Contre la mémoire impériale : la « longue guerre » contre l’Iran par Jana Maddah

Jana Maddah

Nous vivons une époque où la critique risque de se réduire à l’instinct, où les logiques binaires non seulement polarisent, mais offrent l’illusion d’une cohérence. L’humanisme libéral et le militarisme conservateur, dans leur prétendue opposition, coproduisent souvent un monde où les luttes historiques se réduisent à des slogans médiatiques, et où la clarté morale devient fonction de la simplification narrative. Des événements comme le 7 octobre sont rapidement détachés de leur contexte historique, transformés non pas en échos d’une violence structurelle ancienne, mais en ruptures exigeant une condamnation immédiate, dépouillés de leur généalogie et soigneusement intégrés à la grammaire du spectacle.

À l’ombre de la dernière escalade, et avant la prochaine, inévitable, cette amnésie stratégique n’est plus seulement un échec de l’histoire, mais un acte calculé d’apprivoisement de la mémoire : un vol du passé, orchestré par ceux qui sont déterminés à en préserver le sens stérile, singulier et utile uniquement à notre désespoir et à notre complaisance. Pour nous positionner de manière significative dans cette réalité artificielle, nous devons d’abord raviver la mémoire qui trace l’avenir que nous aspirons.

C’est dans cette logique de compression qu’un documentaire comme « La Longue Guerre » d’Al-Jazeera entame son récit historique. Sorti il ​​y a deux ans, le film illustre le cadrage dicté par les puissances occidentales, tel que le présentent les médias financés par le pétrole : l’antagonisme de l’Iran envers l’Occident commence avec la Révolution de 1979, comme si les canonnières britanniques, les concessions pétrolières et les coups d’État de la CIA n’avaient pas déjà posé les bases bien avant les sermons de Khomeini.

Mais les révolutions sont rarement à l’origine d’antagonismes. Elles sont les points de rupture de luttes accumulées. Le XXe siècle iranien, comme le montre l’historien Ervand Abrahamian dans L’Iran entre deux révolutions, a été marqué par des tensions non résolues liées à l’ingérence étrangère, notamment dans le secteur pétrolier. La concession pétrolière de 1901, accordée à la fin de l’ère Qajar, a conféré à la Grande-Bretagne un contrôle quasi total sur les ressources pétrolières iraniennes, aliénant directement les forces sociales mêmes qui allaient plus tard alimenter une résistance généralisée : les marchands de bazar, l’establishment clérical et la classe professionnelle émergente.

La protestation contre le tabac de 1891-1892 en fut l’une des manifestations. Bien que n’étant pas encore une révolution, elle fut plus qu’une simple manifestation de contestation. Elle marqua l’un des premiers moments où le contrôle étranger se heurta à un refus massif. Déclenchée par une concession royale accordant aux Britanniques le monopole du commerce du tabac en Iran, la protestation dégénéra rapidement en boycott national. Une fatwa de Mirza Hasan Shirazi déclarant le tabac haram mit fin à la consommation dans tout le pays, forçant le Shah à annuler l’accord. Dans ce contexte, la fatwa devient non seulement une décision religieuse, mais une mobilisation du sacré contre les infrastructures. Un tel moment résiste à toute catégorisation facile et s’accorde donc mal avec les sensibilités libérales, car ici, la résistance ne se manifeste pas par des notes d’orientation, mais par une injonction théologique suspendant l’agression impériale. En effet, la fusion historique de la religion et de la politique dans cette région, et ses transformations, exigent un cadre analytique qui transcende les cadres de pensée importés, qui souvent aplatissent, voire occultent, les réalités locales.

  • Mouvement contre le tabac Mouvement contre le tabac

La Révolution constitutionnelle persane de 1905-1911 perpétua ce refus de la souveraineté passive. Il s’agissait autant d’une révolte contre l’arbitraire monarchique que contre la manière dont le pouvoir impérial s’était imposé par le biais du « développement » et de la réforme. La revendication d’un parlement (Majles) et d’un contrôle national sur les concessions témoignait d’un profond désir de représentation et, surtout, marqua un tournant décisif : la tentative d’institutionnaliser la résistance et de la traduire en une architecture politique durable. Le slogan de la révolution, selon lequel le pays était « vendu aux Britanniques » et les politiques économiques étrangères « détruisaient l’économie iranienne », illustrait directement la nécessité de donner au Majles le dernier mot sur les concessions.

En 1953, le coup d’État contre Mohammed Mossadegh a remis au goût du jour la question de la paternité impériale. Mossadegh, malgré un gouvernement laïc et démocratiquement élu, ne se conformait pas au modèle occidental. Lorsqu’il a décidé de nationaliser l’Anglo-Iranian Oil Company (AIOC), la Grande-Bretagne a réagi par un boycott mondial et a fait pression sur les États-Unis pour qu’ils interviennent. Jouant sur les inquiétudes liées à la Guerre froide, ils ont invoqué l’influence croissante du parti communiste Tudeh, dont le programme anti-impérialiste a trouvé un profond écho auprès d’une population longtemps désabusée par le contrôle étranger. La CIA et le MI6, par le biais des opérations Ajax et Boot, ont orchestré le coup d’État qui a rétabli le Shah et démantelé le vaste mouvement qui s’était rallié à Mossadegh. Les arrestations, la censure et les violences qui ont suivi se sont accumulées jusqu’à ce qui allait finalement éclater en 1979.

  • Après le coup d'ÉtatAprès le coup d’État

Le ciblage explicite de la « Westoxification » (Gharbzadegi) est devenu un pilier central de cette nouvelle infrastructure idéologique, présentant la révolution à venir non seulement comme un soulèvement intérieur mais comme une réaffirmation globale de la souveraineté iranienne contre les desseins impériaux mondiaux.

Ce qui a suivi le coup d’État n’a pas été simplement le rétablissement du Shah, mais une réorganisation complète de l’État iranien, orchestrée par les États-Unis. Le régime du Shah est devenu la cheville ouvrière d’une nouvelle logique impériale : une logique qui a fusionné modernisation et répression, croissance économique et creusement des inégalités, et renforcement militaire et étouffement politique. Les conseillers américains ont afflué à Téhéran, parallèlement aux ventes d’armes et aux plans de développement. La SAVAK, la police secrète du Shah, a été formée et équipée par la CIA et le Mossad, avec pour mission d’extirper la dissidence, notamment de la gauche et de l’opposition religieuse. Les campagnes ont été remodelées sous la bannière de la réforme agraire, une réforme largement conçue pour moderniser les structures agraires plutôt que pour donner un véritable pouvoir à la paysannerie, ce qui a entraîné d’importants déplacements de population. Les richesses pétrolières ont également afflué de manière disproportionnée dans les caisses de l’État, consolidant le pouvoir du régime et enrichissant son élite. L’Iran est devenu à la fois un marché pour les capitaux américains et une base pour l’endiguement régional.

Le souvenir refoulé de la nationalisation de Mossadegh persistait cependant sous la surface, alimentant une organisation clandestine, une littérature clandestine et un sentiment croissant qu’un développement sans dignité n’était qu’une autre forme d’asservissement. Cet antagonisme, forgé par des décennies d’ingérence étrangère et de répression interne, commença à se transformer en réseaux organisés. Des cellules étudiantes des universités aux cercles religieux des bazars et des mosquées, et même parmi les éléments mécontents de l’armée, une constellation diversifiée de groupes, s’appuyant souvent à la fois sur la pensée nationaliste moderne et la pensée révolutionnaire chiite, exprimait systématiquement un rejet de la domination occidentale. Cette institutionnalisation n’était pas uniforme ; elle se manifestait par le développement d’un lexique commun de défiance, la création de canaux de communication clandestins et la construction de structures sociales et politiques parallèles destinées à contrer le régime du Shah et son soutien étranger perçu. La cible explicite de la « Westoxification » (Gharbzadegi) est devenue un pilier central de cette nouvelle infrastructure idéologique, présentant la révolution naissante non seulement comme un soulèvement intérieur, mais aussi comme une réaffirmation globale de la souveraineté iranienne contre les visées impérialistes mondiales et, surtout, comme un imaginaire politique distinctif. Elle a inauguré un nouveau modèle de structure du pouvoir, notamment l’intégration innovante de l’« État » moderne ou de la forme « républicaine » à la gouvernance islamique, une synthèse inédite à une telle échelle. Malgré ses contradictions intrinsèques, ce changement fondamental représente un tournant unique dans l’histoire de la région et la dernière révolution victorieuse à renverser une monarchie et à reconfigurer fondamentalement son système politique. La République n’a pas inventé la légitimité anti-impérialiste ; elle l’a héritée, traduite et institutionnalisée. Comme le soutient Mohammad Tavakoli-Targhi, le nationalisme iranien n’est pas né du rejet du progrès, mais d’une contre-vision de la modernité forgée sous la pression de la domination étrangère. La République a hérité de cette vision, la réorientant à travers la rhétorique de la résistance. Cet héritage explique non seulement la posture idéologique du régime, mais aussi le sentiment plus large de solidarité et de nationalisme affiché par le peuple iranien, y compris ses opposants, lors de la récente guerre contre Israël soutenue par les États-Unis.

Il convient de noter que, durant les décennies de modernisation de l’Iran soutenue par les États-Unis, les monarchies du Golfe étaient enchaînées à un ordre impérial parallèle, un système de souveraineté externalisée : leur sécurité extérieure était assurée, leur pétrole coulait à flot et leur obéissance était garantie. Tandis que le Shah se présentait comme le gendarme du Golfe, les monarchies pratiquaient la soumission par pragmatisme, normalisant la présence étrangère par une diplomatie douce et des réalignements pétrodollars. Dans le cadre de la stratégie américaine des « piliers jumeaux », l’Iran et l’Arabie saoudite étaient présentés comme les co-gardiens des intérêts occidentaux dans le Golfe, un duo qui a vu le Shah affirmer son leadership régional non seulement militairement, mais aussi par le biais de la diplomatie pétrolière de l’OPEP, façonnant les décisions de prix et de production que le Golfe allait initialement suivre. Mais lorsque la rupture révolutionnaire iranienne a rompu ce consensus, les monarchies du Golfe ont redoublé d’efforts pour se conformer, faisant de l’influence pétrolière une monnaie de préservation plutôt que de transformation. Ce qui a suivi n’était pas simplement un réétalonnage géopolitique, mais la fabrication lente et délibérée d’une grammaire sectaire, où la défiance chiite de l’Iran a été stratégiquement repensée comme une menace pour l’ordre régional sunnite, transformant une rupture politique en une crise sectaire, qui a offert aux alliances impériales une couverture pratique pour ce qui restait une stratégie de suppression et de contrôle.

Ce qui importe désormais n’est pas de mythifier l’Iran, mais de rétablir son contexte, de refuser l’amnésie qui réduit chaque confrontation à un affrontement de valeurs libérales plutôt qu’à une lutte pour l’histoire.

Avec l’avènement de la révolution, la nouvelle République islamique a réagi rapidement : elle a expulsé les conseillers américains, saisi l’ambassade américaine à Téhéran, coup symbolique porté au « Grand Satan », nationalisé les actifs étrangers restants, rompu les relations diplomatiques avec Israël et soutenu les mouvements de résistance dans toute la région dans le cadre d’une stratégie de défense nationale plus large, visant fondamentalement à contrer l’influence américaine. L’anti-impérialisme n’était plus un slogan marginal ; il était politique, juridique et exporté. Cette institutionnalisation du refus, ancrée autant dans la théologie que dans le souvenir des coups d’État et des concessions, était intolérable pour un ordre mondial fondé sur l’endiguement et la soumission. Les États-Unis, désormais privés de leur avant-poste le plus stable dans la région, ont réagi par l’encerclement. Des sanctions économiques ont rapidement suivi la rupture des liens, et le soutien de Washington à l’Irak de Saddam Hussein pendant la guerre dévastatrice de 1980-1988 a encore renforcé la perception de l’Iran selon laquelle les États-Unis étaient un adversaire actif, souvent perçu comme une « guerre imposée ». Sanctions, assassinats et diabolisation médiatique sont devenus les outils d’une longue stratégie d’endiguement. Dans ce contexte, la dernière guerre israélienne peut être interprétée comme la continuation de cette même logique : une guerre visant explicitement un changement de régime, comme l’illustrent les appels de personnalités comme Netanyahou exhortant le peuple iranien à « saisir l’occasion ». Ce renversement de l’État est cependant stratégiquement indissociable du démantèlement du récit historique et de la légitimité révolutionnaire qu’il revendique, ressuscitant ainsi l’illusion fabriquée du passé du Shah comme seule trajectoire acceptable pour l’Iran.
Les observateurs occidentaux, comme le souligne Behrooz Ghamari-Tabrizi dans Foucault en Iran, ont longtemps mal compris cette histoire, prisonniers d’un schisme binaire entre laïc et religieux, moderne et traditionnel. Cette interprétation erronée persiste. La fixation sur le pouvoir clérical occulte souvent la longue trajectoire du sentiment anti-impérialiste, la manière dont il a été récupéré, institutionnalisé et parfois trahi par l’État même qui prétend le porter.

Ce contexte n’appelle pas un nouveau récit de l’hypocrisie occidentale sur les « libertés individuelles », le « terrorisme » ou la « menace nucléaire » iranienne. Cette histoire est déjà bien exposée. L’ironie, pour qui veut bien la voir, est aveuglante. Ce qui compte désormais, ce n’est pas de mythifier l’Iran, mais de restituer le contexte, de refuser l’amnésie qui réduit chaque confrontation à un affrontement de valeurs libérales plutôt qu’à une lutte pour l’histoire, les conditions matérielles et la bataille inachevée pour la libération.

Il ne s’agit pas non plus d’un appel à idéaliser la République islamique. C’est un appel à l’historicisation ; à résister à la violence lissante des cycles médiatiques et à la stigmatisation de la géopolitique. Car lorsque la mémoire s’effondre sous le spectacle, nous perdons la capacité de nous situer au sein d’un Axe, un Axe porteur de mémoire, porteur de refus et porteur de libération.

L’Empire, semble-t-il, a toujours droit à une longue mémoire. Pour cela, ce type d’ancrage historique n’est pas une complaisance ; il est nécessaire.

Car sans mémoire, pas de direction.
Et sans direction, la libération n’est guère plus qu’un slogan.

Jana Maddah

Source : https://en.al-akhbar.com/news/against-imperial-memory–the–long-war–on-iran