempli. Un nouveau roi vint au pouvoir en Égypte, qui n’avait pas connu Joseph. Il dit à son peuple : “Voici que le peuple des Israélites est devenu plus nombreux et plus puissant que nous. Allons, prenons de sages mesures pour l’empêcher de s’accroître, sinon, en cas de guerre, il grossirait le nombre de nos adversaires.” »

Pharaon soumit alors les Israélites aux travaux forcés jusqu’à ce que Moïse les en délivre. Avant de fuir l’Égypte, « les Israélites […] demandèrent aux Égyptiens des objets d’argent, des objets d’or et des vêtements. Yahvé fit que le peuple trouvât grâce aux yeux des Égyptiens qui les leurs prêtèrent. Ils dépouillèrent ainsi les Égyptiens » (Exode 12,35-36). C’est plutôt étrange, n’est-ce pas ? Pourquoi les Égyptiens auraient-ils confié leurs objets de valeur à un peuple asservi, démuni et en fuite ? Les Égyptiens étaient-ils si stupides, et les Israélites de si habiles escrocs ?

Ou bien cette histoire se serait-elle mêlée à une autre, dans laquelle les Israélites n’étaient pas des travailleurs forcés, mais des prêteurs sur gages et des usuriers ? Cette autre histoire, impliquant des Juifs prospères et sans scrupule, s’accorderait bien avec le prologue de Joseph. Elle a aussi un air familier : l’histoire médiévale regorge d’épisodes où des Juifs acquièrent un pouvoir démesuré par leurs intrigues financières et politiques, jusqu’à ce qu’un roi les expulse pour protéger son peuple.[1]

Nous ne saurons jamais exactement quel récit prébiblique—si tant est qu’il existe—se cache derrière le récit biblique. Mais nous savons que les Égyptiens de la période hellénistique connaissaient des versions alternatives de l’Exode. Dans toutes ces versions, les Juifs étaient chassés d’Égypte pour avoir propagé une sorte de maladie (sociale ?) contagieuse et/ou pour avoir offensé les dieux.

Tant que l’on croyait l’Exode biblique rédigé avant 500 av. JC, on supposait que ces versions alternatives plus tardives en constituaient des déformations malveillantes. À présent que l’âge de la Torah est revu à la baisse par les minimalistes de l’École de Copenhague, cette interprétation est remise en question. L’Exode est-il la réécriture juive d’un récit d’expulsion des Juifs d’Égypte ? Pour approfondir cette question, nous nous tournons à nouveau vers l’ouvrage de Russell Gmirkin intitulé Berossus and Genesis, Manetho and Exodus: Hellenistic Histories and the Date of the Pentateuch (T&T Clark, 2006). Dans l’article précédent, nous avons suivi son argument selon lequel Genèse 1-11 s’inspirait des Babyloniaca de Bérossos, rédigés au IIIe siècle av. JC; penchons-nous à présent sur sa deuxième affirmation : celle selon laquelle l’Exode s’inspire des Aegyptiaca de Manéthon, rédigés à la même époque.

Mais permettez-moi d’abord de souligner le potentiel libérateur du révisionnisme biblique radical de Gmirkin. On dit que l’histoire est écrite par le vainqueur. Mais la critique biblique nous enseigne une vérité plus profonde : celui qui écrit l’histoire est le vainqueur ultime, qu’il ait remporté ou non une quelconque bataille. C’est lui le conquérant des esprits. Les Israélites ont été vaincus par les Babyloniens, et pourtant ils ont imposé au monde leur récit, dans lequel ils sont les saints héros et les Babyloniens les méchants sataniques. Les Israélites n’ont pas eu besoin de vaincre militairement les Égyptiens pour les battre dans la « guerre des livres » : l’Aegyptiaca de Manéthon a disparu, à l’exception de quelques bribes, tandis que sa version plagiée dans l’Exode a conquis (et asservi) plus de la moitié de l’humanité.

Les faux récits des Juifs sont les sources de leur pouvoir, et le récit biblique est la matrice de tous ces faux récits. Le minimalisme biblique de Russell Gmirkin est la Bonne Nouvelle qui nous libérera : il prouve que le Pentateuque a été écrit au IIIe siècle av. JC en plagiant la littérature grecque (Bérossos, Manéthon, Platon, etc.). Il prouve que le « Peuple du Livre » n’avait pas encore de livre lorsqu’on en trouvait plus de 200 000 à la Bibliothèque d’Alexandrie. Il prouve que les « inventeurs du monothéisme » venaient tout juste de devenir monothéistes quand tous les philosophes parlaient déjà de Dieu.

Comme il est donc libérateur de percevoir quelques faibles échos de la voix des anciens Égyptiens ! Leur point de vue sur les Juifs mérite d’être entendu et réhabilité. Au début du IIe siècle ap. JC, Plutarque a rédigé un traité intitulé Sur Isis et Osiris, dans lequel il présente diverses interprétations ésotériques du mythe, qu’il avait entendues de la bouche des Égyptiens. Alors qu’Isis et Osiris sont les fondateurs divins de la civilisation égyptienne, Seth, le frère jaloux d’Osiris qui l’a traîtreusement assassiné, est l’ennemi de la civilisation, le dieu des pillards nomades, de la tromperie, de la guerre civile, de la famine et de la maladie. Il est ce qui se rapproche le plus du diable dans la religion égyptienne. Au chapitre 31, Plutarque mentionne que certains Égyptiens croyaient qu’après avoir été banni d’Égypte par le conseil des dieux, Seth erra en Palestine où il engendra deux fils, Hierosolymos et Youdaios (Jérusalem et Judéen ou Juif).

Source : https://reseauinternational.net/russell-gmirkin-et-la-fin-de-lillusion-biblique-partie-2-manethon-et-lexode/

Sous le règne du roi Josias (639–609 av. J.-C.), lors de travaux de restauration dans le Temple, le grand prêtre Hilkiah découvrit un «rouleau de la Loi (Torah)». Celui-ci fut apporté et lu au roi, qui convoqua alors tous ses sujets, «les prêtres, les prophètes et tout le peuple», et leur lut à haute voix «l’intégralité du contenu du Livre de l’Alliance découvert dans le Temple de Yahvé». Le roi fit de ce livre la Loi de son royaume et, pour appliquer son principal commandement, ordonna aux prêtres «d’ôter tous les objets de culte qui avaient été fabriqués pour Baal, Ashéra et toute la constellation céleste».

Cette histoire est racontée dans les chapitres 22 et 23 du deuxième livre des Rois. La plupart des spécialistes considèrent aujourd’hui ce récit comme un acte de propagande orchestré par les autorités royales et sacerdotales afin de présenter leur nouveau code de lois, comprenant le Deutéronome et le Lévitique, comme la restauration d’un ancien code perdu. Le consensus académique le plus conservateur est que la Torah n’a pas été «découverte», mais rédigée, ou du moins remaniée, sous le règne de Josias. Étant donné que les livres de Josué, des Juges, de Samuel I et II, ainsi que des Rois I et II s’inscrivent dans le même cadre idéologique que le Deutéronome, on suppose qu’ils ont été compilés et édités à la même époque.

Des chercheurs plus sceptiques soulignent toutefois un problème majeur dans cette théorie : il est inconcevable que le Deutéronome et l’histoire deutéronomiste aient été rédigés et promus sous une monarchie, car ils dénigrent l’institution royale. Le roi est totalement absent du Pentateuque, sauf dans Deutéronome 17, où il s’agit uniquement d’imposer des limites à son pouvoir, son accoutrement, sa richesse, ses chevaux et son harem. L’idée qu’un roi puisse parrainer un tel code de lois et une histoire nationale présentant la royauté comme une concession accordée à contrecœur par Dieu à un peuple infidèle (1 Samuel 8,7) n’a absolument aucun sens. L’idéologie deutéronomique correspond mieux au régime théocratique envisagé par Esdras et Néhémie : le règne d’une caste de prêtres, avec un roi faible, voire l’absence totale de roi. Pour reprendre les termes de Philip R. Davies, auteur de In Search of “Ancient Israel” (1992), «la structure idéologique de la littérature biblique ne peut s’expliquer, en dernière analyse, que comme un produit de la période perse». Cela signifie que la «réforme de Josias» elle-même, et pas seulement la découverte mise en scène de la Torah, est «vouée à être considérée comme une légende pieuse, à peine plausible peut-être, mais extrêmement improbable». Cette Torah prétendument écrite par Moïse, abandonnée puis rétablie deux siècles plus tard par Josias, avant de retomber dans l’oubli alors que le pays était ravagé, puis finalement rapportée de Babylone par Esdras à un peuple qui ne s’en souvenait plus — cette Torah n’avait en réalité jamais été connue avant qu’Esdras ne l’invente. C’est un mensonge dans un mensonge dans un mensonge.

On pourrait qualifier Philip Davies de «minimaliste modéré», comparé à Niels Peter Lemche et Thomas L. Thompson, les fondateurs du Séminaire international de Copenhague, qui vont un peu plus loin encore et émettent l’hypothèse que la Torah a été rédigée après la période perse, à l’époque hellénistique. Le prêtre dominicain Étienne Nodet s’est rallié à leur cause et suggère que «la forme définitive de la majeure partie de la Bible hébraïque a été élaborée à la bibliothèque d’Alexandrie, en deux étapes majeures : d’abord le Pentateuque au IIIe siècle av. J.-C. pour l’ensemble des Israélites, puis une bibliothèque juive comprenant les Prophètes et de nombreux écrits au IIe siècle av. J.-C»

Un autre auteur influent de ce mouvement est Philippe Wajdenbaum, qui a apporté une contribution majeure avec son ouvrage Argonauts of the Desert (2011), un compte rendu minutieux des similitudes entre la Bible et la littérature grecque, qui ne peuvent s’expliquer que par une forte influence grecque durant la période hellénistique. Wajdenbaum estime que l’influence la plus significative provient des Lois de Platonet il écrit : «D’après les résultats de mon analyse, le ou les auteurs de la Bible ont voulu transposer — sous la forme de leur propre épopée nationale — l’État idéal décrit dans Les Lois de Platon, un projet politique et théologique initié dans La République. Le récit biblique, qui évoque la fondation d’un État composé de douze tribus et doté de lois divines lui permettant de vivre de manière idéale, semble s’inspirer des Lois de Platon… Dans la Genèse et les Livres des Rois, il existe une opposition entre l’État idéal des douze tribus — un État régi uniquement par des lois, dont le plan est donné par Dieu à Moïse et qui est fondé par Josué — et la monarchie. La monarchie des nations dans la Genèse et l’Exode, ainsi que celle d’Israël dans les livres de Samuel et des Rois, est une monarchie dont les excès conduiront d’abord Israël à la division, puis à sa chute finale.»

Wajdenbaum fait part de «[son] étonnement qu’une étude comparative complète et neutre de la Bible et de Platon n’ait pas été réalisée auparavant», mais, réfléchissant aux réactions négatives qu’il a reçues de la part de la communauté universitaire, il conclut : «Cette résistance, ce rejet a priori de la thèse, émanant tant des croyants que des non-croyants, témoigne du succès total du projet biblique et du profond attachement des Occidentaux au caractère sacré du texte

Russell Gmirkin s’est appuyé sur les travaux de Wajdenbaum et d’autres chercheurs. Dans son premier ouvrage, dont j’ai parlé dans mes deux articles précédents, il a tenté de prouver que la Genèse 1-11 et l’Exode s’inspiraient d’histoires de Babylone et d’Égypte rédigées dans les années 270 et 280. Dans son deuxième ouvrage, Plato and the Creation of the Hebrew Bible (Routledge, 2017), il se penche sur les sections législatives du Pentateuque (Torah) et soutient que celles-ci s’inspirent de l’idéal grec, bien qu’avec quelques particularités nationales : une société de citoyens libres et égaux, tous propriétaires fonciers (à l’exception des Lévites itinérants), régie par la loi, où les fonctions (y compris celle de roi) étaient accessibles à tous. Gmirkin met en évidence des parallèles frappants entre les institutions constitutionnelles, les lois, les recueils de lois et les légendes relatives à la promulgation des lois bibliques et grecques, qui sont pour la plupart absentes de la tradition juridique du Proche-Orient ancien. Plus précisément, il soutient que les auteurs du Pentateuque se sont directement inspirés des Lois de Platon.

Comme la littérature grecque ne fut connue du monde juif qu’après Alexandre le Grand, une influence indéniable de la philosophie juridique et politique grecque confirmerait la datation hellénistique du Pentateuque que Gmirkin a déjà défendue pour d’autres motifs dans son premier ouvrage.

«De tels parallèles sont extrêmement difficiles à expliquer dans l’hypothèse selon laquelle les traditions juridiques bibliques se seraient développées à l’époque perse ou avant, alors que l’influence athénienne directe sur les écrits juridiques juifs peut être exclue, même dans le cadre de la théorie d’une sphère culturelle méditerranéenne orientale. En revanche, l’accès des juifs aux recueils juridiques conservés à la Grande Bibliothèque d’Alexandrie offre un mécanisme direct par lequel les auteurs bibliques auraient pu se familiariser à la fois avec les lois athéniennes et avec Les Lois de Platon.»

Les implications sont vertigineuses. Si la Bible s’inspire de Platon, alors elle n’est pas inspirée par Dieu de la manière qu’elle le prétend. Si les auteurs de la Bible ont adapté Platon, alors les allégations formulées par Philon d’Alexandrie, Flavius Josèphe et tant d’autres intellectuels juifs, selon lesquelles Platon aurait plagié Moïse, constituent un mensonge juif flagrant. Nous ne connaissons aucun Grec qui ait cru à ce mensonge, et nous en connaissons un, Apion d’Alexandrie, qui a écrit un ouvrage (perdu, bien entendu) pour le dénoncer. Il a fallu les convertir au christianisme pour que les Romains commencent à croire à ce mensonge juif. Des Pères de l’Église tels que Clément d’Alexandrie, Justin le Martyr, Origène et Eusèbe ont repris à leur compte l’accusation de «vol par les Grecs» formulée par Philon et Josèphe L’Église s’est portée garante de la primauté de la Bible. Jusqu’à Voltaire, on croyait communément que la Bible était le tout premier livre de l’histoire de l’humanité. Et comme la revendication d’ancienneté de la Bible sert de préambule à la revendication de l’élection des juifs, les chrétiens sont devenus les meilleurs avocats des juifs, les témoins de l’amour incommensurable du Créateur de l’univers pour les Juifs, les gardiens du Temple (la Bible étant le temple portable des Juifs depuis l’an 70 de notre ère)…

source : https://reseauinternational.net/russell-gmirkin-et-la-supercherie-biblique-partie-3-les-lois-de-platon-et-la-torah/

Laurent Guyénot