J'ai actualise le vocabulaire. Au lieu de commerce sexuel, j'ai choisi relations sexuelle, au lieu de mariage, je parle d'union. Laure Lemaire.

Pourquoi se pencher sur ce texte d’Engels?

Il explique comment la famille et les liens de parenté se transforment en fonction de l’évolution de la société, qui change à son tour avec son système économique (production et échanges) et sa culture (religion, art, philosophie).

Grâce aux travaux de Morgan, il reprend depuis le début, les 5 grandes étapes de la construction de la famille moderne. Ce faisant, il donne des éléments d’explication sur 2 grands problèmes d’actualité:

1- une société égalitaire est-elle possible ?

2- la femme peut-elle être l’égale de l’homme ?

Résumé des situations dans l’espace et le temps

L’homme accompli voit le jour puis sort de la corne de l’Afrique pour s’éparpiller partout sur la planète.  Il a besoin de boire de l’eau, de manger un fois par jour et de dormir en paix. Il se déplace en groupes (l’homme ne peut pas survivre seul). Pour son plaisir et pour se reproduire, il pratique une sexualité sans entraves. Il domestique le feu qui lui vient de la foudre du tonnerre.

Puis, ces groupes informels se structurent un peu à partir des descendants d’un même couple qui prend des allures de dieux fondateurs, une déesse mère et un héros capable de vaincre les pires difficultés qui leur permettent d’être en vie. Tous ces descendants ont des relations sexuelles ensemble, mères- fils, père-filles, cousins, cousines. L’espérance de vie est de 35 ans jusqu’au néolithique (-10 000). C’est déjà un artiste.

L’Homme est toujours migrant et prédateur de la nature. Il commence à fabriquer ses outils (barques, silex taillé, récipients en jonc tressé). Mais seule la mère est identifié et a des droits et des devoirs sur les enfants qui héritent par elle.

Au moment d’une relative sédentarisation, les frères et soeurs n’ont plus le droit de s’unir ce qui améliore nettement la santé physique et mentale des descendants. Ils se fixent sur de grandes régions géographiques : la steppe eurasienne, les glaces, le long des fleuves en Afrique. Les ethnies aparaissent, identifiées par les scientifiques par leur langue commune et les traits physiques que le climat leur a donnés.

Ils se scindent en clan ou gens de 20, 50, maximum 100 personnes pour éviter l’extinction de la nourriture sur un même territoire. L’organisation en gens qui peuvent se regrouper en tribus, est un énorme progrès. Elles sont égalitaires et de filiation maternelle. La famille qui en découle est  composée de la mère et d’un père de passage, chargé de procurer la nourriture pour tous. Tous les membres ont des obligations et des droits très précis.

Avec l’élevage et l’agriculture, le clan se renforce grâce à ses richesses nouvelles. Mais elles posent la question de la propriété commune ou individuelle. La filiation maternelle est remise en cause car l’homme prend de l’importance dans les échanges commerciaux. La transmission des savoirs avec leurs outils, la propriété exige un héritage du père. Pour une plus grande production, l’esclavage est inventé. Une nouvelle famille en découle qu’on appelle monogamique mais c’est vite dit !

Bonne lecture.

Engels avec Morgan distingue la formation de la famille des systèmes de parenté :

« La famille, dit Morgan, est l’élément actif ; elle n’est jamais stationnaire, mais passe d’une forme inférieure a une forme plus civilisée, à mesure que la société se développe. Par contre, les systèmes de parenté sont passifs ; ce n’est qu’à de longs intervalles qu’ils enregistrent les progrès de la famille   et ils ne subissent de transformation radicale que lorsque la famille s’est radicalement transformée.»

Marx ajoute : Tandis qu’un type de famille continue de vivre, le système de parenté s’ossifie, persiste par la force de l’habitude, mais la nouvelle famille le dépasse. Avec certitude nous pouvons conclure, d’un système de parenté historiquement transmis, grâce à l’existence d’une forme de famille disparue.

Après de nombreuses études sur les animaux et même les singes anthropomorphes, on rejette tout parallèle entre les formes de famille animale et celles de l’homme primitif.

La tolérance réciproque entre mâles adultes, l’affranchissement de toute jalousie étaient les conditions premières pour la formation des groupes d’hommes et de femmes, vastes et durables.

Ils sont restés nomades longtemps pour s’installer partout sur la planète. Ces groupes pratiquent des relations sexuelles sans entraves. Les interdictions limitatives, en vigueur de nos jours, n’existaient pas. La barrière de la jalousie non plus ; elle s’est développée assez tard.

La notion d’inceste était absente, le frère et la sœur procréaient. De nos jours, [à la date d’écriture du livre d’Engels] l’inceste entre parents et enfants sont permis chez de nombreux peuples (les Kaviats du détroit de Behring, les Kadiaks de l’Alaska, les Tinnehs au centre de l’Amérique du Nord, les Indiens Chîppeways, les Coucous du Chili, les Caraïbes, les Karens d’Indochine), sans parler de ce que relatent les Grecs et Romains sur les Parthes, les Perses, les Scythes, les Huns.

La relation sexuelle « sans règles » n’est pas un pêle-mêle inextricable. Des unions temporaires constituent la majorité des cas. Les 2 sexes restant unis jusqu’à la naissance de la progéniture, pouvait exister sans être en contradiction avec l’absence de règles.

L’union par groupe est la forme la plus ancienne de la famille attestée dans l’Histoire. Des groupes entiers d’hommes et des groupes entiers de femmes se possèdent mutuellement et qui ne laisse pas de place à la jalousie. La forme exceptionnelle de la polyandrie est un défi à tous les sentiments de jalousie. Mais comme les formes d’unions par groupe s’accompagnent de conditions enchevêtrées, elles renvoient à des formes antérieures de « relations sexuelles sans entraves » soit le passage de l’animalité à l’humanité. De nos jours, on l’appelle la Horde.

Morgan, en reconstituant l’histoire de la famille, remonte jusqu’à la horde où chaque femme appartenait à chaque homme, et chaque homme à chaque femme. Bachofen en chercha les traces dans les traditions historiques et religieuses et il a trouvé une forme postérieure au stade social de rapports sexuels sans entraves, l’union par groupe. De nos jours, ce stade initial est nié. On veut épargner cette « honte » à l’humanité. Les pieux missionnaires, y voyaient des « abominations » .

Voici, d’après Morgan l’évolution de cette 1° famille, cet état premier de la relation sexuelle sans règles

1°étape de l’union par groupe : la famille du même sang.

Les groupes conjugaux se forment suivant les générations: les grands-pères avec les grand-mères; leurs enfants, les pères et les mères auront des enfants qui formeront un 3° cercle d’époux communs, et les arrière-petits-enfants, seront le 4° cercle.

Les frères et les sœurs, les cousins et les cousines sont tous maris et femmes les uns des autres.  La forme typique de cette famille serait la descendance d’un seul couple. Elle a disparu. Mais le système de parenté hawaïen, ayant encore cours en Polynésie, oblige à admettre son existence en exprimant des degrés de la parenté consanguine qui ne peuvent se créer que sous cette forme de famille.

A l’intérieur de chaque cercle, les membres ont des droits et des devoirs qui sont donc exclus entre ascendants et descendants de l’union. Avec l’ union par groupe, on ne peut savoir avec certitude qui est le père d’un enfant, mais on sait qui est sa mère. Bien qu’elle appelle tous les enfants de la famille ses enfants, et qu’elle ait envers eux des devoirs maternels, elle distingue pourtant ses propres enfants parmi les autres. Tant qu’existe l’ union par groupe, seule la filiation féminine est  reconnue; il  en résulte les rapports d’héritage désignés par la filiation maternelle.

Vu de près (encore en Australie), l’union par groupe ou en bloc d’ une classe d’hommes avec une classe de femmes ne semble pas aussi abominable que se le représente l’imagination les « bien-pensants ». L’observateur superficiel n’y voit qu’un mariage conjugal aux liens lâches, une polygamie, accompagnée d’infidélité occasionnelle. Fison et Howitt découvrent la pratique suivante qui semble plutôt familière à l’Européen moyen :

Un étranger trouve, d’un campement à l’autre, d’une tribu à l’autre, ou bien à des milliers de km de son pays natal, parmi des gens dont la langue lui est incompréhensible, des femmes qui font ses volontés, sans résistance et sans malice, c’est-à-dire qu’il cède l’une d’entre elles, à son hôte pour la nuit. Là où l’Européen voit immoralité, règne une loi régulatrice, la loi des classes d’âge ou générations soigneusement observée.  Les femmes appartenant à la classe conjugale de l’étranger, sont aussi ses épouses nées ; la loi qui les destine l’un à l’autre, interdit sous peine d’opprobre, toutes relations en dehors des 2 classes conjugales. Même là où se pratique le rapt des femmes, le mariage par classes entières semble être la forme qui correspond à l’état social de l’homme migrant tandis que la famille punaluenne présuppose des établissements fixes de communauté.

2. La famille punaluenne.

Avec la famille punaluenne, constituée du groupe typique, soit une série de sœurs germaines avec leurs enfants et leurs frères utérins ou plus éloignés du coté maternel (qui ne sont pas leurs maris), on a  exactement le cercle des personnes qui vont apparaître comme membres d’une gens, dans sa forme primitive. Les sœurs ont toutes pour aïeule, une mère commune et les descendantes féminines sont sœurs de génération en génération. Mais les maris de ces sœurs ne peuvent descendre de cette même aïeule; ils n’appartiennent donc pas au groupe du même sang de la gens; mais leurs enfants appartiennent à ce groupe, puisque la filiation du côté maternel est certaine.

Si le 1° progrès consista à exclure les parents et les enfants de la relation sexuelle entre eux, le 2° progrès fut l’exclusion des frères et des sœurs. Étant donné l’égalité d’âge des intéressés, ce progrès était plus difficile. Il s’accomplit en commençant par l’exclusion des rapports sexuels entre frères et sœurs utérins (côté maternel) ; elle devint la règle (exceptions à Hawaï), pour finir par interdire l’union entre frères et sœurs collatéraux, soit entre enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants de frères et sœurs. Avec ce 2° progrès, le groupe s’est  transformé en gens, un cercle fixe du même sang en ligne féminine, qui n’a pas le droit de se marier entre eux; ce cercle, par d’autres institutions communes sociales et religieuses, se consolide et se différencie des autres gens de la même tribu. Mais si la gens se développe d’une manière nécessaire et naturelle à partir de la famille punaluenne, on  considére certain que cette forme de famille a existé antérieurement chez tous les peuples où les institutions gentilices sont incontestables, soit presque tous les peuples.

D’après Morgan, ce progrès constitue « une excellente illustration de la manière dont agit le principe de la sélection naturelle». Incontestablement, les tribus dans lesquelles l’union consanguine fut limitée, se développent plus vite. La nouvelle institution qui en découle, dépasse de beaucoup le but initial de la gens (clan), qui constitue la base du régime social de la plupart des peuples primitifs de la Terre,  et qui permet  en Grèce comme à Rome, de passer à la « civilisation ».

Chaque famille primitive devait se scinder après quelques générations afin d’éviter la pénurie de ressources naturelles. L’économie domestique exigeait une étendue maxima de la communauté familiale, assez bien déterminée dans chaque localité. La création de nouvelles communautés domestiques ont été facilitées. Des séries de sœurs en devinrent le noyau, leurs frères utérins, le noyau d’autres. C’est ainsi que naquit la famille que Morgan appelle punaluenne. D’après la coutume hawaïenne, des sœurs utérines ou cousines étaient les femmes communes de leurs maris communs, à l’exclusion de leurs propres frères ; entre eux, ces hommes ne s’appelaient plus frères mais Punalua soit compagnon intime et associé. De même, des frères utérins possédaient en union commune, des femmes qui n’étaient pas leurs sœurs, et qui se nommaient entre elles Punalua. Le trait essentiel était la communauté réciproque des hommes et des femmes à l’intérieur d’une cercle familial, sans les frères des femmes,  et sans les sœurs des hommes. Ces nouvelles gens sont guidées par un fils d’une mère qui deviendra son chef et d’un autre fils qui fera office de chamane. Ces clans pratiquent un nomadisme réfléchi, suivant les troupeaux pour trouver les points d’ eau. Ils se retrouvent  régulièrement dans certains lieux peut-être sacrés.

3. La famille appariée.

C’est une forme d’union par couple, pour un temps plus ou moins long, qui existe déjà; l’homme avait, parmi toutes ses femmes, une femme « principale », et il était son mari « principal », parmi d’autres. Mais ces unions coutumières devaient s’affermir avec  le développement de la gens. Un homme vit avec une femme, mais la polygamie (qui coûte cher) et l’infidélité occasionnelle restent le droit des hommes. La stricte fidélité est exigée des femmes pour la durée de la vie commune, et l’adultère est cruellement puni. Mais le lien conjugal est facilement dénoué de part et d’autre; comme par le passé, les enfants appartiennent à la mère seule. Avec cette exclusion de proches toujours plus poussée, la sélection naturelle continue d’agir. Pour Morgan: « Les mariages entre gentes non consanguines engendrèrent une race plus vigoureuse, tant au point de vue physique que mental; 2 tribus en voie de progrès s’unissaient et les crânes et cerveaux s’élargissaient naturellement, jusqu’à pouvoir contenir les facultés des 2 tribus.» Par l’exclusion des parents proches, puis éloignes et par alliance, il ne reste que le couple, uni provisoirement par des liens encore lâches. L’amour sexuel individuel a peu de chose à voir avec cette union. Avant, les hommes ne manquaient pas de femmes; là, elles devinrent rares et recherchées. C’est pourquoi, le rapt et l’achat des femmes commencent.

Chez les Indiens d’Amérique (au même degré de développement), la conclusion du mariage n’est pas l’affaire des intéressés, qui ne sont pas consultés, mais celle de leurs mères. 2 êtres inconnus l’un à l’autre, sont fiancés et n’apprennent le marché conclu qu’à l’approche du mariage. Avant les noces, le fiancé fait des cadeaux considérés comme le prix d’achat de la jeune fille, aux parents maternels de la fiancée (pas à son père). Le mariage peut être dissous au gré des 2 conjoints. Mais chez les Iroquois, s’est formée une opinion publique hostile à ces séparations ; en cas de désaccords, les parents gentilices des 2 parties essaient de l’éviter; si leur intervention échoue,la séparation s’effectue; les enfants restent à la femme et chacun des conjoints est libre de se remarier.

Avec le rapt des femmes, la future union conjugal se manifeste, sous la forme du mariage apparié: quand le jeune homme, avec l’aide de ses amis, a enlevé la jeune fille par force ou par séduction, ses amis la possèdent tous à tour de rôle, mais elle est considérée comme l’épouse de celui qui a provoqué l’enlèvement. Si la femme enlevée s’enfuit et qu’elle est capturée par un autre, elle devient son épouse et le 1° perd ses prérogatives.

La famille appariée, trop faible et trop instable ne dissout pas l’économie domestique commune du clan. La prédominance des femmes dans la maison, leur reconnaissance exclusive de la mère, montrent la très haute estime que les hommes leur portent. Chez tous les peuples, la femme est libre et fort considérée. Elle l’est encore au stade du mariage apparié, témoigne Arthur Wright missionnaire chez les Iroquois Senecas :

« En ce qui concerne leurs familles, à l’époque où elles habitaient encore les anciennes longues maisons (économies domestiques communes à plusieurs familles), il y régnait toujours un clan (une gens), quand les femmes prenaient leurs maris dans les autres clans. Ordinairement, la partie féminine gouvernait la maison: les provisions étaient communes ; mais malheur au pauvre mari ou au pauvre amant, trop paresseux ou trop maladroit pour apporter sa part à l’approvisionnement commun. Quel que fût le nombre de ses enfants ou quelle que fût sa propriété personnelle dans la maison, il pouvait à chaque instant s’attendre à recevoir l’ordre de faire son paquet et de décamper. Et il ne fallait pas qu’il tentât de résister à cet ordre ; la maison lui était rendue intenable, il ne lui restait plus qu’à retourner dans son propre clan, ou encore, ce qui arrivait le plus souvent, à rechercher un nouveau mariage dans un autre clan. Les femmes étaient la grande puissance dans les clans (gentes). A l’occasion, elles n’hésitaient pas à destituer un chef et à le dégrader au rang de simple guerrier». Les récits des missionnaires sur le travail excessif qui incombe aux femmes ne contredisent pas ce qui précède. Elles sont l’objet de considération véritable en travaillant dur.

De la disparition de l’union en bloc, il reste des vestiges. Dans 40 tribus nord-américaines, l’homme qui épouse une sœur aînée a le droit de prendre pour femmes toutes ses sœurs en âge. Et Bancroft relate qu’il y a certaines solennités où plusieurs « tribus» se réunissent pour pratiquer des relations sexuelles sans entraves (en Australie encore); les anciens, les chefs et les prêtres sorciers profitent de la communauté des femmes et usent de la plupart  en échange, ils doivent, lors de fêtes, les laisser s’ébattre avec les jeunes hommes.

Morgan, adopté par la tribu iroquoise des Senecas, trouva en vigueur un système de parenté qui était en contradiction avec leurs rapports de famille réels. Y régnait une union conjugal, facilement dissoluble de part et d’autre, la famille appariée . La descendance du couple était reconnue par tous ; il n’ y avait pas de doute sur qui désignait les titres de père, mère, fils, fille, frère, sœur. Mais l’Iroquois n’appelle pas seulement du nom de fils et de filles ses propres enfants, mais aussi ceux de ses frères qui le nomment père. Par contre, il appelle « neveux » et « nièces » les enfants de ses sœurs qui l’appellent oncle. Inversement, l’Iroquoise appelle ses enfants, et ceux de ses sœurs, « fils et filles », qui l’appellent mère. Par contre, elle appelle « neveux » et « nièces » les enfants de ses frères qui l’appelle tante. Les enfants de frères se nomment entre eux « frères » et « sœurs », par contre, les enfants d’une femme et ceux de son frère s’appellent  « cousins » et « cousines ».

Ce ne sont pas des noms vides de sens, mais les expressions d’idées régnantes sur la proximité et l’éloignement, l’égalité et l’inégalité de la parenté du même sang ; et ces conceptions servent de base à un système de parenté élaboré, capable d’exprimer plusieurs centaines de rapports de parenté différents pour un seul individu. Ce système en vigueur chez tous les Indiens d’Amérique, règne aussi chez les aborigènes de l’Inde, les tribus dravidiennes du Dekkan et celles des Gauras de l’Hindoustan. Les noms de parenté concordent de nos jours, pour plus de 200 rapports de parenté différents, chez les Tamouls en Inde et les Iroquois Senecas de l’État de New York. Et chez tous, les rapports de parenté de la forme de famille en vigueur sont en contradiction avec le système de parenté.

Comment expliquer cela? La parenté joue un rôle décisif dans le régime social chez tous les peuples primitifs, et ne peut être éliminer. Les dénominations de père, enfant, frère, sœur ne sont pas de simples titres honorifiques, mais entraînent des obligations mutuelles très précises, très sérieuses, dont l’ensemble forme une part essentielle de l’organisation sociale de ces peuples.

La famille

La famille punaluenne fournissait l’explication complète du système de parenté; elle constituait le point de départ d’où dérivait la gens à droit maternel. Nos connaissances sur le mariage par groupe étaient très restreintes en 1871. Mais depuis, d’autres formes du mariage par groupe sont connues ; la famille punaluenne en est la forme la plus élevée à partir de laquelle s’explique le passage à une forme supérieure.

Le mariage par groupe ou l’union conjugale en bloc d’une classe d’hommes répandue sur tout le continent, avec une classe de femmes. Vu de près (encore en Australie), il ne semble pas aussi abominable que se le représente l’imagination des « bien-pensants ». L’observateur superficiel n’y voit qu’un mariage conjugal aux liens lâches, et en certains endroits, une polygamie, accompagnée d’infidélité occasionnelle. Fison et Howitt découvrent, dans ces conditions matrimoniales, dont la pratique semblerait plutôt familière à l’Européen moyen, la loi régulatrice selon laquelle un étranger trouve, à des 1000ers de km de son pays natal, parmi des gens dont la langue lui est incompréhensible, ou bien souvent d’un campement à l’autre, d’une tribu à l’autre, des femmes qui font ses volontés, sans résistance et sans malice, c’est-à-dire qu’il cède l’une d’entre elles, à son hôte pour la nuit. Là où l’Européen voit immoralité, règne une loi rigoureuse. Les femmes appartiennent à la classe conjugale de l’étranger, sont aussi ses épouses nées ; cette loi qui les destine l’un à l’autre, interdit sous peine d’opprobre, toutes relations en dehors des 2 classes conjugales qui s’appartiennent. Même là où se pratique le rapt des femmes, en maints endroits, la loi des classes est soigneusement observée. Le mariage par classes entières semble être la forme qui correspond à l’état social de l’homme migrant tandis que la famille punaluenne présuppose des établissements fixes de communauté.

3. La famille appariée, une forme d’union par couple, pour un temps plus ou moins long, existe déjà ; l’homme avait, parmi toutes ses femmes, une femme « principale », et il était son mari « principal », parmi d’autres. Mais ces unions coutumières devaient s’affermir avec le développement de la gens, d’autant que les classes de « frères » et de « sœurs » entre lesquelles le mariage était désormais impossible, devenaient plus nombreuses.  L’empêchement d’un tel mariage par la gens impulsa l’installation de la famille appariée. Un homme vit avec une femme, mais la polygamie (qui coûte cher) et l’infidélité occasionnelle restent le droit des hommes. La stricte fidélité est exigée des femmes pour la durée de la vie commune, et l’adultère est cruellement puni. Mais le lien conjugal est facilement dénoué de part et d’autre ; comme par le passé, les enfants appartiennent à la mère seule.

Avec cette exclusion toujours plus poussée, la sélection naturelle continue d’agir. Pour Morgan : « Les mariages entre gentes non consanguines engendrèrent une race plus vigoureuse, tant au point de vue physique que mental ; 2 tribus en voie de progrès s’unissaient et les nouveaux crânes et cerveaux s’élargissaient naturellement, jusqu’à pouvoir contenir les facultés des 2 tribus. »

Par l’exclusion des parents proches, puis plus éloignes, et enfin par alliance, tout de mariage par groupe devient impossible ; il ne reste que le couple, uni provisoirement par des liens encore lâches. L’amour sexuel individuel a peu de chose à voir avec le mariage conjugal. Dans les formes antérieures de la famille, les hommes ne risquaient pas de manquer de femmes ; là, elles devinrent rares et recherchées. C’est pourquoi, le rapt et l’achat des femmes commencent.

Chez les Indiens d’Amérique

Chez les Indiens d’Amérique (au même degré de développement), la conclusion du mariage n’est pas l’affaire des intéressés, qui ne sont pas consultés, mais celle de leurs mères. 2 êtres inconnus l’un à l’autre, sont fiancés et n’apprennent le marché conclu qu’à l’approche du mariage. Avant les noces, le fiancé fait aux parents maternels de la fiancée (pas à son père), des cadeaux considérés comme le prix d’achat de la jeune fille. Le mariage peut être dissous au gré des 2 conjoints. Mais chez les Iroquois, s’est formée une opinion publique hostile à ces séparations ; en cas de désaccords, les parents gentilices des 2 parties essaient de l’éviter ; si leur intervention échoue, la séparation s’effectue ; les enfants restent à la femme et chacun des conjoints est libre de se remarier.

Avec le rapt des femmes, le futur mariage conjugal se manifeste, sous la forme du mariage apparié : quand le jeune homme, avec l’aide de ses amis, a enlevé la jeune fille par force ou par séduction, ses amis la possèdent tous à tour de rôle, mais elle est considérée comme l’épouse de celui qui a provoqué l’enlèvement. Si la femme enlevée s’enfuit de chez son mari et qu’elle est capturée par un autre, elle devient son épouse et le 1° perd ses prérogatives. A côté et au sein du vieux mariage par groupe, se forment des exclusivités, des accouplements pour un temps, et la polygamie s’y juxtapose.

La famille appariée, trop faible et trop instable ne dissout pas l’économie domestique commune du clan. Mais la prédominance des femmes dans la maison, leur reconnaissance exclusive de la mère, montrent la très haute estime que les hommes leur portent. C’est une des idées les plus absurdes qui nous aient été transmises par les féministes du XXI° siècle, celle selon laquelle la femme, à l’origine de la société, a été l’esclave de l’homme. Chez tous les peuples, la femme est libre et fort considérée. Ce qu’elle est encore au stade du mariage apparié, comme en témoigne Arthur Wright qui fut missionnaire chez les Iroquois Senecas :

« En ce qui concerne leurs familles, à l’époque où elles habitaient encore les anciennes longues maisons (économies domestiques communes à plusieurs familles), il y régnait toujours un clan (une gens), quand les femmes prenaient leurs maris dans les autres clans. Ordinairement, la partie féminine gouvernait la maison : les provisions étaient communes ; mais malheur au pauvre mari ou au pauvre amant, trop paresseux ou trop maladroit pour apporter sa part à l’approvisionnement commun. Quel que fût le nombre de ses enfants ou quelle que fût sa propriété personnelle dans la maison, il pouvait à chaque instant s’attendre à recevoir l’ordre de faire son paquet et de décamper. Et il ne fallait pas qu’il tentât de résister à cet ordre ; la maison lui était rendue intenable, il ne lui restait plus qu’à retourner dans son propre clan, ou encore, ce qui arrivait le plus souvent, à rechercher un nouveau mariage dans un autre clan. Les femmes étaient la grande puissance dans les clans (gentes). A l’occasion, elles n’hésitaient pas à destituer un chef et à le dégrader au rang de simple guerrier ». Les récits des missionnaires sur le travail excessif qui incombe aux femmes ne contredisent pas ce qui précède. Elles sont l’objet de considération véritable en travaillant dur.

La disparition totale du mariage par groupe ne parait pas vraisemblable. Dans 40 tribus nord-américaines, l’homme qui épouse une sœur aînée a le droit de prendre pour femmes toutes ses sœurs en l’âge soit le vestige de la communauté des hommes pour toute la série des sœurs. Et Bancroft relate qu’il y a certaines solennités où plusieurs « tribus » se réunissent pour pratiquer des relations sexuelles sans entraves (en Australie encore) ; il arrive que les anciens, les chefs et les prêtres sorciers profitent de la communauté des femmes et en monopolisent la plupart ; mais en échange, ils doivent, lors de fêtes, laisser leurs femmes s’ébattre avec les jeunes hommes.

La 4° grande découverte de Bachofen

La 4° grande découverte de Bachofen, est une autre forme répandue de transition du mariage par groupe au mariage apparié. Il s’agit d’une pénitence pour la violation des antiques commandements des dieux : la femme achète son droit à la chasteté en se rachetant de l’antique communauté des hommes et conquiert le droit de ne se donner qu’à un seul. Cette pénitence consiste en une prostitution limitée : les femmes babyloniennes devaient, une fois l’an, se racheter dans le temple de Mylitta ; d’autres peuples d’Asie mineure envoyaient, des années entières, leurs filles au temple d’Anaïtis, où elles devaient pratiquer l’amour avec leurs favoris avant le mariage ; des coutumes analogues, parées de religion, sont communes aux peuples de la Méditerranée au Gange.

Ce sacrifice expiatoire devient plus léger avec temps, remarque Bachofen : « L’offrande renouvelée chaque année cède la place à l’offrande unique ; à l’hétaïrisme des matrones, succède celui des jeunes filles ; à sa pratique durant le mariage, succède sa pratique avant au don fait à tous, succède le don à des personnes déterminées. »

Chez d’autres peuples, point de camouflage religieux : les Thraces, les Celtes. De nos jours, chez des aborigènes de l’Inde, des Malais, des insulaires de l’Océanie et des Indiens, les filles jouissent jusqu’au mariage, d’une grande liberté sexuelle. Agassiz relate qu’ayant fait la connaissance de la fille de la maison, dans une riche famille d’origine indienne, il s’enquit du père, convaincu que ce devait être le mari de la mère, lequel, en sa qualité d’officier, prenait part à la guerre contre le Paraguay ; mais la mère répondit en souriant :  » elle n’a pas de père, c’est une enfant du hasard ». « Des femmes indiennes ou de sang mêlé parlent constamment de cette façon, sans honte ni reproche, de leurs enfants illégitimes. Les enfants ne connaissent que leur mère, car c’est à elle qu’incombent tout le souci et toute la responsabilité. Ils ne savent rien de leur père et   jamais la femme ou ses enfants ne peut avoir des droits sur lui. »

Chez d’autres peuples encore, les amis et les parents du fiancé, exercent pendant la noce même, leur droit traditionnel sur la fiancée et le tour du fiancé ne vient qu’en dernier (aux Baléares et chez les Augiles africains dans l’antiquité, puis chez les Bareas d’Abyssinie). Ailleurs encore, un personnage officiel, chef de la tribu ou de la gens, cacique, chaman, prêtre, prince, représente la collectivité et exerce sur la fiancée le droit de 1° nuit (vestige du mariage par groupe, chez les habitants de l’Alaska, chez les Tahus du nord du Mexique) ; il a existé au Moyen Âge (droit de cuissage) dans les pays d’origine celtique, l’Aragon qui pratique le servage, où il est sorti du mariage par groupe.

En Castille, où le paysan n’a jamais été serf : « Nous déclarons que lesdits seigneurs (seniors, barons) ne peuvent pas passer la 1° nuit avec la femme qu’épouse un paysan, qu’ils ne peuvent, en signe de suzeraineté, enjamber pendant la nuit de noces, la femme dans le lit, après qu’elle s’y sera couchée ; lesdits seigneurs ne peuvent pas davantage, avec ou sans paiement, se servir de la fille ou du fils du paysan contre le gré de ceux-ci. »

Bachofen a raison lorsqu’il affirme que le passage de « l’accouplement dévergondé » au mariage conjugal fut l’œuvre des femmes. A mesure que la nouvelle économie s’installait, sapant l’économie commune, que la population se densifiait, les relations sexuelles perdaient leur naïveté pour devenir humiliantes et oppressives. Les femmes en venaient à souhaiter des droits : à la chasteté, au mariage temporaire ou durable avec un seul homme Après que les femmes eurent provoqué le passage au mariage apparié, les hommes purent introduire la stricte monogamie mais pour les femmes seulement.

La famille appariée se constitua au stade primitif supérieur ; le vieux mariage par groupe subsista et la monogamie s’installa dans la « civilisation », grâce à des forces motrices qui entrèrent en jeu dans le Vieux Monde.

La domestication et l’élevage des animaux en troupeaux avaient développé une source de richesse insoupçonnée jusque-là et créé des rapports sociaux nouveaux. Avant, la richesse consistait en : la « maison », les vêtements, des bijoux et surtout les outils nécessaires à l’acquisition et à la préparation de la nourriture (barque, armes, ustensiles de ménage). La nourriture était une préoccupation de chaque jour. Désormais, les peuples pasteurs y pourvoyaient : les Indo-européens dans le Pendjab et la vallée du Gange, dans les steppes abondamment arrosées par l’Oxus et de l’Iaxarte, les Sémites, sur les rives de l’Euphrate et du Tigre. Avec leurs troupeaux d’ânes, de bœufs, de moutons, de chèvres et de porcs, puis de chevaux et de chameaux, ils avaient acquis une propriété qui demandait une surveillance attentive et les soins pour la reproduction. Outre leurs capacités au transport et au trait, ils fournissaient une nourriture abondante en lait et en viande. La cueillette, la pêche et la chasse passèrent à l’arrière-plan.

A qui appartenait cette richesse nouvelle ? A l’origine, sans aucun doute à la gens.  Il est difficile de dire si le patriarche Abraham est propriétaire de ses troupeaux comme chef d’une communauté familiale (au même titre que les produits de l’art primitif : ustensiles de métal, articles de luxe, et que le bétail humain : les esclaves), ou en vertu de sa qualité de chef héréditaire d’une gens. 

L’esclavage a été inventé au même moment. Avant, les guerres étaient rares et les ennemis vaincus étaient tués ou bien adoptés comme frères dans la tribu des vainqueurs ; on épousait les femmes, ou bien on les adoptait, elles aussi, avec leurs enfants survivants.   La force de travail de l’esclave était inutile et coûteuse mais l’élevage, le travail des métaux, l’agriculture et le tissage, changent la donne. Les femmes, faciles autrefois à se procurer, étaient désormais achetées comme la force de travail des esclaves, surtout par les propriétés familiales. La famille ne se multipliait pas aussi vite que le bétail donc on utilisait le prisonnier de guerre qui, pouvait faire souche tout comme le bétail lui-même.

Une fois ces grandes richesses toujours croissantes, passées à la propriété privée des familles, elles portèrent un coup très rude à la société basée sur le mariage apparié et sur la gens de droit maternel. D’après la division du travail ancestrale, il incombe à l’homme de procurer la nourriture et les instruments de travail nécessaires. Le mariage apparié introduit un élément nouveau : à côté de la vraie mère, il avait un père, attesté; en cas de séparation, la femme gardait les objets de ménage tandis qu’il emportait ses outils.  L’homme était donc propriétaire de la source d’alimentation.

La famille monogamique

4. La famille monogamique. Elle naît de la famille appariée. La monogamie fut la 1° forme de famille basée sur des conditions économiques à savoir la victoire de la propriété privée sur la propriété commune primitive et spontanée.  Elle est fondée sur la domination de l’homme, avec le but exprès de procréer des enfants d’une paternité incontestée, exigée car ils entreront en possession de la fortune paternelle, en qualité d’héritiers directs. Elle est très solide car le mari peut seul dénouer le lien et répudier son épouse. Le droit d’infidélité conjugale pour les hommes reste garanti par la coutume (le Code Napoléon); par contre, si la femme veut restaurer l’antique pratique sexuelle, elle est punie très sévèrement.

La nouvelle forme de famille apparaît chez les Grecs. Comme l’a noté Marx, le rôle des déesses dans la mythologie figure une époque très ancienne, où les femmes avaient une situation libre et étaient estimée. A « l’époque héroïque » (-1200), elles sont déjà avilies par la prédominance de l’homme et la concurrence des esclaves. Dans l’Odyssée, Télémaque tance sa mère et lui impose le silence. Dans Homère, les jeunes femmes capturées sont livrées au bon caprice sensuel des vainqueurs; chacun à leur tour, dans l’ordre hiérarchique, les chefs choisissent les plus belles; toute l’Iliade gravite autour d’une querelle entre Achille et Agamemnon, à propos d’une de ces esclaves (Cassandre); les fils nés de ces esclaves reçoivent une petite part de l’héritage paternel et sont considérés comme des hommes libres.  La femme légitime doit observer la chasteté et la fidélité conjugale. Dejà, elle n’est pour l’homme que la mère de ses héritiers, la gouvernante suprême de la maison et la surveillante des  belles et jeunes esclaves dont  il  fait a son gré, ses concubines.

Il convient de distinguer entre Doriens et Ioniens. Chez les Doriens de Sparte,  règne le mariage apparié, modifié selon les idées spartiates sur l’État, et qui présente des réminiscences de l’union par groupe. Les mariages sans enfant sont dissous; le roi Anaxandridas (vers -650 ) adjoignit une 2° femme à son épouse stérile et entretint 2 ménages;  le roi Ariston, ayant 2 femmes stériles, en prit une 3°, et répudia l’une des deux 1°.  Plusieurs frères pouvaient avoir une femme commune; l’ami, à qui la femme plaisait davantage, pouvait la partager; on jugeait convenable de mettre sa femme à la disposition d’un vigoureux «étalon»  même s’il n’était pas citoyen. L’adultère n’existait pas. D’autre part, l’esclavage domestique était inconnu à Sparte. Les serfs ilotes logeaient à part, dans les domaines; la tentation de s’en prendre à leurs femmes était donc moindre. Les femmes spartiates et l’élite des hétaïres athéniennes sont les seules femmes grecques dont les Anciens parlent avec respect et dont ils prennent la peine de consigner les propos.

Les Germains sont d’accord avec les Spartiate

Les Germains sont d’accord avec les Spartiates chez qui le mariage apparié n’avait pas non plus complètement disparu, en raison de leur dénuement. Tacite mentionne 3 circonstances : d’abord, bien que le mariage fût tenu pour sacré  « ils se contentent d’une seule épouse ; les femmes vivent ceintes de leur chasteté » , la polygamie était en vigueur pour les grands et les chefs de tribu (situation analogue à celle des Américains).  Ensuite, le passage du droit maternel au droit paternel devait être très récent, car le frère de la mère (le plus proche selon le droit maternel) comptait plus que le père (comme les Indiens américains). Enfin, les femmes étaient fort considérées et avaient de l’influence sur les affaires publiques. La nouvelle monogamie se constitua sur les ruines du monde romain où les peuples étaient brassés. Avec les Germains,  la suprématie masculine revêtit de formes plus douces. Pour la 1° fois,  à partir de la monogamie, le plus grand progrès moral dont nous lui soyons redevables, a été créée: l’amour individuel moderne entre les 2 sexes, auparavant inconnu dans le monde. Les Germains  greffèrent sur la monogamie, la position de la femme de l’ancien régime familial. Dans leurs migrations vers le Sud-Est, chez les nomades des steppes qui bordent la mer Noire, ils s’étaient profondément dépravés ; ils avaient pris les prouesses équestres de ces peuples,  mais aussi leurs vices contre nature (rapportés par Ammien pour les Taïfals et Procope pour les Hérules).

Chez les Ioniens d’Athènes. La loi (l’état) imposait le mariage

Il en va autrement chez les Ioniens d’Athènes. La loi (l’état) imposait le mariage et l’accomplissement du minimum des devoirs conjugaux. Ce mariage était un fardeau, un devoir envers les dieux, l’État et leurs propres ancêtres. Les jeunes filles apprenaient à filer, tisser et coudre, un peu à lire et à écrire. Elles étaient cloîtrées et ne fréquentaient que d’autres femmes. Le gynécée  où elles se retiraient lors de visites masculines, était une partie distincte de la maison, à l’étage supérieur ou donnant sur le derrière. Les hommes, surtout les étrangers, n’y avaient pas accès. Elles ne sortaient pas sans être accompagnées d’une esclave qui les surveillait aussi à la maison; Aristophane parle des molosses qui servaient à effrayer les amants, et dans les villes asiatiques, on fabriquait des eunuques à Chio pour en faire le commerce, au temps d’Hérodote. A part le soin de procréer des enfants, elle n’était que la servante principale. La femme était exclue des exercices gymniques, des débats publics . De plus, l’homme avait des femmes esclaves à sa disposition et, à l’apogée d’Athènes, une prostitution fort étendue et favorisée par l’État. L’esprit et l’éducation du goût artistique, dominaient chez les Athéniennes comme le caractère pour les spartiates. La famille athénienne devint le  modèle sur lequel tous les Grecs (continent et colonies)  fondèrent leurs rapports domestiques. Malgré la séquestration et la surveillance, les Grecques trouvaient l’occasion de duper leurs maris. Ceux-ci, qui auraient rougi de montrer de l’amour pour leurs femmes, s’amusaient à toutes sortes d’intrigues amoureuses avec les prostituées; ils se livraient à la pédérastie. Beaucoup avaient un amant attitré (Hachille et Patrocle) et la pédophilie était de mise entre maîtres et élèves (Socrate).

Chez les Romains, futurs conquérants du monde, la femme était plus libre et jouissait d’une plus grande considération. Le Romain croyait la fidélité conjugale garantie par son droit de vie et de mort sur son épouse qui pouvait, comme lui, rompre le mariage.

L’hétaïrisme, une pénitence pour la violation des antiques commandements des dieux

L’hétaïrisme, une pénitence pour la violation des antiques commandements des dieux. (idée de péché originel). 4° grande découverte de Bachofen, la femme achète son droit à la chasteté en se rachetant de l’antique communauté des hommes et conquiert le droit de ne se donner qu’à un seul. Pour devenir femme, il fallait d’abord se faire hétaïre, soit prostituée dans les temples. Cette pénitence consiste en une prostitution limitée: les femmes babyloniennes devaient, une fois l’an, se racheter dans le temple de Mylitta ; d’autres peuples d’Asie mineure envoyaient leurs filles au temple d’Anaïtis, où elles devaient pratiquer l’amour avec leurs favoris avant le mariage; des coutumes analogues, parées de religion, sont communes aux peuples, de la Méditerranée au Gange. Ce sacrifice expiatoire devient plus léger avec temps, remarque  Bachofen: «L’offrande renouvelée chaque année cède la place à l’offrande unique; à la prostitution des riches matrones, succède celui des jeunes filles; à sa pratique durant le mariage, succède sa pratique avant, au don fait à tous, succède le don à des personnes déterminées.» A l’origine, l’argent était versé au trésor du temple. Les hiérodules d’Anaïtis en Arménie, d’Aphrodite à Corinthe, comme les danseuses sacrées attachées aux temples de l’Inde (les bayadères) furent les 1° prostituées. Cet abandon de leur corps, par lequel les femmes s’acquéraient le droit à la chasteté, un devoir pour toutes, fut plus tard exercé par les prêtresses seules. Chez d’autres peuples, l’hétaïrisme dérive de la liberté sexuelle accordée aux filles avant le mariage (vestige de l’union par groupe). Dés qu’apparaît l’inégalité des biens matériels, le « salariat » apparaît à côté du travail servile, et comme son corrélatif nécessaire, la prostitution professionnelle des femmes libres à côté de l’ obligation d’obéïr de l’ esclave. L ‘hétaïrisme est une institution sociale qui maintient l’antique liberté sexuelle (en faveur des hommes).

Chez les Thraces, et les Celtes,

Chez les Thraces, et les Celtes, pas de camouflage religieux et de nos jours, chez des aborigènes de l’Inde, des  Malais, des insulaires de l’Océanie et des Indiens, les filles jouissent jusqu’au mariage, d’une grande liberté sexuelle. Agassiz relate qu’ayant fait la connaissance de la fille de la maison, dans une riche famille d’origine indienne, il s’enquit du père; la mère répondit:  » elle n’a pas de père, c’est une enfant du hasard ». Il explique: « Les femmes parlent sans honte ni reproche, de leurs enfants illégitimes. Les enfants ne connaissent que leur mère à qui incombent  toute la responsabilité. Ils ne savent rien de leur père et jamais la femme ou ses enfants ne peut avoir des droits sur lui». Chez d’autres peuples encore, les amis et les parents du fiancé, exercent pendant la noce même, leur droit traditionnel sur la fiancée et le tour du fiancé ne vient qu’en dernier (aux Baléares et chez les Augiles africains, puis chez les Bareas d’Abyssinie). Ailleurs encore, un personnage officiel, chef de la tribu ou de la gens, cacique, chaman, prêtre, prince, représente la collectivité et exerce sur la fiancée le droit de 1° nuit (les habitants de l’Alaska, chez les Tahus du nord du Mexique); il a existé au Moyen Âge (droit de cuissage) dans les pays d’origine celtique, l’Aragon qui pratique le servage. En Castille, où le paysan n’a jamais été serf: « Nous déclarons que lesdits seigneurs (senyors, barons) ne peuvent pas passer la 1° nuit avec la femme qu’épouse un paysan, qu’ils ne peuvent, en signe de suzeraineté, enjamber pendant la nuit de noces, la femme dans le lit, après qu’elle s’y sera couchée ; lesdits seigneurs ne peuvent pas davantage, avec ou sans paiement, se servir de la fille ou du fils du paysan contre le gré de ceux-ci. »

Ainsi, l’héritage à la « civilisation » que cette union a légué, est à double face, contradictoire. Le mariage conjugal apparaît comme l’assujettissement d’un sexe par l’autre. La 1° opposition de classe de l’histoire coïncide avec l’antagonisme entre l’homme et la femme dans le mariage conjugal, et la 1° oppression de classe, celle du sexe féminin par le sexe masculin. Le mariage conjugal ouvre, à coté de l’esclavage et de la propriété privée, cette époque dans laquelle chaque progrès est en même temps un pas en arrière relatif, puisque le bien-être et le développement des uns sont obtenus par la souffrance et le refoulement des autres.

L’amour sexuel se développa principalement sous forme d’amour mutuel des époux. Mais avec le mariage conjugal apparaissent 2 personnages sociaux : l’amant régulier de la femme et le cocu; l’adultère devint une institution sociale inéluctable (sévèrement punie, mais impossible à supprimer). Le Code Napoléon décréta. « L’enfant conçu pendant le mariage a pour père, le mari.» Dans la famille conjugale, nous avons une image réduite des mêmes antagonismes et contradictions dans lesquels se met la société divisée en classes depuis le début de la « civilisation », sans pouvoir ni les résoudre, ni les surmonter. L’amour sexuel apparaît pour la 1° fois, pour les classes dirigeantes, sous forme de passion. La 1°forme, l’amour chevaleresque du Moyen Âge, sous sa forme classique, chez les Provencaux, conduit à l’adultère, qu’exaltent ses poètes dans les aubades. De nos jours, un mariage bourgeois se conclut de 2 façons. Dans les pays catholiques, les parents qui procurent au jeune fils de bourgeois, la femme qu’il lui faut; conséquence naturelle: hétaïrisme de l’homme, adultère de la femme. Si l’Église catholique a aboli le divorce, c’est qu’elle a reconnu qu’il n’y a pas pas de remède à l’adultère. Par contre, dans les pays protestants, il est de règle que le fils de bourgeois ait le droit de choisir parmi les femmes de sa classe, si bien qu’un peu d’amour peut être à la base du mariage.

Dans les classes dirigeantes, le mariage resta, comme le mariage apparié, une affaire de convenances, que réglaient les parents, basé sur la situation de classe des partenaires. Fourier explique: « De même qu’en grammaire 2 négations valent une affirmation, en morale conjugale, 2 prostitutions valent une vertu». L’amour sexuel ne peut être la règle des relations avec la femme que dans les classes opprimées (le prolétariat) car tous les fondements de la monogamie classique sont exclus: pas de propriété et de suprématie de l’homme pour la transmission de laquelle, elle fut instituées.

Pour le noble chevalier, le mariage est un acte politique,

Pour le noble chevalier, le mariage est un acte politique, une possibilité d’accroître sa puissance par des alliances nouvelles ; c’est l’intérêt de sa maison, qui doit décider, non ses préférences. L’amour y est étranger. C’est pareil pour le bourgeois des corporations, dans les villes du Moyen Âge. Les privilèges qui le protégeaient, les lignes de démarcation artificielles qui le séparaient légalement des autres corporations, ou de ses propres confrères et de ses compagnons et de ses apprentis, rétrécissaient le cercle où il pouvait chercher une épouse assortie. L’intérêt de la famille décidait de la femme lui convenait le mieux. Le mariage resta donc, jusqu’à la fin du Moyen Âge, une affaire extérieure à l’amour. A partir des grandes découvertes, le commerce mondial et la production manufacturière vont dominer le monde avec la production capitaliste qui transforme toutes choses en marchandises, et désagrégea tous les rapports ancestraux traditionnels. Elle les remplaça par le droit (juridiction), le « libre » contrat (exprimé dans le Manifeste communiste). Mais pour passer un contrat, il faut des gens qui puissent librement disposer de leur personne, de leurs actes et de leurs biens et qui s’affrontent d’égal à égal, ce que fit la production capitaliste, elle crée ces individus « libres » et « égaux ». D’après la conception capitaliste, le mariage était un contrat, une affaire juridique  importante   puisqu’elle disposait pour leurs vies, du corps et de l’esprit de 2 êtres humains après le «oui» des intéressés. Mais si le devoir des époux est de s’aimer mutuellement, mais pourquoi les amants ne pouvaient se marier ensemble? Le droit de ceux qui s’aiment n’était-il pas supérieur à celui des père et mère, ou d’entremetteur matrimonial traditionnel? Si le droit de libre examen personnel faisait irruption sans se gêner dans l’Église et la religion, comment pouvait-il faire halte devant l’intolérable prétention de la vieille génération qui voulait disposer du corps, de l’âme, de la fortune, du bonheur et du malheur de la génération plus jeune ? Ces questions allaient  être soulevées à une époque qui desserra tous les vieux liens de la société.

En 1492, le globe terrestre entier s’étendit à la vue des Européens occidentaux, qui s’empressèrent d’en prendre possession. Les entraves millénaires prescrites à la pensée du Moyen Âge, tombaient. Qu’importaient la réputation d’honnêteté et l’honorable privilège corporatif, devant les richesses des Indes, les mines d’or et d’argent du Mexique? La bourgeoisie ascendante des pays protestants admit de plus en plus, la liberté des contractants. Le mariage resta mariage de classe, mais on accorda aux intéressés un peu de liberté. Et sur le papier, dans la théorie morale comme dans la description poétique, tout mariage qui n’est pas fondé sur un amour sexuel réciproque et sur l’accord vraiment libre des époux, est proscrit. Bref, le mariage d’amour fut proclamé droit de l’homme et de la femme  Mais ce droit de l’homme différait sur un point de tous les autres prétendus Droits de l’Homme. Tandis qu’ils restaient l’apanage de la classe dominante, excluant la classe opprimée, le prolétariat, la classe dominante restait dominée par les influences économiques tandis que dans la classe opprimée, ces mariages vraiment libres sont la règle. Pour que l’entière liberté de contracter mariage se réalise pleinement, il faut donc que la suppression de la production capitaliste et la propriété qu’elle a établies, ait écarté toutes les considérations économiques sur le choix des époux. Bachofen avait raison de considérer le progrès de l’union par groupe au mariage conjugal comme étant  l’œuvre des femmes; seul l’abandon du mariage apparié au profit de la monogamie doit être mis au compte des hommes, obligeant les femmes à supporter leur infidélité coutumière dans le souci de leur propre existence et, plus encore, de l’avenir des enfants.

Morgan voit dans l’évolution de la famille monogamique, un progrès, un pas vers la complète égalité de droits des 2 sexes, sans que ce but ait été atteint. Mais, dit-il, « si l’on reconnaît le fait que la famille est passée successivement par 4 formes et qu’elle se trouve  sous une 5°, cette forme peut-elle être durable pour l’avenir? Elle doit progresser comme la société progresse, se transformer comme la société, comme elle l’a fait jusqu’ici. Elle est le produit du système social et reflétera son état de culture. Puisque la famille monogamique s’est améliorée, on peut  supposer qu’elle est capable de perfectionnements nouveaux, jusqu’à ce que soit atteinte l’égalité des 2 sexes. Si, dans un avenir lointain, la famille monogamique ne devait par être en mesure de remplir les exigences de la société, il est impossible de prédire de quelle nature sera la famille qui lui succédera.

Résumé de Laure Lemaire.